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mercredi, juin 10, 2026

1000_ Ma bibliothèque est la vôtre: 02- LA DISCRÉTION, Faïza Guène

 



Ma bibliothèque est la vôtre: 02- LA DISCRÉTION, Faïza Guène 


(pour "Ma bibliothèque n° 1", voir sur ce blog à l'article n° 997 sur Boudjedra)



La Discrétion est le sixième roman de Faïza Guène. Son dernier, le septième donc, Kiffe, kiffe hier, est paru en 2024, vingt ans après son premier « Kiffe, kiffe demain ». La Discrétion est léger et agréable, se lit d’une traite. J’avais posté ici même (sur mon blog) un compte-rendu que je reprends. Le premier livre de Faïza Guène, Kiffe kiffe demain, est publié en 2004 chez Hachette. Elle a 19 ans. Il aura un grand succès et sera traduit dans plus d’une vingtaine de langues. Deux ans plus tard, elle publie Du rêve pour les oufs (Hachette, 2006), puis Les Gens du Balto (Hachette, 2008), Un homme, ça ne pleure pas (Fayard, 2014), Millénium Blues (Fayard, 2018). La page Faïza Guène de Wikipedia fourmille d’informations et sur l’autrice et sur ses écrits et films, car elle est également scénariste. Comment se présente La Discrétion ? Il est composé de 35 parties, oui, trente-cinq, que j’ai numérotées (c’est pratique). Il comporte 253 pages. Ce sont de courts chapitres allant de deux à seize pages. Vingt chapitres sont constitués de moins de six pages. Les chapitres 1 et 26 sont ceux qui comportent le plus de pages : 15 chacun.

Au cœur de l’ouvrage, en page 137, entre le 17° et 18° chapitre, Faïza Guène cite Frantz Fanon. « Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. » (Les Damnés de la terre).

Elle dédie le roman « à ma mère et à toutes nos mères ». En fin d’ouvrage elle renouvelle sa reconnaissance et en ajoute d’autres « À la mémoire de mon père, mort de discrétion… À ma mère, à son cœur qui déborde, à tous les héritiers d’une histoire en fragments, à Djamila Bouhired, à ma fille, à l’unique que j’aime et qui m’a portée… » La page 9 porte en exergue une citation de James Baldwin extraite de son essai La prochaine fois, le feu. »

Chaque chapitre porte un titre. Et chaque titre porte le nom d’un lieu, du pays (France, Algérie ou Maroc) et l’année du déroulement des faits. Plus le numéro du département lorsqu’il s’agit du territoire français. Un seul titre porte les numéros de départements non français, il s’agit de « Wilaya d’Oran (31), d’Aïn Témouchent (46) et de Tlemcen (13)… »

Quelles sont les communes dont il est question dans les titres (et dans le livre évidemment) ? :

Pour le Maroc : Ahfir. Pour l’Algérie : douar Atochène, village d’Arbouze, commune d’Aïn Kihal, villes d’Oran, Témouchent, Tlemcen. Pour la France : Aubervilliers, Bobigny, Les Lilas, Pillac et Paris (plusieurs arrondissements). 23 des 35 titres de chapitres comprennent des noms de villes françaises : Aubervilliers fait l’objet de onze titres, Paris, de huit… Neuf titres comportent les noms de villes algériennes, et trois, marocaines (Ahfir).


Quinze titres portent en sus une précision, ainsi : « Marché du boulevard de Oujda, (Ahfir, chapitre 8), « les vacances » (Wilaya d’Oran (31)…, chap. 26), « Brasserie Le coq français » (Les Lilas, chap. 7), « Mairie » (Bobigny, chap. 28) « Chemin des vignes (Bobigny, chap. 15), « Les jardins familiaux », (Aubervilliers, chap. 21), « Rue du Moutier », (Aubervilliers, chap. 24), « Bar Joséphine » (Paris 6°, chap. 29), « Renault Talisman » (Paris 6°, chap. 3), « Cabinet de madame Aït Ahmad » (Paris 11°, chap. 31), « Service stomatologie et chirurgie maxillo-faciale » (Paris 13°, chap. 30), « Lav-Story » (Paris 18°, chap. 13), « Impasse saint François » (Paris 18°, chap. 5 et 33), « Maxi Toys » (Paris 19°, chap. 25). Le roman déroule une histoire qui s’étend de l’année 1949 à 2020

Les années suivantes ne sont évoquées que par un seul titre : 

1949 (chap. 2), 1954 (chap. 4), 1956 (chap. 6),  1959 (chap. 8),  1962 (chap. 10),  1963 (chap. 12),  1964 (chap. 14),  1967 (chap.16),  1978 (chap. 18),  1990-2000 (chap. 26). L’année 2018 est évoquée dans trois titres : chap. 1, 3 et 5. L’année 2019, dans les dix chapitres impairs de 7 à 25. Enfin, l’année 2020 est traitée dans les titres 27 à 33 et le dernier, 35. Comment sont ventilées les années par chapitre. Les chapitres ne comportent pas de numéro. Je leur en ai attribué un pour la facilité de l’analyse

Le 1° chapitre s’ouvre sur l’année 2018. Le 2° chapitre renvoie à l’année 1949 (année de naissance de Yamina). Avec le 3° chapitre on revient à 2018. Le 4° se déroule en 1956. Le 5° de nouveau traite de 2018. Les chapitres impairs suivants : du 7° au 25° se passent en 2019. Chacun d’eux est suivi d’un chapitre pair pour évoquer les années 1959 à 1981 (2019-1959-2019-1962-2019-1963 etc.). Le chapitre 26 évoque les années 1990-2000. Les chapitres 27 à 33 se situent en 2020. Le chapitre 34 en 2012 et le dernier, le 35°, en 2020 à Pillac. (C’est la première fois que la famille prend de vraies vacances. « Ils sont émus de se dire qu’ils font partie de l’histoire de France »). J’ai développé l’analyse ci-dessous en respectant l’étendue temporelle allant de 1949 à 2020.

La quatrième de couverture fait bien de se concentrer sur Yamina, la mère, car elle est au cœur de la famille Taleb et du livre. Tout ou presque se fait, se pense, se positionne à partir d’elle. Yamina, dans l’Algérie en guerre « À peine adolescente, elle a brandi le drapeau de la liberté… » et aujourd’hui en France « Quarante ans plus tard, à Aubervilliers, elle vit dans la discrétion. N’est-ce pas une façon de résister ? »

La question de la liberté, de la dignité, de la résistance face au mépris, à la condescendance, traverse tout le roman. Les enfants de Yamina et de Brahim Taleb sont d’ici, de France aussi, maintenant plus qu’hier. Ils portent en eux une histoire de plusieurs générations, leur histoire, qu’ils revendiquent la tête haute, hic et nunc.

Maintenant que l’architecture du roman est posée, j’en viens à son contenu.

Ce compte rendu-rendu je le réalise à partir d’une lecture du roman respectueuse de la ligne du temps (de 1949 à 2020), et non tel qu’il se présente à la lecture au premier abord avec ses chapitres qui vont et viennent d’une année vers une autre, du passé au présent avec plusieurs retours vers telle ou telle autre année du passée pour revenir une nouvelle fois vers 2020.

Le point de départ. Dans une maison en argile, le « tlakht », l’atmosphère est fébrile. Nous sommes en Algérie en 1949 dans le douar d’Atochène. Province de Msirda Fouaga. L’autrice suggère que la guerre a déjà commencé, ce qui n’est pas le cas. « Le soldat est à son 19° mois de mobilisation… » il bouscule une jeune femme enceinte et fait tomber son balluchon… mais elle ne montre pas qu’elle a peur. La peur elle la garde pour elle. « Rahma accouche dans une grande douleur, sa souffrance est telle qu’elle se confond avec la mort ». Le nourrisson s’appelle Yamina.

Quelques années ont passé. À cette époque, en 1954, il était imprudent de dormir dans la cour en été, car « les soldats français pouvaient faire irruption à tout moment ». La précision est inutile, car s’il y a soldats, ils ne peuvent qu’être français. Et puis nous sommes en été et Faïza Guène anticipe la guerre qui ne commencera réellement que l’année suivante, bien après l’automne dans un certain nombre de régions, certainement pas dans une mechta isolée et « sans intérêt » pour les colons et l’État français.

La guerre est déclarée depuis deux ans. La famille fuit le douar à l’aube « sous le regard embrumé de jeddi Ahmed, le grand-père, pour se réfugier au Maroc, à Ahfir, accueillis par la grand-mère de Yamina. Son père est au front. C’est un résistant. Deux des frères de Yamina, sans autre précision, sont nés en exil. Des inconnues passaient voir les réfugiés algériens au Maroc et donnaient des instructions « ne parlez pas de vos maris, de vos frères ».

Yamina a grandi. C’est maintenant une petite fille de dix ans. Des femmes portent d’immenses plateaux de pain à faire cuire. Des enfants cirent des chaussures d’adultes ou mendient. Une fillette, à peine plus âgée que Yamina, mendie. « Personne ne s’arrête pour lui donner une pièce ou un bout de pain. » Yamina a mal à une dent « qui lui donne le vertige ». L’arracheur de dents pratique une médecine ancestrale. Il lui arrache la dent avec « une petite pince de forgeron en métal, non stérilisée. C’est pire que dans le pire des cauchemars. » Pendant 14 ans, jusqu’en 1973, « elle souffrira d’abcès et de migraines, régulièrement. »

Sept ans de guerre ont passé. La famille de Yamina se trouve toujours à Ahfir chez la grand-mère. C’est l’indépendance de l’Algérie. Yamina, 13 ans, « portait une tenue aux couleurs du pays : jupette verte, chemise blanche et cravate rouge. » Yamina n’en avait jamais voulu à sa mère, Rahma, « plutôt froide, voire inaccessible et verrouillée. Yamina avait bien compris que manifester ses sentiments n’était pas une évidence. » Les sentiments demandent de l’espace pour s’exprimer, mais « le problème c’est qu’avec la guerre et la misère, c’est que la guerre et la misère prennent toute la place. » Faïza Guène exprime formidablement bien cette pudeur qui plombe de très nombreux (la majorité ?) Maghrébins. Yamina, tout comme sa mère, se retenait naturellement de déborder. Les émotions restaient coincées à l’intérieur de leur corps. « Le corps ne coopère pas toujours avec le cœur, même si le cœur brûle, exulte, le corps doit rester là, figé, inapte. Ils finissent parfois comme deux étrangers qui ne parlent pas la même langue. »

Yamina a été obligée d’arrêter l’école « pour aider ses parents à la ferme » et élever ses nombreux frères et sœurs dont cinq deviendront des professeurs. Elle en est l’aînée. On ne connaît pas le nom de tous les frères et sœurs de Yamina. Leurs parents sont Rahma et Mohamed Madouri qui vivent à Aïn Témouchent. Dans la fratrie il y a Moussa, Norah, Nabil, Djamila « dernier né des enfants ». Cette dernière porte le prénom d’une révolutionnaire. Plus tard (en mars 2015 ?), Yamina emportera avec elle une photo du journal algérien Liberté sur laquelle on pouvait voir la splendide révolutionnaire Djamila Bouhired, à l’occasion d’une visite officielle en Égypte » en juillet 1962.

La famille est retournée dans le village ancestral d’Arbouze, à Msirda Fouaga. Le figuier de Yamina est mort. Elle se lamente à son pied. La pauvreté est un lot quotidien « Yamina et ses frères ont été longtemps sous-alimentés. » Après l’indépendance, le père est sans emploi et « les gens de la campagne ont tout perdu. » Le père « traîne dans les cafés. » La guerre a volé sa gentillesse et sa sérénité ». Il est devenu violent « et Yamina déteste la violence… Sa mère culpabilise sa fille – « c’est ta faute, tu ne sais pas parler, tu n’es bonne à rien » – qui n’a pu acheter à crédit. « L’épicier refuse de faire crédit, car l’ardoise est trop chargée ». L’année suivante, le choléra a touché plusieurs familles du village. Yamina s’en remet à peine. L’autrice écrit « quelques semaines plus tôt », mais sans préciser la date de référence.

Yamina fuit la tatoueuse du village, « elle n’accepte pas ce tatouage (sur le front), elle refuse d’être marquée à vie ». Faïza Guène fait un hasardeux parallèle entre le front et le front. Elle écrit que le front de Yamina est « son front de libération personnel. Elle le gardera libre jusqu’à la tombe. »

« Une dizaine de familles vivent dans la vieille ferme d’Aïn Kihal », près de Aïn Témouchent. Yamina a 18 ans, « elle a un regard de miel. Elle est belle mais elle ne le sait pas, il n’y a pas de miroir. » Mohamed Madouri, le père de Yamina « a été choisi par ses collègues agriculteurs pour les représenter au Syndicat régional des agriculteurs. C’est un analphabète, mais un orateur doué. » Le travail est dur, « de l’aube à la dernière prière du soir. » Yamina passe une partie de ses journées à coudre. « Elle confectionne des jupons et des robes pour les femmes », mais également et surtout elle « s’occupe de nourrir les animaux, faire le ménage, préparer ses jeunes frères et sœurs pour l’école. » Chaque matin, le vieux voisin, Tayeb, transporte les enfants sur son tracteur jusqu’à l’école, à 5 km.

