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vendredi, février 28, 2020

686_ Formation de formateurs : manuel opératoire d’un formateur- L. Ammour




Un manuel très utile.

Je suis heureux de vous présenter ci-après un livre d’une grande richesse. Dans son ouvrage intitulé « Formation de formateurs : manuel opératoire d’un formateur », Lakhdar Ammour (psychologue de formation) met à la disposition du lecteur « trois décennies de pratiques formatives qu’il livre sous forme de synthèse abrégée dans cet ouvrage où tout est minutieusement consigné. » écrit en sa préface Rabeh Sebaa, Professeur des Universités.
L’ouvrage sera bientôt disponible dans les principales librairies en Algérie.
Éditions Dar Elqods- Algérie, 2020. 800 DA.
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Préface

Un condensé de savoir former. C’est ainsi qu’on pourrait qualifier l’ouvrage de Lakhdar Ammour ayant pour titre : « Formation de formateurs : manuel opératoire d’un formateur ».
L’auteur, psychologue de formation, qui tenta, non sans bonheur, une immersion prolongée dans l’univers exaltant de l’entreprise-référence algérienne, en l’occurrence la Société Nationale de Transport et de Commercialisation des Hydrocarbures, plus familière sous le sigle de la Sonatrach, où il acquit une considérable expérience en matière de formation. Sur une trentaine d’années. Trois décennies de pratiques formatives qu’il nous livre sous forme de synthèse abrégée dans cet ouvrage où tout est minutieusement consigné. A commencer par les aspects proéminents portant sur la formation de plus de 3500 participants, avec le développement d’une cinquantaine de thèmes de formation, totalisant 15000 hommes jours, et portant notamment sur la formation des formateurs, la formation aux processus rationnels, la formation en communication, la formation aux systèmes d’information et tableaux de bord et la formation au management de soi, entre autres. Des domaines fondamentaux qui n’ont plus de secret pour l’auteur et qu’il a enrichis régulièrement et patiemment tout au long de sa fabuleuse trajectoire en sa qualité de psychologue du travail, de chef de service formation, de chef de département personnel, de sous-directeur personnel, de chef de département des centres de formation, de directeur des ressources humaines, d’assistant du directeur du Centre de Perfectionnement de l’Entreprise Sonatrach (CPE), où il poursuit sa collaboration jusqu’à présent en qualité de formateur.
A ce titre l’ouvrage de Lakhdar Ammour, destiné à un large public, « qui a des connaissances à acquérir, connaissances par rapport aux savoirs, au savoir faire et au savoir-être en matière de communication interpersonnelle et communication de groupe… », comme le précise l’auteur. L’ouvrage s’adresse également aux professionnels et prioritairement aux personnels de la Sonatrach formés dans ce Centre de Perfectionnement, qui s’appellera dorénavant Sonatrach Management Academy (SMA).
Là se trouve précisément l’une des raisons qui a poussé l’auteur à structurer l’ouvrage en six séquences, bien équilibrées : Présentation Réunions Attitudeles objectifs en formation-, les méthodes pédagogiqueset enfin l’évaluation en formation. Dans la seconde partie de l’ouvrage l’auteur explore, en interaction avec chaque groupe, les différentes méthodes, magistrales, expositives, démonstratives, interrogatives, pour la mise en épreuve de ces méthodes en vue d’ouvrir la voie à une discussion-évaluation fructueuse pour l’ensemble des participants, sous forme de prise de parole (apport pédagogique, évolution du groupe…).
Un procédé pédagogique sous forme d’échange-évaluation comme l’aboutissement du processus de formation. Ainsi donc le cheminement de la pensée de l’auteur épouse, dans cet ouvrage, la rythmique du procès de formation des « stagiaires» qui s’impliquent dans leur propre perfectionnement.
Lakhdar Ammour ne manque pas, d’ailleurs, d’intégrer les observations, les interrogations et les satisfactions de tous ces participants comme éléments significatifs dans la conclusion de ce livre. Un livre qui tire sa sève nourricière de l’expérience d’une formation de formateurs vécue dans l’espace d’une institution de référence. Un ouvrage à la fois utile, novateur et prometteur.

Rabeh Sebaa, Professeur des Universités.

685_ Le docteur Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort…

« Le matin du 16 avril, le docteur Bernard Rieux sortit de son cabinet et buta sur un rat mort, au milieu du palier. Sur le moment, il écarta la bête sans y prendre garde et descendit l’escalier. Mais, arrivé dans la rue, la pensée lui vint que ce rat n’était pas à sa place et il retourna sur ses pas pour avertir le concierge. Devant la réaction du vieux M. Michel, il sentit mieux ce que sa découverte avait d’insolite. La présence de ce rat mort lui avait parut seulement bizarre tandis que, pour le concierge, elle constituait un scandale. La position de ce dernier était d’ailleurs catégorique : il n’y avait pas de rats dans la maison. Le docteur eut beau l’assurer qu’il y en avait un sur le palier du premier étage, et probablement mort, la conviction de M. Michel restait entière. Il n’y avait pas de rats dans la maison, il fallait donc qu’on eût apporté celui-ci du dehors. Bref, il s’agissait d’une farce.
Le soir même, Bernard Rieux, debout dans le couloir de l’immeuble, cherchait ses clefs avant de monter chez lui, lorsqu’il vit surgir, du fond obscur du corridor, un gros rat à la démarche incertaine et au pelage mouillé. La bête s’arrêta, sembla chercher un équilibre, prit sa course vers le docteur, s’arrêta encore, tourna sur elle même avec un petit cri et tomba enfin en rejetant du sang par les babines entrouvertes. Le docteur la contempla un moment et remonta chez lui.
Ce n’était pas au rat qu’il pensait. Ce sang rejeté le ramenait à sa préoccupation. Sa femme, malade depuis un an, devait partir le lendemain pour une station de montagne. Il la trouva couchée dans leur chambre, comme il lui avait demandé de le faire. Ainsi se préparait-elle à la fatigue du déplacement. Elle souriait…
Le lendemain 17 avril, à huit heures, le concierge arrêta le docteur au passage et accusa des mauvais plaisants d’avoir déposé trois rats morts au milieu du couloir. On avait dû les prendre avec de gros pièges, car ils étaient pleins de sang. Le concierge était resté quelque temps sur le pas de la porte, tenant les rats par les pattes, et attendant que les coupables voulussent bien se trahir par quelque sarcasme. Mais rien n’était venu.
– Ah ! ceux-là, disait M. Michel, je finirai par les avoir.
Intrigué, Rieux décida de commencer sa tournée par les quartiers extérieurs où habitaient les plus pauvres de ses clients…
Ce fut dans les derniers jours d’octobre que le sérum de Castel fut essayé. Pratiquement, il était le dernier espoir de Rieux. Dans le cas d’un nouvel échec, le docteur était persuadé que la ville serait livrée aux caprices de la maladie, soit que l’épidémie prolongeât ses effets pendant de longs mois encore, soit qu’elle décidât de s’arrêter sans raison.
La veille même du jour où Castel vint visiter Rieux, le fils de M. Othon était tombé malade et toute la famille avait dû gagner la quarantaine. La mère, qui en était sortie peu auparavant, se vit donc isolée pour la seconde fois. Respectueux des consignes données, le juge avait fait appeler le docteur Rieux, dès qu’il reconnut, sur le corps de l’enfant, les signes de la maladie. Quand Rieux arriva, le père et la mère étaient debout au pied du lit. La petite fille avait été éloignée. L’enfant était dans la période d’abattement et se laissa examiner sans se plaindre. Quand le docteur releva la tête, il rencontra le regard du juge, derrière lui, le visage pâle de la mère qui avait mis un mouchoir sur sa bouche et suivait les gestes du docteur avec des yeux élargis… »

