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lundi, avril 09, 2007

50- Réactions ou points de vue sur « La littérature-monde en français»

Des réactions ou points de vue sur la question de « La littérature-monde en français»

Convention de Saint-Malo "Pour une littérature monde en français"

Le vendredi 16 mars 2007

La publication dans le Monde daté du 16 mars d’un « Manifeste pour une littérature-monde en français » a marqué pour nous le coup d’envoi d’une série d’initiatives destinées à rendre visible ce mouvement : l’apparition d’une littérature de langue française ouverte au monde, débarrassée de l’ère du soupçon, enrichie de toutes ces voies d’outre-France qui, tout en renouvelant le genre romanesque, nous apportent, dans notre langue commune, des nouvelles du village global.

Que les rayons des librairies classent Michel Del Castillo dans la littérature française, Tahar Ben Jelloun dans la littérature francophone, et Alain Mabanckou dans la littérature du monde, voilà qui traduit bien l’impossibilité de traiter cet éclatement planétaire avec les schémas anciens. Cette émergence d’une littérature-monde de langue française constitue à nos yeux une révolution copernicienne, c’est-à-dire qu’elle signe la fin de cette conception ethnocentriste qui a prévalu jusqu’à aujourd’hui. Il faut désormais considérer le français, non plus comme l’expression d’un lieu historique, mais comme une langue sans frontières libérée du pacte exclusif qui la liait à la nation.

Cette nouvelle pléiade, nous avons la volonté de la rendre visible, de suivre sa trace poétique, de l’accompagner, de la rendre évidente, en créant un regroupement de trente écrivains représentatifs de cette diversité littéraire et géographique, qui par la publication d’une revue annuelle captant les miroitements de cette constellation et par la remise d’un prix de printemps, servira, nous l’espérons, de caisse de résonance à ce mouvement que les prix littéraires d’automne – et leurs jurés écrivains - ont contribué à révéler. Le groupe se dissoudra dans cinq ou dix ans. Accompagner un mouvement n’est pas l’encadrer.

Nous nous proposons de nommer ce rassemblement :

Convention de Saint-Malo
Pour une littérature monde en français

La réunion d’installation de cette Convention se tiendra le dimanche 27 mai 2007 dans le cadre du festival Saint-Malo Etonnants Voyageurs. Le festival aura été au fil de ses dix-sept années d’existence à Saint-Malo et de ses diverses éditions à l’étranger, notamment à Bamako, le lieu de formation de cette idée d’une « littérature-monde » à laquelle il consacrera sa prochaine édition (26 au 28 mai 2007).

Michel Le Bris, Alain Mabanckou, Jean Rouaud, Abdourahman Waberi

[http://www.etonnants-voyageurs.net/]

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L’émergence d’une « littérature-monde »

Le mardi 2 mai 2006


Nous l’annoncions il y a 13 ans, à Saint-Malo : c’est aujourd’hui un raz-de-marée. Un séisme dont les signes avant-coureurs commençaient à se faire sentir au tournant des années 80-90, avec le surgissement d’une génération d’écrivains, Salman Rushdie, Kazuo Ishiguro, Ben Okri, Hanif Kureishi, Michael Ondatjee, Amitav Gosh. « Nous ressemblons à des hommes et des femmes d’après la Chute. Nous sommes des hindous qui avons traversé les eaux noires, et le résultat, c’est que nous appartenons en partie à l’Occident. Notre identité est à la fois plurielle et partielle » déclarait Rushdie. Transfuges, immigrés, nomades, nés dans une culture mais vivant dans une autre, déchirés entre leurs communautés, entre les traditions quittées et les libertés à gagner, « homes traduits » écrivant dans une autre langue que leur langue maternelle : Carlos Fuentès avait vu en ces auteurs les « messagers du 21ème siècle ».

Comme il avait raison ! Et la contradiction (ou la déchirure) n’est plus entre écrivains émigrés, exilés, déplacés, et ceux restés au pays, entre Occident et Orient : la contradiction, d’externe est devenue interne et a travaillé tous les pays. Parce que l’Occident est entré en Orient et le bouleverse. Ces croisements, ces processus d’hybridation : le nouveau monde en train de naître. Que les plus jeunes écrivains disent avec une force rare.

Très exactement cela, l’émergence d’une « littérature monde ». La littérature n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle s’attache à dire le monde, à l’inventer, à lui donner un visage, un langage, quand elle établit avec lui un rapport d’incandescence. Sans doute ces télescopages de cultures, ces métissages parfois, ces hybridations sont-elles rarement une partie de plaisir, s’accompagnent de bien des douleurs - mais n’est-ce pas précisément la fonction de la littérature que de faire œuvre de ce chaos, de le mettre en forme, de le nommer, et du même coup de le rendre habitable ? Si tel est le cas, elle n’a jamais été aussi nécessaire.

Michel Le Bris

Pour une littérature monde francophone

« Pendant longtemps, ingénu, j’ai rêvé de l’intégration de la littérature francophone dans la littérature française. Avec le temps, je me suis aperçu que je me trompais. La littérature francophone est un grand ensemble dont les tentacules enlacent plusieurs continents. Son histoire se précise, son autonomie éclate au grand jour […]. La littérature française est une littérature nationale. C’est à elle d’entrer dans ce grand ensemble francophone. Ce n’est qu’à ce prix que nous bâtirons une tour de contrôle afin de mieux préserver notre langue, lui redonner son prestige et sa place d’antan… »

Alain Mabanckou (Le Monde, 18 mars 2006)

Une francophonie sans français ?

« Peut-on imaginer, un jour, une intégration des destinées polychromes dans le rayonnement francophone ? Assistera-t-on à la naissance d’un lectorat français sensibilisé par des questions d’enfance africaine, de conséquences de l’indépendance en Inde, de destinées tziganes, de castes ? Les amours illicites et fatales d’une Indienne du Kerala et d’un intouchable toucheront-elles autant les lecteurs français que les émois amoureux des acteurs du microcosme parisien ? On me rétorquera : encore faut-il des écrivains francophones de cette qualité ! Je doute que les talents se recrutent exclusivement parmi les anciens administrés de la Couronne britannique. Je trouve suspecte l’idée d’une dégénérescence congénitale des héritiers de l’empire colonial français »

Anna MoÏ (Le Monde, 25 novembre 2005)

[http://www.etonnants-voyageurs.net/]

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Le Quotidien d'Oran dimanche 8 avril 2007

par Abdellali Merdaci: Docteur En Linguistique
Ecrivain-Universitaire

A propos du manifeste « pour une littérature-monde » en français
Les lubies d'une saison sans gloire

Quarante-quatre écrivains de langue française - et parmi eux l'Algérien Boualem Sansal - viennent de publier un manifeste intitulé «Pour une «littérature-monde» en français» (cf. Le Monde des Livres, vendredi 16 mars 2007).

Sous ce titre est présentée une évaluation des dernières mutations de la littérature (ou plutôt des littératures) de langue française en France et au-delà, dans ses territoires d'outre-mer ou dans ses anciennes colonies. Ce manifeste s'appuie sur un triple constat:

1. La crise de la littérature romanesque en France embourbée dans «l'ère du soupçon» et prisonnière d'un discours critique - structuraliste et post-structuraliste - sclérosant qui justifie ce constat: «Le roman est une affaire trop sérieuse pour être confiée aux seuls romanciers, coupables d'un «usage naïf de la langue», lesquels étaient priés doctement de se recycler en linguistique». Cette tyrannie de la critique - d'inspiration linguistique - fut-elle en France assez forte pour dénaturer le travail même du roman devenu le lieu d'une écriture prospective, se réfléchissant dans un infini questionnement de son objet ?

2. L'émergence récente dans le milieu littéraire parisien d'un roman plus conforme aux conventions classiques du genre, souvent redevable à des écrivains issus de la francophonie, vocable que refusent les auteurs du manifeste, est signalée comme une rupture essentielle, voire même comme une libération de «tout ce qui prétend le nier ou l'asservir...». Ce roman a singulièrement triomphé lors de la dernière saison des prix engrangeant, en 2006, le Goncourt et le Grand Prix du roman de l'Académie française (Les Bienveillantes de l'Américain Jonathan Littell), le Renaudot (Mémoires de porc-épic du Congolais Alain Mabanckou), le Fémina (Lignes de faille de la Canadienne Nancy Huston), le Goncourt des lycéens (Contours d'un jour qui vient de la Camerounaise Léonora Miano). Il s'agit là d'une situation assez exceptionnelle et les auteurs du manifeste n'hésitent pas à évoquer une «révolution copernicienne».

3. L'hypothèse d'un repli du champ littéraire français au profit de ses périphéries. Ce phénomène - qui reste à vérifier dans la durée - fait observer aux signataires du manifeste le retour en force des périphéries et l'atomisation du centre en plusieurs nouveaux pôles. La naissance d'une «littérature-monde» en langue française devient alors possible. Mais échappe-t-elle aux contingences du champ littéraire parisien ? Le modèle revendiqué par les «Quarante-quatre» est celui de la littérature anglaise actuelle largement dominée par des écrivains originaires des anciennes colonies britanniques ou anglophones (Kazuo Ishiguro, Ben Okri, Hanif Kureischi, Michael Ondaaje, Salman Rushdie). En fait, il s'agit d'un modèle tout à fait inopérant: ce sont là des auteurs parfaitement assimilés au plan de leurs positionnements culturels, politiques, et juridiques dans la société anglaise et qui ne représentent - tout comme leurs collègues de France - aucune périphérie.

En quoi précisément ce manifeste d'écrivains transcende-t-il les frontières du microcosme littéraire parisien et intéresse-t-il les Algériens ? Quelles urgences sur les fronts du littéraire et du politique appelle-t-il ? Je tente d'y répondre en resituant les éléments du débat.

Crise du roman ou crise de légitimité du champ littéraire français ?

L'automne 2006 a consacré Les Bienveillantes de l'écrivain américain de langue française Jonathan Littell. L'ouvrage de 910 pages, publié par Gallimard, a bénéficié des techniques les plus sûres du marketing pour devenir un produit incontournable dans les devantures des libraires et des rayons livres des grandes surfaces. Le succès de ce romancier, totalement inconnu, a certes ébranlé la scène littéraire parisienne: Jonathan Littel ne pouvait se réclamer que de la médiocre notoriété d'un père, écrivain maintenu dans une zone d'oubli dans son propre pays. L'auteur et son roman ont joué un rôle d'aiguillon dans une crise de la littérature et du champ littéraire français qui couvait depuis bien longtemps. Le roman français du dernier quart du vingtième siècle est parvenu à un point d'usure tel qu'il mettait en danger toute l'institution littéraire; le genre ne se renouvelait pas et ses grands noms s'enfermaient, à l'image d'un Sollers, dans une sorte de ressassement futile au moment où l'élargissement du groupe d'auteurs de référence (notamment Hélène Cixous, Olivier Rolin, François Bon, Sylvie Germain, Jean Echenoz, Alain Fleischer, Jean Tallendier, Christine Angot...) ne produit pas le déclic tant attendu pour un véritable rebond. Cette situation de morosité des lettres françaises se majore, depuis la publication posthume des mémoires de Jacques Brenner (Journal, I et V, Paris, Pauvert, 2006)) par une mise en cause des jurys littéraires dont le fonctionnement et les modes de recrutement de grands lecteurs restent totalement soumis au cartel grandes maisons d'éditions parisiennes.

La seconde moitié du 20e siècle n'aura ni Proust, ni Céline, ni Camus. La réinvention du roman «à la française» tournait à vide. L'histoire de la littérature française est coutumière de ces phénomènes cycliques de perte de repères: au sortir du 18e siècle, la littérature française s'était ressourcée dans des modèles européens; on sait ce qu'elle doit à Walter Scott, au roman noir anglais et au romantisme allemand (Goethe, Novalis, Jean-Paul). Le 19e siècle, qui s'est caractérisé par un trop-plein doctrinal (du romantisme à la Bohême, du réalisme au naturalisme, du Parnasse au symbolisme, du décadentisme à l'Ecole romane), s'est achevé dans la semblable crise qui frappe aujourd'hui la littérature française. Au début du 20e siècle, devant une dépréciation de ses modèles littéraires, non pas qu'il manquât en France de grands écrivains issus du 19e siècle et qui continuaient à produire, notamment Anatole France, Paul Bourget et André Gide, l'institution littéraire française allait se tourner vers ses colonies pour un hypothétique renouvellement. L'illusion que la littérature française expatriée pouvait apporter une réponse salutaire aux nombreuses questions qui agitaient alors l'établissement littéraire parisien s'observe dans la première décennie du nouveau siècle dans les choix du jury du prix Goncourt qui, de 1903 à 1909, consacre quatre oeuvres à thème colonial ou se réclamant plus explicitement d'une idéologie coloniale: Cristobal, le poète de John-Antoine Nau (1903), Civilisés, de Claude Farrère (1905), Dingley, l'illustre écrivain de Jérôme et Jean Tharaud (1906), En France de Marius-Ary Leblond (1909). Fait exceptionnel, le Prix national de la littérature était attribué, en 1905, au romancier colonialiste Charles Géniaux pour L'Homme de peine. Dans les institutions littéraires, la littérature coloniale pouvait, il est vrai, compter dans le jury Goncourt, depuis sa fondation, un de ses soutiens vigilants en la personne de Paul Margueritte, auteur avec son frère Victor, de L'Eau souterraine (1903), un roman dans l'étroite tradition coloniale française d'Algérie et, en 1917, Ajalbert, alors que Bertrand était reçu, en 1925, à l'Académie française. Jusqu'aux lendemains de la Grande guerre «l'idée coloniale» rejaillissait dans les institutions les plus significatives du champ littéraire français métropolitain (édition, revues, académies).

Les faits se répètent. La France littéraire du début du 21e siècle - qui doute - croit percevoir dans une «littérature-monde» l'indispensable recours à une sortie de crise. Trouvera-t-elle au-delà de cas typiques d'écrivains venant d'Amérique, du Congo, du Canada et du Cameroun, un nouveau départ ? A moins que cet automne 2006 ne soit qu'«un détour vagabond» et que «le fleuve ne retourne dans son lit» comme semble le craindre le «Manifeste des Quarante-quatre» ?

De fausses réponses à une vraie question

Le champ littéraire parisien a hérité de tous les travers de l'impérialisme et du colonialisme français. Auto-centré, confiné dans quelques maisons d'édition du Quartier latin, il a été souvent l'expression culturelle la plus militante de la francophonie telle qu'elle a été conçue par les pouvoirs politiques français, depuis la Révolution de 1789. Paris a été assez tôt, au 19e siècle, le lieu de reconnaissance et de légitimation de toute production littéraire en langue française; on se reportera aux exemples des écrivains suisses francophones Germaine de Staël et Jean-Jacques Rousseau. Cette entreprise de phagocytose des littératures nationales a continué au 20e siècle, non sans bonheur parfois (Apollinaire, Cendrars, Ionesco, Gary, Adamov). La mainmise, assez pesante, des institutions littéraires françaises sur tout ce qui s'écrit en langue française est un des facteurs les plus contestables de la francophonie littéraire. Cette francophonie, les «Quarante-quatre» en relativisent la portée qui estiment que «personne ne parle francophone, ni n'écrit en francophone». Cela est vrai, mais si personne ne connaît de langue qui s'appelle le «francophone», la langue française qui est le fer de lance d'une francophonie politique et culturelle, bien réelle, est suffisamment présente dans le monde; ce sont justement tous les non-dits politiques et idéologiques qui s'attachent à sa présence et aux conditions de sa diffusion qui font problème. Est-il possible qu'un jour le français — comme c'est le cas pour l'anglais, l'espagnol, le portugais - soit une langue réellement partagée entre différents peuples, d'origines historiques et culturelles très différentes ? Et que ce partage soit fait sans arrière-pensées ni équivoques ? Comment donc aller vers un français désinvesti politiquement et idéologiquement, outil véhiculaire dénationalisé, qui n'exprimera plus que le génie des peuples qui le parlent et l'écrivent. Il faudrait alors que pour toutes les nations qui en ont l'usage, le français ne soit plus perçu comme un «butin de guerre» (Kateb Yacine), ou un legs douloureux (Malek Haddad), mais comme un moyen de communication à côté de beaucoup d'autres langues de statuts différents.

Il se posera alors nettement la vraie question urgente de la formation de champs littéraires nationaux autonomes dans les anciennes colonies françaises et de la juste définition de la position de la langue française dans les productions de leurs auteurs et dans leur recherche de légitimités. Dans cette perspective, pour autant qu'elle soit envisageable avec la même mesure dans toutes les nations utilisant le français, l'avenir de la «littérature-monde» en français devra passer par une véritable reconnaissance des talents, non pas exclusivement depuis Paris, mais aussi depuis Alger, Dakar, Bamako, Abidjan, mais aussi Genève, Bruxelles, Montréal, Beyrouth et Le Caire - et tous les pays pourvoyeurs de contingents d'auteurs qui n'existeraient pas sans leur intégration dans le champ littéraire parisien. A titre d'exemple, on sait quels ont été, en Afrique sub-saharienne, les parcours éditoriaux d'Ahmadou Kourouma, de Sony Labou-Tansi, Jean-Marie Adiaffi, aujourd'hui disparus et de leurs continuateurs Ken Bugul, Gaston-Paul Effa et Abdourahman A. Waberi. Ecrivains venus de la périphérie mais dont la carrière est restée - selon des modes d'emploi immuables - exclusivement française.