Faiza Guène, La Discrétion


Le chapitre suivant est long de 22 lignes. Nous sommes en 1978, année de la mort du dictateur Boumediene. Yamina vivait encore en Algérie, « elle eut la sensation que l’Algérie perdait son père. » J’aurais tendance à penser qu’il était plutôt détesté dans cette région frontalière de l’ouest, nonobstant sa politique implacable. Le dictateur était de l’Est et le coup d’État qu’il a mené l’a été contre un président issu d’un de ces villages frontaliers avec le Maroc. Le « régionalisme » est très profond en Algérie et cela est étonnant d’écrire « pour la famille, Boumediene était un sauveur », mais possible.

Yamina a accepté à contre-cœur d’épouser un émigré de dix ans plus âgé qu’elle. Le mariage avec Brahim a lieu à la mairie de la Daïra de Aïn Kihal. Brahim réside en France où Yamina ne veut pas vivre. Mitterrand préside désormais et depuis peu aux destinées de la France. Yamina était devenue « la vieille fille du coin. » Elle ne s’est pas mariée auparavant car son père avait besoin d’elle, elle dont il disait qu’elle « valait au moins les six garçons. »

En juillet de la même année, on organisa une fête chez le frère aîné de Brahim, au 17° étage d’un immeuble du quartier de Bel-Air, à Oran. Les parents de Yamina viennent de quitter les lieux après la fête. « Sur le boulevard, la mère ne s’est pas retournée, son père a levé la tête vers le balcon. Elle se sent abandonnée. » Elle a envie de retourner chez eux, « de tout annuler ».

Ce n’est pas facile de devenir une femme « c’est brusque, elle n’a pas la marche à suivre. »

Yamina passera ici 4 mois avant de rejoindre Brahim. Ils partirent pour la France en août.

Voilà Yamina en France. « Brahim n’a eu que deux semaines pour trouver (grâce à des amis Kabyles) un logement. Jusque-là il a toujours vécu seul dans des foyers de travailleurs, dans des cafés-hôtels, dans des baraquements, dans des préfabriqués, chez des cousins dans les bidonvilles de Nanterre. » Faïza Guène rappelle le rouge octobre 1961, « Brahim se souvient de celui qui n’est jamais revenu, que la police française avait jeté dans la Seine » et la proposition faite par Giscard d’Estaing aux Algériens pour quitter la France « avec cette aide de 10.000 pauvres et pitoyables francs. Une honte plus qu’une aide. » C’était difficile à Brahim de faire oublier l’exil à son épouse. Elle pleurait tout le temps. Il la trouve « tellement douce et gracieuse »

Nous faisons un saut de plus de dix années. Nous sommes dans « la décennie noire » à la fois dans la région d’Oran, de Aïn Témouchent et de Tlemcen. Yamina et Brahim ont quatre enfants dont rien n’a été dit jusque-là, sinon que Omar est né « à la clinique de La Roseraie à Aubervilliers ». Tous nés dans la décennie 80 : Malika est née en 1980, Hannah en 1985, Imane en 1987 et Omar en 1988. Pour Yamina et Brahim « élever des enfants » c’est « avant toute chose, qu’ils ne manquent de rien » Pour les générations suivantes, celles du « bien-être » comme celles de leurs propres filles et fils c’est s’accroupir et parler avec leurs enfants « d’une voix mielleuse en regardant l’enfant dans les yeux ».

Pour Malika, Hannah, Imène et Omar et leurs parents, les vacances c’était en Algérie, une semaine à Oran chez l’oncle et à la mer. « Une ville magnifique Oran, baignée par une lumière qui n’existe nulle part ailleurs. » Hannah se demandait comment faisaient les Oranais pour deviner qu’elle venait de France, « à croire qu’ils ont un détecteur ‘d’immigrés’ ». Le week end ils se rendaient au village de vacances Les Andalouses, ils écoutaient le raï de Cheb Hasni « pourquoi a-t-il été tué, il ne faisait pas de politique ». Puis ils se rendaient à Aïn Témouchent chez les parents de Yamina. « Omar était chanceux ‘comme un garçon’ » Faïza Guène n’explique pas pourquoi « comme un garçon ? »

« À Oran, alors qu’il a 8 ans, Omar demande à son père ‘papa, pourquoi il y a que des Arabes ici ?’ Poser une telle question à 8 ans, cela paraît difficile à croire. Il n’était peut-être jamais venu en Algérie avant 1996 ? Peut-être également que ses parents et ses sœurs ne lui ont rien dit non plus des habitants de ce pays ? En Algérie, l’espace public est largement occupé par les hommes écrit justement l’autrice. « Les femmes sont obligées de trouver des stratagèmes pour se frayer des passages et, furtivement, passer sans trop déranger. » Les vacances familiales s’achevaient à Msirda-Fouaga. De Aïn Témouchent à Msrida ils ont mis « 4 heures à saigner le goudron » alors qu’il y a à peine 135 km. Brahim préfère-t-il les pistes à la route nationale ? Dans la mechta de la tante paternelle Fatima, l’aînée, « il n’y avait ni montre, ni miroir, ni télévision ». Cela est difficilement imaginable alors que nous sommes dans les années 1990-2000. « Les enfants n’avaient d’autres activités que de dormir, marcher, grimper aux arbres, attraper des scarabées, monter à dos d’âne. Ils faisaient leurs besoins, avant le coucher de soleil, derrière les cactus, au milieu des poules, pour éviter d’avoir à faire ça en pleine nuit parce que ça leur foutait la trouille toutes ces histoires de vipères et de chacals. L’ennui c’est que les figues de barbarie à longueur de journée ça donne la diarrhée »

Le chapitre suivant évoque les attentats terroristes qui ont pris la France pour cible durant les années 2012 à 2016, et l’angoisse qui saisit les Maghrébins, plus encore les Algériens à cause du climat nauséeux, voire délétère qui les vise périodiquement, eux plus que toute autre communauté, du fait de la guerre d’indépendance. « Les Taleb se soutiennent le front, les yeux hagards, devant les images terribles et les bandeaux qui défilent sous l’écran ». Un attentat. Effroi d’abord puis l’empathie pour les victimes et leurs familles. Et un vœu : « faites que le terroriste ne soit pas un ‘‘Arabe’’. » Exactement comme en cette quinzaine de fin octobre 2020, à la suite de l’assassinat de Samuel Paty le vendredi 16. Quel Algérien n’a pas, au plus profond de lui, imploré « faites que le terroriste ne soit pas un Algérien. » Lorsque le lendemain j’ai appris que l’assassin de l’enseignant n’était ni Algérien, ni Maghrébin, j’ai respiré profondément, très profondément. Il était néanmoins musulman, et une partie de la société, de la classe politique à l’affût, plus encore des médias, particulièrement des commentateurs et invités de la télévision, exigèrent (exigent toujours) des musulmans de se « désolidariser ». Mais je ne suis plus vraiment dans l’analyse. J’y reviens.

« Les enfants Taleb savent qu’ils seront écartés du deuil national. » Ils sont habitués. Ils sont aussitôt rangés du côté des accusés. « On les somme de descendre dans la rue dans un cortège à part. » De sortir du rang pour se désolidariser des terroristes. » Les Taleb, réunis en famille comme tous les samedis, parlent de la tragédie. Ils se demandent s’il leur faut chanter plus fort la Marseillaise, changer de prénom, ou adhérer à un parti d’extrême droite pour qu’on leur accorde l’autorisation de faire partie de la communauté nationale.

En 2018, Yamina a 69 ans et vit à Aubervilliers. Chaque samedi matin, elle se rend au marché de la ville, « c’est un rituel ». Dans le bus on lui cède la place mais elle refuse car « elle n’aime pas qu’on se dérange pour elle ». Yamina ne se plaint jamais « comme si cette option lui avait été retirée à la naissance ». Lorsque son médecin traitant la tutoie, lorsqu’il lui demande de dégager ses oreilles de son foulard « Allez, madame Yamina, on enlève sa petite burqa pour montrer ses petites oreilles », elle n’y voit aucune condescendance, ou mépris. Elle ne voit pas cette échelle invisible (sic) sur laquelle il se perche chaque fois qu’il s’adresse à elle ». À moins qu’elle ait choisi « de ne pas se laisser abîmer par le mépris ou envahir par le ressentiment », sa façon de résister.

Elle enfouie sa colère, contrairement à sa fille Hannah qui la laisse exploser comme devant la guichetière de la préfecture de Bobigny « qui blesse les gens avec son comportement » sa façon de parler avec eux « très fort en articulant lentement » Malika est divorcée. Les trois autres sœurs et Omar sont célibataires. Les samedis, ils se retrouvent chez leurs parents qui sont heureux de les recevoir pour le rituel couscous.

Omar n’a jamais fait la moindre remarque à ses sœurs qui étaient pour lui comme « trois petites mères ». Il est le chouchou de Yamina, qui peut faire se lever l’une de ses filles pour que lui, le garçon de la famille, s’assoit « ma fille, lève-toi, c’est la place de ton frère »

Les sœurs considèrent que Omar est le préféré de leur mère. « Imène, détachée, lâche en haussant les sourcils « Inch’Allah que j’ai pas d’enfants, si c’est pour faire des différences, c’est pas la peine ! » Lorsque Brahim, le père, rentre des courses et qu’il a oublié les Chocapic, les céréales préférées de Omar, « Yamina le boude ». Suit une liste d’actions de Yamina montrant combien Yamina chouchoute Omar. Pourtant, Si Omar est la fierté de sa maman, Malika est la fierté de la famille, « Elle travaille au service de l’état civil de la mairie de Bobigny. » Elle se fait discrète, « elle ne fait jamais de vague. » Yamina rappelle à tous qu’elle ne fait aucune différence entre ses enfants « qui sont comme les doigts de ma main, je peux pas en couper un. » Mais Imane est persuadée qu’elle est « l’auriculaire de Yamina, ce doigt inutile. » alors elle quitte la pièce peinée.

La famille habite à Aubervilliers, « rue du Moutier », non loin du cirque Zingaro, à quelques kilomètres de Paris et du stade de France.

Yamina se lève à l’aube pour faire sa prière. Une fois, alors qu’elle allait faire ses ablutions, elle s’est rappelée d’un rêve dans lequel elle se voit se rendre à l’école qu’elle trouve fermée. Elle crie « ouvrez-moi, je veux rentrer », mais en vain. Elle est ramenée à la maison par son père « qui fronce les sourcils ». Yamina a dû arrêter l’école pour aider ses parents. Ses enfants à elle ont tous été à l’école. Malika, sa fille aînée, divorcée, intellectualise tout. Elle ajoute toujours « à ce qu’il paraît » lorsqu’elle avance une citation d’un auteur « ce qui affaiblit malheureusement la crédibilité de son propos. »

Les phrases sont en italiques lorsqu’elles reprennent les échanges entre par exemple l’employée de la préfecture et Hannah, mais aussi lorsque l’autrice s’adresse au lecteur « peut-être que ça ne vous frapperait pas immédiatement en la regardant, mais derrière Yamina il y a une histoire comme derrière tout un chacun. » Faïza Guène utilise l’humour, parfois de manière subtile, « Sur les boites de Chocapic, sous la date de péremption, on devrait ajouter l’âge limite pour en manger », parfois de manière incongrue ou trop légère, sans pertinence ainsi ces formules à l’emporte-pièce, ces formules qu’on entend parfois ou d’autres inutiles ainsi « il gare sa voiture toujours au même endroit, sous le lampadaire devant Chez Akfadou, la boucherie halal des Kabyles, juste en face de la rôtissoire à gaz (capacité trente-quatre poulets). »


Yamina a de bonnes relations avec sa voisine, « elle lui tient la porte, lui envoie une assiette de msemen ou de crêpes mille trous », mais elle est gênée quand son chien la renifle. La voisine croit qu’elle en a peur, « Il va pas vous mordre ». Yamina comprend que d’autres gens aiment les chiens « c’est leur façon de vivre ». Pourtant, des chiens elle en a vu dans la mechta de son enfance. Ils étaient libres d’aller et venir dans la ferme. Elle pense que « l’appartement ce n’est pas un destin acceptable pour un chien. » Yamina évite le chien, non parce qu’elle en a peur, mais c’est que pour prier il faut être pur, c’est-à-dire avoir fait ses ablutions. Or, tout contact avec un chien invalide cette pureté et Yamina sera obligée de refaire ses ablutions. C’est donc mieux d’éviter. Elle pourrait expliquer tout cela à sa voisine, mais « quelque chose empêche Yamina d’avoir ce dialogue. Aujourd’hui on ne peut pas dire qui on est. » L’atmosphère a changé depuis les années Zidane et les années 80, la décennie de la Grande marche citoyenne de Marseille à Paris « Pour l’égalité et contre le racisme ». Mais peut-être que Yamina « a tendance à embellir ses souvenirs ». Yamina dit vrai. L’atmosphère s’est alourdie. Elle n’aime pas écouter « les polémistes islamophobes à qui on donne la parole pour beugler leur haine, la bave aux lèvres, ces faces de chien, Woujah el kelb » Les Woujah el kelb comme le Zemmour prolifèrent à la radio, à la télé et même dans les quartiers. Hannah, elle, n’a pas la patience de sa mère. Elle, elle dit à la voisine « tenez votre chien là s’il vous plaît ». Mais lorsque sa mère lui demande d’user de patience « c’est comme ça benti, ma fille, on doit accepter, on est comme leurs invités, on est chez eux » Hannah ne supporte pas. « On n’est pas des invités ! t’as reçu un carton d’invitation toi ? Ça suffit, ça fait 35 ans que j’entends ça ! Nous on est chez nous ! on est nés ici ! » Et gare donc à qui ose lui barrer le chemin. Elle n’a pas froid aux yeux et elle a raison.

