Je suis un écrivain ! le dernier livre de Ahmed ZITOUNI
Et c’est ainsi que je l’analyse. Un livre où Zitouni l’écrivain, parle de lui, de son enfance, de sa condition, de ses convictions, et en aplomb sur lui-même, de sa maladie. Il ne s’agit pas d’une recension des livres de Ahmed Zitouni, assez présents toutefois, mais de l’étude de « Je suis un écrivain ! », « une sorte de Ahmed Zitouni par lui-même », bien que tenant compte de l’ensemble de ses ouvrages.
Ahmed Zitouni a écrit 7 romans, une nouvelle, et un essai. Ainsi qu’un livre roman-essai, Une difficile fin de moi. « C’est une sorte d'essai-fiction. Essai, car le texte prend pour base un colloque sur la grève de la faim tenu en 1983... et incorpore des extraits de ce dernier. Fiction, car il fait participer les lecteurs à l'agonie d’un gréviste fictif de la faim ». (in Monique Manopoulos, University of Memphis). Un inventaire détaillé des grèves de la faim a été ajouté en fin d’ouvrage (584 grévistes en France en 1971 et en 1981, plus de 9000 à l’étranger) « pour permettre au lecteur de faire des comparaisons. Toutes sortes de comparaisons. » Pourtant dit l’auteur « le problème pour moi était de faire un récit qui ne soit pas un essai. » (in revue Algérie, Littérature Action, ALA, janv 1999)
« Ses textes offrent aux lecteurs un monde de personnages, de narrateurs et d'écriture très complexe qui n'est pas dénué d'humour malgré le sérieux des propos. » (Voix narratrices et (de)canonisation de la littérature chez Ahmed Zitouni Monique Manopoulos, in LittéRealité- The University of Memphis) et tant pis pour les nombreuses (et parfois fâcheuses) les phrases nominales qui rendent parfois la lecture peu aisée, (l’incipit de « Une difficile fin de moi »), mais il n’y a pas de quoi fouetter un chat.
Comment se présente « Je suis un écrivain ! », que propose-t-il ? Le livre est scindé en deux grandes parties. La première s’intitule Approches (84 pages) où il est question d’écriture, la seconde Archives (131 pages), rassemble des documents divers, textes, entretiens... L’une et l’autre sont tendues vers une même convergence.
Par le biais de sept « fragments » (chapitres), (Je suis un écrivain, écrire, les mots...) issus de « La lettre à Ada et de Houria... », Ahmed Zitouni « explore sa conception et sa pratique de l’écriture » (lettre de Ghislain Ripault, janvier 2026). Son verbe est cru. Il est Hmida de Saïda « un fils de pauvres, riche de souffrances et d’injustices, un enfant précocement adulte, un homme, un père, un écrivain ».
Mais que pouvait-il, petit garçon à Oran au juillet de ses treize ans ? Tourmenté par le sang et « cette marge d’inhumanité entre cessez-le-feu et indépendance » il le fut. Y a-t-il en lui, enfant de misère, « une part haïssable » ? La « surhumaine volonté » lui était-elle accessible ? Peut-on parler de « complicité passive » d’un agonisant au bord de la tombe ? En écrivant, Zitouni suggère-t-il « écrire la faute pour en effacer la culpabilité... et laver la mémoire de ses tâches » ? Il évoque avec « la conscience malheureuse » la phénoménologie de l’esprit de Hegel « Il faut, dit-il, l’assumer en acceptant les tourments qui persécutent la conscience et la mémoire. Dans un monde où l’homme est condamné à « faire œuvre utile », à porter le rocher, « l’écrasante charge d’une culpabilité collective » quitte à recommencer encore et encore, stimulé par sa « conscience malheureuse » et de fait participer au « réveil de la conscience universelle ». « Il n’est pas de punition plus terrible que le travail inutile et sans espoir » écrit pourtant Camus dans le Mythe de Sisyphe.