Cette situation de captation de toutes les ressources des périphéries n'est-elle pas identique pour toutes les anciennes colonies françaises ? Vu d'Algérie, le rapport au champ littéraire français centralisateur a gravement retardé cette indispensable autonomie littéraire qui est nécessaire à la définition d'une identité culturelle nationale. L'Algérie a certes eu, dès les années 1950, de grands auteurs qui n'ont jamais compris ni projeté leur métier d'écrivain en dehors de Paris; ils le feront selon une vieille logique qui dispose qu'en dehors de la reconnaissance parisienne, il n'y a point de salut. Joueront-ils, parfois habilement, aux «Arabes de service», selon la formule célèbre de Malek Haddad ? Certains se feront radicalement français aux premiers jours de l'indépendance du pays pour ne pas perdre les avantages d'une carrière littéraire française. Les égoïsmes pouvaient alors s'exacerber. On connaît les succès et les échecs des uns et des autres. Mais, le champ littéraire parisien, cruellement versatile, est prêt à n'importe quel moment à casser tout talent qui déroge à ses attentes et à celles réputées sacrées du notaire de Carpentras. Ne convient-il pas de rappeler ici pour mémoire que les éditions du Seuil ont refusé de publier Feraoun, rompu les contrats de Kateb et Dib lorsque leur travail d'écrivain n'offrait plus de visibilité, les rejetant à la marge sans aucune morale ? L'activisme littéraire parisien, hier de Rachid Boudjedra qui ne fut jamais consacré comme ses aînés que par des récompenses mineures, tout comme aujourd'hui celui de mauvais aloi d'un Yasmina Khadra ou d'un Boualem Sansal ne changeront [sic - changera] rien à la donne. L'entrée d'Assia Djebar à l'Académie française ne doit pas occulter ce fait. Le champ littéraire français est sans doute celui qui reste le plus archaïque en Occident. Il ne fera pas de sitôt sa conversion. Ce centre n'est soucieux que de s'attaquer aux périphéries les plus menaçantes pour sa primauté, annihilant les identités nationales. Bourdieu ne disait-il pas qu'il n'existe pas de champ littéraire belge ? Tout comme il n'existe pas de littérature nationale belge de langue française, malgré un foisonnement de grands auteurs (de Verhaeren, Maeterlinck, Ghelderode, Mertens à Amélie Nothomb). Qu'en est-il sur ce plan de l'Algérie et de tous les pays qui ont en commun la langue française ?

Des périphéries imaginaires

Surgissement de plusieurs centres ? Suivons le rêve des «Quarante-quatre». Imagine-t-on qu'un jour l'édition parisienne en vienne à négocier dans les capitales des anciennes colonies d'Afrique et d'Asie l'achat de droits de publication d'auteurs locaux. Pour nous en tenir seulement à cette dernière saison des prix qui fonde l'argumentaire des signataires du «Manifeste des Quarante-quatre», Jonathan Littell, Alain Mabanckou, Nancy Huston et Léonora Miano auraient-ils eu une mince chance d'être consacrés s'ils étaient publiés au Minnesota, à Brazzaville, Montréal et Yaoundé ? Des écrivains étrangers de langue française publiant à Paris, il y en a toujours eu, mais des écrivains étrangers de langue française publiant dans leur pays et consacrés à Paris, je n'en connais pas. Et on est encore loin de voir des auteurs algériens de chez Barzakh ou Dar El Gharb, nonobstant d'indéniables qualités d'écritures, primés à Paris. La périphérie qu'évoquent les auteurs du «Manifeste des Quarante-quatre» n'est qu'un assemblage hétéroclite d'auteurs de nationalité française, d'origines très diverses. On peut en donner des exemples: alors que Calixte Beyala se proclame plus française que camerounaise, Tahar Ben Jelloun, né au Maroc, signataire du manifeste, n'a de cesse d'affirmer farouchement, ici et là, qu'il est français, alors qu'Anouar Benmalek, nouvelle recrue d'origine algérienne dans le cénacle des lettres françaises, affiche sereinement sa nationalité française sur la quatrième de couverture de ses ouvrages. Et l'on apprend, au début du mois de mars 2007, qu'après deux refus à sa demande de naturalisation, l'Américain Jonathan Littell, auréolé du Goncourt, obtient la nationalité française. Il y a en effet une grande hypocrisie des institutions littéraires françaises à rappeler éperdument à ces auteurs devenus français leurs origines géographiques et culturelles et à en faire un argument de promotion d'une improbable «littérature-monde». Et de périphéries imaginaires. Si périphéries il y a, celles-ci devront réunir d'abord des auteurs nationaux et non des naturalisés qui sont juridiquement français et participent, à ce titre, pleinement aux jeux et enjeux du champ littéraire français. On ne jugera de l'éclatement du centre parisien qu'à cette aune. Malheureusement, il n'y aura jamais d'égalité sur le plan culturel entre Paris et ses anciennes colonies.

Le «pacte colonial» reste encore opérant et il n'est pas dit qu'il soit un jour brisé comme le souhaite généreusement le manifeste pour une «littérature-monde» en français. L'autonomie des champs littéraires nationaux ne peut non plus être octroyée par Paris; elle doit se gagner dans chaque pays dans les luttes quotidiennes des agents institutionnels locaux du livre qui méritent une plus grande attention des pouvoirs politiques. Et parmi ceux-là, les écrivains ont l'impérieuse responsabilité d'être sur la première ligne du front. Ne doivent-ils pas, pour hâter ce nécessaire avènement de nouveaux centres, exister d'abord chez eux ? Paris peut - et sait - susciter avec les populations d'écrivains de tous les horizons géographiques, politiques, sociaux et culturels qui vivent en France tous les métissages. «Un vaste ensemble polyphonique» dont la seule pertinence est de se fondre dans le creuset d'une langue et d'une culture nationale françaises dominantes. Cette fusion des contraires, condamnée vigoureusement et combattue autrefois par la France coloniale, ne devient-elle pas le credo d'une culture française vieillissante en dépit d'infrastructures très puissantes ? Car longtemps encore, la France se comportera à l'égard de ses anciens sujets comme «la mère des arts, des armes et des lois», absorbant sans retenue tous les talents de périphéries peu organisées. Et cette «littérature-monde» dont on annonce un événement éditorial strictement contrôlé par l'établissement littéraire parisien (Pour une littérature-monde, sous la direction de Jean Rouaud et Michel Le Bris, fin mai 2007, chez Gallimard) sera très vite oubliée; il n'en restera que les lubies d'une saison sans gloire pour la littérature française.

[http://www.lequotidien-oran.com/]

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Les écrivains-monde arrivent !

Voilà bien une manie française de théoriser, de conceptualiser, de récupérer, d’organiser avant de catégoriser après coup ce qui s’était manifesté naturellement. Comme si choses là se décrétaient ! On ne sache pas qu’un nouveau genre littéraire soit né. Alors à quoi bon écrire et faire signer par des écrivains un manifeste “Pour une littérature-monde en français” quand il s’agit simplement de prendre acte d’une évolution qui n’avait échappé à personne. Car nous avions tous bien remarqué qu’à l’automne, les jurys des grands prix avaient eu la main heureuse en couronnant des écrivains venus d’ailleurs. Etait-il indispensable de l’officialiser avec tambours et trompettes ? Malgré les ravages de l’autofiction, le nombrilisme bien connu des écrivains métropolitains, le ronronnement de la francophonie institutionnelle et le centralisme de l’édition germanopratine, ils sont tout de même un certain nombre depuis un certain temps, les écrivains de langue française qui font de “la littérature-monde” sans le savoir comme M.Jourdain de la prose. Chacun de leur roman est un manifeste pour cette ouverture au monde, à ces ailleurs qui irriguent la langue française et ses imaginaires, nul besoin d’un texte collectif aux allures pétitionnaires. D’ailleurs, les noms de certains d’entre eux apparaissent au bas de celui-ci… De là à annoncer qu’avec cette “révolution”, le pacte colonial est enfin brisé et la langue délivrée, doucement… Nous en dirons donc ce que François Mauriac disait de l’eau de Lourdes : s’il n’est pas certain que cela peut faire du bien, on est sûr au moins que cela ne fera pas de mal.

[http://passouline.blog.lemonde.fr/]


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NOUVELOBS.COM - 16 mars 2007

44 écrivains "pour une littérature-monde en français"
L'enjeu est de libérer la langue française "de son pacte exclusif avec la nation".

Dans l'optique de redonner au roman une ouverture sur le monde, et contre une littérature nombriliste "sans autre objet qu'elle-même", quarante-quatre écrivains publient, jeudi 15 mars dans Le Monde des Livres, un manifeste intitulé "Pour une littérature-monde en français"

Avec l'attribution des principaux prix littéraires français 2006 à des écrivains étrangers de langue français, les signataires - parmi lesquels Tahar Ben Jelloun, Nancy Huston, Alain Mabanckou, Edouard Glissant et Jean-Marie Gustave Le Clézio -, ont remarqué que "le monde revenait"." C'est la meilleure des nouvelles. N'aura-t-il pas été longtemps le grand absent de la littérature française ?", s'interrogent-ils dans ce texte. C'est la "fin de la francophonie" et la "naissance d'une littérature-monde en français" poursuivent-ils dans leur manifeste.

"Décès de la francophonie"

Le monde, l'imagination, le souffle de la narration, avaient selon eux été mis depuis longtemps "'entre parenthèses' par les maîtres-penseurs, inventeurs d'une littérature sans autre objet qu'elle-même".
"Soyons clairs : l'émergence d'une littérature-monde en langue française consciemment affirmée, ouverte sur le monde, transnationale, signe l'acte de décès de la francophonie. Personne ne parle le francophone, ni n'écrit le francophone", notent-ils. "Fin de la 'francophonie', et naissance d'une littérature-monde en français : tel est l'enjeu, pour peu que les écrivains s'en emparent", poursuivent les signataires.
"C'est à la formation d'une constellation que nous assistons, où la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l'imaginaire, n'aura pour frontières que celles de l'esprit", concluent-ils.

[http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/culture/]


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Vive la littérature-monde ! - 18 mars 2007 - par TIRTHANKAR CHANDA

Alors que la francophonie politique s’est imposée comme une force avec laquelle il faut désormais compter, la francophonie littéraire continue de susciter méfiance et rejet. La dernière rebuffade lui a été infligée par une brochette de quarante-quatre écrivains, certains fort célèbres : de Jean-Marie Le Clézio à Tahar Ben Jelloun, en passant par Édouard Glissant, Maryse Condé, Amin Maalouf et Alain Mabanckou. Réunis autour de Michel Le Bris, le fondateur du Festival des étonnants voyageurs, les « 44 » ont proclamé, dans un manifeste qui fera sans doute date, la mort de la francophonie et l’émergence d’une littérature-monde en français. « Littérature-monde, expliquent-ils, parce que, à l’évidence multiples, diverses, sont aujourd’hui les littératures de langue française de par le monde, formant un vaste ensemble dont les ramifications enlacent plusieurs continents. »
Pour Le Bris, qui milite depuis vingt ans pour faire accepter par les institutions littéraires le fait que la langue française n’est plus la propriété de la seule France métropolitaine et que la littérature est autant l’affaire des ex-colonisés que des ex-colonisateurs, le déclic s’est produit l’année dernière, quand des auteurs venus d’ailleurs ont raflé les principales distinctions de l’édition française : Goncourt, Grand Prix de l’Académie française, Renaudot, Femina, Goncourt des lycéens… Cette « révolution copernicienne » a brouillé une fois pour toutes l’idée de centre, « ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature franco-française ». Le centre étant désormais partout, la francophonie, qui servait à regrouper les marges, n’a plus de raison d’être.
La francophonie est morte ! Vive la littérature-monde !

[http://www.jeuneafrique.com/]


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"Littérature-monde en français" : Abdou Diouf répond aux 44 écrivains qui « choisissent de se poser en fossoyeurs de la Francophonie »

L’ancien président du Sénégal Abdou Diouf - qui dirige l’Organisation Internationale de la Francophonie depuis quatre ans -, a publié un point de vue le lundi 19 mars dernier dans Le Monde. Dans son texte, entre autres points, il déplore le désamour des Français quant à la Francophonie et pointe du doigt certaines réticences qu’il faudrait éradiquer afin de parvenir à une francophonie de la "diversité culturelle". L’occasion pour lui aussi de répondre directement aux 44 écrivains qui ont choisi, écrit-il, de se poser en "fossoyeurs de la francophonie". Ces écrivains ont publié dans Le Monde des livres le « Manifeste pour une littérature-monde en français ». Un livre collectif réunissant les contributions théoriques de plusieurs signataires du "Manifeste" - et d’autres qui en épousent l’esprit - est d’ores et déjà annoncé aux éditions Gallimard pour le mois de mai avec pour titre "Pour une littérature-monde en français". Enfin, l’édition 2007 du Festival Etonnants Voyageurs de Saint-Malo (Bretagne) qui se déroulera du 26 au 28 mai aura également pour thème principal cette littérature-monde.

Le débat s’ouvre donc, et nous ne pouvons que nous en féliciter. Pour le poursuivre, voici ci-dessous un extrait du texte du Secrétaire Général de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), extrait dans lequel le président Diouf réagit à la publication "Manifeste" :

UNE NOUVELLE GUERRE DE CENT ANS

Je n’ose croire que ceux dont le métier est de penser et de créer veuillent réduire le combat de la francophonie pour le respect et la promotion de la diversité des langues et des cultures à une nouvelle guerre de Cent Ans. Il ne s’agit pas de lutter pour ou contre la prééminence de telle ou telle langue. Il s’agit de faire en sorte que la vie de l’homme sous l’effet d’une standardisation ne se transforme en un désert de redondances et de monotonie, ou que les identités culturelles ne deviennent "meurtrières". Il s’agit de construire une communauté mondiale où la recherche de convergences, d’alliances, d’interactions entre les aires de civilisation l’emportera sur les volontés hégémoniques. Et ce dessein, les francophones le revendiquent avec fierté.
Enfin, je regrette que ces idées reçues éclaboussent de leur mépris - sans le vouloir sans doute - tous ces pays que rien ne rattache au passé colonial de la France et qui ont choisi d’adhérer à la francophonie. La langue française n’appartient pas aux seuls Français, elle appartient à toutes celles et à tous ceux qui ont choisi de l’apprendre, de l’utiliser, de la féconder aux accents de leurs cultures, de leurs imaginaires, de leurs talents. Et les francophones d’autres contrées attendent des Français qu’ils ouvrent plus largement leurs manuels scolaires, leurs collections, leurs médias au talent de ces écrivains, de ces chanteurs, de ces cinéastes, de ces artistes qui ont fait le choix de créer en français.
Vous comprendrez donc que j’applaudisse à deux mains lorsque je lis, dans "Le Monde des livres" (du 16 mars), le brillant hommage de quarante-quatre écrivains à la "littérature-monde" en français ! Nous partageons tous le même éclatant et stimulant constat, à savoir que "diverses sont aujourd’hui les littératures de langue française". Il est clair, aussi, que nous partageons le même objectif, celui "d’un dialogue dans un vaste ensemble polyphonique". Mais vous me permettrez de vous faire irrespectueusement remarquer, mesdames et messieurs les écrivains, que vous contribuez dans ce manifeste, avec toute l’autorité que votre talent confère à votre parole, à entretenir le plus grave des contresens sur la francophonie, en confondant francocentrisme et francophonie, en confondant exception culturelle et diversité culturelle. Je déplore surtout que vous ayez choisi de vous poser en fossoyeurs de la francophonie, non pas sur la base d’arguments fondés, ce qui aurait eu le mérite d’ouvrir un débat, mais en redonnant vigueur à des poncifs qui décidément ont la vie dure.
Les Français ne savent pas encore assez tout ce qu’ils peuvent offrir à la francophonie, et surtout tout ce qu’elle peut leur offrir. J’espère que viendra bientôt le jour où il sera évident pour un Français de se présenter en se disant normand, français, européen et francophone, sans crainte d’apparaître "réac" ou ringard...
Abdou Diouf (Le Monde, 19 mars 2007)

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Samedi 24 mars 2007

Achille MBEMBE : "Francophonie et politique du Monde"

Achille Mbembe est l’un des intellectuels africains les plus en vue de nos jours. Son oeuvre théorique, "De la postcolonie", est aujourd’hui un ouvrage incontournable étudié dans les universités américaines. Mbembe est professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand, Johannesburg (Afrique du Sud) et directeur de recherche au Witwatersrand Institute for Social and Economic Research (WISER). Il est également professeur à l’université de Californie (Irvine).