La famille possède depuis plus de dix ans un jardin ouvrier près de la nationale, du cirque Zingaro et du cimetière, à deux, trois kilomètres de l’appartement. Il est entouré d’autres jardins et des villes de Drancy, La Courneuve, Pantin et Bobigny. Dans ce jardin ouvrier il y a un figuier qui fait penser à Yamina à celui de son enfance à Msirda et qui a péri. « Désormais, l’arbre de Yamina, sa baraka, n’est plus en Algérie, il est ici, à Aubervilliers, bien enraciné. » La famille a pour voisin un vieil espagnol avec lequel Brahim échange fièrement en portugais, mais Brahim fait erreur.

Lorsqu’elle jardine, Yamina est comme transportée dans son enfance, « elle oublie tout et ne s’arrête que pour prier dans la cabane du jardin… Avant, elle priait même sur l’herbe fraîche, mais aujourd’hui elle ne se sent plus en sécurité. Elle se cache. »

Omar est chauffeur Uber depuis deux ans. Il porte un costume de grande marque en guise de tenue de travail. Sa nuit de travail touche à sa fin, l’aube pointe. Il dépose des clients devant le luxueux hôtel Lutétia. Omar peut se donner les moyens pour prendre un verre dans le bar de l’hôtel, mais « il y a dans sa tête une frontière nébuleuse qui lui raconte qu’il ne peut pas y entrer… Il y a des choses qui ne sont pas faites pour nous » mais pour les dominants « qui font à peine l’effort de nous exclure. Nous le faisons très bien nous-mêmes. » Il prend les derniers clients, deux touristes américaines qu’il dépose sur la place de la Bastille, avant de rentrer se coucher, mais avant « avec un peu de chance, il arrivera à temps pour prier el fajr à la mosquée d’Aulnay-sous-Bois. » Yamina est fière de son fils. Elle trouve qu’il s’en sort mieux que nombre de jeunes comme « ceux qui mendient avec leurs chiens, ceux qui ont fait de la prison ».
Une autre fois, Omar prend une cliente à la gare Montparnasse pour la déposer à Romainville. « Ils ont parlé de tout et ‘d’autre chose’. Il aurait voulu que la course dure jusqu’à l’aube. » Que devient-elle à la fin du roman, cette cliente ? est-ce la meuf qu’évoquera Hannah dans la grande maison de Pillac ?

« Omar pense aux vacances qu’il a passées à Marseille l’année dernière, avec sa serviette de plage FC Barcelone, achetée au bled en 2012, à Tlemcen. » Je n’ai réellement pas saisi le sens, y en a-t-il un, de cette phrase, même si Faïza Guène précise « Il se souvient que le vendeur aussi s’appelait Omar » Très bien, mais quand même « passer ses vacances avec une serviette », quand-même…

La cliente qu’il a prise à la gare Montparnasse s’appelle Nadia. « Ses yeux sont si noirs qu’on distingue à peine le contour de ses pupilles… elle est plutôt bavarde. Omar souhaite la revoir. « Elle lui donne son pseudo Facebook » Omar n’est pas sûr de lui. Il pense qu’elle a accepté par politesse. « Il a des fourmillements dans sa poitrine, chaque fois qu’elle rit. »

Il pense qu’« elle plairait bien à maman ». N’est-ce pas là un cliché du garçon maghrébin accroché aux jupons de sa maman ? Omar est timide, « il peine à trouver sa place dans le monde. C’est un garçon arabe qui ne se conforme pas à ce que le monde attend de lui, c’est-à-dire devenir dominant, brutal, conquérant, viril et, si possible, fourbe, voire dangereux. » À Port Say, il y a quelques années, son cousin lui a appris qu’il fallait draguer les filles mal fagotées » pour avoir plus de chance de conquête. Il a échoué. Suivent trois pages sur la virilité telle que développée dans les westerns américains.

En 2018, Omar « va bientôt passer les 30 piges » indique l’autrice (page 36). Un an plus tard, en 2019, « Omar a 29 piges » (page 159). Petit problème donc. La chambre de Omar ressemble à celle d’un étudiant. Lorsqu’il était en CDD à l’Assurance-Maladie Omar a acheté un très grand téléviseur « qui mange littéralement la pièce » qui supporte aussi d’autres meubles, « une armoire, une table basse, une banquette, un bureau », et surtout une Play-Station 4. Il passe des heures à jouer ce que ne comprend pas son père « Jouer ? à 30 ans ? » Brahim pense que son fils fait partie de cette « génération à l’enfance prolongée et aux responsabilités réduites » « Lui, Brahim, à 16 ans il descendait à la mine, la gueule noire, du côté de Roche-la-Molière et Firminy, dans la Loire ». Yamina ne comprend pas pourquoi son mari « s’entête à endurcir Omar ». Elle s’interroge, « les chauffeurs Uber d’aujourd’hui, comme leur fils, ne sont-ils pas les mineurs d’hier ? » Yamina souhaite que Omar se marie et « qu’il ne suive pas le chemin de ses sœurs demeurées célibataires. L’aînée est divorcée. Omar y songe peut-être.

Tout en nettoyant sa belle voiture de travail à la station de lavage, « Omar pense à inviter Nadia, la cliente qu’il a ramenée de Montparnasse à Romainville. Elle lui a plu. Pour échanger avec elle il a créé un compte Facebook et envoyé quelques messages.

Sa sœur Imane, 31 ans, est la troisième enfant. Elle habite seule dans un studio. Lorsqu’elle a annoncé à ses parents qu’elle projetait d’habiter seule, ils ont eu peur du « qu’en dira-t-on » des gens. Imane fuit le regard de son père qui est déçu par elle. Aucune des filles Taleb n’est mariée. « Malika, l’aînée, avait été mariée quelque temps », aujourd’hui elle est divorcée. Brahim avait dansé au mariage de sa fille (en août 1999, elle avait 18 ans). Mais celui-ci ne tint qu’un temps et comme les parents des mariés se connaissaient bien, le divorce ou « ‘l’arrangement’, s’était déroulé à merveille. » À cette époque, Brahim rodait avec le père Ammouri (mort d’un cancer de la gorge). L’auteure use d’une image qui s’apparenterait à un stéréotype pour décrire l’ami et voisin de Brahim « Avec son long corps de Berbère qui avait des airs de Jacques Brel trempé dans de l’huile d’olive. » Pas vraiment pertinent. « Les aînés de la fratrie, comme Malika, acceptaient les règles désuètes » des parents, car à leurs yeux ils faisaient de leur mieux. Il y a lieu ici de parler plutôt des fratries en général car, s’agissant de la famille Taleb, même Malika, née en 1980, est jeune pour avoir à « accepter » ces règles anciennes. Pourtant « décevoir les parents c’est pire que tout. » Comme on vivait « ici » il fallait bien trouver des règles. « C’est ainsi qu’ils avaient inventé instinctivement des lois hybrides ». Mais les parents, « avaient peur de tout perdre. Ils tenaient à rester qui ils sont. Ils ont refusé d’être effacés »

De nombreux passages, comme en page 60 et 61, sont marqués par une graphie particulière avec des phrases courtes de trois à neuf mots et retour à la ligne.

« Malgré eux, les parents, par les sacrifices énormes qu’ils leur ont consentis, ont fait de leurs enfants des gamins écrasés, accablés et les enfants accablés font comme leurs parents, ils marchent la tête baissée. » Pas toujours, on le constate bien avec Imène et Hannah. Celle-ci a 34 ans et elle se sent épuisée. C’est une adulte indignée. Elle semble regretter « la bonne époque, celle d’avant le 11 septembre 2001, d’avant Charlie. Au moment où les Arabes avaient été à la mode, grâce à Zidane, à Djamel Debbouze et à Rachid Arhab. C’était cool d’être rebeu à cette période ». Mais des malheurs étaient passé par là, et Charlie avait brisé le cœur du coeur de millions de Français musulmans « au nom de la liberté ».

Hannah a rendez-vous avec un homme « pas très beau, il a de l’embonpoint, des poils sur les doigts » et porte « un jean qui épouse ses hanches. Si Hannah remarque les hanches d’un homme, automatiquement il devient une sœur. » Généralement les garçons arabes s’intéressent plus « à la femme blanche, aux cheveux raides. » Hannah méprise les gens qui souffrent de la haine de soi. Elle déteste par-dessus tout, les gens qui se détestent. Une fois elle est tombée amoureuse d’un type, Samy, « qui s’est mis à vouloir la contrôler. Il n’avait pas assez d’amour pour en donner convenablement. Elle l’a quitté à contre-cœur. »

Maintenant Hannah est avec Hakim. Il parle beaucoup et elle, « son esprit s’évade. » Il n’a aucune originalité Hakim. Hannah se lasse des choses, des gens et, dans la vie, s’ennuyer constamment n’est pas de tout repos. » Elle décroche lorsqu’il lui détaille son voyage en Thaïlande « son plus beau voyage qu’il a jamais réalisé ». Hakim voulait pratiquer la boxe thaïe, mais il a été découragé par un ami. « Frère, Wallah, t’as pas la condition physique pour ça. Le prends pas mal mais t’es sacrément dodu, t’as des seins mon frérot. » Ce type d’humour très drôle n’est pas rare dans le roman. Entre massage et boxe thaïe, les vacances à vingt ans en Thaïlande peut être un excellent rite initiatique. Ce pays avait fait de Hakim et de ses semblables, des hommes. Hakim voulait retourner une 4° fois au Salon de massage, mais le même ami avait essayé de l’en empêcher, « Eh Wallah frère c’est chaud. Elle t’a fait une marabouterie asiatique ou quoi ? Fais belek, j’crois qu’tu tombes amoureux frère. »

La petite sœur, Imane, se trouve dans un Lavomatic au nom de « Lav’ Story », tenu par un Chinois qui force les sourcils en permanence. Imane aime le lavomatic « ça lui permet de rêvasser tranquille dans une atmosphère de linge humide ». Puis-je écrire qu’il s’agit là par contre d’un humour, disons bon enfant ? Le nom de la laverie renvoie Imane à un célèbre film américain, un film qu’elle a vu en cassette avec sa grande sœur Malika « une bonne centaine de fois. »

Cette année encore Imane, à Noël, intègrera l’équipe de vente de ‘Maxi Toz’. Le travail la fatigue « elle en a assez de la hiérarchie et de la pression qu’elle lui inflige. » Elle ne peut arrêter, il lui faut payer le loyer de son 20 m2, et il est cher. Ses parents lui feraient un scandale s’ils l’apprenaient « quoi ? 850 € ? ça fait 8 millions et demi » en Algérie, de quoi louer 7 appartements à Aïn Témouchent ! » Et Faïza Guène n’est pas vraiment généreuse ! Aujourd’hui on offrirait le double aux parents, 17 millions de centimes.


L’autrice imagine une suite de propos entre Imane et son père « cette histoire aurait possiblement mal fini. Imane aurait quitté l’appartement en claquant la porte. » Elle serait allée faire un tour « et se serait sentie incomprise dans cette famille « de toute façon y en a que pour les grandes et pour Omar ».


Une fois par semaine, en cette année 2020, Hannah se rend chez une psychologue. « Elle en a honte. Elle fait croire à sa famille qu’elle s’est inscrite à un cours de zumba ». Cela n’a pas été facile car il lui a fallu « déconstruire les fiertés mal placées qu’elle portait en elle, ‘‘je suis algérienne ! je n’ai pas besoin d’aide !’’ » en levant le poing si nécessaire ou en agitant un drapeau algérien. Y a-t-il un seul Algérien qui ne reconnaîtrait pas chez tel ou tel de ses proches ce nif tellement « mal placé ? » et au nationalisme démesuré ? L’esprit de Hannah est taraudé par la question de la LÉGITIMITÉ (en lettres majuscules).


Depuis dix ans, elle est éducatrice spécialisée auprès de jeunes en réinsertion professionnelle. « Elle côtoie les psy dans le cadre de son travail », mais ce n’est pas la même chose. Un jour de septembre elle s’est adressée à une psychologue dans le 11° arrondissement de Paris, madame Aït-Ahmad – le troisième « a » n’est pas un « e », aurais-je commenté. Hannah a honte, mais « elle doit franchir la frontière pour ses enfants à peine en projets, même pas nés, encore flous. Les impacts de la vie sont dans la chair de Hannah. » Si un jour elle a des enfants « elle ne veut pas qu’ils héritent de cette colère qui dévore ses tripes et qu’ils soient fiers de qui ils seront. » Elle leur racontera sa propre histoire, celle de ses parents, celle de Djamila Bouhired, l’Histoire, sans ambages.