Albert CAMUS, La Peste.
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Qu’est-ce que le coronavirus COVID-19 ?
Les coronavirus sont une grande famille de virus, qui provoquent des maladies allant d’un simple rhume (certains virus saisonniers sont des coronavirus) à des pathologies plus sévères comme le MERS ou le SRAS.
Le virus identifié en janvier 2020 en Chine est un nouveau coronavirus. La maladie provoquée par ce coronavirus a été nommée COVID-19 par l’Organisation mondiale de la Santé – OMS.

Quels sont les symptômes du coronavirus COVID-19 ?
Les symptômes principaux sont la fièvre ou la sensation de fièvre et des signes de difficultés respiratoires de type toux ou essoufflement.

Comment se fait le diagnostic ?
Le diagnostic est suspecté devant des signes d’infection respiratoire aiguë basse, quelle que soit sa gravité, avec une fièvre ou une sensation de fièvre, chez une personne revenant de Chine (Chine continentale, Hong Kong, Macao), de Singapour, de Corée du Sud, d’Iran, ou des régions de Lombardie et de Vénétie en Italie, dans les 14 jours précédant l’apparition des symptômes, conformément à la définition de cas.

Quels sont les traitements disponibles ?
À ce jour, aucun traitement spécifique n’a été identifié pour ce nouveau coronavirus. Plusieurs traitements, actuellement utilisés dans d’autres pathologies virales, sont en cours d’évaluation en France, en lien avec l’OMS pour être utilisés contre le coronavirus COVID-19. Dans l’attente, le traitement est symptomatique.

Quel est le mode de transmission ?
Les premiers cas recensés sont des personnes s’étant rendues directement sur le marché de Wuhan (fermé depuis le 1er janvier) dans la province de Hubei en Chine : l’hypothèse d’une zoonose (maladie transmise par les animaux) est donc privilégiée. La transmission interhumaine a été depuis confirmée.

S’il s’agit d’une zoonose, peut-on consommer des aliments cuits ?
Quand la viande est cuite, les virus sont détruits. La consommation de produits animaux peu ou pas cuits, incluant le lait et la viande, présente un risque important d’infection par une grande variété d’organismes susceptibles de causer des maladies chez l’Homme.
Les produits animaux préparés de manière appropriée, en les cuisant ou les pasteurisant, peuvent être consommés mais doivent aussi être conservés avec soin, pour éviter une contamination croisée avec de la nourriture non cuite.

Peut-on attraper la maladie par l’eau ?
À ce jour, il n’a pas été rapporté de contamination par l’eau. Cette maladie est à transmission respiratoire et probablement de l’animal à l’homme, mais la source n’est pas encore identifiée.

Y a-t-il des personnes à risque de développer une forme grave de la maladie ?
Comme pour beaucoup de maladies infectieuses, les personnes présentant des pathologies chroniques sous-jacentes (détresse respiratoire, personnes fragiles, âgées…) présentent un risque plus élevé.
Dans les cas plus sévères, la maladie peut entraîner un décès.

Quel est le délai d’incubation de la maladie ?
Selon l’état des connaissances scientifiques actuelles, le délai d’incubation du virus est de 14 jours.

Quelle est la définition de cas ?
La définition des cas est disponible sur le site de Santé publique France. Elle est actualisée en fonction de la disponibilité de nouvelles données sur les caractéristiques du nouveau virus.

Où sont faits les tests et quel est le délai pour établir un diagnostic ?
Les tests sont effectués dans tous les établissements de santé de références, plusieurs milliers peuvent être effectués chaque jour.
Le test est réalisé uniquement en cas de suspicion validée par le SAMU et par un infectiologue référent. Il s’agit d’un test de biologie moléculaire spécifique du nouveau coronavirus COVID-19. Le délai pour avoir un résultat est entre 3 et 5h.

À partir de quelle distance une personne peut-elle contaminer les autres ?
La maladie se transmet par les postillons (éternuements, toux). On considère donc qu’un contact étroit avec une personne malade est nécessaire pour transmettre la maladie : même lieu de vie, contact direct à moins d’un mètre lors d’une toux, d’un éternuement ou une discussion en l’absence de mesures de protection.

Qu’est-ce qu’un cas autochtone ?
Un cas autochtone est une personne qui développe la maladie et pour laquelle on n’a pas de notion de voyage dans une zone à risque.

Qu’est-ce qu’un cas contact ?
D’après les connaissances disponibles concernant le virus, celui-ci se transmet par des gouttelettes émises par un patient malade, en particulier lors de contacts étroits. Peuvent être considérés comme cas contacts :
  • les personnes ayant partagé le même lieu de vie que le patient malade lorsque celui-ci présentait des symptômes ;
  • des personnes ayant eu un contact direct, en face à face, à moins d’un mètre du patient malade au moment d’une toux, d’un éternuement ou lors d’une discussion ;
  • les flirts, amis intimes ;
  • les voisins de classe ou de bureau ;
  • les voisins du patient malade dans un avion ou un train, ou les personnes restées dans un espace confiné avec lui (voiture individuelle par exemple).
Les symptômes peuvent apparaître jusqu’à 14 jours après ce contact, et se manifestent le plus souvent par de la fièvre, accompagnée de toux.

Quelle est la procédure mise en place pour les cas contacts ?
Les autorités sanitaires évaluent avec le cas contact son exposition et son risque de contamination et lui délivrent une information sur la maladie due au virus et sur le dispositif de suivi. Ce suivi a pour objectif de vérifier que le cas contact n’a pas été contaminé, et en cas de symptômes, de faire rapidement un diagnostic pour proposer rapidement les meilleurs soins possibles.
Au cours des 14 jours suivant le dernier contact avec un malade, la personne considérée comme étant un cas contact doit surveiller l’apparition de tout symptôme de type fièvre ou toux. Les modalités de son suivi sont précisées par l’équipe de professionnels de santé mise en place par l’agence régionale de santé, en fonction de l’évaluation initiale du risque.

Quelle est la procédure de prise en charge pour les cas suspects en France ?
Le cas suspect identifié par un professionnel de santé est signalé au 15. Le SAMU se met en lien avec l’infectiologue le plus proche. À l’issue d’un questionnaire, le cas est classé en possible ou exclu. S’il est un cas possible, il est alors pris en charge et isolé dans un service d’infectiologie. Si une infection au coronavirus est exclue, il est pris en charge par son médecin traitant habituel.