Francophonie et politique du Monde

Il n’y a plus, aujourd’hui, un seul grand intellectuel noir disposé à célébrer sans façons les noces de la « négritude » et de la « francité », comme n’hésitait pas à le faire, récemment encore, Léopold Sédar Senghor. Chez la plupart d’entre eux prévaut, en effet, une attitude blasée. Les Etats-Unis sont manifestement les principaux bénéficiaires de cette défection. Ils offrent, à cet égard, trois atouts dont la France ne dispose guère.
Le premier, c’est leur capacité presque illimitée de capter et de recycler les élites mondiales. Au cours du dernier quart du vingtième siècle, leurs universités et centres de recherche sont parvenues à attirer presque tous les meilleurs intellectuels noirs de la planète - ceux d’entre eux qui avaient été formés en France, voire des universitaires français noirs auxquels les portes des institutions françaises sont restées hermétiquement fermées.
Dans les sciences sociales et les humanités par exemple, les meilleurs ouvrages des meilleurs auteurs noirs francophones sont désormais publiés par des maisons d’édition américaines. C’est, par exemple, le cas de V.Y. Mudimbe dont l’œuvre maîtresse, The Invention of Africa, n’a jamais fait l’objet d’une traduction française. Il est significatif que mon propre ouvrage, De la postcolonie, bien qu’originellement publié en français, ait eu plus d’écho dans le monde anglo-saxon où il figure dans d’innombrables programmes d’enseignement dans diverses disciplines.
Le deuxième atout est d’ordre racial. C’est l’immense réserve symbolique qu’est la présence aux Etats-Unis d’une communauté noire dont les classes moyenne et bourgeoise sont relativement bien intégrées dans les structures politiques nationales et fort visible sur la scène culturelle, même s’il est vrai par ailleurs que ladite communauté continue de souffrir de diverses formes de discrimination.
Il n’est qu’à voir, à cet égard, le nombre de gens d’origine africaine qui, à un moment donné, ont exercé ou continuent d’exercer de hautes fonctions au sein de l’armée, du gouvernement fédéral, au Sénat, au Congrès, à la tête d’importantes municipalités, voire à la Cour Suprême. Barack Obama, né d’un père kenyan, est candidat aux élections présidentielles de 2008. À bien des égards, la globalisation culturelle dont les Etats-Unis sont le fer de lance est, dans des domaines aussi variés que la musique, la mode, la danse le sport, et, de plus en plus le cinéma, constamment alimentée par les produits de la créativité des diasporas africaines installées dans ce pays depuis l’époque de la Traite des esclaves.
Viennent finalement les puissantes institutions philanthropiques (fondations, églises et autres) dont certaines disposent de sièges sur le continent africain même. La plupart ont pour cibles les milieux culturels et universitaires, les organisations de la société civile, les médias, voire les décideurs (hommes politiques, hommes d’affaires). À travers les subventions qu’elles distribuent, les programmes qu’elles soutiennent et l’éthos qu’elles promeuvent, ces institutions auxquelles s’ajoutent de nombreuses églises conservatrices jouent un rôle considérable dans « l’acculturation à l’américaine » des militants, hommes d’affaires, activistes et élites africaines en général.
L’on pourrait résumer tout ceci en un mot : l’éthique de l’hospitalité. Il ne s’agit pas de sous-estimer la réalité de la violence raciale ou la persistance, aux Etats-Unis, de l’idéologie de la suprématie blanche. Ceci dit, c’est cette éthique de l’hospitalité qui fait défaut à la France contemporaine. Son absence explique, en partie, l’incapacité française à penser ce qu’Édouard Glissant appelle le « Tout-Monde ».
À l’inverse, et malgré le tournant qu’a été la guerre contre la terreur (war on terror), c’est cette éthique qui rend le modèle américain si attrayant aux yeux des élites mondiales noires. Un fossé culturel grandissant se creuse entre ces élites et la France dont le modèle paraît de plus en plus désuet au sein d’une Europe qui se construit sur le modèle d’une forteresse.
Le français, langue africaine
Or donc, l’image de la forteresse s’applique également à ce que l’on désigne « la francophonie ». Léopold Sédar Senghor avait coutume de présenter cette dernière comme un des véhicules de la montée vers l’universel. Sa manière de chanter les vertus de la langue française avait quelque chose de pathétique. Pour lui, la Francophonie était, « par-delà la langue, la civilisation française ; plus précisément, l’esprit de cette civilisation, c’est-à-dire la culture française ». Il expliquait que le seul principe incontestable sur lequel repose la Francophonie est l’usage de la langue française. Mais, s’empressait-il d’ajouter : « Notre attachement à la langue ne serait pas si tenace s’il ne signifiait pas attachement à la culture française ».
À l’opposé de Senghor, de nombreux intellectuels noirs n’ont vu en la Francophonie qu’une idéologie du paternalisme colonial et de la servitude volontaire. À l’ère du « Tout-Monde », il est possible d’articuler une critique de la Francophonie qui se démarque aussi bien de la naïveté senghorienne que des arguments mis en avant dans le discours linguistique des nationalismes panafricains.
Selon ce discours, les langues européennes parlées en Afrique seraient des langues étrangères imposées par la force à des populations défaites et soumises. Elles représenteraient de puissants facteurs d’aliénation et de division. En outre, elles ne se seraient imposées à la conscience africaine qu’en évinçant et en marginalisant les langues autochtones et la somme de réflexion religieuse, politique et esthétique que celles-ci véhiculaient.
Toujours selon cette logique, la langue coloniale (en l’occurrence le français) aurait pour fonction d’imposer la loi d’un pouvoir sans autorité à un peuple vaincu militairement. Pour ce faire, elle ne doit pas seulement provoquer la mort des langues autochtones qui lui résistent ou encore en effacer les traces. Elle doit aussi masquer sa propre violence en inscrivant celle-ci dans un système de fictions en apparence neutres (humanisme, progrès, civilisation, universalisme).
Tel étant le cas, il ne pourrait y avoir de libération politique, économique ou technologique qui ne s’accompagnerait point d’une autonomie linguistique. En retour, l’émancipation culturelle ne serait guère possible sans identification totale entre langues africaines, nation africaine et pensée africaine. C’est, par exemple, le raisonnement d’un Paulin Hountondji ou d’un Ngugi wa Thiong’o.
L’on ne saurait nier les pouvoirs de la langue, notamment lorsque ces pouvoirs s’exercent dans un contexte de rencontre imposée, d’expropriation et de dépossession, comme ce fut le cas sous la colonisation. De fait, il y a toujours, dans ce genre de situations, un équivalent linguistique du « pouvoir du sabre » (razzias et destructions, tortures, mutilations, épurations et profanations).
Ceci dit, le raisonnement nationaliste repose sur une série de méprises. Tout d’abord, il sous-estime le fait qu’au terme de plusieurs siècles d’assimilation progressive, d’appropriation, de réappropriation et de trafics, le français a fini par devenir une langue africaine à part entière. Ce processus est fort différent de la « francisation » des diverses régions de l’Hexagone dont traite Fernand Braudel dans son étude sur l’identité de la France. Les langues, religions et techniques héritées du colonialisme sont passées par un processus de vernacularisation - iconoclaste sans doute, et en bien des aspects destructeur, mais aussi porteur de ressources nouvelles tant sur le plan de l’imagination, de la représentation que de la pensée. Il n’y a qu’à voir, de ce point de vue, la saveur littéraire d’un Sony Labou Tansi ou d’un Ahmadou Kourouma – pour ne citer que les morts.
Ensuite, loin d’entraver le pouvoir de figuration des langues autochtones ou de le piéger, ces dernières ont tiré profit du procès d’indigénisation du français. De cet entremêlement est en train de naître une culture baroque caractéristique des grandes métropoles africaines. Sur le plan linguistique, le baroque consiste, ici, en un processus de transformation figurative impliquant, de nécessité, une relative déperdition, une dissipation, voire un obscurcissement de la langue originaire. Cette dissipation a cependant lieu au sein d’un foisonnement des objets, des formes et des choses. Voilà pourquoi, sur un plan culturel, le baroque rime, non pas avec la production mimétique et l’aliénation comme tend à le faire croire le discours du nationalisme culturel, mais avec vraisemblance, véri-similitude, onomatopée et métaphore.
Narcissisme et parisianisme
Maintenant, il s’avère que le discours officiel français sur la langue française présente des similarités avec celui des nationalismes panafricains. Or, le nombre des francophones hors de France est aujourd’hui supérieur à celui des Français. La langue française est, de nos jours, davantage parlée hors de France qu’en France même. La France n’en a plus l’exclusive propriété.
Le français est désormais une langue au pluriel. En se déployant hors de l’Hexagone, il s’est enrichi, s’est infléchi et a pris du champ par rapport à ses origines. Or, la France ne s’étant guère décolonisée - malgré la fin de l’empire colonial - continue de promouvoir une conception centrifuge de l’universel largement décalée par rapport aux évolutions réelles du monde de notre temps. Elle fait, aujourd’hui, l’expérience d’un blocage culturel.
L’une des raisons de ce blocage est que le français en France a toujours été pensé en relation à une géographie imaginaire qui donnait à ce pays l’illusion d’être le « centre du monde ». Au cœur de cette géographie imaginaire, la langue française était supposée véhiculer, par nature et par essence, des valeurs universelles (les Lumières, la raison et les droits de l’homme, une certaine sensibilité esthétique, un certain esprit de la méthode). Telle était sa tâche, mais aussi son pouvoir - celui de représenter la pensée qui, se mettant à distance d’elle-même, se réfléchit et se pense elle-même. Dans cet éclat lumineux devait se manifester une certaine démarche de l’esprit lui-même - celle qui, dans un mouvement ininterrompu, devait conduire à l’apparition de « l’homme » et au triomphe de la raison européenne et universelle. On voit bien que dans ce mouvement, ni l’Autre, ni le Monde n’existent point.
L’autre raison du blocage, c’est la totale identification de la langue française et de la république française. Les noces de la république et de la langue sont telles que l’on pourrait dire : la langue n’a pas seulement créé la république (l’État). La langue s’est elle-même créée au travers de la république. Dans un acte de transsubstantiation, la république s’est déléguée elle-même dans un substitut, la langue française, qui la représente et la prolonge. Du coup, parler ou écrire le français dans sa pureté, c’est, essentiellement, dire non point le Monde, mais sa nationalité, sa race et son ethnie. D’où la difficulté pour le Français moyen de prendre au sérieux le français des non-Français, voire les institutions telles que la Francophonie ; ou encore de penser que la littérature de langue française écrite par des non-Français fait partie de son patrimoine culturel.
Ce rapport métaphysique à la langue s’explique lui-même par la double contradiction sur laquelle repose l’État-nation français. D’une part, les noces de la langue et de l’État trouvent une partie de leur origine dans la Terreur (1793-1794) durant la Révolution. C’est de cette époque que date le réflexe du monolinguisme – cette idée typiquement française selon laquelle la langue française étant une, indivisible, et centrée sur une norme unique, tout le reste n’est que patois. Il s’agit, d’autre part, de la tension, elle aussi héritée, du moins en partie, de la révolution de 1789, entre le cosmopolitisme et l’universalisme.
Cette tension est au fondement de l’identité française. L’universalisme à la française n’est, en effet, pas l’équivalent du cosmopolitisme même s’il signifie, quelque part, une certaine manière de lecture du monde et de relation au monde. Dans une large mesure, la phraséologie de l’universalisme a toujours servi de paravent à l’idéologie du nationalisme français et à son modèle culturel centralisateur - le parisianisme. Pendant longtemps, la langue a été l’enveloppe de ce narcissisme dont elle a, à la fois, manifesté et masqué les aspects les plus chauvinistes.
La France, fossoyeur de la francophonie
Pour les Français, le triomphe de l’anglais comme langue dominante du monde contemporain a entraîné la cruelle réalisation selon laquelle la langue française, en fin de compte, pourrait n’être qu’un idiome national parmi plusieurs autres. De fait, la France fait partie du monde, mais elle est loin d’être le « centre du monde ». En réalité, l’aura de la France dans le monde est en déclin. Les raisons de ce déclin sont nombreuses. Contentons-nous de celles qui ont trait à la pensée.
Sur le plan théorique, la critique postcoloniale et la critique de la race (deux phénomènes intellectuels que, dans leur myopie, les élites françaises continuent de confondre à tort avec le Tiers-mondisme) ont accentué le défaut de crédibilité de l’idéologie hexagonale. Or, la pensée française contemporaine continue de se déployer comme si la critique postcoloniale de l’universalisme (pour ne parler que d’elle) n’avait jamais eu lieu.
L’élite de France aurait pris au sérieux ces deux critiques qu’elles lui auraient appris, d’une part, que les langues universelles sont celles qui assument leur caractère multilingue. D’autre part, elles lui auraient permis de mesurer à quel point le sort des grandes cultures mondiales se joue désormais par le biais de leur capacité à traduire les idiomes du lointain en quelque chose non plus d’étrange ou d’exotique, mais de familier.
Puis il y a eu le triomphe, à l’échelle mondiale, d’une sensibilité cosmopolite que favorise, en très grande partie, la globalisation. Comme on le sait désormais, la globalisation consiste autant en un processus de mise en relation des mondes qu’en un processus de réinvention des différences. À la limite, l’un des succès de la globalisation est le sentiment qu’elle donne à chacun et à chacune de pouvoir vivre non seulement sa fantaisie, mais aussi de faire l’expérience intime de la différence dans l’acte même par lequel on la subsume et la sublime.
Autrement dit, il y a une manière du « nous » qui, à l’échelle du monde, prend désormais forme – et de manière privilégiée - dans l’acte par lequel l’on parvient à partager les différences. Voilà précisément ce qu’il tarde aux élites de France de comprendre.
La sublimation de la différence et son partage est possible parce que la distinction entre la langue et la marchandise s’étant, pour l’essentiel, effacée, communier à l’une équivaut à participer à l’autre. Langue de la marchandise, marchandise de la langue, marchandise en tant que langue, langue sous l’espèce de la marchandise, langue comme désir et désir de langue en tant que désir de marchandise - tout cela ne constitue plus, à la limite, qu’une seule et même chose, un seul et même régime des signes.
Le Monde à venir
Les remarques que je viens de faire ne peuvent paraître curieuses que si l’on fait l’impasse sur la prodigieuse expérience de clôture culturelle et intellectuelle dont la France a fait l’expérience au cours du dernier quart du XXe siècle. Ce reflux nationaliste a considérablement affaibli ses capacités de pensée ainsi que sa contribution aux débats sur le Monde à venir. Si la France veut peser d’un poids quelconque dans le monde qui vient, il lui faudra démolir le mur du narcissisme (politique, culturel et intellectuel) qu’elle a érigé autour d’elle - narcissisme dont on pourrait dire que l’impensé procède d’une forme d’« ethno-nationalisme racialisant ».
Léopold Sédar Senghor l’avait bien compris, lui qui pourtant, n’a cessé de jouer à la duplicité. « Si les Gaulois ne sont pas nos « ancêtres », à nous les Nègres, ils sont nos cousins », remarquait-il malicieusement. Que la Francophonie relève fondamentalement de l’idéologie du paternalisme colonial français, voilà quelque chose qu’il se garda bien d’avouer. Mais il savait pertinemment que cette idéologie participait d’un certain ethno-nationalisme dont la République et le syndrome de l’Hexagone étaient les symptômes. Voilà pourquoi, se croyant plus malin que ses maîtres, il ne cessa d’invoquer la « civilisation de l’universel » - antidote au narcissisme français, du moins il voulait le croire.
On n’en est plus là, cinquante ans plus tard. Car, pour qu’émerge, dans sa multiplicité dispersante le « Tout-Monde » entrain de se nouer sous nos yeux, une nouvelle économie élargie de la langue, qui prenne en compte toutes les formes de production et d’affirmation des identités collectives, est nécessaire.
Qu’est-ce, en effet, qu’être soi à l’âge de la globalisation sinon de pouvoir revendiquer librement telle ou telle particularité – la reconnaissance de ce qui, dans le monde qui nous est commun, me rend différent des autres ? Et de fait, l’on pourrait suggérer que la reconnaissance de cette différence par les autres – voilà précisément la médiation par laquelle je me fais leur semblable. Il apparaît donc, quant au fond, que le partage des singularités est bel et bien un préalable à une politique du semblable et à une politique du Monde.
Mais autant le sort du Monde s’est joué, à partir du XIXe siècle, autour de la figure de l’individu doté de droits indépendamment de qualités telles que le statut social, autant le Monde à venir dépendra de la réponse que nous donnerons à la question de savoir qui est mon prochain, comment traiter l’ennemi et que faire de l’étranger. La « nouvelle question du Monde » – ou encore la présence d’autrui parmi nous, l’apparition du tiers - se trouve ainsi replacée au cœur de la problématique contemporaine de l’humain et de l’humanisme.
Que nous le voulions ou non, les choses aujourd’hui et dans l’avenir sont telles que l’apparition du tiers dans le champ de notre vie commune et de notre culture ne s’effectuera plus jamais sur le mode de l’anonymat. Cette apparition nous condamne à apprendre à vivre exposés les uns aux autres. Nous disposons des moyens de retarder cette montée en visibilité. Mais au fond, elle est inéluctable. Il nous faut donc, au plus vite, faire symbole de cette présence de telle manière qu’elle rende possible une circulation de sens. L’idéologie surannée de la Francophonie est incapable de hâter l’avènement de ce sens.
Si, comme l’affirme Jean-Luc Nancy, l’être-en-commun relève du partage, alors le Monde à venir sera fondé non seulement sur une éthique de la rencontre, mais également sur le partage des singularités. Il se construira sur la base d’une distinction nette entre « l’universel » et « l’en-commun ». L’universel implique un rapport d’inclusion à quelque chose ou quelque entité déjà constituée. L’en-commun a pour trait essentiel la communicabilité et la partageabilité. Il présuppose un rapport de co-appartenance entre de multiples singularités. C’est à la faveur de ce partage et de cette communicabilité que nous produisons l’humanité. Cette dernière n’existe pas déjà toute faite. Rente de situation plutôt que projet culturel, la Francophonie s’est avérée incapable d’en accélérer l’avènement. Le temps est donc venu de la laisser à elle-même et de prendre le large.

Achille Mbembe

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49- Pour une "littérature-monde" en français


Plus tard, on dira peut-être que ce fut un moment historique : le Goncourt, le Grand Prix du roman de l'Académie française, le Renaudot, le Femina, le Goncourt des lycéens, décernés le même automne à des écrivains d'outre-France. Simple hasard d'une rentrée éditoriale concentrant par exception les talents venus de la "périphérie", simple détour vagabond avant que le fleuve revienne dans son lit ? Nous pensons, au contraire : révolution copernicienne. Copernicienne, parce qu'elle révèle ce que le milieu littéraire savait déjà sans l'admettre : le centre, ce point depuis lequel était supposée rayonner une littérature franco-française, n'est plus le centre. Le centre jusqu'ici, même si de moins en moins, avait eu cette capacité d'absorption qui contraignait les auteurs venus d'ailleurs à se dépouiller de leurs bagages avant de se fondre dans le creuset de la langue et de son histoire nationale : le centre, nous disent les prix d'automne, est désormais partout, aux quatre coins du monde. Fin de la francophonie. Et naissance d'une littérature-monde en français.