Malika se doit en sa qualité d’officier d’état civil d’incarner l’impartialité et la neutralité de l’État. Mais elle peine. Comment rester neutre devant un chibani « qui se noie dans son charabia sans lui tendre une main compatissante. » Ce que ne comprend pas du tout, et ne peut peut-être pas comprendre, l’employée de la préfecture de Bobigny qui s’en était prise à Yamina. Quand Hannah s’adresse au vieux monsieur dans son propre dialecte, ses yeux fatigués s’illuminent. Même sa hiérarchie ne la comprend pas et « lui a remonté les bretelles », ni même sa propre mère qui lui demande de « rester discrète. » Dans les moments d’accalmie, Malika fait des micro-siestes ou surfe sur l’Internet. Elle recherche et trouve le village de « Sidi Ben Adda ex Les trois marabouts », près de Aïn Témouchent où ont vécu ses aïeux. Elle trouve un site qui relate la période coloniale, mais rien des anciens de sa famille « leurs vies se sont discrètement éparpillées dans la poussière ». Ils sont absents du site. Malika n’a reçu qu’une « histoire fragmentée, un puzzle ». Il reste à ses propres enfants d’en assembler les fragments, de le reconstituer.
Omar n’est pas à l’aise. Il sue. Il s’est habillé comme « lors du mariage de son copain ». Il se trouve au bar du Lutétia. En attendant Nadia, la cliente de Romainville il commande un cocktail « alcohol free ». Suit cet échange sensé nous faire rire. Omar se remémore d’une discussion qu’il a eue avec une fille lors d’une fête. « - tu fais quoi dans la vie - je suis Uber - c’est marrant t’as pas une tête à t’appeler Hubert. » Bon.

Nadia arrive, « sa façon de traverser le bar, de slalomer entre les tables… c’est sûr, Omar est amoureux de cette fille. » Elle préfère aller ailleurs, ce bar ne lui plaît pas « on va pas payer 24 balles pour six accras de morue. » Ils se rendent chez un traiteur libanais « beaucoup plus accessible. »

Imane se rend à l’hôpital Salpétrière, « il paraît qu’ils ont de bons stomatos ». À 31 ans, Imane a besoin de sa maman à ses côtés, « c’est une douillette ». Elle a des difficultés à avoir une demi-journée « à croire que sa responsable a un problème personnel avec elle ». « Sa responsable est toujours à la surveiller, à chronométrer ses temps de pause. » Là encore cet humour est un peu lourd. Imane pense que si elle se trouve ici en stomatologie c’est à cause de sa responsable, « elle a une dent contre moi ».

Hannah raconte à la psy ses cauchemars. Tout le texte est en en italiques. Hannah se voit avec ses copines de lycée dans un restaurant chinois. Elles mangent, rigolent… lorsque tout à coup arrivent des cars de CRS. Le patron, Sofiane, est terrorisé. Du dessous de la caisse, « il sort vite une tondeuse, il la branche et se met à tondre sa barbe. » Les CRS, cagoulés, tirent en l’air, mais l’un d’eux, un vieux militaire d’extrême droite, haineux avec un bandeau de pirate sur l’œil, « tire sur les jeunes en riant ». Arrive un autre de ses acolytes, de la même veine, qui écrase la tête de Yamina. Hannah hurle. « Il me tire dessus dans le front. Boum. » C’est ce qu’elle raconte à la psychologue, madame Aït Ahmad. Elle lui raconte d’autres cauchemars, des corps d’Algériens dont celui de son père qui flottent sur la Seine. Hannah ne sait quoi faire de « toutes ces histoires qui la hantent ». La psy trouve les mots qui réconfortent. « C’est normal, cette violence fait partie de votre histoire, et les humiliations vécues avant vous, vous en héritez… mais vous ne pouvez réparer seule, l’offense. » Ces mots lui font du bien car Hannah « a toujours le sentiment de devoir réparer l’offense subie par les parents » qui seront, certainement, « enterrés sans avoir la reconnaissance méritée. » Son père en se rappelant son arrivée en région parisienne en 1961, pensait « à Nasser, celui d’entre eux qui n’est jamais revenu » jeté dans la Seine en octobre 1961. Il a dû raconter ce vécu à Hannah.


Ce père qui offre des fleurs à Yamina chaque année à la Saint- Valentin. De tout temps il « glisse un billet de 20 € dans les pages du Coran de Yamina. Elle a fini par l’aimer, lui et ses manières gauches. » Brahim a arrêté de jouer au tiercé et de fumer, mais il a gardé des petits plaisirs, comme « mettre du parfum, se rendre au café Casanova, écouter Dahmane el Harrachi, regarder des westerns à la télévision. »

Thomas, le petit ami de Imane, sanglote dans cette impasse du 18°. Elle l’avait prévenu qu’il ne fallait pas compter sur elle pour qu’elle s’engage. Imane ne supporte pas de le voir dans cet état. « Elle est au degré zéro de l’empathie… Même si elle déteste leurs pensées archaïques, leur autorité, leurs manières trop viriles, Imane préfère chez les garçons arabes le trop de virilité que le pas assez. » « Thomas était gentil avec Imane, mais malheureusement, l’électrocardiogramme est resté plat. Tout s’est évaporé lorsqu’elle l’a vu se dégonfler et baisser les yeux lorsqu’un mec leur a cherché bagarre dans un bar. Tout à coup il l’a dégoûtée, littéralement. » Thomas gagne bien sa vie, il est propriétaire de son appartement, mais il est trop près de ses sous. « Toujours à tout compter, à mettre sa part, à donner l’appoint, toujours avec ses ‘‘on fait moit’-moit’ »

Imane est indépendante. « Elle soutient la liberté d’expression, mais elle n’est pas Charlie pour autant. Elle est musulmane et féministe. Elle est française et algérienne. Quand la viande n’est pas halal, Imane est végane (c’est-à-dire ne consomme pas de produit d’origine animale. Ne porte pas de laine, de fourrure ou du cuir). En un mot ou en treize, elle vit dans un monde qui n’est pas prêt à accueilli sa complexité. »

Le roman s’achève en Charente, dans une grande maison. C’est la première fois que la famille prend de vraies vacances. Les grands-parents sont morts. Les enfants se sont cotisés pour louer « une maison de 170m2 à Pillac, au nord de Bordeaux, avec piscine, ping-pong et balançoire. » Tout autour, des champs à perte de vue, Yamina ne se lasse pas de les regarder. Hannah apprend involontairement à ses sœurs que Omar « a une meuf ». Peut-être est-ce Nadia, sa cliente de Romainville ? La famille est heureuse, elle profite du lieu, Brahim somnole à l’étage.

« Yamina a six ans, elle rit aux éclats, elle se sent libre ». Malika, Hannah, Imène et Omar sont bouleversés. Ils sont heureux de « découvrir un nouveau visage du pays où ils sont nés, et plus heureux encore de le faire découvrir à leurs parents. » Ils sont émus de se dire qu’ils font partie de l’histoire de France, d’une manière ou d’une autre, ‘‘qu’ils le veuillent ou non’’. »

Voilà une famille qui remplit au quotidien sa mission, sans colère, dans la lignée des anciens et dans un environnement pas toujours bienveillant. Et lorsqu’ils manifesteront, ils ne descendront plus dans la rue « dans un cortège à part » qu’on le veuille ou non.


La Discrétion est un beau roman, malgré quelques imperfections, quelques lourdeurs. Il soulève plutôt avec subtilité nombre de questionnements liés au mal-être, à l’identité, à l’intégration, à l’altérité, au racisme banal, au travers l’évolution d’une famille algéro-française vivant en France. Un roman agréable à lire.


Ahmed HANIFI




samedi, mai 30, 2026

999_ COLLAPSE (ou l'Effondrement d'Israël).... un documentaire réussi de ANAT EVEN.

 
 


Nous avons assisté hier vendredi 29 mai 2026, à la projection du film « Collapse » (Effondrement) réalisé par la cinéaste franco-israélienne Anat Even, produit par Caractères Production (2026). 
La projection est introduite par Keltoum (Association France-Palestine Solidarité) qui assurera les échanges qui suivront le film.  

Anat Even filme le kiboutz, Nir Oz, où elle a vécu adolescente. Elle filme ce qu’il en reste. Ses proches, son ami, y sont morts, tués dans l’assaut palestinien du 7 octobre. Elle donne ses sentiments. Anat Even reste attachée à la société israélienne. Elle se déplace jusqu’à la frontière palestinienne non loin du village Khuza’a, filme les barbelés, les chars, les déplacements de l’armée israélienne. Elle reste, obligée, de ce côté-ci de la frontière. On entend les bombardements sur Gaza. On ne la voit que de loin. Comme une réalité abstraite. L’ouïe, pas la vue. On devine par ses mots le génocide. Elle insère à côté de son empathie pour les villageois israéliens le génocide contre les Palestiniens. Son très proche ami (de plus de 25 ans) et co-auteur du film, Ariel Cypel a, contrairement à elle, coupé les liens avec la société israélienne. Il vit à Paris. Il met en relief la cruauté des israéliens colonisateurs et rappelle les massacres du colonialisme français à Sétif et alentours. La société israélienne dit-il est dans son écrasante majorité « sous l’emprise de la mentalité coloniale ».

Il ressort également de ce documentaire réussi, « un road-movie littéraire » dit Ariel Cypel, il en ressort le grand silence de la société israélienne, très majoritairement derrière le criminel Netanyahou et sa bande. On voit des touristes prendre des selfies, sur un pôle d’observation, à quelques kilomètres de Gaza sous les bombes comme on va en safari, ou en chasse au gibier aux abois en lançant des halalis. La Barbarie et la complicité prennent des formes insoupçonnables. 

On comprend et Ariel Cypel l’exprime parfaitement. Lui et Anat Even ont eu des divergences et d’importantes tensions, d’ordre artistique. On s’est fâchés dans le film pour éviter de se fâcher dans notre relation. » Anat Even a réussi le défi qu’elle s’est lancé, « faire un film sur Gaza et la société israélienne sans images sur Gaza, à partir de Nir Oz, à sa frontière. Les reportages à partir de Gaza sont interdits par les Israéliens et leurs auteurs journalistes (Palestiniens) tués.
Anat Even a mis en exergue de Collapse ces mots combien pertinents de l’auteur Hongrois Imre Kertesz qui sait ce que génocide veut dire, lui à qui, comme aux Palestiniens, on a ‘‘refusé le statut d’être humain’’, lui qui a connu les camps nazis. : « Nous considérions tout cela avec indifférence, comme des gens qui avaient depuis longtemps renoncé à toute tentative d'améliorer l'état des affaires publiques en général, ou d'apporter le moindre changement. » Des selfies et des danses.
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                                                    COLLAPSE, de ANAT EVEN

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mardi, mai 26, 2026

998_ Meriem Laribi- PALESTINE, le droit à l'existence

Nous étions quelques rangées de la salle CGT des cheminots de Miramas (rue Voltaire), venues écouter Meriem Laribi (à l'invitation de Miramas-Palestine Solidarité), nous parler de son livre « Palestine, le droit à l’existence » qu’ouvre une parole de Anas al-Sharif, un journaliste palestinien assassiné à Gaza par Israël le 10 août 2025 : « Je vous confie la Palestine... Soyez des ponts vers la libération de la terre et de son peuple, jusqu’à ce que le soleil de la dignité et de la liberté se lève sur notre patrie volée. »

D’emblée, Meriem Laribi nous alerte : « Reconnaître deux États, c’est reconnaître la colonisation. » Voici les premières pages de son livre : « Lors d'une rencontre dans une librairie de Sète autour de mon premier livre (Ci-gît l’Humanité, Gaza, le génocide et les médias. Ed. Critiques, 2025), alors que je critiquais ce que je considère comme l'irréaliste et injuste « solution » à deux États, un certain Marc, dans le public, a prononcé cette phrase, en guise de résumé de ce que j'étais en train de dire: « Reconnaitre deux États, c'est reconnaître la colonisation. »

Cette évidence surprend. Même en moi, elle a résonné. J'ai marqué un temps de silence et lui ai répondu: « Absolument! » J’ai trouvé que la formule était bien trouvée car en général, quand on évoque la « solution à deux États », on pense aussitôt à la reconnaissance de l'État palestinien. Israël étant désormais vu comme une réalité tangible, un fait accompli, c'est la Palestine qu’on attend de voir reconnaitre.

Marc voit les choses dans le bon sens au regard de l'histoire. C'est le monde qui tourne à l'envers; ce monde qui a validé Israël, tel qu'il s'est imposé, un État colonial, créé par les puissances coloniales européennes, vers lequel on a fait migrer massivement des colons pour expulser et remplacer le peuple palestinien. Oui, j’ai répété trois fois le lexème « colon » dans la phrase précédente car il faut l'imprimer. Un État expansionniste, bâti sur la terreur de la loi du plus fort, pour détruire méthodiquement la vie des autochtones et écraser la Palestine sous ses bombes, ses chars et ses bulldozers, ne peut qu'être qualifié de colonial.