Comment s’organise la recherche autour du virus en France ?
Le 10 février 2020, Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé, et Frédérique Vidal ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, ont annoncé que la France allait allouer 2,5 millions d’euros supplémentaires pour accompagner la montée en puissance de l’effort de recherche sur le coronavirus COVID-19. Le consortium Reacting, coordonné par l’INSERM et placé sous l’égide d’Aviesan, alliance de recherche en sciences du vivant et santé, a été mobilisé pour assurer le partage d’informations scientifiques et coordonner l’effort de recherche français.

lundi, février 17, 2020

684_ L'Algérie de Kamel Daoud- F5


Voilà un reportage qui ne se la joue pas comme on dit trivialement. Plutôt sympathique. Même Kamel Daoud y est sympathique et cela nous change. Il est souriant, sincère, touchant. Kamel Daoud n'est peut-être pas arrogant, mais sa posture habituelle, visage renfrogné, le suggérait (une posture de mise à distance simplement?). Pas ici. Il est à l'aise chez ses parents, dans la rue, dans Le Titanic, avec ses amis... partout il est très souriant. On respire. Le plus important est la justesse de ce qu'il dit. Dommage qu'il ait zappé (ainsi que le journaliste) son premier employeur dans la presse, "Détective" de feu "Moussa" Benaoum. La fin du reportage, un peu classique (niaise?) est aussi sympathique. 

683_ La 2° mort de Suzanne


J’apprends la disparition, hier dimanche 16 février, de Graeme Allright. 
Écouter Suzanne par  Graeme Allright ici: 
  
De toutes les (belles) adaptations des chansons de Léonard Cohen, c’est Suzanne que je préfère. Il a réussi à lui injecter en français la même force que l’originale. Suzanne pour moi ce n’est pas uniquement les mots de Léonard Cohen ou ceux de Graeme Allright, c’est, au-delà d’eux, en plus d’eux, l’atmosphère et le climat qui s’en dégagent, le climat d’insouciance des années d’une certaine jeunesse, la mienne, celle des années soixante-dix. Je parcourais alors, les mains dans les poches, des milliers de kilomètres sans but précis, souvent à pied, en stop, à la découverte de l’inconnu. Et toujours bien accueilli. Presque toujours. Presque. Le texte que je vous propose ce matin à l’occasion de la disparition de Graeme Allright, je l’ai proposé le 12 novembre 2016 à l’occasion de la mort de Léonard Cohen quelques jours auparavant (7 novembre 2016). Je l’ai intitulé Adieu Suzanne. Le voici   (photos vidéos des chansons).
Cliquer ici:

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SUZANNE
adaptation de GRAEME ALLRIGHT
Suzanne t’emmène écouter les sirènes
Elle te prend par la main
Pour passer une nuit sans fin
Tu sais qu’elle est à moitié folle
C’est pourquoi tu veux rester
Sur un plateau d’argent
Elle te sert du thé au jasmin
Et quand tu voudrais lui dire
Tu n’as pas d’amour pour elle
Elle t’appelle dans ses ondes
Et laisse la mer répondre
Que depuis toujours tu l’aimes

Tu veux rester à ses côtés
Maintenant, tu n’as plus peur
De voyager les yeux fermés
Une flamme brûle dans ton cœur

Il était un pêcheur venu sur la terre
Qui a veillé très longtemps
Du haut d’une tour solitaire
Quand il a compris que seuls
Les hommes perdus le voyaient
Il a dit qu’on voguerait
Jusqu’à ce que les vagues nous libèrent
Mais lui-même fut brisé
Bien avant que le ciel s’ouvre
Délaissé et presque un homme
Il a coulé sous votre sagesse
Comme une pierre

Tu veux rester à ses côtés
Maintenant, tu n’as plus peur
De voyager les yeux fermés
Une flamme brûle dans ton cœur

Suzanne t’emmène écouter les sirènes
Elle te prend par la main
Pour passer une nuit sans fin
Comme du miel, le soleil coule
Sur Notre Dame des Pleurs

Elle te montre où chercher
Parmi les déchets et les fleurs
Dans les algues, il y a des rêves
Des enfants au petit matin
Qui se penchent vers l’amour
Ils se penchent comme ça toujours
Et Suzanne tient le miroir