Le monde revient. Et c'est la meilleure des nouvelles. N'aura-t-il pas été longtemps le grand absent de la littérature française ? Le monde, le sujet, le sens, l'histoire, le "référent" : pendant des décennies, ils auront été mis "entre parenthèses" par les maîtres-penseurs, inventeurs d'une littérature sans autre objet qu'elle-même, faisant, comme il se disait alors, "sa propre critique dans le mouvement même de son énonciation". Le roman était une affaire trop sérieuse pour être confiée aux seuls romanciers, coupables d'un "usage naïf de la langue", lesquels étaient priés doctement de se recycler en linguistique. Ces textes ne renvoyant plus dès lors qu'à d'autres textes dans un jeu de combinaisons sans fin, le temps pouvait venir où l'auteur lui-même se trouvait de fait, et avec lui l'idée même de création, évacué pour laisser toute la place aux commentateurs, aux exégètes. Plutôt que de se frotter au monde pour en capter le souffle, les énergies vitales, le roman, en somme, n'avait plus qu'à se regarder écrire.

Que les écrivains aient pu survivre dans pareille atmosphère intellectuelle est de nature à nous rendre optimistes sur les capacités de résistance du roman à tout ce qui prétend le nier ou l'asservir...

Ce désir nouveau de retrouver les voies du monde, ce retour aux puissances d'incandescence de la littérature, cette urgence ressentie d'une "littérature-monde", nous les pouvons dater : ils sont concomitants de l'effondrement des grandes idéologies sous les coups de boutoir, précisément... du sujet, du sens, de l'Histoire, faisant retour sur la scène du monde - entendez : de l'effervescence des mouvements antitotalitaires, à l'Ouest comme à l'Est, qui bientôt allaient effondrer le mur de Berlin.

Un retour, il faut le reconnaître, par des voies de traverse, des sentiers vagabonds - et c'est dire du même coup de quel poids était l'interdit ! Comme si, les chaînes tombées, il fallait à chacun réapprendre à marcher. Avec d'abord l'envie de goûter à la poussière des routes, au frisson du dehors, au regard croisé d'inconnus. Les récits de ces étonnants voyageurs, apparus au milieu des années 1970, auront été les somptueux portails d'entrée du monde dans la fiction. D'autres, soucieux de dire le monde où ils vivaient, comme jadis Raymond Chandler ou Dashiell Hammett avaient dit la ville américaine, se tournaient, à la suite de Jean-Patrick Manchette, vers le roman noir. D'autres encore recouraient au pastiche du roman populaire, du roman policier, du roman d'aventures, manière habile ou prudente de retrouver le récit tout en rusant avec "l'interdit du roman". D'autres encore, raconteurs d'histoires, investissaient la bande dessinée, en compagnie d'Hugo Pratt, de Moebius et de quelques autres. Et les regards se tournaient de nouveau vers les littératures "francophones", particulièrement caribéennes, comme si, loin des modèles français sclérosés, s'affirmait là-bas, héritière de Saint- John Perse et de Césaire, une effervescence romanesque et poétique dont le secret, ailleurs, semblait avoir été perdu. Et ce, malgré les oeillères d'un milieu littéraire qui affectait de n'en attendre que quelques piments nouveaux, mots anciens ou créoles, si pittoresques n'est-ce pas, propres à raviver un brouet devenu par trop fade. 1976-1977 : les voies détournées d'un retour à la fiction.

Dans le même temps, un vent nouveau se levait outre-Manche, qui imposait l'évidence d'une littérature nouvelle en langue anglaise, singulièrement accordée au monde en train de naître. Dans une Angleterre rendue à sa troisième génération de romans woolfiens - c'est dire si l'air qui y circulait se faisait impalpable -, de jeunes trublions se tournaient vers le vaste monde, pour y respirer un peu plus large. Bruce Chatwin partait pour la Patagonie, et son récit prenait des allures de manifeste pour une génération de travel writers ("J'applique au réel les techniques de narration du roman, pour restituer la dimension romanesque du réel"). Puis s'affirmaient, en un impressionnant tohu-bohu, des romans bruyants, colorés, métissés, qui disaient, avec une force rare et des mots nouveaux, la rumeur de ces métropoles exponentielles où se heurtaient, se brassaient, se mêlaient les cultures de tous les continents. Au coeur de cette effervescence, Kazuo Ishiguro, Ben Okri, Hanif Kureishi, Michael Ondaatje - et Salman Rushdie, qui explorait avec acuité le surgissement de ce qu'il appelait les "hommes traduits" : ceux-là, nés en Angleterre, ne vivaient plus dans la nostalgie d'un pays d'origine à jamais perdu, mais, s'éprouvant entre deux mondes, entre deux chaises, tentaient vaille que vaille de faire de ce télescopage l'ébauche d'un monde nouveau. Et c'était bien la première fois qu'une génération d'écrivains issus de l'émigration, au lieu de se couler dans sa culture d'adoption, entendait faire oeuvre à partir du constat de son identité plurielle, dans le territoire ambigu et mouvant de ce frottement. En cela, soulignait Carlos Fuentes, ils étaient moins les produits de la décolonisation que les annonciateurs du XXIe siècle.

Combien d'écrivains de langue française, pris eux aussi entre deux ou plusieurs cultures, se sont interrogés alors sur cette étrange disparité qui les reléguait sur les marges, eux "francophones", variante exotique tout juste tolérée, tandis que les enfants de l'ex-empire britannique prenaient, en toute légitimité, possession des lettres anglaises ? Fallait-il tenir pour acquis quelque dégénérescence congénitale des héritiers de l'empire colonial français, en comparaison de ceux de l'empire britannique ? Ou bien reconnaître que le problème tenait au milieu littéraire lui-même, à son étrange art poétique tournant comme un derviche tourneur sur lui-même, et à cette vision d'une francophonie sur laquelle une France mère des arts, des armes et des lois continuait de dispenser ses lumières, en bienfaitrice universelle, soucieuse d'apporter la civilisation aux peuples vivant dans les ténèbres ? Les écrivains antillais, haïtiens, africains qui s'affirmaient alors n'avaient rien à envier à leurs homologues de langue anglaise. Le concept de "créolisation" qui alors les rassemblaient, à travers lequel ils affirmaient leur singularité, il fallait décidément être sourd et aveugle, ne chercher en autrui qu'un écho à soi-même, pour ne pas comprendre qu'il s'agissait déjà rien de moins que d'une autonomisation de la langue.

Soyons clairs : l'émergence d'une littérature-monde en langue française consciemment affirmée, ouverte sur le monde, transnationale, signe l'acte de décès de la francophonie. Personne ne parle le francophone, ni n'écrit en francophone. La francophonie est de la lumière d'étoile morte. Comment le monde pourrait-il se sentir concerné par la langue d'un pays virtuel ? Or c'est le monde qui s'est invité aux banquets des prix d'automne. A quoi nous comprenons que les temps sont prêts pour cette révolution.

Elle aurait pu venir plus tôt. Comment a-t-on pu ignorer pendant des décennies un Nicolas Bouvier et son si bien nommé Usage du monde ? Parce que le monde, alors, se trouvait interdit de séjour. Comment a-t-on pu ne pas reconnaître en Réjean Ducharme un des plus grands auteurs contemporains, dont L'Hiver de force, dès 1970, porté par un extraordinaire souffle poétique, enfonçait tout ce qui a pu s'écrire depuis sur la société de consommation et les niaiseries libertaires ? Parce qu'on regardait alors de très haut la "Belle Province", qu'on n'attendait d'elle que son accent savoureux, ses mots gardés aux parfums de vieille France. Et l'on pourrait égrener les écrivains africains, ou antillais, tenus pareillement dans les marges : comment s'en étonner, quand le concept de créolisation se trouve réduit en son contraire, confondu avec un slogan de United Colors of Benetton ? Comment s'en étonner si l'on s'obstine à postuler un lien charnel exclusif entre la nation et la langue qui en exprimerait le génie singulier - puisqu'en toute rigueur l'idée de "francophonie" se donne alors comme le dernier avatar du colonialisme ? Ce qu'entérinent ces prix d'automne est le constat inverse : que le pacte colonial se trouve brisé, que la langue délivrée devient l'affaire de tous, et que, si l'on s'y tient fermement, c'en sera fini des temps du mépris et de la suffisance. Fin de la "francophonie", et naissance d'une littérature-monde en français : tel est l'enjeu, pour peu que les écrivains s'en emparent.

Littérature-monde parce que, à l'évidence multiples, diverses, sont aujourd'hui les littératures de langue françaises de par le monde, formant un vaste ensemble dont les ramifications enlacent plusieurs continents. Mais littérature-monde, aussi, parce que partout celles-ci nous disent le monde qui devant nous émerge, et ce faisant retrouvent après des décennies d'"interdit de la fiction" ce qui depuis toujours a été le fait des artistes, des romanciers, des créateurs : la tâche de donner voix et visage à l'inconnu du monde - et à l'inconnu en nous. Enfin, si nous percevons partout cette effervescence créatrice, c'est que quelque chose en France même s'est remis en mouvement où la jeune génération, débarrassée de l'ère du soupçon, s'empare sans complexe des ingrédients de la fiction pour ouvrir de nouvelles voies romanesques. En sorte que le temps nous paraît venu d'une renaissance, d'un dialogue dans un vaste ensemble polyphonique, sans souci d'on ne sait quel combat pour ou contre la prééminence de telle ou telle langue ou d'un quelconque "impérialisme culturel". Le centre relégué au milieu d'autres centres, c'est à la formation d'une constellation que nous assistons, où la langue libérée de son pacte exclusif avec la nation, libre désormais de tout pouvoir autre que ceux de la poésie et de l'imaginaire, n'aura pour frontières que celles de l'esprit.

Liste des signataires : Muriel Barbery, Tahar Ben Jelloun, Alain Borer, Roland Brival, Maryse Condé, Didier Daeninckx, Ananda Devi, Alain Dugrand, Edouard Glissant, Jacques Godbout, Nancy Huston, Koffi Kwahulé, Dany Laferrière, Gilles Lapouge, Jean-Marie Laclavetine, Michel Layaz, Michel Le Bris, JMG Le Clézio, Yvon Le Men, Amin Maalouf, Alain Mabanckou, Anna Moï, Wajdi Mouawad, Nimrod, Wilfried N'Sondé, Esther Orner, Erik Orsenna, Benoît Peeters, Patrick Rambaud, Gisèle Pineau, Jean-Claude Pirotte, Grégoire Polet, Patrick Raynal, Jean-Luc V. Raharimanana, Jean Rouaud, Boualem Sansal, Dai Sitje, Brina Svit, Lyonel Trouillot, Anne Vallaeys, Jean Vautrin, André Velter, Gary Victor, Abdourahman A. Waberi.

Fin mai sera publié chez Gallimard : Pour une littérature-monde, un ouvrage collectif sous la direction de Jean Rouaud et Michel Le Bris.

LE MONDE DES LIVRES 15 mars 2007

In :

[http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3260,36-883572@51-883320,0.html ]


48- Quelle langue pour la « littérature monde » ?


Quelle langue pour la « littérature monde » ?

Étonnants voyageurs . La sixième édition africaine de ce festival a réuni, dans la capitale du Mali, cinquante-huit écrivains, en majorité issus de la sphère francophone.

Le festival Étonnants voyageurs a eu lieu du 22 au 26 novembre à Bamako. Plaisir de retrouver la capitale du Mali un an après, même si à l’hôtel, le week-end, il y a panne de courant parce que les « maquis » (bars-restaurants) et les boîtes de nuit pompent tout le jus.

La lumière revient avec le silence

La lumière revient avec le silence. Chacun son tour. La nuit, dans les avenues, les lampadaires s’allument quand passe la voiture du président. Sur le capot des cars (« dourouni »), on découvre ces petites phrases à la peinture blanche : « Le tigre blessé » ; « On ne peut pas aller au-delà de ce qu’on peut faire » ; « Pauvre à tort »... Dans le taxi, le chauffeur vous lance : « On est musulmans mais quand ça chauffe on devient animistes ! » Plus tard, il a ce mot : « On est en négociation avec la route, chacun choisit son trou. » L’harmattan, vent sec, se lève en cette fin d’« hivernage », comme on dit là-bas. Une poussière rouge filtre le paysage. Les Maliens n’arrêtent pas de balayer devant leur porte. Sur les trottoirs, tout près des voitures, des dizaines de têtes rondes se découpent sur l’écran bleu des téléviseurs en noir et blanc posés à même le sol où l’on passe une espèce d’Amour, gloire et beauté à la sauce polygame.

Vendredi dernier, dès huit heures, nous sommes une poignée de journalistes à accompagner, à l’École normale supérieure (ENSUP) de Bamako, inaugurée en 1967, Alain Mabanckou (prix Renaudot tout frais, pour Mémoires de porc-épic, Le Seuil) et Eddy L. Harris, (né à Saint-Louis dans le Missouri, il vit en France). Sur la façade est du bâtiment, une plaque commémorative rappelle qu’il s’agit d’un « don du comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, pour l’amitié fraternelle et la solidarité révolutionnaire ». Les salles sont vides. Les étudiants n’ont pas encore repris les cours. Le directeur du département des lettres essaie de rameuter tant bien que mal un public introuvable. Enfin, une dizaine d’élèves se rassemblent dans un amphithéâtre décrépi. Mabanckou et Harris échangent leur point de vue sur les États-Unis. Le premier ayant décidé d’y vivre tandis, que l’autre qui y est né, a choisi d’en partir. Mabanckou : « Les États-Unis, loin de l’Afrique, loin de la France, apportent une distance nécessaire à l’écriture. On peut encore ne pas y considérer la littérature comme une petite discussion en lieu francophone fermé. » Harris : « L’Afrique te manque-t-elle ou essaies-tu simplement de t’en éloigner ? » Mabanckou : « Elle est très présente. Il me faut la nostalgie pour bien écrire. Je n’aurais sans doute pas été capable d’écrire ce que j’écris si j’y vivais. » « Un ami haïtien affirme, poursuit-il, que l’écrivain doit vivre dans un pays qu’il n’aime pas. Je ne dis pas que je n’aime pas les États-Unis, mais c’est là que je parviens à recréer une certaine Afrique. Les grands mouvements africains se sont toujours passés hors du continent. N’est-ce pas en France que Senghor a pu penser le concept de négritude ? Quant à moi, je me considère comme un fruit tombé sur un sol mal arrosé. »

Les tables rondes, nombreuses, ont lieu cette année à la Bibliothèque nationale de Bamako. Un grand débat, « Pour une littérature monde en français », réunit Michel Le Bris et Moussa Konaté, co-initiateurs du festival, Alain Mabanckou, Abdourahman Waberi, Jean-Noël Pancrazi, Fabienne Kannor, Gary Klang et Jean Rouaud. Tous se félicitent que cinq des grands prix littéraires français aient couronné il y a peu des auteurs francophones. Michel Le Bris :

« Cela va dans le sens de notre combat pour une littérature monde écrite en français. » Jean Rouaud (prix Goncourt en 1980 pour les Champs d’honneur) corrige un peu le tir : « Il ne s’agit pas de dire que la littérature française est moribonde et qu’elle serait perfusée par une littérature de langue française venue de l’extérieur afin de ranimer le cadavre du pauvre roman français ! » Il analyse ensuite longuement l’histoire de la littérature française : « La modernité est passée par la déconstruction. » Et de conclure : « Quand apparaît la littérature monde, c’est toute une autre génération qui pointe son nez et qui n’est pas intimidée par la réintroduction de l’art du récit si longtemps battu en brèche. L’idée de la francophonie, ce sont des peuples qui parlent le français. La francophonie, elle, n’est pas une langue, personne n’écrit en francophonie. »

Pour Mabanckou : « La littérature francophone, loin d’être un ghetto, est la littérature qui se traduit plus à l’étranger que nombre de romans français. » Waberi estime que « la seule définition nationale ne suffit plus ». Pour lui, « l’espace linguistique est à investir ». Symétriquement, « ce devrait être le rôle de la francophonie, en tant qu’organisme international, de promouvoir les langues africaines ». Moussa Konaté évoque les Mémoires de porc-épic de Mabanckou : « La presse qui a fait les éloges de ce livre n’a pas vu que nous Africains, nous baignons dans ces histoires de double animal depuis l’enfance. Chez nous, personne n’a pensé que ce pouvait être un sujet de roman. C’est que nous restons colonisés. Beaucoup d’auteurs se disent qu’il faut écrire comme les Français, ce qui donne des sous-produits, de pâles copies qui ne valent jamais l’original. Il me semble que ce livre, au-delà du succès, entrouvre des portes. Il va permettre à nombre d’auteurs d’avoir confiance en eux-mêmes. »

Cinquante-huit auteurs invités

Cinquante-huit auteurs étaient invités (maliens, bien sûr, ivoiriens, mauritaniens, congolais, sénégalais, belges, québécois...). Il y avait aussi une section Étonnants scénarios et, pour la première fois, Ethnologues voyageurs. On a passé des films de Jean Rouch, cet héritier de Marcel Griaule, qui s’éteignait il y a cinquante ans. Par ailleurs, il nous a été donné de rencontrer des éditeurs maliens, dont Adama Coulibaly, qui dirige les éditions Jamana. Pour lui, « le problème financier, ici, est capital. Beaucoup d’écrivains ne peuvent publier qu’à compte d’auteur. Le problème du lectorat est crucial dans une culture à dominante orale ». Quant à Anne-Marie Didagde, commerçante béninoise qui vend des livres sur les marchés, « le prix moyen du livre va de 800 à 12 000 francs CFA pour un salaire moyen de 25 000 francs CFA ».

L'Humanité 30 novembre 2006
Muriel Steinmetz envoyée spéciale: Bamako (Mali),


IN [http://www.humanite.presse.fr/journal/2006-11-30/2006-11-30-841302]


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mercredi, avril 04, 2007

47- Les langues natives sont-elles censurées?


LA VOIX DE L'ORANIE 8 NOVEMBRE 2006

Alger, capitale de la culture arabe
Les œuvres en langues natives sont-elles censurées?

Quelle place sera réservée aux langues natives et au patrimoine oral d’une manière générale dans le programme officiel des manifestations prévues à l’occasion du grand rendez-vous culturel de l’année 2007, «Alger: capitale de la culture arabe»?