 

Les Palestiniens majoritairement non juifs, peuple autochtone de la terre sur laquelle Israël a été établi de force, n’ont pas été consultés pour la création d'un État exclusivement juif sur leur terre. Leur refus, des 1947, d'accepter la résolution 181 de l'Organisation des Nations unies (ONU) qui leur confisquait d'entrée une grande partie de leur territoire a été ignoré. Cela démontre qu'il ne s'agissait pas d'un plan de « partage » — terme noble qui implique de la générosité, de l'équité, de l'empathie, mais aussi le consentement. La résolution 181 est un plan de confiscation, de spoliation, un plan de vol à main armée, un plan colonial. Et comme dans tous les schémas coloniaux, le colonisé n'est jamais consulté. Il est considéré comme une donnée négligeable, dominable, écrasable.

Les pères fondateurs du sionisme assumaient d'ailleurs la dimension coloniale de Ieur projet. « Pour l'Europe, nous formerions là-bas un élément du mur contre l'Asie ainsi que l’avant-poste de la civilisation contre la barbarie! » écrivait Theodor Herzl (in L’ État des Juifs, La Découverte, 2008). La Grande-Bretagne qui devait libérer la Palestine à l'issue de son « mandat » colonial l'a offerte aux sionistes dans une trahison flagrante de ses engagements), « En Palestine, une nation a solennellement promis à une seconde le territoire d'une troisième », a résumé le journaliste et écrivain britannique Arthur Koestler à propos de la déclaration Balfour annonçant le futur « partage ». La création de l'État d'Israël est d'abord le remplacement de la colonisation britannique par la colonisation de peuplement « diasporique » juif Sans compter que, comme le rappelle l'historien palestinien Rashid Khalidi, les Britanniques puis les Etats-Unis « par leur soutien au mouvement sioniste puis à l'État d'Israël ont cherché à faire l'impossible: imposer une réalité coloniale en Palestine dans une ère post coloniale ».

Sous Israël se trouve la Palestine (Lire Ilan Halevi, Sour Israël, la Palestine, Le Sycomore, 1978.). Et c'est tout l'objet de ce livre. Inviter à une réflexion dans le but de réparer l'injustice historique subie par le peuple palestinien. Pour ce faire, nous devons commencer par décoloniser notre vocabulaire... »

 

À la suite de son intervention en salle, il y a eu nombre de questions-réponses.

Elle proposait à la dédicace ce livre-ci « Palestine le droit à l’existence » et son premier « Ci-gît l’Humanité. Gaza, le génocide et les médias. Mêmes éditions, 2025, comme une réaction « On a assisté à un naufrage médiatique » concernant les atrocités israéliennes à Gaza.

 

 

 

 






LA MARSEILLAISE 22 MAI 2026


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Etc.

 

mercredi, mai 20, 2026

997_ Ma bibliothèque est la vôtre: 01- Le vainqueur de coupe, Rachid Boudjedra

 



 

« MA BIBLIOTHÈQUE EST LA VÔTRE » - Le plan que vous avez devant vous, est un des quatre panneaux qui composent ma bibliothèque (A,B,C et D). Le premier (A), se trouve dans le salon au rez-de-chaussée. Ce panneau contient « les beaux livres classiques », vous savez ces livres en vitrine qu’on n’ouvre presque jamais (Stendhal, Alexandre Dumas, Tolstoï, Victor Hugo, Dostoïevski, Jean-Jacques Rousseau, Balzac, Émile Zola....) * Ils sont souvent présents dans une bibliothèque pour « meubler » le salon, pour faire joli. Mais ce n’est pas tout à fait mon cas.* * Les volets « B,C et D » se trouvent dans mon bureau.* * * B et C contiennent toutes sortes de livres, la plupart concernent la littérature ou auteurs français, anglais, internationaux traduits en français. * * Le dernier panneau, le « D », contient essentiellement des livres maghrébins ou arabes, par leurs contenus ou par leurs auteurs.* * *  On y trouve Maïssa Bey, Isabelle Eberhard, Faïza Guène, Rûmi, Anouar Benmalek, Jean Amrouche, Rachid Boudjedra, Théodore Monod, Ibn Rochd, Keltoum Adimi, Taha Hussein, Emmanuel Roblès, Malika Mokeddem, Salim Bachi, Keltoum Staali, Tahar Bendjelloun, Abdelkader Djemaï, Ibn Thufaïl, Jean Senac, Amin Maalouf et beaucoup d’autres, dont ceux qui font souvent ( trop souvent à mon goût) et au-delà de la littérature, la une des journaux. Je ne sais si j’aurai le courage de parler de chacun d’eux.* * * Dans la série de vidéos que j’entame aujourd’hui je vous parlerai des livres de ce panneau « D ». Uniquement de ceux-là.* Quand j’avais 19 - 20 ans, (je peux vous affirmer que le temps court aussi vite que notre espoir vain de rester jeune)... * * Quand j’avais 19 - 20 ans, il y a très longtemps, je « travaillais » (entre guillemets car je n’ai jamais reçu ni salaire ni indemnité) pour la Radio algérienne, la RTA, antenne d’Oran. Elle se trouvait dans un appartement de « la cité Perret », un grand ensemble de HLM pour ceux qui connaissent. Place des victoires watlaâ la rue Brahim Djelloul, (ex Arago). Un grand appartement aménagé pour la radio diffusion. * * J’animais une émission sous la direction du poète et homme de théâtre Saïm el Hadj (Allah yerhmeh), une émission qui s’appelait « Notre discothèque est la vôtre ». Le titre est de lui.* * *  J’étais passionné de musique moderne, précisément des chansons à la mode, de    Janis Joplin, Bob Dylan, Jimi Hendrix, Neil Young, à Johnny Halliday, Sheila, Françoise Hardy... en passant par Pete Seeger, Joan Baez...  Les frères Migri (Ya Mraya dont les paroles sont de Saïm el Hadj),  Turkish Blend, Vigon... Certains chanteurs étaient interdits d’antenne. Notre démocratie c’était 1984 !  * Dans mon émission je passais ces chanteurs en parlant d’eux, de leurs chansons... Ça ne plaisait pas au journal La République ! (dans lequel j’ai écrit aussi.... bien avant la RTA... Bon restons-en là, n’allons pas plus loin car notre sujet se sont les livres.* * * Je vous propose d’intituler ma présentation des livres : « Ma bibliothèque est la vôtre ». Je ne vous ferai pas une recension du livre du jour, je ne le raconterai pas dans le détail. Je choisirai quelques paragraphes ou extraits qui me paraissent intéressants, quelques phrases. Je vous donnerai à écouter quelques pages choisies... Aujourd’hui, pour cette séquence inaugurale, je vous propose de commencer par Rachid Boudjedra. * Boudjedra est une référence importante de la littérature algérienne. Il écrit aussi bien en français qu’en arabe. Il est né en 1941 dans les Aurès, à Om el Bouaghi. * Il a à son actif une quarantaine d’ouvrages, des recueils de poésie, des essais et des romans. Je peux citer La Répudiation, Le Désordre des choses, Fragments du Désert, Topographie idéale, L’Escargot entêté, L’Insolation, et notre choix du jour, de cette 1° séquence : Le Vainqueur de coupe. Ce roman de 250 pages a été publié en septembre 1981        à Paris, chez les Éditions Denoël. Il raconte un assassinat, et plus que cela. L’Histoire s’inspire d’un fait historique, l’élimination d’un Harki, un des plus importants.* L’assassinat du Bachagha Ali Chekkal  ancien vice-président de l’Assemblée algérienne, et soutien de premier plan de la France coloniale, est abattu dans l’enceinte du stade par un militant de 26 ans, Bensadok Mohamed, entré par sa bravoure dans l’histoire de la lutte héroïque pour l’indépendance de l’Algérie.* * * C’était il y a 69 ans presque jour pour jour, le dimanche 26 mai 1957  Au stade de Colombes en région parisienne qui venait d’abriter la finale de la coupe de France. Nous étions « à la 91ième minute, 9 et 1 »* * Il faisait beau, et la température autour de 25°. * *La « petite histoire » viendra bientôt s’engouffrer dans « la grande » * * Et « les petites mains » d’un homme ordinaire inspireront l’une et participeront à l’écriture de l’autre.* * * Le livre est composé de onze chapitres comme le nombre de joueurs par équipe.  * * Chaque chapitre contient une vingtaine de pages. * * Chacun porte le score à un moment du match comme par exemple  « Toulouse 2 - Angers 0 » pour le 3° chapitre, « Toulouse 4 - Angers 1 » pour le 4° ou « Toulouse 6 - Angers 3 » pour le 11° et dernier chapitre. Le 6° chapitre s’intitule « mi-temps ». C’est le seul titre qui ne porte pas sur le score.  Des commentaires sur le déroulement du match sont insérés ici et là dans les chapitres.  Les phrases sont complexes, Elles s’étirent souvent, labyrinthiques, sur plusieurs lignes.* * * Rachid Boudjedra est aussi un auteur subversif. « La subversion de Boudjedra  s’exprime dans une forme d’écriture en cercle qui tourne et tourbillonne, avec des phrases proustienne au rythme rapide et saccadé, des phrases qui s’arrêtent abruptement, qui repartent avec fulgurance dans un style haché, dur, qui roule en cascade, ressassant des faits qui prennent de plus en plus d’ampleur et d’épaisseur au fur et à mesure que l’histoire se développe en emportant le lecteur dans un imaginaire riche et délirant caractérisé par un réalisme magique, où les mythes anciens et modernes se mêlent et s’entremêlent. Il a su rompre donc avec la linéarité typique du récit traditionnel en s’engageant dans une écriture post-moderne à l’instar de Faulkner ou Kateb Yacine (Cette écriture s’inspire principalement des œuvres maîtresses de William Faulkner, et de Nedjma de Kateb Yacine.) In ouvrages.crasc.dz/ 28 Rachid Boudjedra et la productivité du texte/// AH/// Musique : 1° festival de la musique andalouse- TNA_ALGER 1/1967- RTA- Mahieddine Bachtarzi « Nouba du mode Raml-Maya ». ahmedhanifi@gmail.com - jeudi 20260521

 


ahmedhanifi@gmail.com

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La cité Perret ORAN


lundi, avril 20, 2026

996_ UN LIVRE-RUPTURE AVEC L'OCCIDENT, de Omar El Akkad.

 



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Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça. Omar El Akkad. Ed Mémoire d’encrier, 2025.

Par Ahmed HANIFI - 09 avril 2026

 


En janvier dernier est paru un livre qui fera date. Il s’agit d’un essai, « une lettre de rupture déchirante adressée à l’Occident. Un miroir tendu à l’hypocrisie collective face au génocide à Gaza. »  « Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça » est son titre.  Originellement, 
« One Day, Everyone Will Have Always Been Against This. » Il a été traduit de l’anglais américain par Marie Frankland. Mona Chollet (journaliste et essayiste franco-suisse) en a écrit la préface. L’auteur est Omar El Akkad, un « Arabe-Américain », né en Égypte en       1982. Il a passé une partie de son adolescence au Qatar avant d’émigrer au Canada, puis aux États Unis où il vit depuis. 

 

Omar El Akkad est journaliste (New York Times, Le Guardian...) et écrivain : « American War », 2017 et « What Strange Paradise », 2021. « Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça » a été publié par Mémoire d'encre (Québec, 2025), 187 pages. Le livre est composé d’une préface intitulée « Un défi à la surdité », un prologue et dix chapitres. Chacun (hormis le dernier) est introduit par un nom de ville (Portland 2024, Baie de Guantánamo 2008, Montréal 1998...) précédé d’un court texte en italique où il est question d’hôpitaux, de balle perdue, du monde civilisé et de l’écriture du passé lorsqu’il sera passé. Certains chapitres peuvent bien servir de lancement ou de contraintes à des ateliers d’écriture. Des contraintes qui libèreraient. Omar El Akkad anime régulièrement des ateliers d’écriture. Le premier chapitre, « le Départ », commence en 2024, les suivants (2 à 9) s’étalent de 1998 à 2024 pour l’avant-dernier. Le dernier, « l’Arrivée », ne porte pas de date.