Tu veux rester à ses côtés
Maintenant, tu n’as plus peur
De voyager les yeux fermés
Une blessure étrange dans ton cœur.
(in: greatsong.net-)
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Le chanteur folk Graeme Allwright est mort
Le chanteur français d’origine néo-zélandaise, connu notamment pour avoir adapté de nombreux morceaux d’artistes folks américains en français, avait 93 ans.
Le Monde avec AFP -16.02.2020
Le chanteur français d’origine néo-zélandaise Graeme Allwright, connu notamment pour avoir adapté de nombreuses chansons d’artistes folks américains en français, est mort dimanche 16 février à l’âge de 93 ans, a annoncé sa famille. « Il est décédé cette nuit, dans la maison de retraite où il résidait depuis une année », en Seine-et-Marne, a déclaré sa fille, Jeanne Allwright.
Chanteur humaniste au parcours atypique, Graeme Allwright a fait découvrir aux Français les protest singers (chanteurs contestataires) d’outre-Atlantique, en adaptant Pete Seeger, Woody Guthrie ou Leonard Cohen dans la langue de Molière. « C’était un chanteur engagé pour la justice sociale, un chanteur un peu hippie en marge du show-business, qui a refusé des télés. Il a chanté jusqu’au bout, il a adoré être sur scène », a expliqué l’un de ses fils, Christophe Allwright.
« Il a donné des hymnes aux gauchistes, aux scouts, aux pochtrons, aux punks à chien, aux centristes de gauche… », a résumé sur Twitter le journaliste et auteur spécialiste de la chanson française Bertrand Dicale, saluant « un bienfaiteur de l’humanité ».
Né à Wellington, en Nouvelle-Zélande, le 7 novembre 1926, Graeme Allwright a découvert le jazz, les crooners et le folk en écoutant les programmes radios de la base militaire américaine installée dans la capitale néo-zélandaise. A 22 ans, il obtient une bourse pour suivre des cours de théâtre à Londres, dans l’école fondée par Michel Saint-Denis, voix de l’émission « Les Français parlent aux Français » sur les ondes de la BBC et neveu de l’homme de théâtre Jacques Copeau. Le jeune homme est recruté par le prestigieux Royal Shakespeare Theatre.
Mais, amoureux de la fille de Jacques Copeau, Catherine Dasté, il décline l’offre et le couple part s’installer en France, près de Beaune. Graeme Allwright exerce une multitude de métiers : ouvrier agricole, apiculteur, machiniste et décorateur pour le théâtre, professeur d’anglais, maçon, plâtrier, vitrier…
Ne connaissant pas un mot de français, il apprend peu à peu la langue et les subtilités de son argot, qu’il utilisera abondamment dans ses adaptations. A mesure que son français s’améliore, il renoue avec la scène, jouant notamment dans la troupe de Jean-Louis Barrault.
Ce n’est qu’à 40 ans qu’il se lance dans la chanson. « L’idée a peut-être germé dans mon esprit lorsque j’ai interprété quelques chansons de Brassens et Ferré, au cours d’une tournée avec une pièce de Brecht trop courte (…). J’ai pris ma guitare et je suis parti chanter des folksongs américaines et irlandaises au cabaret de la Contrescarpe [au cœur du Quartier latin à Paris], sept soirs sur sept pour des clopinettes. » La chanteuse Colette Magny remarque sa voix, teintée d’une pointe d’accent, et le présente à Marcel Mouloudji, qui lui conseille d’écrire une trentaine d’adaptations et produit son premier 45-tours, Le Trimardeur (1965).
Son répertoire contestataire, antimilitariste et profondément humaniste résonne avec les aspirations de la jeunesse française de l’époque. Petites boîtes (adaptation de Malvina Reynolds), Jusqu’à la ceinture (Pete Seeger), Qui a tué Davy Moore ? (Bob Dylan), Johnny (texte original) et surtout Le Jour de clarté (Peter, Paul & Mary), son plus grand succès, deviennent des hymnes de Mai 68.
En 1973, il va voir Leonard Cohen à L’Olympia et en ressort profondément touché par le mysticisme et la sensualité du Canadien, dont il adapte de nombreux textes (Suzanne, Les Sœurs de la miséricorde…). Il fait salle comble dans ses concerts et se pose alors en premier concurrent d’Hugues Aufray, autre importateur du folk en France. Ce père de quatre enfants est aussi connu pour avoir écrit en 1968 la chanson de Noël pour enfants Petit garçon, version francophone d’Old Toy Trains de Roger Miller, ou encore Sacrée bouteille (d’après Bottle of Wine de Tom Paxton).
Mais le succès l’effraie. Il prend ses distances en parcourant l’Egypte, l’Ethiopie, l’Amérique du Sud et surtout l’Inde. Entre deux voyages, il rentre en France, où il reprend ses concerts. En 1980, il partage la scène avec Maxime Le Forestier, pour une tournée dont les bénéfices sont reversés à l’association Partage pour les enfants du tiers-monde.
« Il a beaucoup compté pour moi et pour la chanson française en général. Il a contribué à rendre la musique folk populaire en France », a confié au Parisien Maxime Le Forestier, qui était resté en contact avec lui. « Il adorait marcher et chanter pieds nus », s’est aussi souvenu Maxime Le Forestier, évoquant un homme avec « une vie très saine, une vie d’honnête homme et de moine presque ».
Dans les années 1980, il revient d’un voyage à Madagascar avec des musiciens qui donnent une nouvelle tonalité à sa musique. En 2000, il sort un premier album d’inspiration jazzy, enregistré avec The Glenn Ferris Quartet (Tant de joies).
Depuis 2005, les concerts du chanteur aux pieds nus, qui continuait de sillonner l’Hexagone malgré son âge avancé, commençaient par un rituel immuable : une vibrante Marseillaise qu’il avait « adaptée » avec des paroles pacifistes. « Pour tous les enfants de la Terre, Chantons amour et liberté », entonnait-il.
En 2010, l’Académie Charles-Cros lui a décerné un « grand prix in honorem » pour l’ensemble de sa carrière.
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mardi, février 11, 2020

682_ Ahmed Zitouni_ entretien


El watan, dimanche 09 février 2020
par M. Yefsah

Ahmed Zitouni. Romancier : «La critique des soubresauts du bled lointain est si facile depuis Paris»

Après plus de trente ans de publication en France, le romancier Ahmed Zitouni a édité successivement trois ouvrages en Algérie aux éditions Frantz Fanon, le remarquable essai Éloge de la belle-mère et deux romans, Une difficile fin de moi et Attilah Fakir : les derniers jours d’un apostropheur. Entretien avec un romancier singulier et anticonformiste qui, malheureusement, reste peu connu en Algérie, malgré une plume profonde et fabuleuse.

Propos recueillis par   M. Yefsah

-Éloge de la belle-mère est une lecture pertinente de la place de la femme dans les mythologies et les imaginaires romanesques. Un mot sur cette étude ?
 
Cet essai est une commande de la collection Éloge des éditions Laffont. Une occasion que j’ai saisie, car c’était la première fois qu’un éditeur mettait généreusement la main à la poche pour un livre dont je n’avais pas écrit une seule ligne, en me laissant la liberté du choix du thème et de son traitement. Comme à mes yeux, il était impensable d’aller de ma contribution au juteux et fertile terreau entretenu par les écrivains maghrébins de langue française, de l’immigration, de l’exil, etc., à la demande de leurs paternalistes éditeurs, je n’ai pas fait amende honorable en me laissant aller à la facilité de torcher vite fait un livre faisant l’ «Éloge» du malheur immigré, des bienfaits de l’assimilation, des vertus de l’intégration ou de je ne sais quel autre thème porteur. La condition féminine et le racisme, étant récurrents dans mes écrits, et sachant que le sexisme participe des mêmes mécaniques mentaux que le racisme, mon choix s’est porté sur la première victime du sexisme : la belle-mère.
Une victime toute désignée, objet de rejet et de moquerie, sujet n°1 des blagues de comptoir et de fins de repas, décrite en dynamiteuse de couples et perturbatrice de l’ordre des familles. Un bouc émissaire, comme toute minorité de France, perçu comme cause de tous les maux et fauteur de troubles. Partant de ce constat, j’ai méthodiquement rétabli dans sa vérité et sa réalité une représentation. Un travail de démythification d’un fantasme, écrit avec humour pour faire passer la pilule. Pour ce faire, puisant dans les peurs et les rejets véhiculés par l’histoire, la sexualité, la culture religieuse, la littérature, la publicité, les médias.. j’ai mis en lumière les préjugés et les stéréotypes intériorisés pour démonter les rapports de pouvoir qui sous-tendent la construction mentale d’une image fausse de la belle-mère. Restituer avec humour la vérité de la belle-mère, restaurer son image en icône de femme libre, un beau défi à relever. Qui valait la peine de lui consacrer un essai.

-Vous êtes non seulement romancier, mais également normalien, universitaire et un intellectuel engagé sur les questions de domination. Votre œuvre connaît un écho plus important aux Etats-Unis d’Amérique qu’en France. Quelle explication en donnez-vous ?
 