C’est la question que l’on est en droit de se poser après le rejet signifié, il y a quelques jours seulement, à un jeune artiste de la ville de Sidi Bel-Abbès qui se proposait de monter spécialement pour ledit événement un plateau de contes pour enfants dans la pure tradition de la halqa.
Président fondateur de la coopérative théâtrale «Machaho», assistant- réalisateur de plusieurs films et téléfilms dont «Femme Taxi» de Belkacem Hadjadj, auteur et traducteur de pièces de théâtre et de contes pour enfants, Mahi Seddik Meslem ne s’attendait nullement à une telle fin de non-recevoir au seul motif que la langue utilisée dans son projet, à savoir l’arabe dialectal ou «ed darija», ne correspondait pas aux canons académiques imposés par les organisateurs. Ne s’avouant pas pour autant vaincu et voulant certainement avoir beaucoup plus de détails sur les critères de sélection retenus, il n’hésitera pas à téléphoner à différents services et organismes concernés de près ou de loin par la préparation de l’événement. Peine perdue: un membre du comité d’organisation lui expliquera, «de manière abrupte», que «le choix se portera exclusivement sur les œuvres écrites et/ou représentées en langue arabe classique». Exit donc tous les travaux qui n’entrent pas dans cette fameuse grille d’analyse et de sélection qui rappelle une époque que l’on croyait révolue à jamais… L’argumentaire développé par les censeurs est d’autant plus révoltant que parmi les œuvres proposées, certaines écrites à l’origine par des auteurs français (Daniel Leduc…) ont été traduites en arabe dialectal par le jeune Mahi Seddik Meslem et publiées en France aux éditions l’Harmattan. Il s’agit entre autres, de Pierre de la lune, Le miroir de l’eau (Collection "Contes des quatre vents") et La clef du bonheur et autres contes (Collection «La légende des mondes»).
Le pire dans l’histoire est que le jeune Mahi n’est pas à sa première malheureuse expérience dans son rapport avec certaines institutions officielles de la culture. Dans le cadre de l’Année de l’Algérie en France, il a essuyé en effet un échec semblable en proposant, en arabe dialectal, une lecture mise en espace des «Nuits de septembre» de Bachir Hadj Ali, «le poète des mémoires clairières», pour retracer «le récit d’un homme en face de l’horreur et de la bêtise humaine». Le mot est lâché. Pour faire face à cette autre grande bêtise de l’inculture, il ne reste plus dès lors qu’à renvoyer ces incorrigibles censeurs de nos langues natives aux travaux de certains de nos éminents sociolinguistes, à l’exemple de Abdou Elimam auteur de «Le maghribi, alias ed-darija», une étude sur le maghribi, langue vernaculaire «à la fois majoritaire dans le corps social et minorée par l’institution étatique» qui, dès le IXe siècle, était déjà dotée d’un système graphique singulier («al-Xatt al-maghribi»), (…) et qui a fait la gloire de Carthage et que le prince numide, Massinissa, pratiquait en toutes circonstances, langue qui a été bien vivace avant l’arrivée de l’Islam en terre du Maghreb…»

Auteur: A. Abbad
http://www.voix-oranie.com/home.php
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LA VOIX DE L'ORANIE 20 MARS 2007

«Le conte est un art oral qui participe à la perpétuation de la mémoire»

L’événement culturel autour du conte, organisé du 12 au 19 mars 2007 pour la première fois à Oran par l’association Le Petit Lecteur, a permis au public oranais d’assister à des spectacles de praticiens du conte venus de différents pays et ayant une grande expérience dans l’art de l’oralité. L’un d’entre eux, Meslem Seddik, dit Mahi, de la Compagnie Machaho de Sidi Bel-Abbès, aura laissé une forte impression chez le public. A chacune de ses prestations, au cours de cette rencontre internationale, il a su captiver et conquérir le public hétérogène par sa présence sur scène et ses aptitudes narratives exceptionnelles. Les étreintes et les épanchements d’estime de ses pairs et du public à son égard, vendredi après-midi lors de son départ d’Oran, à la fin de la représentation du spectacle «Le lion et la bûcheronne», témoignent du capital d’amitié et de considération que le Goual de Sidi Bel-Abbès a su rapidement accumuler. Le prestigieux hakawati, qui a su, par la magie de son verbe, charmer et plonger dans l’enfance le public oranais, a bien voulu nous entretenir de son parcours professionnel, de l’art du conte et de cette nouvelle expérience.

La Voix de l'Oranie: Un mot sur votre parcours professionnel ?

Meslem Seddik, dit Mahi
: Il faut dire d’abord que je suis venu à la scène par le théâtre avec les formations bélabésienne des «4 saisons», de 1975 à 1980, et algéroise «Debza» de 1981 à 1983. Je suis retourné ensuite à Sidi Bel-Abbès où j’ai assumé la fonction d’animateur de cinéclub de 1984 à 1991. J’ai rencontré et assisté le cinéaste Belkacem Hadjadj pour la réalisation de son documentaire «Une femme taxi à Sidi Bel_Abbès». J’ai fait l’adaptation et la traduction de 8 contes berbères et l’œuvre poétique de Bachir Hadj Ali en arabe. J’ai décidé alors de faire du conte un métier et j’ai créé la coopérative Machaho en hommage à l’écrivain Mouloud Mammeri. Je sillonne alors l’Algérie pour donner des spectacles, toujours accompagné du violoniste Hamid Djillali et de Ghania Benabdellah pour la régie. J’ai également à mon actif la publication d’un conte «Pierre de lune», adapté d’après un texte de Bernard Leduc, aux éditions L’Harmattan et d’autres contes en voie de publication.

- Vous venez de participer à l’événement culturel autour du conte organisé par l’association Le Petit Lecteur. Quelle est votre appréciation générale sur cette rencontre?

- Cette rencontre internationale a été bénéfique pour moi à plus d’un titre. Elle m’a d’abord permis de me faire connaître et aimer par le public oranais et a permis aux praticiens des différents horizons qui ont participé à ce festival d’échanger leurs expériences. Ce fut un grand bonheur pour moi de rencontrer des conteurs rompus à ce métier, de la trempe du Sénégalais Abou Fall, la Française Catherine Gendrin ou encore Saïd Ramdane. Je tiens, en cette occasion, à saluer la louable initiative des organisateurs de cette rencontre qui a ouvert des espaces aux conteurs, leur offrant ainsi la possibilité d’avoir des contacts avec le public. Par ailleurs, le séminaire qui était inscrit au programme de cet événement aura constitué une aubaine pour les praticiens du conte d’avoir le point de vue des chercheurs sur le conte.

-Combien de fois avez-vous affronté le public au cours de cette rencontre?

-D’abord une participation à la représentation collective de tous les conteurs, le mardi 13 mars en soirée au TRO, ensuite deux spectacles dans un établissement scolaire à Mdina Djedida et au CCF où j’ai pu présenter deux contes: «Le poisson d’or» et «Hattou Benhattou Elli Ma Der Raï Emratou» et enfin une exhibition à Santa Cruz, lors de la visite guidée, le vendredi 16.

-Que représente le conte pour vous et quel est le statut du conteur aujourd’hui en Algérie?

-Le conte, à mon humble avis, est un art oral qui participe à la perpétuation de la mémoire. Le conte véhicule des repères culturels importants. Le conte, moi, je le tiens de ma mère. Le conte agit en médiateur entre les générations et entre l’écrit et l’oralité. Aujourd’hui, en Algérie, le conte est considéré comme un art mineur, c’est pourquoi il existe très peu de conteurs chez nous. Je dois avouer que mes débuts à Sidi Bel-Abbès ont été très difficiles, mais j’ai réussi toutefois à surmonter les écueils et toucher des milliers de personnes par mes spectacles. Le conteur aujourd’hui souffre de préjugés.
Le statut du conteur est encore flou : tantôt assimilé au clown, tantôt au comédien. Mon objectif est de contribuer à faire du conte un art majeur et puis il y a une demande du public que l’on n’a pas le droit de négliger.

-D’où puisez-vous votre répertoire?

-Du patrimoine algérien ou maghrébin. Je puise dans notre mémoire collective, je déterre de l’oubli les contes qui ont bercé notre enfance. Car qui ne connaît pas les histoires de «Hattou Benhattou», «La vache des orphelins» ou «Daouia». J’adapte également des contes tirés du patrimoine universel comme «Le poisson d’or» que j’utilise comme préambule dans tous mes spectacles pour donner le ton.

-Des projets pour l’avenir?

-Pour l’immédiat, je viens de conclure une convention avec la Direction de la culture de Sidi Bel-Abbès pour une série de spectacles qui interviendront durant le mois du patrimoine. Au courant de l’année, ce sera la publication de deux contes «L’homme qui regardait la nuit» et «Le miroir de l’eau», en version bilingue, aux éditions L’Harmattan. Pour plus tard, je compte concrétiser un projet qui me tient particulièrement à cœur: la création d’un cercle de conteuses, car la femme constitue un gisement inépuisable de contes. Au risque de me répéter, c’est de ma mère que je tiens cet amour pour le conte.

Auteur: G. Morad
http://www.voix-oranie.com/home.php

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Plus de détails ici:
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mardi, avril 03, 2007

46- DRISS CHRAIBI


J'apprends tôt ce matin le décès de DRISS CHRAIBI.


"Où sont nos poètes, autres que ceux de cour, où sont nos écrivains, autres que les flatteurs d’Occident qui dénoncent leur société... Ce qu’il faut c’est nous attaquer à nos vieilles idées, à nos gouvernants, à ces types qui ne fichent rien et qui oppriment nos peuples. Le problème de la Palestine me hante"


DRISS CHRAIBI est décédé ce 1° avril à l'âge de 80 ans. L'auteur du fameux "Passé simple" (1954) résidait depuis de très nombreuses années en France.

Auteur d'une vingtaine de romans, Driss CHRAIBI est reconnu partout dans le monde.

Son dernier roman "L'homme qui venait du passé" a été édité chez Denoël en 2004. En 1973, il reçut un prix pour l'ensemble de son oeuvre. Il recevra plus tard d'autres prix.

Voici ce qu'écrit (in Limag) Mustapha BENCHEIKH LATMANI:
"Driss Chraïbi entre en littérature avec fracas. Le Passé simple (1954), dès sa parution, fait l'objet d'une véritable levée de boucliers au Maroc. On reproche à l'écrivain d'avoir fait le jeu du protectorat en cette période mouvementée de l'histoire franco-marocaine. La critique française, en revanche, découvre un auteur original dont la plume, incisive et émotionnelle à la fois, annonce un écrivain de talent. Le roman raconte l'opposition d'un fils formé à l'école française à la tutelle d'un père féodal, "le Seigneur", représentant d'une théocratie musulmane. Des scènes violentes parfois par leur charge affective et les traces qu'elles laissent sur un esprit encore jeune disent la contestation et la révolte avant le grand départ pour la France. Mais curieusement Le Passé simple, malgré la vigueur de sa critique sociale, n'en appelle pas moins à un amour irrésistible pour un père que le héros découvre avec ses faiblesses et ses qualités d'homme dans les dernières pages de ce roman précurseur. L'écriture somme toute classique alterne avec les introspections longues et travaillées et quelques dialogues dont Driss Chraïbi a le secret et qui chaque fois révèlent un sens de l'observation remarquable.
Comme s'il fallait rétablir un équilibre précaire entre deux civilisations qui s'opposent mais qui sont condamnées à s'accepter, Les Boucs (1955) vient rappeler que l'Occident, comme le Maghreb, n'a pas encore mis en harmonie ses principes avec sa pratique sociale. Dans ce roman dur mais profondément humain, un intellectuel marginal interroge la vie de ses concitoyens en France et tente de décrire ce regard à la fois amer et pitoyable que porte sur eux une sociéte trop tournée sur elle-même. Mais par-delà l'examen froid d'une situaton terrible, Les Boucs reste un roman en quête d'amour et de réconciliation des hommes où qu' ils soient."

Nombreux sont les travaux consacrés à ce grand écrivain Marocain.
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Ce texte trouvé in: http://www.telquel-online.com/156/sujet4.shtml

Propos recueillis à Crest (France), par Abdeslam Kadiri

Rencontre. Driss Chraïbi prend position

Au bout de 50 ans de création littéraire, Driss Chraïbi demeure le plus anarchiste et le plus percutant de nos romanciers. Dans cet échange, il dit à sa manière, drôle, singulière et imprévisible, ce qu’il pense des questions qui donnent vie à son oeuvre.

Contre un islam refuge

Les jeunes de chez nous sont coincés. Il sont à la fois désorientés, désoccidentalisés et déshumanisés. Ils ont un refuge. Refuge qui dépasse le rationnel : c’est l’émotionnel. Le
Coran, la religion. Comment interpréter cela ? D’une façon ou d’une autre, ils ne sont pas en possession du sens coranique. Souvenez-vous de la phrase très célèbre qu’a prononcée le prophète trois jours avant sa mort : sayakounou al islam ghariban kama kana min qabl (l’islam redeviendra l’étranger qu’il avait été). Le prophète était très lucide. Actuellement, la lettre a pris le dessus sur l’esprit et il existe une dichotomie parfaite entre les deux. L’islam est pour moi un but à atteindre. Un musulman peut-il être athée ? C’est un contresens. Parce que chez nous, un musulman, c’est un croyant. Mais en même temps, c’est une affaire personnelle qui se déroule. Pourquoi l’imposer aux autres ? N’oubliez pas la critique politique. Mon voyage en Turquie il y a trois ans m’a frappé : ces mosquées à l’abandon, cette langue latinisée, cette coupure en deux… Quand j’assiste à cette même Turquie, dirigée par Erdogan, mendiant son entrée à l’Europe, je suis révolté. Est- ce un brevet d’existence ? Se souvient-on seulement de l’Empire ottoman qui a apporté partout un florilège de civilisation ? Qui en parle maintenant ? Toutes ces réunions de chefs d’État, loin de tout regard, c’est une véritable mascarade ! Voir à la tête des États-Unis un type omniprésent qui a un hamous, un pois chiche, à la place du cerveau, est insupportable. Ce n’est pas possible de voir le monde dirigé, soit par des cons soit par des hommes de guerre. Et quand les deux sont ensemble, c’est grave. à ce moment-là, où est la fonction de l’écrivain ? Que veut dire la littérature ? J’en ai marre de la littérature ! Il y a aujourd’hui manipulation. Extrême, pour noyer le poisson. J’ai donc décidé de faire exactement la même chose dans L’Homme du passé, où l’inspecteur Ali manipule les personnages ; et moi, le lecteur. C’est une métaphore de la vaste entreprise qui est menée de par le monde, au nom de ce que l’on appelle la démocratie. Qu’on me montre ce qu’est la démocratie, ce qu’est l’islam, ce qu’est le catholicisme ! Si vous relisez mes œuvres, vous vous apercevrez qu'elles sont politiques. De manière sous-jacente. C’est une de rage qui m’habite. Prenez Les Boucs, c’est un cri dès le départ. Comment ne plus être violent après ?

Pour un passé bousculé
Pourquoi doit-on rejeter le passé ? Il fait partie de nos vies. Nous sommes fils de nos parents et nos parents sont fils des leurs. Quant à moi, je revendique tous mes aïeux. Faut-il magnifier le passé ? Oui et non. Je pense qu’avant il y a eu moins de violence. Aujourd’hui, les tortures, les guerres, les massacres sont devenus chose banale. Je ne peux pas l’accepter. Si on fait appel au passé, on peut avoir matière à juger et à comparer. Mais qu’appelle-t-on le temps présent ? Autrement dit, dans quel monde vit-on et où vis-je, à l’âge de 78 ans ? Dans un poème de 1940 de Mohamed Hassan Mohamed, interprété par Abdelwahab, le chanteur dit à la fin : "Brûlez votre œuvre et votre passé !", c’est extraordinaire. Alors où sont nos poètes, autres que ceux de cour, où sont nos écrivains, autres que les flatteurs d’Occident qui dénoncent leur société, et réveillent en certains lecteurs des fantasmes tels que Jemaâ El Fna ou Aïcha Qandicha ? Il faut aller voir et se rendre compte par soi-même. Et pas par les livres. Depuis 1954, j’ai attendu qu’un écrivain prenne la relève. On a peut-être imité, mais on n’a pas fait un autre Passé simple. Il y avait plusieurs révoltes dans ce livre : celle contre l’autorité paternelle, mais surtout celle contre le langage. Avant, quand on écrivait sur nous autres Indiens du Maghreb, c’était un langage loukoum, Jean-Pierre Loti, les frères Tharaud, François Bonjean, etc. Moi, j’ai employé un autre langage que celui d’un orientaliste. Ce livre, c’est une révolte de l’individu qui se reconstitue tout seul, d’une façon peut être hybride, mais qui dit d’emblée que ce n’est pas l’Occident qui est source de tous nos maux, mais c’est aussi nous-mêmes. Il faut balayer devant notre porte et commencer par là. Mon bouquin n’est pas une œuvre autobiographique comme on l’a souvent prétendu. S’il l’avait été, comment expliquer sa pérennité ? Pourquoi continuerait-il à toucher l’ensemble des générations marocaines ? Cinquante ans après, dans L’homme qui venait du passé, que j’ai voulu comme livre journalistique, il y a cette même rupture de langage. Ce qu’il faut c’est nous attaquer à nos vieilles idées, à nos gouvernants, à ces types qui ne fichent rien et qui oppriment nos peuples. Le problème de la Palestine me hante. On s’est bercé d’illusions avec les petits pas de Kissinger, le processus de paix, la feuille de route etc. Il n’en sortira rien. J’ai écrit une phrase qui a fait beaucoup mal, y compris à moi : "Aurons-nous jamais un autre avenir que notre passé ?". Si la civilisation arabo-musulmane s’est éteinte, c’est parce que nous n’avons pas pu apporter autre chose à l’édifice humain. Il m’arrive de me demander pourquoi j’écris. à quoi cela servira t-il ? La même question peut se poser à une plus grande échelle : que pouvons-nous faire au lieu d’être à la traîne du monde occidental ? C’est notre faiblesse qui fait la puissance de l’Occident.