Le livre de Omar El Akkad se veut être plus qu'un témoignage. Il fait le constat d’une rupture. « C’est le compte rendu d’une fracture, d'une rupture avec l'idée que la bonne société progressiste de l’Occident a déjà eu la moindre conviction ». Les parties de l’essai s’imbriquent les unes dans les autres selon un ordre temporel couvrant une trentaine d’années pour élaborer cette « lettre déchirante à l’Occident ». La colonne vertébrale du livre est donc l’Occident conquérant, à la mémoire courte, qui découpa au début du siècle dernier, au crayon et à la lame, des territoires en ignorant complètement leurs populations, semant ainsi les pires vents. Le désastre palestinien prend source dans ces années. Cet Empire qui ne comprend pas les peuples qu’il pille, qu’il détruit depuis des siècles et qui continue au siècle présent (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Afrique subsaharienne, Palestine...) : ‘‘pourquoi êtes-vous si en colère ? Pourquoi vous nous obligez à vous faire ça ? » à vous massacrer. Un Occident chargé de tant de guerres coloniales, de génocides, d’esclavages, un Empire rongé par le voile de la grande culpabilité depuis l’Holocauste, refondé depuis sur des règles partagées, se présentant comme le ‘‘porte-drapeau de la vertu’’. Un Occident concrètement protecteur de grandes sauvageries dont la dernière, le génocide du peuple palestinien que l’Empire alimente en armement, en direct sur tous les smartphones et télévisions. Le monde entier peut condamner. « En réalité les condamnations des populations et gouvernements des Suds n’ont que peu d’importance. Je peux condamner, mais « j’appartiens à une ethnicité, à une religion, à une caste dans la hiérarchie occidentale » dévalorisées. Nous sommes sommés de condamner ce que le Nord condamne, « présenter nos excuses devant leurs atrocités, et nous taire. »

 

Le socle des réflexions de l’auteur et le bilan qu’il tire, se nourrissent ou découlent de son propre vécu, de ses rêves, de ses désillusions, de ses analyses des médias, mais aussi de son expérience de journaliste dans les lieux de guerre, notamment, de ses rencontres avec des hommes de pouvoir, avec une certaine élite. Le livre de Omar El Akkad est aussi « le compte rendu d'une fin » , un exposé de sa rupture avec cet Empire arrogant dont il démonte la mécanique même si l’auteur met en avant, à partir de son expérience, les États-Unis et le Canada. Un Occident désormais sur le déclin, de l'intérieur duquel, précisément, Omar El Akkad réfléchit, écrit, décide, alerte, usant d’une écriture peaufinée qui ne peut laisser indifférent. Les items brassés ne sont pas très nombreux, mais on les retrouve très souvent d’un paragraphe à l’autre, soutenus par quantités d’exemples concrets, et autres citations. Ils s’entremêlent, se complètent de bout en bout, formant une trame cohérente et implacable. Leur distribution se reflète dans le texte ci-dessous.

 

Le livre de Omar El Akkad forme comme une boucle avec comme point de départ et d’arrivée la ville de Portland dans l’Oregon ( Nord-Ouest des États-Unis). J’ai organisé mon texte en cinq parties inégales : le départ du pays (partir, s’installer), son métier de journaliste et son rêve. L’occident (le flou), la désillusion et les médias, la résistance palestinienne et conclusion.

 

 

Partir, s’installer

 

Le père de Omar El Akkad avait la trentaine et travaillait au service comptabilité de l'hôtel Sheraton au Caire. Avec la fin du contrat et les nombreuses difficultés de vie le poussent à s'exiler à Doha avec sa famille. Ils y resteront une dizaine d’années. À l’école américaine de la capitale qatarie, le jeune Omar, comme tous les écoliers, écrivait­ — sur demande de l’institutrice ­— « des lettres de remerciement aux Américains », car il fallait bien remercier les États-Unis, « sans ces gens-là et ce qu'ils étaient prêts à faire, le monde serait bien différent » écrit l’auteur en y repensant. De la gratitude peut-être, du persifflage sûrement. Omar découvre les casernes militaires américaines, « un petit aménagement de tentes en périphérie de la ville » et ce pays de sable qui allait bientôt entrer en guerre contre l’Irak, « la première guerre du Golfe ». Un pays  « construit (comme ses voisins) à la sueur des quatre cent cinquante mille immigrés venus d'Asie qui forment 90 % de la population. » Quelques années plus tard, en 1998, Omar et un ami roulent dans un véhicule, sans but, lorsqu’ils assistent à un accrochage entre deux voitures. La première, qui appartient à un riche qatari, a été emboutie par celle d’un immigré. Le Qatari est furieux. Il donne des coups de sandales à l'immigré qui ne réagit pas. Depuis, cette scène ne l’a jamais quitté. Il revoit la rage du Qatari et la peur sur le visage de l’immigré. Les travailleurs étrangers défavorisés se doivent d'être invisibles, pas même des sous-hommes. Invisibles. Ce moment particulièrement pénible a forgé chez Omar sa « manière de voir Les différents pays et communautés. » J'ai personnellement pensé à l’anthropologue Edward T. Hall, précisément à son essai « La dimension cachée ». Ce chercheur est spécialiste de la Communication interculturelle. Dans son livre, il montre comment les interactions entre les hommes sont influencées par « l’environnement global, par la dimension de l’espace et par la culture (laquelle participe de la construction de cet espace) ». Omar El Akkad explique que ce qui avait réellement mis en colère le Qatari c’est moins l’accident en lui-même que le fait que l'immigré de l’Asie du Sud-Est ait osé rompre le pacte de sa non-existence présumée. Dans ce pays, dans les années 90, les immigrés n’avaient de vie qu’invisible. Ces être ne pouvaient être « que des riens, que des absences. »

 


À l’orée du 21° siècle, la famille s’installe au Canada. Omar a seize ans. Il découvre le grand froid. Il est obligé de s'adapter à sa nouvelle situation. À Ottawa, chez sa mère, l'auteur retrouve des CD abrités dans un meuble avec des productions culturelles du Qatar. Sur la pochette d’un disque, une photo avait été caviardée par  « un censeur local à Doha ». L'auteur a grandi avec cette réalité de censure et l'idée qu'ailleurs, les choses étaient différentes. « Une vie entravée (comme elle le fut en Égypte, mais aussi à Doha) ne cherche pas à trouver mieux, mais à fuir le pire », pensait-il. Omar El Akkad n’oubliait pas les raisons de leur installation en Amérique et il croyait fermement à ce que cette société américaine « autorisait pour elle-même, en ses droits, ses limites, ses principes. » Cette conviction l’a intégré pendant ses premières années alors qu’il était « étranger en Occident » et plus tard quand il obtiendra « le seul vrai travail que j'aie jamais eu, en journalisme ». Quotidiennement, il mesurera combien ces convictions vont être mises à l’épreuve des réalités vécues. Car il y a un fossé entre les discours, l’imaginaire et les faits. Le père vit une sorte de déclassement professionnel. La famille fait l’objet de stigmatisation et autres « indignités ordinaires » qui la met dans une « colère très précise », mais qu’il lui fallait bien intégrer dans la vie quotidienne, « intégrer les indignités au mécanisme de la journée, les accepter comme prix d'admission ». Il est avec son père en voiture. Le père travaille dans un hôtel dans la région du sud-est de Vancouver. Ils se font arrêter par la police, et ce n’est pas la première fois. Ils seront arrêtés à d’autres postes de contrôle, le père est traité sans ménagement, les policiers les ayant supposés Mexicains.  Accepter le mal pour le bien. Souffrance et résilience. Omar savait que l’intégration serait difficile parce que non blanc, non chrétien... Ottawa, Londres, Berlin, Paris, Washington, même combat. Le racisme est partout à l’affût. « Je savais que ce monde ne voulait pas mon bien, mais je savais que je pourrais quand même en faire un chez-moi. » Quand même. 

Les années ont passé. L’auteur, est marié, installé à Portland dans l’Oregon, un État du Nord-Ouest des États-Unis. Sa fille (elle n’est nulle part nommée) en cette année 2024 est un peu plus âgée que son père lorsque la famille avait quitté l’Égypte pour le Qatar. Elle joue. Elle « a entrepris la construction d'une ville » en papier avec ses rues, ses arbres, ses commerces. Ils habitent dans les bois. L’auteur évoque ses grands-parents, la plage, le risque d'incompréhension pour eux face à la différence entre les deux pays, les deux cultures, américaine et égyptienne. Sa fille joue, lui travaille sur son ordinateur. De nombreuses photos de Gaza sont ouvertes, « un carnaval des pires crimes jamais diffusés en direct ». Omar ne veut pas les montrer à sa fille. Il se sent complice des tueurs israéliens, car ses impôts dit-il alimentent les génocidaires. Cela lui est insupportable. Alors, il s’en va chercher un endroit tranquille et beau dans la forêt qui entoure sa maison pour pleurer les morts. Chez les hommes arabes, « c’est mal vu de pleurer ». Omar El Akkad se referme. Il « refuse la plupart des invitations professionnelles », se replie sur lui-même. « Des tâches importantes de la vie quotidienne me paraissent désormais complètement triviales. » Un jour de tempête, alors que sa fille jouait avec une copine, un arbre est tombé. « Douze heures avant, ma fille et sa meilleure amie jouaient sur la terrasse qui était à présent en ruines... » Cette « catastrophe hypothétique » ne le quittera plus. Une marque indélébile. Les tragédies, vraies et théoriques, compriment en lui toute pensée positive.

 

Le métier, la liberté, le rêve

 

Omar El Akkad est journaliste depuis une dizaine d’années (il a commencé à travailler au célèbre quotidien canadien anglophone The Globe and Mail). Avant de l’envoyer en mission en zone de guerre, le journal l’inscrit (une exigence des sociétés d’assurance) à une formation, assez violente. Et c’est dans sa couverture de l’invasion de l’Afghanistan par les pays de l’OTAN que Omar El Akkad a reçu sa « véritable éducation sur les rouages du monde ». « Il est impossible de pratiquer un journalisme sérieux sans avoir constamment à l’esprit le fait qu’on n’est que touriste dans le malheur des autres. » Le journaliste a beau être compatissant avec les populations locales, à la fin de son affectation, « il exercera son privilège de rentrer chez lui. » Un privilège perturbant. À Guantánamo, il s’est rendu plusieurs fois « essentiellement pour couvrir les audiences préliminaires » d’un djihadiste canadien, dont il détaille l’affaire et les conditions de travail des journalistes. L’auteur n’est pas encore dans une posture décisive, mais il s’y éveille. Il pense à ses parents qui ont voulu pour lui une vie meilleure, lui « donner une chance d’accéder au privilège ». Omar El Akkad rêvait de liberté, de sa forme fondamentale, cette « liberté qui vient avec une équité de traitement en vertu de la loi ». Ce désir, cette quête l’habitait profondément dans sa jeune vie d’adulte, lorsqu’il était étudiant au Canada (Queen’s University à Kingston) et pendant la décennie comme journaliste. Il veut croire au récit de liberté formulé par l’Occident. Il veut croire à son ordre ‘‘fondé sur des règles’’ partagées, et pourquoi pas adhérer aux principes issus des textes fondateurs de ces nations civilisées et tout faire pour les maintenir. Son désir d’enracinement viendra par la culture (ou contre-culture). Lorsqu’il découvre William S. Burroughs père, dit l’auteur, il vit un moment d'exaltation. L'Occident, qui était une chose que je voyais dans les films, devient brusquement une réalité, « un lieu où très probablement je passerai le reste de ma vie. » Il déchantera. Pourtant, « J’ai mis les efforts nécessaires, j’ai passé ma vie à assembler des costumes pour que les Occidentaux se sentent bien en ma présence, mais, tout à coup, je n’ai rien à me mettre. »  Nous savons tous la vanité de cette charge qui pousse nombre d’hommes et de femmes issus des Suds à toujours vouloir passer inaperçus, sans honte ni gloire, être considérés comme n’importe quel « Blanc » à toujours vouloir porter des costumes-sésame vivement conseillés, à vouloir s’approprier un nouvel accent, à vouloir mieux faire que les pures souches si cela existe encore.  Ce monde le tenait à distance, mais au moins il pouvait aller voir un film sans que la possibilité de la censure le frustre. Retirer un livre d’une bibliothèque sans risquer l’indexation sociale. Il précise, « sans risquer la déportation pour avoir lu le mauvais livre, regardé le mauvais film, pensé la mauvaise chose. » 

 

Le flou du réel et l’Empire broyé 

 