Plutôt qu’une explication, un constat. Il y a plus de dix mille chaires de francophonie, de départements de français, dans les collèges et universités américaines, alors qu’il y a moins d’une dizaine en comptant large en France. Un grand intérêt aussi, pour les questions de domination, d’affirmation des minorités (raciales, ethniques, culturelles, sexuelles, religieuses…), d’exclusion, de mixité. Les questions sociales et politiques portées par les minorités, si elles restent occultées ou minimisées par le pouvoir culturel et la langue de bois de l’amnésie en France, trouvent naturellement écho dans un système ouvert curieux d’approches neuves et de nouveaux regards en Amérique.
Étrange situation, rarement relevée, de nombre d’écrivains algériens de France et d’écrivains issus des minorités françaises, qui se découvrent de la marge ou du centre, selon la géographie. Rejetés dans l’exotisme et le misérabilisme d’une sous-littérature de témoignage ou de combat en France, invité et hissé en visibilité dans des chaires de prestigieuses universités, quel curieux paradoxe ! Frantz Fanon, Kateb Yacine, Edouard Glissant, Assia Djebar, Patrick Chamoiseau, Maryse Condé, et des flopées encore, à peine reconnus en France, ont-ils enseigné, enseignent ou sont enseignés dans des universités de renom ? C’est un fait. Moi et bon nombre, nous faisons partie du lot, avec des fortunes diverses, c’en est un autre.

-Quel regard apportez-vous sur les auteurs algériens intégrés au champ littéraire français ?
 
Un regard distancié et froid, clinique, d’aucune empathie ni solidarité. Un regard d’observateur critique qui m’aide à me situer, me donne la force de rester à ma place celle que je m’assigne en liberté et de n’en sortir qu’après avoir balisé les espaces littéraires et de représentation où mettre les pieds et donner de la voix.
En disant cela, je ne juge ni ne condamne personne. Il n’y a ni jalousie ni mépris dans mes propos pour «les auteurs algériens intégrés dans le champ littéraire français», comme vous dites. Les écrivains algériens de langue française, où qu’ils se trouvent, sont mécaniquement intégrés dans le champ littéraire français en particulier, et dans celui de cette aberration de l’esprit une construction politique qu’on appelle la francophonie, en général. Sous les feux des projecteurs et dans les journaux, en fonction des modes et de l’actualité, pour les écrivains algériens plus connus qui font du bruit en écoutant leurs livres faire des petits. En périphérie du marché du livre, des éditeurs qui les font et de la critique qui en assure la promotion, pour les aspirants à la notoriété en mal de noble cause à exploiter. En marge de ce grand charivari d’intrigues et de convenances, des îlots de bannissement du champ littéraire aux allures de ghettos où, par manque de talent ou par choix assumé, vivotent et crevotent en s’épuisant à la tâche, les obscurs et les sans-grades dont l’écriture et le discours restent inaudibles.
C’est ainsi et les Algériens n’échappent pas à cette cruelle vérité. A chacun de nous, une étiquette ethnicisée dans une case de boutique éditoriale. Un seul Algérien de service, un crocodile par marigot afin d’éviter affrontements et rivalité, ce qui nuirait à l’image et aux ventes. Au diable l’éthique et la conscience malheureuse, puisque chacun y trouve son intérêt tout en travaillant à sa notoriété. A chaque éditeur, son porte-parole et son porte-voix du malheur algérien, car nous excellons dans cet exercice imposé et puis, la critique des soubresauts du bled lointain est si facile et si belle depuis Paris. Refuser ce déterminisme réducteur dans la cage dorée d’une prison d’expression, dans un champ littéraire cloisonné, c’est s’exclure d’un jeu de dupes où chacun y trouve son compte. Plier ou rompre, je ne vois pas d’alternative, hormis d’humiliants compris.
C’est ainsi. Reste la radicalité suicidaire dont font preuve nombre de réfractaires qui ont choisi d’autres voies, dont je suis, qui tâtonnent et s’épuisent à exister. Impossible de trouver des issues de lumière dans la nuit de l’esprit qui s’épaissit. Mais à l’impossible, tous les Algériens, écrivains ou apprentis citoyens se forgeant à ce métier à risques, nous sommes aujourd’hui tous tenus.)
par M. Yefsah

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Ses publications : (source Wikipedia)
  • Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains, roman, Éd. Robert Laffont, Paris, 1983
  • Aimez-vous Brahim ?, roman, Éd. Pierre Belfond, Paris, 1986
  • Attilah Fakir (Les derniers jours d’un apostropheur), roman, Éd. Souffles, Paris, 1987, Prix de l'Évènement du Jeudi
  • Éloge de la Belle-Mère, essai, Éd. Robert Laffont, Paris, 1990
  • La veuve et le pendu, roman, Éd. Manya, Paris, 1993
  • À mourir de rire, fiction française (collection destinée à l’enseignement du français langue étrangère), Kaléïdoscope Publishers, LTD, Gyldendal Éducation, Copenhague, 1997
  • Une difficile fin de moi, roman, Éd. Le Cherche–Midi, Paris, 1998
  • Amour, sévices et morgue, roman, Éd. Parc, Paris, 1998
  • Manosque, aller-retour, nouvelle, Éd. Autres Temps, Marseille, 1998
  • Y a-t-il une vie avant la mort ? Éd. de La Différence, 2007
  • Au début était le mort (La corde ou le chien) Éd. de La Différence, 2008
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lundi, février 10, 2020

681_ Kaouther ADIMI : Nos richesses



Je viens de recevoir des ouvrages de Kaouther ADIMI. Je vous propose la recension de « Nos richesses ».



Nos richesses



Au départ du roman de Kaouther Adimi, Nos richesses (éditions Barzakh- Alger 2017, 216 pages) : une date :1935, hier, un lieu : Alger, le rêve d’une librairie : Les Vraies Richesses. À l’arrivée : une date : 2017, aujourd’hui, un lieu : Alger, la même librairie vidée de son contenu.

Pour raconter l’histoire de la naissance et de la vie mouvementée de cette librairie, Kaouther Adimi a exploré les archives d’Edmond Charlot, les a travaillées pour les besoins du roman, les transformant en carnets (quatre carnets couvrant les années 1935-1949 et deux autres 1959-1960 et 1961) et en faire une sorte de récit. Fiction et éléments du réel se juxtaposent.

Pour narrer le déclin et la disparition (transformation en commerce de beignets) de la même librairie, elle décrit en sept chapitres, d’une part les actions de Ryad, chargé à travers son stage de mettre en œuvre le « massacre » de la librairie et d’autre part la résistance vaine de Abdallah, le dernier « exploitant ».

 L’ensemble se déploie essentiellement dans la ville d’Alger dont l’auteur lui consacre quatre chapitres (Alger 2017, 1930, 1939, 2017) sur les sept portant un intitulé de ville/pays (Allemagne 1940, Sétif mai 1945, Algérie 1954).

On notera que le dernier chapitre fait suite au premier et clôt ainsi une boucle. On passe d’un chapitre sur les carnets à un autre sur la ville, à un autre sur les activités de Ryad et ainsi de suite, un chassé-croisé du rêve de librairie à sa « destruction ».



Aussi, je propose trois parties pour cette recension : la naissance et vie de la librairie ou les carnets d’Edmond Charlot, la mise à mort de la librairie, l’écriture.