Contre un Maroc carte postale
Quelles sont les relations que le Maroc entretient avec moi, le vieux Driss, Ba Driss ? Suis-je une sorte d’alibi ? Un espoir ? Un réveilleur de consciences ? Je n’en sais rien. En aucun cas, je ne voudrais être un conformiste, un parvenu, quelqu’un d’arrivé. à la question : Est-il arrivé ? Bernard Shaw répondait : oui, mais dans quel état ! Cette question appelle un certain développement hors contexte. Tout homme est appelé à mourir. Où souhaiterais-je être enterré ? La réponse vient d’elle-même : au Maroc. C’est une question extrêmement émotionnelle qui est là : le rattachement au pays. Pas le pays aux montagnes, au sable chaud, et au beau désert. Ce sont les gens qui me bouleversent. Je suis dépositaire de tous les espoirs et de toutes les désillusions de mes ancêtres. Ils ont tous déposé leurs rêves dans mon sang. La langue française, quant à elle, a été un réactif, une distanciation par rapport à mon pays et à moi-même. Cela a élargi mon horizon mais je reste très attaché à mon pays. Ce qui me touche le plus, ce sont ces jeunes, dial el médina, qui m’accueillent, comme à Oujda, il y a deux ans. Ils m’interrogent, les yeux pleins d’attentes et avec un appétit de croire qui tourne à vide. Parfois, je suis pris à la gorge. Que leur répondre ?

Pour la remise en cause de soi
Le doute est salutaire au sein d’une vie. Si on ne doute pas, on est des moutons. On se laisse berner par la pensée des autres. J’ai cherché à avoir ma propre pensée au niveau social, politique, et même religieux. Je ne suis pas obligé de croire ce que disent les médias du monde. Je voudrais voir l’autre face de l’actualité. On parle par exemple de terrorisme, d’islamisme... Et pourquoi pas de bushisme, de judaïsme, de catholicisme ? Je fais partie du tiers-monde. Je suis un fils du pays, je ne suis pas riche, j’ai voulu crever. En aucun cas, l’Occident ne m’a gagné. Pas même dans ma pensée. Dès le départ, j’ai voulu désapprendre ce qu’on m’a appris. C’est donc constamment une remise en question, non seulement du monde dans lequel je vis - et je me demande dans quel monde je vis - mais aussi de moi-même. En commençant un livre, je fais toujours un bilan : où est-ce que j’en suis ? Je n’ai jamais voulu écrire des romans "romans" ou de la fiction. J’ai toujours souhaité amener le lecteur à réfléchir. Je sais que dans mon monde d’origine, au Maroc, les gens me suivent ; ils réfléchissent et n’ont pas de muselière. Je pose des questions, et en même temps je pose des questions aux questions : Alach ? Pourquoi ? Le grand danger qui guette l’écrivain que je suis, c’est de devenir un parvenu, vivre dans un confort moral et matériel, être installé avec ses livres. Qu’ai-je à faire d’avoir telle gloriole, telle interview, tel artiste, etc. Je m’en fiche ! Je veux garder mon humanité, ma raison, ma liberté d’aimer mon prochain, l’étranger. Comme dans le temps où on les accueillait. Je n’ai pas de maison, pas de biens. Dès que je reçois des droits d’auteur, je les donne. J’aide mes enfants, c’est l’avenir. Mais en ce qui me concerne, c’est comme si je partais vers un jour nouveau : tout à découvrir, à remettre en question, à aimer. Et c’est extrêmement difficile.

Contre la routine littéraire
Un écrivain qui s’installe dans sa gloriole intellectuelle ou matérielle, c’est de la routine. Prenez toute mon œuvre, depuis Le passé simple jusqu’à L’Homme qui venait du passé, d’un ouvrage à l’autre, c’est un style, un sujet, un ton et un registre différents. Un écrivain peut-il écrire une œuvre linéaire, de livre en livre ? Moi non. Cela ressemblerait à des séries télévisées qui s’épuisent. Même les comédiens vieillissent. Regardez ces héros de bandes dessinées, ce Tintin d’Hergé, qu’on retrouve identique au fil du temps : imberbe, il n’a pas grandi et a toujours sa houppette. A-t-il un problème physique ou d’Eros ? C’est ce qu’on appelle le vieillissement des idées et cela guette l’écrivain. Un écrivain ne doit pas avoir de privilèges ou d’auréole. Il est comme une éponge, c’est le porte-parole de ceux qui ne peuvent pas avoir de voix ou bien écrire. Pour autant, cela ne justifie pas qu’il soit un donneur de leçons. Je ne suis pas un donneur de leçons. Ce que je fais ? Je vide les placards, je sors les cadavres et je dis : regardez ce qui se passe !

Pour une identité mobile
Je me suis toujours arrangé pour vivre à côté de l’eau car je suis né à El Jadida, qui fait face à l’océan atlantique. Mon insularité a une explication : quiconque naît, meurt seul. Ce sont là deux données exactes. La grande inconnue, c’est la vie. On cherche à s’en accommoder du mieux possible et mériter ce qui a été donné par Dieu, la Providence, ou la Nature. Cette insularité et ce besoin de solitude ne sont-ils pas au fond une affirmation de l’individu par rapport à la masse, de l’expression personnelle par rapport à l’expression consensuelle, telle qu’elle existe au Maroc ? Lorsque quelqu’un sort de la tribu, de telle classe sociale ou religieuse, on dit qu’il est chiite, sunnite ou wahhabite. Non. Il est musulman, un point c’est tout. Au-delà des différences de pays et de croyances, pour moi c’est un être humain. Il est égal qu’il soit roi, président ou chaouch. Je m’adresse à lui. Vous êtes un être humain et non pas un journaliste. C’est cette relation que j’aime bien établir avec les gens. Il faut sortir de soi, de son pays, de son identité pour avoir une plus grande identité. J’ai beaucoup voyagé à travers le monde, écouté, connu les autres et me suis enrichi à leur contact. Hormis aux États-Unis, j’ai ressenti à chaque fois une paix intérieure.

Pour l’écriture de ce qu’on ne peut vivre
On écrit toujours ce qu’on ne peut pas vivre. Mais l’écrivain est aussi, comme disait Camus, à la fois solidaire et solitaire. Il travaille devant une feuille blanche, il n’a rien d’autre. Un compositeur a un piano, un luth, ou un clavecin. Il entend ce qu’il fait. Un professeur est accompagné. Mais quand un écrivain se retrouve tout seul devant ce papier, il souffre. C’est là qu’est la solitude. Allez, sors ce que tu as à dire. Ne mens pas au lecteur parce que si tu lui mens, tu te mens à toi-même. Se mentir à soi-même est la pire chose qui puisse arriver à un être humain. L’écriture peut aussi donner lieu à une œuvre imaginative. Que serais-je devenu si j’étais rentré chez moi en tant qu’ingénieur chimiste, sans avoir jamais écrit de livres ? Mystère. Un verset dit : "votre prophète ne peut pas prévoir l’avenir". Nous ne pouvons le prévoir, mais nous pouvons l’imaginer. Le véritable travail d’écriture se fait par cet imaginaire, bien plus vaste que le sensible ou l’intellect.
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Pour présenter vos condoléances à son fils MOUNIR CHRAIBI: kaos6128@yahoo.fr


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lundi, mars 26, 2007

45 - Lundi 26 mars

Lundi 26 mars 2007

J’ai dormi comme pas un loire, mais comme il faut. Jour de départ. Un saut au cyber d’en face. Je salue tout le monde. Me. est au travail. Mi. me devance sur Marseille à 15 heures. Mon Tgv est à 18 H 34.

dimanche, mars 25, 2007

44- Samedi et dimanche

Samedi 24 mars 2007

12 heures, Ma. m’a invité chez un restaurateur à la tête et classe de turc. Nous avons commandé un délicieux plat, dont le nom s’est volatilisé aussitôt sortis. Direction le Salon. Algérie bis repetita. Nous sommes arrivés à l’heure pour la rencontre avec des auteurs nouveaux ou confirmés : Anouar Benmalek, Nadia Sebkhi, Djamel Mati, Fatiha Nesrine, Fayçal Ouaret. Nombreux étaient les spectateurs, intéressés ou curieux.

J’ai pris énormément de notes que malheureusement j’ai égarées. De mémoire : Les interventions furent intéressantes, notamment celles de la poétesse Sebkhi « une simple Algérienne qui ose écrire, qui aime l’Islam médiéval. » Islam médiéval dont elle est à la recherche et qu’elle oppose à l’Islam contemporain. « l’écriture est d’abord universelle » dit-elle.
Sebkhi est venue défendre son « Sous le voile de mon âme », un récit hors temps, hors espace et qui n’est pas autobiographique a-t-elle inutilement insisté. La chute légère de son intervention m’a fait sourire : « Tout va bien en Algérie, la preuve, il y a des défilés de mode ». Léger. Très.

Autre intervention assez captivante, celle de Nesrine, venue pour « La baie aux jeunes filles ». Elle y a tenté a dit l’auteure d’y multiplier les sens, de libérer la parole ; Tous les genres y figurent, poésie, chansons… Dans son roman, le personnage principal , une maman, « refuse de reconduire l’ordre social établi, elle veut participer à un changement social. Elle est rationnelle, courageuse, elle travaille chez elle comme couturière. Pour elle, inscrire sa fille à l’école c’est tout simplement lui permettre l’accès au savoir et pour elle l’accès au savoir c’est une porte qui ouvre sur d’autres portes. »

Ainsi que la précédente, Nesrine a tenu à préciser que « si le roman est écrit à la première personne, il n’est nullement autobiographique. » Cela ne me convainc pas. Fayçal Ouaret (Terres noires, journal de Pauline Roland à Sétif) a quant à lui, dérapé. Ses paroles ont bousculé sa pensée : « Pour moi la colonisation a été bénéfique, j’ai découvert Dinet et Pauline Roland ». Il a maladroitement tenté de rectifier à la suite de mon interpellation. Autre parole incompréhensible de ce même Ouaret, « On écrit toujours dans l’urgence ». Djamel Mati nous a expliqué que son roman Aigre-doux, « vogue entre réel et irréel ». Arrive enfin « Anouar Benmalek que je n’ai pas besoin de vous présenter » jubilait l’opportuniste modérateur Lazhari Labter, ancien soutien du Conducator Ceausescu, qui s'est
reconverti dans les affaires de l'écrit (presse et livres) et qui omet que le propre des écrits ("Révolution africaine") est de semer des traces !

Benmalek (Vivre pour écrire, O maria), habitué des plateaux, a gesticulé hardiment durant toute son intervention, a plaisanté et engagé une parade séductrice et bien huilée en direction du public attentif et courtois (mais sans plus). « Je dirais que moi personnellement je ne me considère pas comme un écrivain Algérien. Je suis, en un seul mot, écrivain et Algérien. Je veux dire par là que le lieu de naissance n’est pas fondamental, il ne définit pas ce que j’écris. » Généralités. Mais Benmalek n’a quasiment pas répondu à mes interrogations, ni les autres intervenants :

Lorsqu’on dit qu’il y a un contrat scellé entre l’écrivain et le lecteur cela signifierait que l’écrivain écrit pour autrui, ce que personnellement je ne pense pas.
Régis Jauffret (Microfictions, Asiles de fous, Univers univers) dit "Je ne veux pas faire le trottoir pour que les gens me lisent. Si je devais répondre au besoin du lecteur lambda, j'entrerais alors dans l'industrie éditoriale (...) L'art ne va pas vers les gens, c'est à eux de faire le pas vers lui." (in Télérama du 21 courant)

Autre question, celle de la « réalité » ; Se trouve-t-elle incarnée dans l’esthétique ou bien est-elle (banale) que nous renvoie le référent ? (Lire à ce propos ce qu’en disait Sarraute in « L’ère du soupçon »).

Ailleurs (Editions de L’Aube) Maïssa Bey a fait faux bon. Un peu plus loin c’était la cohue autour de Ramadan, flashs et bousculades polies.

A16 heures 30 nous avons quitté le Salon car on nous attendait à Pigalle. Oui je sais, Pigalle … Bien non, Ha., Mi., Ma. et moi sommes très comme il faut. Nous avons louvoyé puis nous avons attéri à l’hôtel. C’est Ha. qui a décidé d’arroser. La discussion (parfois débat) a enfourché des chemins banals, anodins, difficiles, politiques et la nostalgie aussi bien sûr. Il y a si longtemps que nous n’avons vu notre pédiatre Mi. arrivé du bled il y a quelques jours pour cause de congrès international et point pour notre Salon. A chacun ses vices et vertues.

Dimanche 25 mars 2007

Mi. m’attend sur les quais du métro, direction Chatillon. Je l’emmène découvrir le Salon. Stand Algérie. Dédicaces d’inconnus (Chaalal Omar). Mediène est prévu pour mardi (pour son « Issiakhem »). J’ai acheté son pavé sur Yacine mais je n’ai pas eu le temps de le lire. On tourne au grès du vent si tant est qu’il y en a . Il en faudrait. La chaleur est torride. A l’extérieur il fait bien froid. On tourne donc. Au niveau du stand H91 la cohue est indescriptible. Rien à voir avec celle qui a entouré Ramadan. Là c’est l’hystérie. Nous réussissons tout de même à voir le coq gaulois métissé, notre Bové national, fier et heureux d’ête ainsi sollicité. Il dédicace son dernier ouvrage « Un autre monde est possible ». Un peu plus loin chez Chaulet-Achour, le calme est saisissant. Elle me reconnaît « Stockholm ! » Elle va bien me dit Christiane, toujours à Pontoise. Elle me dédicace un livre de claire de Duras « Ourika » qu’elle a préfacé. Ce livre est paru pour la première fois en 1823. Duras fut une duchesse du 18° qui tenait salon. Elle était proche de Madame de Staël et de Chateaubriand. Mi. et moi ne nous attardons pas.
Il ne me faut pas abuser de la patience et de la politesse de mon ami Mi. Ha. nous a rejoint à Place Clichy. Un pot au Petit Poucet. Je rentre chez Me. Un bon tagine et une discussion familiale.

vendredi, mars 23, 2007

43- Vendredi 23 mars 2007

Vendredi 23 mars 2007

Je suis arrivé à Paris tard dans la soirée du mercredi. Hier jeudi j’ai profité du temps libre pour retrouver mes places et espaces préférés. Comme aujourd’hui il a fait froid.
Je me suis jeté dans la ville tentaculaire dont je me languis les avenues, les odeurs si particulières lorsque en passant devant des bouches de métro on prend en pleine face des senteurs indescriptibles voguant entre chlorophyle, tabac, papier usé et que sais-je encore. J’ai pris le métro à la station Basilique de Saint Denis pour en sortir à Montparnasse Bienvenüe. J’ai déambulé depuis, de rues en avenues, d’avenues en boulevards, de boulevards en places jusqu’à la place justement du Chatelet où j’ai attendu mon ami Ma. qui est arrivé avec un retard, justifié comme à chaque fois… Nous avons longé l’avenue de Rivoli jusqu’à la place de la Concorde puis avons pris à droite l’avenue de l’Opéra puis encore quelques avenues et rues pour enfin atteindre Saint Lazare où nous attendait notre ami commun Ha. Palabres durant des heures. Je n’ai pas rêvé.

Il est 10 heures. Mes jambes sont lourdes et pour cause. Comme hier il fait froid donc, comme hier je m’installe devant un des nombreux PC d’un Cybercafé sis sur l’avenue Gabriel Péri où je loge. Il pleut dans le cœur de Saint-Denis comme il flotte sur Paris. 11 heures 45, Salon du Livre. Il n’y a pas encore la foule des week-ends et pour cause, nous ne sommes pas encore en fin de semaine. La première visite que je m’impose je l’effectue au stand Algérie. Après celui de la presse bien sûr. Là je m’y fais établir un badge et récupère un book-presse. Je devrais dire stands au pluriel pour l’Algérie car cette année et c’est tout à fait nouveau (par mésentente ou par choix ?) il y a plusieurs petits emplacements posés côte à côte sur deux angles d’ailes, L et H. Sont présentes les éditions Chihab, Enag, Enap, Casbah d’un côté,Tell, Média Plus, Alpha, Dar El Gharb, Apic etc. de l’autre. De nombreux ouvrages, essais et romans, livres d’Art et d’Histoire, sont posés sur les tables. Des éternels Kateb Yacine and C° aux écritures plus fraiches. Certains titres sont mis en avant ainsi « Pousse avec eux » de Hakim Laalam qui s’étale sur plus d’un mètre carré. Il n’y en a que pour lui, mais nous ne savons, on ne nous dit rien sur l’auteur ni l’écrit. Il y a « Je t’offrirai une gazelle » de Malek Haddad, « Le développement durable, un pari gagnant » de Chantal Bonnet, « Kan ya Makan… » de Zineb Labidi « Guide d’Algérie » de Marc Cotte, « L’arbiraire » de Bachir Hadj Ali, « Les exilés du matin » de Hakim Skif, « Le temps d’une halte » de Abdelaziz Ferrah, « Les écrivains Algériens » (‘bizarement’ j’y figure) de Achour Cheurfi, « La cuisine moderne algérienne » de Mokhtaria Rezki. Une cuisine donc. De nombreuses séances de dédicaces sont prévues. Aujourd’hui, Chantal Bonnet, Marc Cotte, Abdelaziz Ferrah, Zineb Labidi. Jouxtent les stands marocain, tunisien et haïtien.