Les Occidentaux brandissent quantité « de textes, Constitutions, déclarations et chartes divers comme indice de supériorité » qui consacrent un récit soumis à des règles morales, à la justice. Omar El Akkad a constaté des « fissures » au sein de l’Occident, mais il croyait qu’elles pouvaient être réparées. Il y a cru jusqu'à octobre 2023. Les défenseurs du libéralisme occidental conçoivent qu'on peut à la fois compatir avec la souffrance des peuples exploités, en l'occurrence génocidés, et bénéficier des systèmes responsables de cette oppression sans le remettre en cause au-delà d’un discours peu téméraire. Il explique que « dans les moments où je suis tenté d’adhérer à l’idée de l’Occident, je veux vraiment croire à ce récit réconfortant » et bien intentionné, un récit qui glorifie (a postériori) les peuples anciennement colonisés résistants. Beaucoup veulent croire au récit complémentaire où les mots font tourner la tête « le rêve américain », « l’intégration positive » « visibiliser les minorités » « reconnaissance de l’histoire telle qu’elle fut », « Droit international » « Charte des Nations-Unies » « Respect des droits de l’homme »... En définitive l’auteur ne croit pas à ce récit. « C’est une fiction de la plus malicieuse espèce. » Une fiction malicieuse (entendre ici ce terme dans son acception québécoise : inclination à faire le mal). L'Empire se love dans sa forteresse de langage pour élaborer son récit, pour « protéger sa marge la plus sanguinaire ». Un langage porté par nombre d'hommes et de femmes de l’Occident (l'Empire et tout son héritage jusqu’aux temps présents, l’Empire dans tous ses espaces européens et américains), membres de la caste politico-médiatique, une « nécessité », disent-ils parce que de l'autre côté c'est la barbarie. La réalité funeste s’oppose au récit construit pour séduire. Les discours s’opposent aux faits. Le tissu d’une histoire complaisante ne peut tenir devant les faits sous-entend Omar El Akkad. Il se demande « À quoi servent les mots détachés de toute réalité », ces mots gris, flous ? Lorsque, dans « un article raciste et absurde », un journaliste du New York Times compare l’Iran à une guêpe, c’est la peur qu’il veut susciter chez le lecteur. Qui vous en voudrait d’écraser un insecte qui vous aurait piqué. Et il y a des populations entières qui sont identifiées comme des insectes prêts à darder. Les populations asiatiques, africaines, les musulmans. Une proximité (réelle ou supposée) avec le monde musulman peut faire de vous un insecte à éliminer, sans que cela ne provoque une contestation. Les projets de loi pour refouler les demandeurs d’asile, les immigrés, visent des hommes et des femmes « contre qui il est acceptable d’exercer presque n’importe quelle forme de violence d’État (leur arracher les enfants, les laisser se noyer à la vue de tous). Ces hommes et ces femmes « doivent incarner tout ce que la peur permet d’imaginer. » Donald Trump songeait à forcer les musulmans américains à avoir sur eux en tout temps une carte d’identité spéciale. Cette proposition devrait être condamnée « parce qu’elle est moralement répugnante. » Mais comment faire lorsqu’une part importante de l’électorat trouve « parfaitement acceptable cette idée » et considère que la population visée est « assez menaçante et barbare par nature. » Un lecteur de ce journal cité (New York Times) a écrit : « Je n’ai aucune confiance dans un texte sur le terrorisme rédigé par un gars qui s’appelle Omar. »

 

La réalité, de Gaza, a montré les limites des discours occidentaux de propagande. Gaza a broyé le récit de l’Empire. Et l’on voit nombre de pays occidentaux faire la queue pour incriminer la Cour internationale de justice qui a ordonné des mesures conservatoires contre Israël. Ainsi, le Canada « n’appuie pas la prémisse de la requête sud-africaine, et l’Allemagne se porte à la défense d’Israël à la Cour. » Ce pays, l’Allemagne, dont la police (au nom de la lutte contre l’antisémitisme) « arrête des manifestants juifs qui demandent un cessez-le-feu ». La France, malgré ses engagements internationaux, a autorisé le survol de son espace aérien par le criminel de guerre, Premier ministre israélien sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale. Dans la réalité qui s’annonce, ces États au double discours pourraient endurer le pire. « Il est tentant de dire ‘‘ces horreurs que vous autorisez un jour, ce sera à vous de les subir’’ ». Et l’auteur de rappeler les célèbres vers de Martin Niemöller « Quand ils sont venus chercher...je n’ai rien dit... » Comment rester silencieux, immobile, les yeux clos devant tant d’horreurs ? Comment accepter « le démantèlement de votre conscience, le vol de votre âme ? » les interroge Omar El Akkad.


Désillusion, médias et propagande

 

Le vécu de plusieurs situations ou incidents arrivés à la famille de Omar El Akkad ou à lui directement, lui font prendre conscience que « le pouvoir, ce n’est pas enfreindre les règles », ou répondre à une autorité ou tout casser. Une prise de conscience entraînant une autre, l’auteur commence à « soupçonner que les principes qui soutiennent ce monde ne sont peut-être pas aussi solides » qu’il le croyait. Comme il se doute également que « l’édifice de l’égalité, de l’équité, pourrait être sapé pour récompenser ceux qui en font partie et punir ceux qui en sont exclus. »

 

Il a peur « chaque fois que je vois un gros drapeau d’un pays occidental, dans n’importe quel contexte. J’ai instinctivement une réaction négative... Je ne peux m’empêcher d’imaginer les drapeaux de France et du Royaume-Uni planer de manière menaçante au-dessus des maisons, des quartiers et des nations de mes ancêtres et dans le monde arabe.  » L'histoire de ce système corrompu est remplie de coups d’États, de colonialisme, de ségrégations raciales, de guerres, de génocides. Pour les nouvelles générations, ce qui s’est passé à Gaza restera dans les mémoires comme ce moment au-delà du dégoût. Des millions de gens ont regardé l'Occident, cet « ordre fondé sur les règles », cette coquille du libéralisme moderne et le dessein capitaliste qu'il sert, alimenter une machine à broyer des humanités par dizaines de milliers. Et ces millions de gens ont dit non, « je ne prendrai pas part à ça... Ce qui choque le plus, ce n’est ni la cruauté ni l’indifférence. Ce qui choque le plus, c’est l’incessant parachutage de la vertu. Ce qui choque, ce sont les éloquents discours dans lesquels on s’inquiète pour les droits de la personne et les libertés et on exige que tous ceux qui violent ces droits en soient tenus responsables » sans rien faire pour judiciariser ces transgressions. « À quoi servent les mots détachés de toute réalité ? » 

Des discours hors sol, hors réalité, reproduits par une machine médiatique infernale qui, concernant Gaza, se source auprès des chefs d’état-major transformant les agresseurs en victimes et inversement. « Les éléments de langage diffusés par Israël sont fréquemment repris par les médias français » (Blast) « À quoi servent les mots détachés de toute réalité ? » Les gouvernants sont « accompagnés dans leurs croisades » par cette machine que beaucoup de journalistes ont dénoncée, notamment dans sa « couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient » (Acrimed). « Pendant les années de la guerre au terrorisme, j’ai vu la terrible colère de ce monde éliminer des centaines de milliers de personnes de même nom, de même origine, de même religion que moi. »  


Il y avait dans ‘‘le monde libre’’ « d'affreuses et profondes fissures », mais Omar El Akkad croyait qu'elles pouvaient être colmatées, sans toucher au fondamental. Il y a cru jusqu'à l'automne 2023 avec les attaques menées par des groupes appartenant à la branche militaire du Hamas, contre Israël et l’intervention sanguinaire de l'armée israélienne, qui a « ouvertement et délibérément » entrepris, avec l'acquiescement de la majorité des centres des pouvoirs du monde occidental , une guerre contre tous les Palestiniens, des plus cruelles en près d'un siècle d'occupation. Une guerre, la mieux documentée de toutes les guerres. La visée étant l'éradication d'un peuple, un génocide pour « finir le travail » entrepris en 1947 par Ben Gourion. La quasi-totalité des 2 millions de Gazaouis ont été déplacés. Presque la totalité des écoles, hôpitaux universitaires ont été détruits. Dans quelques années, quelques décennies, on énoncera franchement ce que les peuples du monde savent et dénoncent aujourd’hui même sur tous les continents. « Avec suffisamment de distance, tout le monde sera justement horrifié qu'une telle chose ait pu se produire. »

Certains hauts responsables politiques occidentaux parfaitement au courant des faits (des exactions, des meurtres, des crimes) « diffusent une bouillie vide de sens et particulièrement amorale, ou répètent dans l’abstrait des positions éthiques que leurs propres administrations bafouent activement dans la réalité. » 

 

Omar El Akkad découvre les mensonges de la presse occidentale, de tous ces journalistes qui « rédigent leurs articles depuis les balcons de chambres d’hôtel à Tel-Aviv », ou qui reprennent l’argumentaire des militaires israéliens à la suite de visites guidées. C’est ainsi « qu’une journaliste fait mention de nourrissons tués. Puis « 40 bébés décapités » alors que « presque aucun correspondant de ces médias ne pourra voir ce qui se passe dans la bande de Gaza. » Une propagande à laquelle participe le président Trump « quand il prétend avoir vu des photos de bébés morts qu’il n’a jamais vues ». Et l’auteur rappelle comment la grande falsification 25 ans plus tôt au sujet de l’uranium fantôme » a débouché sur une guerre qui a tué plus d’un million de personnes. » Il me revient cet autre grand mensonge médiatique, le « faux charnier de Timisoara » en Roumanie, quand des envoyés spéciaux, dont des Français, affirmaient que des dizaines de corps de citoyens roumains exécutés par les services de la Securitate gisaient dans les rues de la ville, engendrant une très grande émotion. Il s’est avéré en fin de compte que les cadavres montrés à la télévision et décrits dans la presse avaient été exhumés du cimetière de la ville. On constate encore aujourd’hui comment les médias français (majoritairement) montent des cabales contre les rares hommes et femmes politiques ou organisations qui dénoncent les crimes commis par Israël avec la complicité des États européens. Comment des militants de la cause juste palestinienne comme Rima Hasan en France ainsi que Hala Abou-Hassira sont malmenés par des journalistes « chiens de garde » (Serge Halimi/ Paul Nizan) d’Israël.

 

Et comment ces mêmes médias, qui s’arriment au récit officiel de cet État voyou contre le droit international, mettent en avant ce même droit international s’agissant de la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine. La quasi-totalité des médias et journalistes n’ont cessé de rappeler leur soutien à l’Ukraine. Mais « ces mêmes collègues, ces mêmes médias ont adopté une approche différente quand l’armée israélienne a éliminé des journalistes palestiniens et leurs familles entières dans une campagne délibérée pour empêcher les informations de sortir de Gaza. » 

Les journalistes palestiniens sont les seuls à témoigner de l’intérieur même de Gaza contre l’intoxication israélienne. Près de 300 journalistes ont été tués à Gaza d’octobre 2023 à décembre 2025, selon le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme (HCDH). « Nulle part sur terre on ne constate un bilan comparable. » Les condamnations des médias des confrères occidentaux, est quasi-illisible, comme les encouragements ou récompenses de journalistes palestiniens. Le cas Wael al Dahdouh (chef du bureau d’Al Jazeera) est emblématique. Lui dont « la famille est exécutée lors d’une frappe de missile » avec d’autres membres de sa famille, des proches, lui qui est blessé et qui continue d’informer, lui dont on a effacé la famille.  « Quand tous les journalistes palestiniens auront été assassinés, il n’y aura peut-être même jamais eu de journalistes palestiniens. Ils auront peut-être tous été des terroristes, des sympathisants du terrorisme. »

 

L’auteur pose la question du rôle de la presse dans un monde où le droit de la force s’est substitué à la (fragile) force du droit. Un monde où l’on réconforte les puissants et afflige les vulnérables. Où la lutte contre l’injustice est une expression qui se conjugue, non selon des principes, mais au gré des proximités, des lobbies. Un monde débridé enclin à toutes les ruptures. Et si condamnation il y aura, « ce sera lors d’un cocktail ou d’un gala-bénéfice. » Ou derrière les coulisses.

Il y a deux langages pour exprimer une même réalité, par exemple, les victimes d’une guerre. Le langage utilisé est différent selon que les victimes appartiennent à la sphère de l’Empire, ou à celle que l’Empire combat. « On dit des victimes appartenant à l’Empire qu’elles ‘‘sont assassinées’’, ‘‘soumises à l’horreur’’. Leurs meurtriers sont ‘‘des bourreaux’’, ‘‘des terroristes’’, ‘‘des sauvages’’ » « Par contre, les victimes de l’Empire ne meurent pas, elles cessent simplement d’exister, elles se dissipent comme le brouillard. Et leurs meurtriers ne sont pas des bourreaux, ils ne sont rien du tout. » Les formules des journalistes qui en disent peu pour ne pas s’exposer sont « lâches et alambiquées. » Les journalistes ne sont plus journalistes, mais des artistes, car « cette façon d’employer le langage est un art. » Il y a un « dérèglement intensifié du langage dans le but d’aseptiser la violence. »  On dit des ‘‘terroristes’’ arrêtés qu’ils ‘‘ont été soumis à des techniques d’interrogatoire renforcées’’, surtout pas torturés. Combien de Palestiniens, d’Irakiens, d’Afghans ont ainsi été assassinés dans les prisons militaires américaines ou de l’État sioniste ? Lorsque des prisonniers — ils disent ‘‘des détenus’’— entament une grève de la faim, il s’agit non pas de protestation contre leurs conditions d’emprisonnement, mais ‘‘ d’acte de guerre asymétrique’’. Une ‘‘réalité fantôme’’ du peuple palestinien s’ajoute à d’autres versions. Elle est de plus en plus imposée, dans laquelle le peuple palestinien ‘‘n’a jamais été chassé, il a quitté volontairement sa terre’’. Pour une autre version, ‘‘le peuple palestinien n’existe pas’’. Ou encore son identité est ‘‘insignifiante et ne dispose pas le moindre droit.’’ Et puis les versions sont nombreuses. Il y a celle qui consiste à incriminer les Palestiniens qui sont ‘‘un peuple intransigeant’’ ou ‘‘déraisonnable’’ faisant échouer tous les processus de paix, alors même que plusieurs dirigeants « se vantent ouvertement de n’avoir jamais permis à un État palestinien d’exister. » Bill Clinton à Toronto leur imputera tous les blocages : « L’échec du ‘‘Processus de paix au Moyen-Orient’’ est dû au manque d’imagination des Palestiniens. » 