1_ La naissance et vie de la librairie ou les carnets d’Edmond Charlot

La première date du carnet rappelle l’éloge de Charlot à l’endroit de son professeur Jean Grenier qu’il exalte, « il n’enseigne pas, il raconte » (12/06/1935). Charlot dit à son père l’admiration qu’il a pour  une libraire dont il a visité l’extraordinaire bibliothèque de prêt ». « Il faudrait faire la même chose en Algérie » lui dit-il encore. Jean Grenier l’encourage à se lancer « il y a une place à prendre à Alger comme libraire-éditeur… je vous donnerai un texte pour vous aider ». Confiant, Edmond Charlot fait « des calculs dans tous les sens pour ouvrir une librairie », bien que son grand-père ne soit pas d’accord. Jean Giono auquel Charlot demande l’autorisation d’utiliser son titre « Les Vraies richesses » lui répond et : « (nous) enjoint de revenir aux vraies richesses que sont la terre, le soleil, les ruisseaux, et finalement aussi la littérature (qu’est-ce qui peut être plus important que la terre et la littérature ?) »  « La société construite sur l’argent détruit les récoltes, détruit les bêtes, détruit les hommes, détruit la joie, détruit le monde véritable, détruit la paix, détruit les vraies richesses… » écrit Jean Giono dans « Les Vraies Richesses ». Le 3 novembre 1936 Charlot écrit « Jour de l’inauguration ! » Le local se situe au 2 bis rue Charras (aujourd’hui Arezki Hamani). Rapidement, Edmond Charlot est débordé « submergé par les milliers d’obligations administratives » (3/11/38). Il a 23 ans. Le 28/12/1938 il note « Camus vient souvent à la librairie… Lui ai annoncé hier que j’avais vendu le tout dernier exemplaire de son premier livre ‘‘L’Envers et l’Endroit’’. 350 exemplaires. » La moyenne des ventes est de 500-600 exemplaires. La Seconde guerre mondiale a été déclarée. Charlot fait un mois de prison à cause d’une écrivaine américaine qui a déclaré « j’ai un éditeur à Alger qui est très dynamique et résistant ». « Camus est bien caché à Oran » note Charlot au 17/03/1942. Il y a pénurie de papier, de fil broché, d’encre… Edmond Charlot est amené à fabrique sa propre encre : « dans la cuisine nous avons mélangé longuement l’huile de pépin de raisin à de la soie de cheminée et à du cirage » En novembre « le papier circule de nouveau. Je croule sous les commandes ». Les Américains débarquent en Algérie. « C’est une drôle de période » En décembre 1942, « de nouveau mobilisé, je rejoins le Gouvernement provisoire ». Il note à la date du 11/03/1944 : « Réussi à écouler les derniers exemplaires de Noces. 1225 exemplaires en six ans. » Edmond Charlot rencontre beaucoup de gens, « mon catalogue n’a jamais été aussi riche écrit-il le 12/06/1943 : Bernanos, Giono, Bosco, Austen, Moravia, Silone, Woolf. » Et « le gouverneur promet aux musulmans monts et merveilles. Les grandes familles de colons sont furieuses. Qui sait, peut-être qu’après la guerre, nous aurons un pays plus juste. »

En 1959, la guerre d’Algérie a éclaté il y a cinq ans. L’OAS condamne à mort Jules Roy. « À New York, le FLN a désormais une délégation ». Le Jury des Éditions du Seuil « n’avait pas pu se résoudre à accorder le Grand prix de littérature à un indigène » note Charlot à la date du 8/10/1959 et ce seul mot le 4/01/1960 : « Camus ! » Neuf mois plus tard : « Encore des attentats. Menaces de l’OAS. Salauds. »

« Mes clients me demandent depuis des mois ce que je ferais ici, où je compte aller, où j’irai demain. Je reste ici, c’est chez moi, et puis, que ferais-je ailleurs ? (6/10/1960). »





2_ La mise à mort de la librairie



Les Vraies Richesses- photo Farouk Batiche
Dans les années 1990, l’État algérien a « repris à madame Charlot, veuve d’un frère d’Edmond, la librairie « Les Vraies richesses » pour en faire une annexe de la Bibliothèque nationale. Mais les habitants continuent d’appeler la librairie de prêt par son ancien nom « Les Vraies richesses ». Et ce matin de 2017 nous sommes « le matin du dernier jour ». Un journaliste dépêché sur place pour l’événement écrit « Quatre-vingts ans qu’elle résistait ! Peu de monde, ciel triste, ville triste, rideau de fer triste sur les livres ». Le rideau de la librairie sera baissé devant Abdallah, « le préposé au prêt, qui a « le cœur brisé ». Cela se passe devant la rue « animée par ses diverses boutiques, ses habitants, ses écoliers, ses voitures » La librairie mesure « sept mètres de largeur sur quatre de longueur » (sic). Une erreur passée au nez et à la barbe de l’éditeur après l’auteure. Abdallah, un homme pieux, a travaillé à la librairie bien après sa retraite, sans salaire, sans que l’administration de la Bibliothèque nationale ne s’émeuve de son cas, ni de celui des locaux jusqu’au jour où on l’informe de la décision de la vente du local. C’est quelque peu tiré par les cheveux. Il est vrai qu’ici ce n’est pas l’auteure en tant que telle qui s’exprime (et prend les mesures) mais « un nous » général comme ailleurs dans d’autres passages, un « nous qui court tout le long du texte, telle la voix d’une conscience, celle d’une mémoire collective » écrit en quatrième de couverture l’éditeur. Tout le long du roman, non, mais dans neuf parties ou chapitres. Un nous qui observe, raconte, dresse un réquisitoire contre la brutalité, l’arbitraire français, pour ne pas rester en marge, pour ne pas oublier (« Lorsque bien des années plus tard, nos grands-parents nous verront quitter le pays pour l’autre rive, ils nous diront de faire attention : ‘‘ les Français sont durs.’’ Et nous ne comprendrons pas, car nous aurons oublié. »)  



Le nouveau propriétaire veut transformer la librairie en local de « vente de beignets ». Outré, Abdallah le bouscule ou le frappe. Ses colère et refus sont vains. C’est inutile lui répondent de jeunes avocats auprès desquels il se plaint « on ne peut rien contre l’État ». Même le médecin qui l’ausculte – Abdallah « a fait un malaise la veille de la fermeture » – lui conseille de quitter Alger.