Sur un autre stand d’éditions françaises, à peine visible, très discret, le chikh à son âge fait mine de lire un quotidien. J’ai nommé notre ami et respectable Salim Bachi. Il me remercie pour notre dernier entretien et me donne quelques explications sur ses « Douze contes de minuit ». Je les porterai sur mon blog (ses explications).

samedi, mars 17, 2007

42- Le Salon est à notre porte


Le Salon de Paris accueille l'Inde cette année.



Une quarantaine d’organsimes et éditeurs algériens seront présents au salon du livre 23 au 27 mars 2007. Les écrivains suivants y présenteront leur dernières parutions :

Maïssa BEY (l’ombre d’un homme qui marche au soleil), Salim BACHI (les douze contes de minuit), Rachid BOUDJEDRA (Hôtel saint George), Anouar BENMALEK (vivre pour écrire), Kamel ABDELLAOUI (comme un brin de paille), Anissa BOUAYAD (l’art et l’Algérie insurgée), Amina BEKKAT (Edouard Saïd, variations sur un poème), Omar CHAALAL (Le fugitif- kateb Yacine l’homme libre), Soraya DAHMANI (la nuit des anges), Rachida DOUADI ( l’Algérie en France), Fatima EL-AYOUBI (prière à la lune), Abdelaziz FERRAH (le temps d’une halte), Wadi BOUZAR (les papillons, la nuit) et d'autres...


samedi, mars 10, 2007

41- La littérature en péril de Tzvetan TODOROV

J’ai fini le dernier Todorov « La littérature en péril » (chez Flammarion – 2007). Assez amer le Tzvetan, amertume et colère raffinée. Pas content du tout du sort réservé à la littérature dans les collèges et lycées de France et de Navarre. A qui la faute ? (car il y en a une) : à la conception réductrice véhiculée par le structuralisme exacerbé ces dernières années (depuis mai 1968), structuralisme au sein duquel Todorov a baigné de nombreuses années et jusqu’au cou – il en a été un des leaders en France – Pour Todorov la littérature devrait cesser de se gratter le nombril (ce qu’il appelle ‘l’appareil interne’). La littérature doit se mettre au garde à vous du réel. C’est bien d’apprendre les théories et les techniques littéraires dit-il (l’appareil interne) mais il ne faut pas qu’elle deviennent fin en soi. Todorov n’aime pas les formalistes, vainqueurs d’hier et d’aujourd’hui. On n’étudie que la relation des éléments de l’œuvre entre eux. Aujourd’hui ajoute-il la littérature dominante est sans rapport avec le réel. Mais en fin de l’essai il relativise son propos et parle de curseur à bien positionner. Il faut un équilibre entre le dedans de l’œuvre et le dehors, le monde du réel. Enfin Todorov regrette qu’il y ait aujourd’hui deux littératures qui s’opposent : la littérature de masse en prise directe avec la vie quotidienne, dédaignée par la seconde, la littérature d’élite, lue par les professionnels qui ne s’intéressent qu’aux seules prouesses techniques.

Je ne suis que très peu d’accord, notamment avec sa conception du réel. Qu’est ce que ce réel dans un roman linéaire ou plutôt plat, sans relief, sans le fameux ‘appareil interne’ qui fait le beau ?

Ceci n'est qu'un jet en vrac. Un jour, il me faut trouver le temps, j'en ferai une recension.

samedi, mars 03, 2007

40- Nouvelle: Au 37° Lacis

Au 37° lacis

Durant de nombreuses années mes grands parents et leurs enfants ont eu pour voisine une famille qu'ils appréciaient sans limite. Je la nommerai Révétsi. Une famille nombreuse. Les Révétsi à leur tour et sans le change, aimaient bien la compagnie des miens. Les plus jeunes de leurs enfants étaient mes amis les plus proches. D’aucuns disaient de cette famille qu'elle venait d'Italie de Malaisie ou de Tataouine. D’autres affirmaient qu’elle était des nôtres depuis la nuit des temps. Ma préférence juvénile s’arrimait à la jupe irisée de M..., la plus belle de mes connaissances. Elle était tout à la fois ma Mrs Dalloway, ma Nedjma, je veux dire mon étoile. Nous avons traversé ensemble notre enfance dans une atmosphère peu encline à la sérénité.

Elle était jolie ma Révétsi. Mon éducation sentimentale se nourrissait à son sourire naïf et à sa peau métissée. Ses étreintes maladroites enserraient mon regard dès lors qu'il s'alanguissait pesamment. Elle était polie, avenante et tout et tout, éclatante de mille feux, mille arcs-en-ciel, mille vérités. Ma Révétsi était un kaléidoscope. Cela me peinait de la voir affronter seule et dans le silence, les tourments qu’infligent les dogmes. Le contexte aliénait, aveuglait beaucoup de nos semblables - et je ne m'en exclus pas malgré des circonstances atténuantes que je peux évoquer, ma jeunesse d'alors – nos semblables dis-je à la recherche d'une issue monochrome quelle qu'elle fut, noire ou blanche ou jaune, au détriment parfois de leurs convictions ou de l'évidence élémentaire. Elle m'a fait aimer le Capitaine Fracasse ma Révétsi, Moby Dick ainsi que les nuances des pastels de Cézanne et Pissarro.

Plus tard, l'adolescence traversée, nous nous sommes séparés. J'avoue avoir été responsable de la rupture de la relation qui se tissait patiemment entre nous deux, tant bien que mal au gré des jours. Les lauriers de notre jardin commun furent coupés. Il demeure en moi le regret de n'avoir jamais su ou pu adopter alors son unique défaut : l'intransigeance. J'aurais gagné du temps. Il lui était intolérable que l'on évoquât en mal ou même égratignât, ses frères ses cousines ou ses parents, ses proches. Quelles que soient les critiques, elle les récusait avec une grâce toute personnelle qu'elle savait envelopper dans un argumentaire choc cousu de fil d’or. Avec ou sans subterfuges, nul ne parvenait à la cheville de ses démonstrations. A son âge, entre le rose et le rouge, entre le rouge et le noir elle fricotait avec les aventures de la dialectique sans même le moindre remord à l’ère du soupçon généralisé. Lorsque sa force sa pertinence et sa faconde me montaient au nez, souvent et souverainement ; je me consolais de n'être jamais seul à y être assujetti. J'étais toujours perdant, mais jamais seul dans la défaite, dans la chute. Tout cela me donnait forcément la nausée. Flairant la rupture elle se ravisait modérément, atténuait ses élans et même parfois se reculait puis lançait l'un de ses mots scapulaires étoffés comme "lis !" terme qu'elle ponctuait d'une exclamation qu'elle me plaquait aux oreilles, impérative qu'elle était, et qu'elle est encore j'en suis convaincu ; "lis !" disait-elle, ou bien lorsque nous tentions une intimidation en meute, "lisez !"

Un jour, au sortir de l'adolescence, alors que mes arguments me revinrent encore une fois à la figure comme un boomerang éclaté, fissuré ; mes combinaisons erratiques abandonnèrent lamentablement. Démuni, je renonçai définitivement à la partie, humilié tout de même. J'ai alors mis à profit la liberté que m'offraient mes nouvelles connaissances qui commençaient à s'échafauder au-delà des premiers cercles spatiaux. Lorsqu'elles se firent nombreuses et disparates elles m'incitèrent à larguer les amarres. Ma futile jalousie s'estompait. Jusqu’à la rupture.

Nous nous sommes séparés donc. Je suis devenu l’étranger. Mon unique soulagement fut que je n'étais pas seul dans la confrontation achevée, définitive alors. Je m'en suis remis à la comédie humaine, et aux âmes mortes. Le sac à dos et quelques monnaies de singe pour uniques compagnons de fortune, m'éloignèrent pour longtemps de ma Vérité puérile. Je me suis jeté corps et âme dans le bruit et la fureur du monde tel l'Ulysse de nos rêves mythiques ; de Samarkand au ventre de Paris en passant par et cetera...

Plus mes désirs d'éloignement de M... se prenaient en charge, plus je pénétrais l'univers des crimes et châtiments, plus le temps passait et plus une force intérieure inconnue, façonnait minutieusement ma conscience mon être et mon néant, irrémédiablement, tel un Rodin de Claudel otage de ses passions. Elle me dictait les mots d’une loi que peu à peu j'assimilais. Elle m'ordonnait de revenir à ma Révétsi de mon berceau, de ma source opaline. Cela dura des années et des années au terme desquelles j'ai entrepris de la retrouver. Alors j'ai cherché, cherché, car évidemment, elle aussi, naturellement, vivait sa vie. Cette recherche de ma Révétsi, cette recherche du temps perdu ne fut pas vaine. Le serment des barbares n'avait désormais plus prise sur mes convictions débarbouillées, armées des mots mâts de ma Révétsi, des mots totems et tabous, que j’ai embrassé.

Les eaux ont coulé jours et nuits sous tous les ponts Mirabeau et sous ceux de toutes les certitudes, de tous leurs messages et de tous leurs procès inhérents. Elles craquelèrent de toutes parts telles des remparts sablonneux. Le jour et les soupçons se sont définitivement levés alors que j’étais loin des miens, bien avant l'année dernière, à Marienbad.

Ma Révétsi m'accompagnait sans être physiquement à mes côtés. Elle me guidait, m'encourageait, m'ouvrait au nouveau monde retrouvé. Dans mes solitudes souvent noctambules, devant l'affront que lançaient à mon désarroi des lignes entières de romans, j'implorais son aide. Dans ma quête quotidienne je ne percevais pas de solution qui fasse l'impasse sur ma Révétsi.

Aujourd'hui à mon âge, j'avoue... Je dis qu'aujourd'hui à mon âge, j'avoue fièrement que les passions de mon âme pour M... sont plus fortes que jamais. Elle est ma conviction, ma force, ma vie. Elle est mon salut, mon arc-en-ciel, mes fruits d'or, ma vérité métissée. Elle est ma Révétsi. Elle est là dissimulée - comme un intrus, mais sans l'être - dans ce dédale de mots, tapie derrière le premier homme, entre le planétarium et le livre de sable... Elle s'y trouve, blottie, éclatante telle un kaléidoscope et patiente telle Grisélidis, la Révétsi. Je continue de l’y rechercher.

Ahmed Hanifi, octobre 2004

dimanche, février 04, 2007

39- SANSAL: « Petit éloge de la mémoire, quatre mille et une années de nostalgie »

« Petit éloge de la mémoire, quatre mille et une années de nostalgie » (Gallimard, 2007, collection ‘‘Folio 2€’’) est un petit livre constitué de cinq parties et 25 partitions et une somme impressionnante d'informations étalées sur plusieurs millénaires.

C’est une humanité faite chair et esprit, faite homme, qui a souffert toutes les souffrances et vécu tous les bonheurs d’un l’homme, qui nous guide durant tout le livre, qui nous prend par la main et le cœur dans un voyage en nostalgie pour mieux se connaître. Une humanité qui fut fils et père de famille, tantôt prêtre, scribe, embaumeur, cuisinier ; qui née, vit, meurt et ressuscite autant de fois que nécessaire pour rappeler à la mémoire sélective qui est la nôtre, nous gens d’Afrique du nord, notre identité complexe refoulée. Dès les premières lignes nous sommes mis en garde : « La nostalgie, c’est à dire le mal du pays est une richesse, une liberté, un formidable gisement (mais) la nostalgie peut mener à l’errance au renoncement, à la colère. » A nous, hommes et femmes d’aujourd’hui, de regarder dans le rétroviseur de notre Histoire avec sérénité.

Il y a du Charles André Julien dans ce Sansal là. Nulle époque n’est laissée sur le bas côté de l’Histoire tumultueuse du Maghreb en général, de l’Algérie en particulier ; des origines fixées par les historiens à la période actuelle. C’est près de 4000 ans qui sont brassés en 134 pages, de Sheshonq 1°, Berbère fondateur de la 22° dynastie des pharaons (et non « l’un des premiers pharaons » comme l’écrit l’auteur) à Abane Ramdane en passant évidemment par Massinissa le grand (« l’Afrique aux Africains ! »), par Juba père et fils, par la Kahina, Saint -Augustin, les Circoncellions, Ibn Khaldoun, Ibn Tachfin et Abdelmoumen l’unificateur et bien d’autres encore, noms faits et lieux. Ici et là on détecte, on devine des parallèles judicieux entre des histoires ou faits anciens et des réalités contemporaines.

Au final Sansal invite les Maghrébins, notamment les Algériens, « jamais peuple n’a autant oublié son passé et renié ce qu’il fut », il invite les plus rétifs parmi nous, à assumer cet héritage tel qu’il est et non tel qu’on voudrait qu’il soit, à s’en revendiquer quel que soit le jugement que l’on peut porter sur telle ou telle époque, sur tel ou tel homme d’Etat. « Votre passé est encore devant vous… allez au musée ou à la bibliothèque, regardez, feuilletez, écoutez » nous interpelle Sansal. Un élan du cœur, de générosité.

Les dirigeants sont sommés d’assumer leurs responsabilités eux qui ont volontairement ou par ignorance mis sous le boisseau le cri de Massinissa. « L’Afrique est bien aux Africains mais ses rois et ses raïs ont placé ses richesses en Amérique et leurs enfants les dilapident en Europe. » C’est un écrit plus historique que littéraire. Sansal a voulu donner une suite à son précédent pamphlet "Poste restante: Alger" L’écrit est réussi mais je préfère la virtuosité du temps des Barbares ou celle de l'Enfant fou que je n’ai pas retrouvé dans ce Petit éloge de la mémoire. Je n’y ai pas retrouvé cette fougue, cette verve qui font la richesse de l’écriture de Sansal, ces envolées lyriques que j’ai admiré dans ses précédents ouvrages. Dans Petit éloge… les phrases sont souvent courtes et terriblement mesurées ou ‘sobres’. Sansal devrait revenir à ses véritables amours, revenir à une autre dimension du rêve, aux pages tonitruantes, aux passages qui nous enivraient tels celui-ci ; Farida l’émigrée naïve et bien installée de Dis-moi le Paradis, revient au bled pleurer sa mère morte : « Farida pleurait seule, c’est terrible, je ne pouvais rien. Elle chialait à l’européenne, debout, en silence, chichement, un mouchoir roulé en boule pour tout moyen. Elle ne savait pas se déchirer, rouler à terre, se cabrer à rompre des chaînes, hurler à briser les vitres, sombrer dans la transe, quoi. La pauvre. » Ou cet autre, lorsque dans Harraga, la narratrice et son hôte décident d’aller prendre une glace en ville. Elles sont suivies par des « malades » voyeurs : « Chérifa roulait du nombril et du popotin comme une vraie de vraie, pour ma part je la jouais modeste, mes formes ne sont pas celles d’une nymphette squelettique. Derrière, nous filant le train, réglés sur nos élans, les malades attendaient le déclic pour nous bondir dessus. Un peu avant le clash je me transformais en femme à scandales et les voilà s'égaillant dans les venelles comme des cafards ». C’est succulent.

Nous attendons et espérons avec impatience que dans son prochain, Sansal revienne au roman, même si certaines mises au point sont nécessaires, même si les évidences doivent être rappelées et questionnées au plus près comme dans ce Petit éloge qui fait suite plus large au « Poste restante : Alger », censuré par les autorités Algériennes.


Ahmed HANIFI

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Mercredi 15 novembre 2006
La littérature algérienne face à l'émergence du terrorisme islamiste


par Ali Chibani
Il a suffi de quelques incultes, de quelques fous de Dieu et de quelques opdportunistes pour que l’Algérie sorte de l’Histoire. Ils ont estimé que la vie humaine valait moins que leurs intérêts personnels, matériels ; intérêts défendus sous le couvert de la foi. Qu’opposer à des égorgeurs d’enfants, à des éventreurs de femmes enceintes qui leur retirent le fœtus et le découpent en morceau ? Qu’opposer à ceux qui ont jugé bénéfique de détruire des écoles, de brûler des usines ? Qu’opposer à ceux qui n’ont pas épargné les bêtes ? Comment savoir ce qu’il faut opposer quand la bestialité de l’homme se déchaîne pour déborder toutes les cruautés dont cet homme est reconnu capable par la raison ?
Face à l’émergence du terrorisme islamiste en Algérie, quelques écrivains ont ressenti le besoin d’écrire. Ils ont sans doute pensé urgent de réagir car se taire aurait été de la lâcheté. « Avoir peur, reculer, c’est faire avancer la gangrène, la vermine[1]. » Néanmoins, il est difficile de réagir à chaud, alors qu’on n’arrive même pas à accepter la réalité du cauchemar qui s’est enclenché. « Réalité » et/ou « cauchemar » ? La littérature se charge de faire passer ce qui était du domaine de l’impossible vers le domaine de nos croyances.
Rachid Boudjedra et Rachid Mimouni sont les premiers écrivains à avoir réagi. Le premier a publié un pamphlet FIS de la haine, suivi d’un roman Timimoun[2]. Dans le même temps, Mimouni publiait un essai, De l’intégrisme en particulier et de la barbarie en général[3], également suivi par un roman La Malédiction[4]. Le Dernier été de la raison[5] est une fable politique publiée à titre posthume six ans après l’assassinat de son auteur, Tahar Djaout.