Sur plusieurs pages, Omar El Akkad met à nu les comportements lâches du monde littéraire et artistique tout en nuançant entre les hommes et femmes « les moins établis » qui mettent leur carrière en péril en demandant l’arrêt de l’éradication totale d’un peuple » et les « plus établis » fort silencieux, qui ne veulent pas prendre position, car cela risque d’avoir « des conséquences terribles si nous nous énervons pour ce genre de chose. »  Ils se réveilleront peut-être plus tard et auront tout le temps « d’écrire de très touchantes histoires sur la forme et la teinte des ossements. »


La direction de la foire du livre de Francfort décide d’annuler une remise de prix à Adania Shibli, une écrivaine palestinienne, pour « Un détail mineur ». Suivra « une cascade de lâchetés institutionnelles » : on ferme des sites internet, on retire des ouvrages, on annule des cérémonies, « des clubs de lecture interdisent les questions sur la Palestine ». Lorsqu’un prix Pulitzer « salue le travail des ‘‘journalistes et professionnels des médias qui couvrent la guerre à Gaza », une note interne du New York Times « demande à ses journalistes de s’abstenir d’employer le mot ‘‘Palestine.’’ » 

Heureusement, « Parmi toute la lâcheté émergent parfois certains moments de solidarité » auxquels l’auteur s’ « accroche désespérément, aussi petits qu’ils soient ». Il donne quelques exemples : lorsqu’un riche donateur tente d’intimider financièrement une célèbre organisation de promotion culturelle (NBF) parce que des finalistes de cette organisation comptaient, sur scène, demander un cessez-le-feu, la NFB ne bronche pas préférant l’honneur à l’argent. Autre exemple : presque tous les auteurs nommés pour les prix Pen America (importante association de défense de la liberté d’expression littéraire) « refusent les prix, se privant ainsi d’importantes sommes d’argent » ; un autre exemple : des écoles de création littéraire « donnent à leurs enseignants la possibilité de faire don de leurs droits à un organisme de bienfaisance qui vient en aide aux Palestiniens »... Les horreurs minutieusement documentées par les Palestiniens sont « méticuleusement écartées par les plus importants médias occidentaux. « Dans les années à venir, beaucoup de choses seront écrites sur ce qui est arrivé à Gaza, » ce qui est réellement arrivé, comme nous savons aujourd’hui pour l’Irak, pour la Libye, pour la Syrie... 


Le but d’Israël est d’éradiquer le peuple palestinien pour « finir le travail ». Les exclus de tout, de toute humanité, sont les Palestiniens. L’auteur regarde des images du blocus de Gaza. « Pourtant, l’ambiance est festive... On se réunit pour empêcher des camions de secours d’entrer à Gaza », comme dix ans auparavant, où d’autres images montraient « des colons sur des chaises pliantes à flanc de colline, regardant le bombardement de Gaza ». Ils applaudissent. Cette année 2025, ils crient de joie devant l’innommable. Nous avons vu d’autres images montrant l’ancien vice-président américain Mike Pence apposer sa signature « Pour Israël » sur des obus d’artillerie en souriant, « en offrant son nom et ce qu’il reste de sa conscience à la machinerie du meurtre généralisé ». Cet homme « ne songe pas une seule seconde aux gens que cette bombe tuera. Ce n’est pas possible. »

 

Omar El Akkad a par son métier longtemps couvert des guerres et le monde des affaires, rencontré d’influents dirigeants, jusqu’au « cofondateur d’une des plus importantes entreprises de technologie sur la planète »). Et ce qui dans ce monde l’a le plus marqué, c’est « le délire partagé de ses membres... le délire au cœur même du capitalisme, le délire d’une source infinie d’innovation et d’efficacité capable de produire une croissance tout aussi infinie. » 

Aux tueries de masses s’ajoute la responsabilité qu’on incombe aux victimes. Pour justifier les massacres de l’armée israélienne, les Palestiniens « doivent devenir les plus abominables êtres humains sur Terre, pire que les nazis ». Ils sont « des animaux humains » (Y. Gallant), c’est pourquoi la discussion devient vaine, « offensante, un affront au civisme. » On ne discute pas avec des animaux. On les éradique. Dans la plupart des pays de l’Occident, la réaction sera de dire que c’est compliqué et puis que les Palestiniens,  ils ont l’habitude de mourir.

 

L’auteur donne des exemples sourcés dans la sphère des pouvoirs : aux États-Unis, le libéralisme exige une politesse rhétorique dont l’aile fasciste du Parti républicain s’est entièrement affranchie ». Quant au Parti démocrate, son « lien avec le progressisme se limite souvent à une pancarte sur la pelouse. »

Lorsque l’Afrique du Sud dépose une plainte contre Israël auprès de la Cour internationale de Justice (CIJ) en décembre 2023, elle « invoque la destruction totale des établissements de santé de Gaza et le blocus de l’aide comme preuves que ce qui est détruit n’est pas une organisation terroriste, mais un peuple entier. »

Quand on voit l’annihilation, les enfants assassinés filmés et présentés au monde, pour ensuite apprendre que les dirigeants de presque toutes les nations occidentales affirment que ce n’est pas en train de se passer, que ce qui se passe est juste et devrait continuer » et qu’Israël ne fait que se défendre, on a l’impression de perdre la raison.

Comment ne pas la perdre ? Hind Rajab n’a rien demandé d’autre que des secours. Elle avait cinq ans. Son corps a été criblé de balles par des soldats israéliens. « 350 balles ont traversé la voiture » dans laquelle elle se trouvait. À côté, l’ambulance envoyée pour la secourir brûlait. Hind Rajab a-t-elle obligé les militaires israéliens à lui faire ça ?

Quel mot utiliser pour désigner ce que cette enfant a ressenti ? La peur ? Sa peur est-elle identique à celle « d’innombrables personnes qui encouragent la liquidation des Palestiniens et qui disent qu’elles aussi ont peur ». Il y a entre ces deux types de peur, un fossé. « La peur des personnes qui craignent la perte d’un peu de confort » n’a rien à voir avec la peur d’une personne qui est incapable de vivre sa vie normalement, qui voit tous les jours des cadavres et pour qui rien d’autre n’est important que de rester vivant.

 

Les gouvernements occidentaux sont prompts à appréhender des étudiants qui déploient des banderoles sur lesquelles ils ont écrit « Free Palestine » et de les traiter d’antisémites, mais s’abstiennent de condamner les bombardements israéliens sur des hôpitaux. Le silence des Occidentaux est « choquant » et dénoncé par l’agence UNRWA (agence spécifique d’aide aux réfugiés palestiniens). Une fillette est victime parmi d'autres d'une bombe. Gravement blessée, elle est transportée par des hommes sur un brancard. « Elle leur demande s'ils vont l'emmener au cimetière : un des hommes dit ‘Mashallah’, puis ‘tu es belle comme la lune. Inti zay el qamar », mais la traduction échoue. L’impasse est douleur. 

« Le colonialisme exige que l’histoire commence après le début de la colonisation. Et tout acte du colonisateur devient de la légitime défense... Toute population colonisée sera toujours l’instigatrice, la cause de ce qui advient et la justification de ce qui adviendra. » 

 

La plupart des pays occidentaux prennent fait et cause pour Israël. « En février 2024, les États-Unis s’opposent encore une fois à une résolution de cessez-le-feu. Il y eut près de 900 résolutions de l’Assemblée générale des Nations-Unis relatives à ‘‘la question de la Palestine’’ dans les 75 dernières années. » Le refus peut être chose dangereuse. Refuser de signer une résolution pour le cessez-le-feu (autorisant ainsi la poursuite du génocide) cela peut être considéré comme « l’art de gouverner ». Par contre, des citoyens qui refusent d’acheter des produits fabriqués par une entreprise complice occidentale de l’État d’Israël sont accusés de « terrorisme économique. » En janvier 2024, la Cour internationale de justice décide qu’Israël doit être jugé pour génocide. 

 

Une dizaine de pays occidentaux décident de retirer tout financement à l’UNRWA à partir d’allégations visant une dizaine d’employés de cette agence sur les trente mille ­qu’elle emploie et accusés de terrorisme. « Encore plus de gens mourront de faim à cause de cette décision, prise par des individus qui n’en seront jamais tenus responsables » et qui même s’offusqueraient si un jour « un militant venait à interrompre leur soirée au restaurant » ou lors d’un gala en leur montrant des photos d’enfants morts ou mutilés par le fait de leur décision. « En face du premier génocide de l’histoire diffusé en direct, l’une des seules choses qui inspirent une réelle panique aux centres de pouvoir occidentaux est la perspective d’une réduction du trafic maritime dans la mer Rouge. »


Résistance et conclusion


Les attaques palestiniennes ou la résistance à l’occupation se produiront tant que persisteront la colonisation et l’oppression. Et alors « la même explication sera donnée : les barbares provoquent et les civilisés sont forcés de réagir » et le calendrier de l'histoire est manipulée, remplacée par les récits des colons. Pendant le massacre, certains ne veulent pas nommer. On débat des mots, on s'en offense, on « s'indigne devant les mots, génocide , occupation, si désobligeants, si grossiers. » La résistance ne se drape pas que de mots. Un homme appelé Aaron Bushnell s’immole par le feu devant l’ambassade d’Israël à Washington. Il a dédié ses derniers mots aux Palestiniens et à notre conscience : « Libérez la Palestine ».  Parmi les policiers arrivés en secours, « l’un a demandé un extincteur, un autre a pointé son arme sur les flammes. »  Aaron Bushnell « a parlé avec plus de lucidité et de clarté morale que la plupart des politiciens en Occident. » La résistance compte. Qu’elle soit active ou passive. « Il y a pourtant des jours où elle semble vaine. » On peut se poser la question, car « quelle sorte de résistance pourra ébranler un système qui ne bronche pas en voyant des images de bébés affamés ? » Ou une torche vivante ? La réponse figure dans la question, le ver est dans le fruit.

 

Dans les pires moments de l’histoire, « le courage est plus contagieux que toute autre influence ». « À côté du registre des atrocités, un autre journal est possible. » Celui où figurent les médecins palestiniens qui ont gardé leur poste jusqu’au bout, les journalistes palestiniens, leurs enfants morts de faim, et tous ceux qui « ont risqué quelque chose, tous ceux qui ont filmé, documenté les événements ». Les politiques qui ont porté la voix des Palestiniens, les manifestants, tous les manifestants. Tous ceux qui n’ont pas détourné le regard. « Quand le passé sera passé, le monde saura que les morts n’ont pas participé à leur propre assassinat. » Les Palestiniens écriront leur histoire. Et leur histoire sera traduite dans toutes les langues, même si la leur comme celle d’Edward Saïd  « est controversée » (a).

 

« De toutes les épitaphes qui pourraient un jour être gravées sur la pierre tombale du libéralisme occidental, la plus accablante demeure celle-ci : ‘‘il s’est mesuré à une expression de conservatisme nihiliste et infiniment cruelle et a presque réussi à gagner.’’ » Un jour, les massacres prendront fin. Il ne sera plus possible de nier l’évidence, de détourner le regard « Quand l’heure sera venue de désigner les responsables, la plupart d’entre eux auront disparu depuis longtemps. Certains feindront l’indignation et l’ignorance devant l’ampleur des dégâts. » Il ne restera que les remords des descendants. Des études universitaires se demanderont pourquoi n’avoir rien prévu. L’anéantissement d’une population pourra être dénoncé « sur une pancarte de pelouse » de jardin.

 

Nous entrons dans un monde de post-vérités, un monde où l’inversion des valeurs fait office de nouvelle règle, où les victimes sont désignées comme étant les coupables, et inversement. La référence accentuée à un nouvel ordre mondial fondé sur des règles (RBO), mais où « les pays sont libres de toute forme de coercition militaire, économique et politique », est de plus en plus palpable, de plus en plus imposée. 

Cet essai de Omar El Akkad « Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça » est à lire absolument.

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a-   « Alors qu’Edward Saïd cherchait à se faire traduire en anglais par les grandes maisons d'édition, tous ses manuscrits étaient refusés. Il se vit répondre que c’était effectivement ‘‘un bon travail, mais l'arabe est une langue très controversée.’’ Je repense à cette remarque, mais il est vrai qu'une langue peut être controversée... » Rapporté par Omar El Akkad. Vidéo octobre 2025, Center for Security, Race and Rights.

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Ahmed HANIFI, 

Auteur. 

Derniers ouvrages : 

* Postface de « Ballade des perdus », dédié à Rami Abou Jamous  (Christine Payeux. Ed M.E.O. Avril 2026)

* Traversées périlleuses du miroir. Casbah Éditions, 2024

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Ce texte est disponible sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/ahmed-hanifi/blog/190426/62-un-jour-tout-le-monde-aura-toujours-ete-contre-ca-omar-el-akkad