C’est Ryad, un jeune étudiant parisien, qui est en charge de la transformation de la librairie. Il est arrivé pour ce faire, couvert par un stage dont on ne sait rien, une offre de stage qui intervient à la suite de « dizaines de refus motivés ou non. » Un stage en Algérie, proposé par son père via un mail. « Cela te prendra une semaine ou deux… Mon ami te signera ta convention de stage. »  « L’important c’est que tu puisses vider cette librairie de tout ce qui s’y trouve et la repeindre en blanc » lui écrit cet ami. Nous ne saurons rien d’autre sur le stage universitaire, ni son organisation, ni le suivi, ni son contrôle… Ryad ne connaît pas Alger. Il n’y était venu qu’une seule fois, il avait six ans. Il s’est installé à Paris après son bac. Les livres il ne connaît pas, « il n’a jamais aimé lire »

Le lendemain de son arrivée à la librairie des Vraies Richesses, en sortant tôt le matin, il aperçoit «  un vieil homme appuyé sur une canne », c’est Abdallah. À l’épicerie du coin, il apprend qu’il y a pénurie de peinture. Au café « chez Saïd » Abdallah reproche à Ryad de vouloir « détruire une librairie ». Abdallah ne quittera plus le trottoir à partir duquel il guète, sur son visage « une expression de douleur intense » les faits et gestes de Ryad qui vide autant qu’il peut tout ce qui se trouve dans le local sous le regard de « Edmond Charlot figé sur la photo » et en pensant à son amie Claire. La nuit tombe et Abdallah est toujours là. De nouveau, Ryad et Abdallah prennent un café ensemble. Celui-ci est offusqué que l’on puisse jeter des livres « jeter des livres ? tu te rends compte de ce que tu dis ? donne-les, garde-les, peu importe, mais ne mets pas des livres à la poubelle. »



Ryad et Abdallah sont invités par Moussa, le commerçant voisin. Moussa a toujours vécu dans le quartier. Il a même connu l’ancienne propriétaire des Vraies Richesses, madame « veuve d’un frère de Charlot. La pauvre femme est partie en 1992 quand les choses ont commencé à devenir compliquées ici. »

Ryad jette les livres dans des caisses qu’il dépose sur le trottoir, mais en garde un pour Claire, son amie parisienne aux yeux bleus. Il veut en offrir à une école primaire, mais le directeur lui demande d’écrire pour cela au Ministère. Ryad ne se soucie guère de ces deux hommes, pitoyables pitres, qui l’observent à partir d’une voiture. « Ils ont des moustaches, des lunettes de soleil et sont vêtus de costumes gris, lisent le journal ». « Ces hommes ne feront rien à Ryad. Ils ne sont là que pour nous rappeler qu’ils existent et que nous sommes tous surveillés ».

Ryad veut offrir une caisse de livres à Sarah, une jeune serveuse qu’il a connue dans un café. Elle en prend quatre et lui demande de déposer le reste à la Cave-vigie, là même où Jean Sénac « est mort » (plutôt assassiné). « Dans cette cave se réunissent des jeunes pour écrire de la poésie, fumer, lire… ». Ryad fait des heureux.



Un matin, il neige sur la ville, neige fondue. En face des Vraies Richesses, « Abdallah fixe son univers en train de prendre l’eau, l’air désolé, son drap blanc sur les épaules. » Ryad le rejoint. « Il a l’impression d’avoir failli à sa mission. » Ryad n’a pas repeint le local non plus, ni en blanc ni en bleu, mais il pense beaucoup à Claire sa compagne parisienne. Ryad et ses patrons affairistes n’ont pas complètement détruit Les Vraies Richesses du local ni celles portées par le cœur de tous les Abdallah.



Photo Fabienne Richard- Ouest France


3_ L’écriture

Les chapitres, à focalisation plurielle, alternent entre trois groupes de chapitres : a- les carnets de Charlot (86 pages), b- la vie dans Alger centre (rue Hamani) à travers Ryad venu de Paris et ceux qui y vivent (83 pages), c- les Algériens sous la colonisation du pays dont un journal vante « les transformations des côtes barbaresques », Algériens exhibés « parce que nous ressemblons à des cartes postales orientalistes ». Un peuple vigilant et conscient à travers ce « nous », embarqué contre la barbarie nazie puis oublié et qui prend les armes pour se libérer (20 pages).



Le premier et dernier chapitres intitulés « Alger, 2017 » interpellent le lecteur, l’invitent à visiter la librairie par le biais de ce « nous » aux premières pages qui se transforme en « je » au dernier chapitre. Une écriture qui alterne entre « récit » et roman.



La dédicace est offerte «  À ceux de la rue Hamani. » En exergue des vers de Frédéric Jacques Temple et de Jean Sénac. Dès la première phrase du roman, le lecteur est interpellé : « Dès votre arrivée à Alger, il vous faudra prendre les rues en pente, les monter puis les descendre. » Cette phrase est suivie d’une cascade de verbes à l’infinitif et d’autres au futur.

L’auteure, au style aéré, nous guide à travers les lieux d’Alger, mais ne prend pas les chemins les plus courts pour atteindre la librairie Les Vraies Richesses : rue Didouche Mourad, café le Milk-Bar, la statue et la place de l’Émir, la Casbah, le bloc de bâtiments aéro-habitat, la rue Hamani. Les verbes ici sont à l’impératif « prenez, écoutez, devinez, regardez, oubliez. »

 

Certains passages, peu nombreux heureusement, ne me semblent pas aboutis, ou trop convenus, à l’exemple de cette phrase « Au milieu du repas, la fillette dit à son père qu’elle a terriblement envie de partir en vacances », ou de celle-ci « Il reconnaît la femme qui lui a balancé le seau d’eau sale sur la tête. » Ce qui attire fortement notre attention c’est cette somme impressionnante des sortes d’inventaires à la Prévert, des listes d’un peu de tout qui marquent le roman, des listes qui nous renvoient aux célèbres notes/listes de Sei Shônagon. Il y en a partout et de toutes sortes et dès les premières pages avec la quantité de verbes à l’infinitif puis à l’impératif. En voici quelques exemples :

-       Souvenirs : Le métro qui freine dans un grincement, la navette pour l’aéroport, les couloirs, les lourds sacs, la poussière noire, les airs, les nuages sombres, l’avion…

-       Objets dont il faut se débarrasser : 1009 romans d’auteurs français, 132 romans d’auteurs algériens, 222 romans en langue arabe, 17 ouvrages de thème religieux, 42 ouvrages de poésie, 18 ouvrages scientifiques, 9 ouvrages de psychologie, 26 ouvrages d’Histoire, 171 ouvrages pour enfants, 38 ouvrages sur le théâtre, 19 ouvrages sur le cinéma, des photos en noir et blanc, un grand portrait en couleur, un bureau en bois, une vieille lampe, une pancarte rouillée, un matelas dans la mezzanine, des papiers, un balai, un seau.

-       Dans l’épicerie : des pommes cabossées, des salades vertes, des cadenas, des poivrons rouges.

-       Dans le sac poubelle : le courrier, les invitations, la vieille tasse sale, la paire de ciseaux, les feutres, l’agrafeuse, le tube de colle, le téléphone rouge.

-       En allant chez Moussa : un long couloir où s’empilent des caisses de soda, le matériel de nettoyage (détergents, balais, bouteille d’eau de Javel, serpillières, bidon rempli d’eau).

-       Ryad dresse mentalement la liste de ce qui reste à faire : se débarrasser des livres, jeter les meubles, jeter le matelas, jeter le bureau et sa chaise, jeter le frigo, prendre ses affaires et rentrer à Paris, embrasser Claire, faire rire Claire.