Les ouvrages cités ont avant tout un objectif narcissique. Il s’agit, pour les trois écrivains, d’arriver à croire à la réalité de l’horreur qui s’est abattue brusquement sur leur pays. C’est d’ailleurs pour cela que Boudjedra et Mimouni ont commencé par un pamphlet et un essai. Si Djaout est passé dès l’abord à la fiction, c’est sans doute dû à sa profession de journaliste qui lui a laissé le champ d’une expression en prise directe avec la réalité. Les différents ouvrages donnent des coups à tout le monde car le monde est, d’une manière ou d’une autre, complice, voire coupable : les satellites qui poursuivent l’œuvre coloniale, les intellectuels de service, les écrivains francophones qui accusent et condamnent, entre deux verres pris dans les ambassades occidentales, les Etats qui ont soutenu ou soutiennent toujours ces terroristes, l’Arabie Saoudite en tête… Le sang et l’encre sont chauds chez trois hommes qui cherchent à voir clair dans une nuit parfaitement noire et tumultueuse. Pour cela, ils dressent le tableau de l’Algérie « … aux derniers jours de la République juste avant les élections législatives…[6] » qui vont donner la victoire aux fondamentalistes, avant d’être annulées. Ils se souviennent et livrent une description fidèle de la réalité. Nul besoin de documentation ou de références intellectuelles, seule la mémoire, acceptée et rendue dans son anarchie, est appelée à venir en aide à l’angoisse de l’être. Ils vont à la rencontre de la société, qui a procuré aux islamistes la majeure partie de leurs contingents, laquelle veut se venger du sort qui lui est fait par le pouvoir algérien. Mimouni va dans : « … les bouges les plus infâmes, les plus dangereux, ceux où se retrouvaient les marginaux, les dingues, les révoltés, les suicidaires, tous venus exsuder leur trop-plein de furie et d’agressivité.[7] » Les manifestations, les discours des dirigeants islamistes et des dictateurs au pouvoir dont « … n’émane qu’une odeur de cadavre et de putréfaction.[8] », les inscriptions sur les murs… tout est exhibé, tout est montré. A ce moment, chaque détail semble revêtir une importance capitale et tenir une partie de l’explication que les écrivains cherchent. En effet, il faut s’expliquer l’inexplicable. Pour ce faire, les trois écrivains revisitent l’Histoire de l’Algérie et l’Histoire de l’Islam. Il y a un sentiment de déjà-vu qui pourrait se transformer en signe et, ainsi, lever l’énigme de la terreur. La violence coloniale se répète, de même celle des sectes islamistes les plus terribles comme les Assassins. Et surtout, il existe une forme de « malédiction » historique dans ce pays où l’on sort d’une violence pour tomber dans une autre, sans espoir de secours, sans savoir à qui faire porter la faute : « Le père était mort depuis des siècles, affirmait Saïd. Un bus fou s’était engouffré dans le magasin où il officiait. Sa veuve attendait toujours le capital décès car l’assurance ne savait comment classer le dossier : accident du travail ou de la circulation ?[9] »

Les trois auteurs ont recours à la même métaphore, en l’occurrence celle des parents. Le père fondateur « humilié » est « mort le premier (…) [et] a laissé si peu de traces sur le fils – juste quelques zébrures dans la mémoire, pareilles à des plaies cicatrisées.[10] » La figure de la mère est, chez Djaout, paradoxalement castratrice et meurtrière, « elle était envahissante jusqu’à la submersion et l’écrasement.[11] » Boudjedra parle de la mère de son personnage Kamel Raïs : « Elle était comme figée dans une perpétuelle attente. Elle s’attendait toujours à voir surgir son propre père. Il était mort de froid, enseveli sous une épaisse couche de neige, un jour que la locomotive qu’il conduisait dérailla en rase campagne, lors d’une des plus grandes tempêtes de neige que connut la région de Sétif.[12] » Pour Mimouni, la mère est « … un petit bout de femme sordide qui souriait de toutes ses dents. Ses mollets soudés aux cuisses et ses moignons de bras lui donnaient l’allure d’un pingouin et son hilarité ne faisait que souligner son grotesque physique de monstre de foire.[13] » Jetée dans un placard, la première personne qui s’aperçoit de son existence est son désormais beau frère qui, pour sa nuit de noces, va s’exercer sur elle et la violer. L’Algérie est porteuse d’une Histoire ratée. Elle est porteuse d’un avenir toujours incertain qu’elle n’arrive pas à mettre au monde. Ce dernier auteur se souvient de la Répudiation de Boudjedra et du fœtus qui hante l’œuvre. Plus loin que cela, Mimouni se rend à la plus dure des évidences : « La matrice est infectée. Il faut tout enlever.[14] », déclare le Dr Meziane qui officie dans un hôpital d’Alger. En effet, La Malédiction est investie d’une somme de personnages, signes de l’Histoire. Ils sont infirmes, malades, violés et faibles, ce qui nous fait penser à ce fanatique de Dieu que Boualem Yekker dépose en voiture et qui « … s’éloigne en clopinant mais d’une allure décidée, comme s’il avançait à la rencontre d’un grand moment de l’histoire.[15] » Le peuple, chez Djaout, est incarné par le frère aîné qui a cessé de grandir très tôt et a ainsi désespéré la famille par sa petite taille, tandis que Mimouni choisit, comme personnage-allégorie du peuple, Palsec, un enfant des rues. Interrogé par Si Morice sur ses parents, l’enfant répond : « Mes parents ? (…) Inconnus. Je suis un produit de l’hospice.[16] » Boudjedra, lui, s’engage dans des analyses psychanalytiques des islamistes qu’il dépeint comme souffrant de « … dédoublement de la personnalité, débordement du surmoi, amnésie mentale.[17] »

Après avoir visité l’Histoire, analysé et dépeint la réalité, Boudjedra et Mimouni ressentent le besoin de re-dire leurs pamphlet et essai dans des romans. Dans FIS de la haine, Boudjedra explique déjà ce besoin :
« … toute action humaine passe nécessairement par la pensée et le langage qui la restituent ensuite d’une façon nécessairement déformée, comme l’a souvent souligné Roland Barthes. Mais l’enracinement, l’importance de la vision du monde que porte l’écrivain, l’interférence sur elle de sa part “pathologique”, obsessive et très personnelle fait qu’écrire ce n’est pas voir mais percevoir ».[18]
Kader, le médecin dans La Malédiction, s’adresse à son chef de service en ces termes :
« J’aime [le professeur Meziane] notre métier, parce qu’en nous forçant à côtoyer la mort, il nous apprend à l’exorciser. Lorsqu’on parvient à franchir le cap, on éprouve un sentiment de surplus de vie, comme si l’on recevait un cadeau inespéré. Les viscères se détendent et le teint s’éclaircit. On se découvre plus indulgent au monde. »[19]

Et Djaout d’ajouter : « … la parole apaise et exorcise.[20] » Le Dernier été de lca raison est d’ailleurs généré par la métaphore de l’Œil dans une adresse, calquée sur les discours islamistes, au « vous » du lecteur ligoté et soumis. Quête d’une autre manière de percevoir le déjà-vu évoluant en quête de l’apaisement, le même procédé est suivi par les trois écrivains. Il s’agit d’un enfouissement en soi dans l’espoir de connaître l’extase. Il y a alors un retour à l’enfance et un recours à l’autobiographie. Les histoires personnelles des écrivains font contre-poids à l’Histoire collective. Néanmoins, la réalité ne peut être niée. Même rejetée, elle finit par fracasser les portes de l’utopie, par violer le texte et mettre un terme au rêve d’un moment. La librairie, refuge de Boualem Yekker, est fermée par les « Thérapeutes de l’esprit » et leurs coreligionnaires. Dans Timimoun, ce sont des articles de presse qui s’insèrent ici et là : « LE PROFESSEUR BEN SAÏD A ÉTÉ SAUVAGEMENT ASSASSINÉ CE MATIN À HUIT HEURES TRENTE À SON DOMICILE SOUS LES YEUX DE SA FILLE…[21] » Face à l’échec de la mémoire, les personnages de Mimouni et de Boudjedra s’autodétruisent. Si Mansour, l’incarnation de la conscience de l’Algérie, ne se déplace pas sans sa bouteille de whisky, alors que le narrateur de Timimoun se nourrit à la vodka. L’alcool devient, pour l’écrivain, le moyen d’apaiser sa conscience et d’oublier le crime fondateur.

La lutte est engagée par les écrivains contre l’intégrisme. Leur arme : une parole crue, vulgaire, violente. Le récit est lâche, sans articulation particulière. Il est l’œuvre et l’incarnation de la violence. « L’ensemble architectural se transforme, alors, en hachures, en tracés et pointillés.[22] » Après avoir retourné la violence contre lui-même, l’écrivain la retourne à l’envoyeur :
« Je n’ai jamais rien compris à un sexe de femme non plus… ça me renverse… chez l’homme c’est tragi-comique c’est burlesque… chez la femme c’est carrément tragique… tout ce magma de peaux rosâtres de grandes lèvres de petites lèvres de clitoris de plis et de replis de vulve de poils… comment peuvent-elles gérer toutes ces choses humides… toutes ces sécrétions… »[23]
Du « tremblement de terre », obsessionnel dans Le Dernier été de la raison, du tremblement du texte donc, doit émerger l’interrogation face au monde fiché de certitudes intégristes. Les islamistes refusent la contradiction et le scepticisme. Pour eux, tout est dans l’Œuvre de Dieu. Le texte entre ainsi en guerre, non pas contre le Texte, mais contre l’interprétation qui en est faite. Mimouni va puiser dans le Coran des versets qu’il opposera en épigraphe aux ennemis de la liberté.
« Tragi-comique » ! Ainsi est l’histoire de cet intégrisme meurtrier, ce qui ajoute à son caractère insaisissable. Les trois auteurs relèvent le « ridicule » de la situation. « Les gouvernants sont très inventifs en matière d’absurdités.[24] » Il est vrai que, dans d’autres situations, il y aurait de quoi rire. Les trois auteurs relèvent la tenue vestimentaire des intégristes reflétant une drôle, mais significative, mode :
« L’accoutrement de nos jeunes gens est invraisemblable. En dessous du blouson de cuir, le long qamis cache le pantalon d’un survêtement, tandis que les pieds sont chaussés d’espadrilles. Il s’agit peut-être d’une nouvelle mode vestimentaire. Elle dénote en tout cas une totale absence de goût. »[25]

Ce sont aussi des détails, des décisions des nouveaux illuminés. Djaout en rapporte une :
« La roue de secours est, semble-t-il, en voie d’être interdite. Les nouveaux législateurs interprètent sa présence dans la voiture comme une marque du peu de foi que l’on a dans la capacité du créateur à nous mener à bon port. S’Il veut nous laisser au milieu du chemin, c’est qu’Il l’aura décidé, et l’on n’a qu’à s’incliner devant Sa volonté. »[26]
Il y a dans cette Histoire quelque chose qui paraît risible. C’est comme un cauchemar dont on a conscience en même temps qu’il se déroule, c’est-à-dire dont on sait que, de toute façon, il se terminera et que tout ce qui a été détruit, on le retrouvera debout comme avant. Impression d’être dans une fiction, mais si mal faite que l’on a envie de rire en montrant du doigt ses défauts, ses dysfonctionnements, mais dès lors qu’on la pointe du doigt, que l’on décide de la voir dans ses détails, on s’aperçoit que la vie est réellement devenue cadavre. Il ne reste que le cadavre de la vie. L’horizon est bloqué. Que répondre au meurtre absurde d’une femme de ménage, mère de neuf enfants, rapporté par Boudjedra ? Qu’ajouter au ridicule de la situation qui constitue la première épigraphe de La Malédiction : « A la mémoire de mon ami, l’écrivain Tahar Djaout, assassiné par un marchand de bonbons sur l’ordre d’un ancien tôlier. » Cette réalité même tient d’une mauvaise fiction où les signes sont déplacés pour dire autre chose. Le marchand de bonbons qui évoque l’enfance, les douceurs, se transforme en marchand de balles, en marchand de mort. Un ancien tôlier… celui qui était enfermé dans un garage pour réparer les dégâts du temps sur les véhicules d’autrui, celui dont le métier est inscrit dans l’altérité et s’est engagé à effacer les traces de la violence, quitte son espace pour mettre un terme à la vie d’autrui. Un ancien tôlier qui brise une plume ou une machine à écrire. On a l’impression d’avoir été dupé tout le long de notre existence, qu’aux mots et aux noms, il faut donner un nouveau sens. A moins que « marchand de bonbons » et « tôlier » ne soient que des masques ! Mais de qui alors ? Avec la mort de Djaout, c’est tout notre monde qui s’est écroulé. Désormais, il nous faut trouver une nouvelle manière d’identifier notre entourage et de nous identifier nous-mêmes. L’ancre retenant chaque individu à son Moi a été brisée et laissée à la mer tourmentée. Nous voguons au hasard des vents, « des vents contraires[27] » générés par une « Histoire qui tourne en roue libre », « … la roue qui ne connaît pas le répit et qui écrase et défigure en passant et repassant [28].» On penserait presque que tout n’est que mise en scène !

En se faisant un chroniqueur vigilant au point de rapporter de telles anecdotes, l’écrivain court le risque de susciter l’interrogation du lecteur, surtout étranger, et de créer la confusion entre le réel et le fictif. Pour dépasser ce risque, Mimouni reste fidèle à son essai. Boudjedra et Djaout, eux, ancrent le collectif dans la réalité sans ambiguïté. Cependant, Mimouni précise dans son essai : « On ne manquera pas de penser que je force le trait. Mes concitoyens se rendent bien compte, eux, que c’est la réalité qui exagère.[29] » Ce qui est vrai. C’est pour cela que la langue s’avère insuffisante. Il faut trouver un nouveau nom au monde. La quête du nom du monde et des nouveaux acteurs historiques est au cœur du Dernier été de la raison. Djaout propose une série de titres : « Les Frères Vigilants », « Les Thérapeutes de l’esprit », « La Communauté dans la Foi », « Les pèlerins des temps nouveaux » ou encore « Vizir de la Réflexion » pour Ali Benhadj, le numéro 2 du FIS. Nommer, c’est lever l’ambiguïté et l’incompréhension qui ont poussé à parler : « Lorsque je ne vois pas clair, je vomis.[30] », écrit Boudjedra. Le même écrivain précise l’objectif de l’écriture (dans la littérature) de l’urgence : « Puis commence le bourdonnement des mouches en été et le sifflement des vents de sable en hiver, jusqu’à ce que se dilue toute l’ambiguïté du monde et que se réalisent toutes les possibilités des éléments quotidiens.[31] » Il s’agit donc de saisir le monde, même dans son horreur.
Une fois l’horreur nommée, la lucidité de l’auteur vient asséner à la passivité des uns et à l’inconscience des autres des coups qui ne pardonnent pas, à travers des sentences et des aphorismes coupants adressés à Autrui. Emergeant brutalement, comme d’elle-même, cette parole est une violence faite au monde :
« … L’aphorisme est la puissance qui borne, qui enferme. Forme qui est en forme d’horizon, son propre horizon. Par là, on voit ce qu’elle a d’attirant aussi, toujours retirée en elle-même, avec quelque chose de sombre, de concentré, d’obscurément violent qui la fait ressembler au crime de Sade – tout à fait opposée à la maxime, cette sentence à l’usage du beau monde et polie jusqu’à devenir lapidaire, tandis que l’aphorisme est aussi insociable qu’un caillou… »[32]
Le narrateur de Timimoun ne se sépare pas de ses capsules de cyanure. S’il est pris par les terroristes, il saura éviter une mort horrible. Mais il sait, désespérément, que « … c’est fade le néant.[33] » Mimouni s’adresse aux islamistes par la voix de Kader qui dit à son frère aîné : « Vous êtes les enfants de la haine. Un désir de vengeance ne peut fonder une nation, sauf à la précipiter dans une démarche suicidaire.[34] » Enfin, Boualem Yekker fait un mauvais rêve. Il est enlevé par des terroristes parmi lesquels se trouve son fils Kamel. Pendant qu’il passe au tribunal islamique devant « l’imam-juge », il saisit une arme et tue sa progéniture. Ce dernier, dessaisi de son masque de terroriste et redevenu enfant, dit à son père ses derniers mots : « Notre vie n’a été qu’une plaie béante où pullulent les asticots de l’erreur[35]. » Le libraire résume quelques pages plus loin : « Mais le monde est un désert, la folie l’a transformé en ossuaire.[36] »
Peut-on conclure sur ce qui n’a pas encore été conclu, sur une Histoire en marche et en bouleversement sans destination précise, c’est-à-dire pour laquelle toutes les destinations sont possibles ? Chez les trois auteurs, il y a toujours un refus de fermer le livre sur une FIN. Boudjedra, dans Timimoun, préfère évoquer son sentiment général sur l’humanité et non sur l’avenir de l’Algérie. Kamel Raïs remarque cette coïncidence troublante entre le nom de la fille qu’il aime et qu’il transporte dans son bus Extravagance avec d’autres touristes dans le désert : « Je dis un jour que Sarah et Sahara étaient presque les mêmes mots.[37] » Après une longue traversée du désert, « mode de suicide » du narrateur, le chauffeur se rend compte qu’il n’aime plus Sarah : « Sarah est comme frigorifiée. Son visage est livide. Elle est laide, tout d’un coup./ Comme morte, pour moi, maintenant.[38] » Djaout et Mimouni laissent se profiler l’espoir d’une nouvelle naissance. En fermant leurs œuvres sur une interrogation, ils osent dire cet espoir et entendent poursuivre la résistance. En effet, douter, interroger, c’est éprouver l’intelligence et affirmer son existence face aux meurtriers. Dans La Malédiction, Louisa porte l’enfant de Kader, qui vient d’être tué par son frère aîné, et le roman se termine sur une question : « Aura-t-elle la force de survivre ?[39] » Enfin Djaout s’interroge : « Le printemps reviendra-t-il ?[40] »

C’est ce qui ressort de ces cinq ouvrages. La main écrit pendant que la raison essaie de voir clair. Les cinq ouvrages disent la même Histoire, les mêmes détails. On est frappé par une telle ressemblance entre les mêmes œuvres d’un écrivain puis entre les œuvres des trois écrivains. Comme tout a été dit dès le premier jet, le reste n’est que redites. Tant pis, redisons pour s’assurer que tout cela est réel. Que l’homme n’est homme que par définition, par le reste…

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[1] Rachid Boudjedra, FIS de la haine, Saint-Amand, Denoël, coll. Folio, 1994, p. 16.
[2] Paris, éd. Denoël, 1994.
[3] Paris, Le Pré aux clercs, 1992.
[4] Paris, éd. Stock, 1993.

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