Ainsi que précisé plus haut, le premier et dernier chapitres se rejoignent. Dans l’un et l’autre le narrateur nous invite à visiter la librairie Les Vraies Richesses : « vous vous retrouverez devant l’ancienne librairie des Vraies Richesses dont j’ai imaginé la fermeture, mais qui est toujours là. »

Courrez-y et lisez (achetez et lisez) Nos richesses, un hymne au livre, à la littérature et aux hommes qui les font, qui les défendent. Vous ne le regretterez pas.

Ahmed Hanifi,
Marseille le 10 février 2020

plus une vidéo ici : http://ahmedhanifi.com/nos-richesses-roman-de-kaouther-adimi/


------------------- ce qui suit a été ajouté ce jour, lundi 01 février 2021---------------------------------




Mediapart.fr

«Nos richesses»: Alger, capitale littéraire 

26 août 2017 Par Pierre Benetti (En attendant Nadeau)


Nos richesses est dédié « à ceux de la rue Hamani ». Il peut s’agir des habitants actuels d’Alger. Ou bien de ses habitants disparus, en particulier ceux qui ont vécu l’aventure de la librairie Les Vraies richesses. En s’appropriant l’histoire de ce lieu et en imaginant sa destruction, le troisième roman de Kaouther Adimi célèbre Alger comme l’une des capitales mondiales de la littérature.

Sans lui faire perdre de sa vivacité, l’auteure de Des pierres dans ma poche (Seuil, 2016) reconstitue l’histoire littéraire, éditoriale et intellectuelle de sa ville natale, à travers des fragments tirés de plusieurs époques. Volontiers rapide, voire pressé, le récit court de 1930 à 2017, de la célébration du centenaire de la conquête coloniale à une déambulation personnelle qui observe, avec lucidité et tranquillité, les transformations de l’Algérie indépendante ; de l’ouverture des Vraies richesses (enseigne empruntée à un titre de Jean Giono) par Edmond Charlot, alors étudiant de Jean Grenier au lycée d’Alger, au déménagement brutal des stocks de livres par un personnage nommé Riyad, qui pourrait avoir le même âge, mais ne connaît plus personne au pays de ses ancêtres.

                                                  Kaouther Adimi © Hermance Triay 

 

Entre-temps, les violences de la colonisation, de la Seconde Guerre mondiale, de la décolonisation, de la dictature et de la guerre civile ont pénétré ce lieu qui tient à la fois de la caverne d’Ali Baba et de l’île au trésor, de refuge pour la pensée et de fenêtre sur le monde. Son créateur génial et consciencieux réapparaît à travers les extraits d’un journal imaginaire, qui a parfois de stupéfiants effets de document historique. Kaouther Adimi a enquêté dans les livres et les archives, auprès des témoins. Elle semble aussi avoir poursuivi les liens plus ambigus, plus souterrains qui unissent le passé historique, le présent du voyage et le temps intermédiaire du roman, ceux qui relient la France à l’Algérie, Edmond Charlot à Riyad et à elle-même.

La Parisienne Adrienne Monnier servit de modèle à cet enfant de parents français installés en Algérie lorsqu’il ouvrit, en 1935, une librairie « qui ne serait pas juste un commerce mais un lieu de rencontres et de lecture ». Mais la première lança la boutique de la rue de l’Odéon l’année de la naissance du second, 20 ans plus tôt. Et lui eut des ambitions peut-être plus politiques, du moins si l’on en croit son journal inventé : « Faire venir des écrivains et des lecteurs de tous les pays de la Méditerranée sans distinction de langue ou de religion, des gens d’ici, de cette terre, de cette mer, s’opposer surtout aux algérianistes. Aller au-delà ! »



 

                                     La librairie Les Vraies richesses, après qu'elle a été plastiquée. 


 

Ils seront nombreux à venir. Jean Amrouche, Himoud Brahimi, Albert Camus, Mohammed Dib, Mouloud Feraoun, Max-Pol Fouchet, André Gide, Armand Guibert, Emmanuel Roblès, Jules Roy, Antoine de Saint-Exupéry, Jean Sénac, Kateb Yacine… tous – un cercle d’amis, on peut le noter, déserté par les femmes – nourrissant cette « pensée méditerranéenne qui ne se limite pas au môle d’Alger », incarnée par ce local de quatre mètres sur sept, rempli de textes en arabe et en français, de littérature et de livres religieux, de poésie et de science. Un lieu comme en rêvent de nombreux lecteurs et voyageurs. Planté dans une terre ouvrant sur le monde, fondé par un groupe mais tenu par un principe d’accueil, riche de toutes ses possibilités, de toutes les aventures à y vivre.

Les Vraies richesses devient bibliothèque, librairie, galerie d’art, maison d’édition. Son ancrage géographique, au cœur de cette ville arabe et francophone, africaine et coloniale, lui interdit d’être coupé des entrelacements de l’histoire. Edmond Charlot traverse le XXe siècle, saisissant les œuvres en grand éditeur, s’appropriant les moments historiques en acteur de son époque, se battant avec le courage démesuré des rêveurs pour faire tenir son royaume près de s’effondrer à la moindre secousse. Il n’est pas un éditeur local, mais international, publiant Pierre Jean Jouve et García Lorca, Gertrude Stein et Rilke. Les intellectuels d’Alger se construisent avec lui. La ville elle-même se découvre surréaliste et absurde, antifasciste et anticoloniale, au cœur des idées et des combats du XXe siècle, qui se font avec des armes et du papier. Les livres amassés au 2 bis, rue Charras forment une fragile forteresse contre les bouleversements de l’histoire. Emprisonné par Vichy, le libraire-éditeur est victime de deux attentats de l’OAS. Alger subit, se bat, s’adapte, oublie. Le roman alterne un journal personnel et une parole collective, regroupée sous un « Nous » qui dit : « Nous sommes les habitants de cette ville et notre mémoire est la somme de nos histoires. »

En ce début du XXIe siècle, le jeune Riyad, inquiet et peu drôle, ne partage pas la passion pour la littérature dont Edmond Charlot, mort en 2005, avait fait sa vie. Cela tombe bien, il a été embauché pour vider la librairie, vendue dans l’indifférence à un marchand de beignets. Alger est devenue triste et enfermée en ses murs, cachée derrière la Méditerranée et le Sahara. Les agents de renseignement notent les faits et gestes de chacun dans leurs petits carnets, les spectateurs des matchs de foot disent aux plus vieux de se taire, même s’il s’agit du résistant Abdallah, vieux gardien de la boutique, pas plus lecteur que Riyad mais respectueux de la folle œuvre d’Edmond Charlot.

Grâce à lui, une littérature de résistance est entrée dans ce port de l’Afrique et de l’Europe. À travers la figure de Riyad, Alger est aussi faite des échecs inutiles, des violences sans mémoire, des fractures coloniales inachevées. Livre d’hommage d’une génération à une autre, Nos richesses est rempli de la frénésie intellectuelle et politique d’une époque et d’une ville fascinantes. Kaouther Adimi la rejoue pour mieux en évoquer la disparition, avec autant de nostalgie que d’espérance.





                                                        Kaouther Adimi, 

                                                       Nos richesses, Seuil, 215 pages, 17 €.