Hmida weld Saïda est devenu Ahmed l’écrivain qui n’a rien oublié. Dans sa lettre à sa fille il écrit « ce n’est pas demain la veille que tu me verras faire l’arabe de service, le caniche ou la pute à la télévision dans l’espoir de resquiller un nonosse de consolation, une éphémère reconnaissance. » Il est comme ces animaux qui ont « opté pour le bannissement volontaire. » Comme Victor Hugo, Ahmed Zitouni « n’écrit pas à l’encre tiède ». Il écrit pour « éveiller à la sensibilité... Je persiste à affirmer que je suis un écrivain. Un homme de vérité égaré dans un siècle de mensonges. » Il est un « j’menfoutiste » dit-il à sa fille « que sa naissance à elle, Ada, a domestiqué ».
L’auteur mobilise toutes ses capacités cognitives et se lance dans une bataille, jusqu’à la dernière, pour crier à la figure du monde qu’il ne rougit pas d’avoir écrit ses livres comme il les a écrits. « Je n’ai pas à rougir d’avoir écrit mes livres comme je les ai écrits, ni à demander excuse à quiconque pour la colère dont ils débordent ». La colère de Ahmed Zitouni, dont la force de l’écriture, « ce cruel exercice de vérité et de beauté », a été saluée par nombre d’universitaires déborde en effet comme nous le vérifierons dans cette étude. « Ahmed Zitouni (qui aime à jouer au fakir), comme dans ses précédents romans, écrit dans un style à l'emporte-pièce, avec un lexique d’aujourd'hui dont il ne s’embarrasse pas de châtier les tournures, dans un langage vert, reçu maintenant un peu partout... Sans doute, faudrait-il ajouter que tout cela reste quelque peu grinçant ». Jean Dejeux (déc. 1987)
N'hésite pas à utiliser la langue vernaculaire, la ‘‘derdja’’. Zitouni met dans la bouche de ses personnages un langage qui leur est propre, cousu de formules, d'aphorismes vidés, déviés, décentrés. Le langage se recrée, comme l'histoire, à la lumière du souhait que manifeste le narrateur » (La langue de l’Autre dans le roman contemporain, in Michel Laronde, L’écriture décentrée, L’Harmattan, 1996). Par son intrusion significative, le dialecte échappe au statut marginal dont il est victime au sein du lectorat occidental. Chez Ahmed Zitouni, le français et l’arabe dialectal s’enchevêtrent dans les propos des personnages » (Identité littéraire et culturelle dans Attilah Fakir, Revue El Hakika, 2023- Hayat-Saïda Berrachdi et Mohamed El-Badr Tirenifi, Université Mostaganem)
Ahmed Zitouni se définit comme un « artiste-nomade... un ‘‘vieil écrivain’’ à un souffle de la mort qui m’attend, m’ouvrant les bras pour la dernière valse. » Mais le narrateur n’est pas seul quand il reprend à son compte le dilemme camusien. Il est « Solitaire par nécessité. Solidaire faute de mieux. Singulier à en crever. Universel à en pleurer. » Albert Camus a traité de cette relation, de ce dilemme entre ces deux aspirations, ces deux désirs, notamment dans Jonas ou l’artiste au travail. Jonas lutte entre son besoin de solitude et de solidarité. Il veut être seul devant ses portraits, ses paysages, et solidaire avec les autres. « Il était heureux. Il entendait les grognements de ses enfants, des bruits d’eau, les tintements de la vaisselle... » Et ces derniers mots : « Rateau regardait la toile, entièrement blanche, au centre de laquelle Jonas avait seulement écrit, en très petits caractères, un mot qu'on pouvait déchiffrer, mais dont on ne savait s'il fallait y lire solitaire ou solidaire. » Ahmed Zitouni a fait le choix d’être à la fois seul et avec les autres.
L’auteur qui écrit pour sa fille, Ada « mon coquelicot de tendresse » (à qui il dédie Attilah Fakir), pour lui confier son ennui, lui dit que s’il s’épuise dans l’écriture, c’est pour rester digne du respect qu’il se doit. Nous pouvons constater que la dignité, cette valeur fondamentale de l’homme, est absente hélas de la plupart des podiums et autres forums des sociétés du spectacle. « Je continue mon chemin d’écriture en jouant ce qui me reste de vie en séquences de style, sur les variations d’une respiration de phrase, le sourire d’un bon mot éclairant l’obscurité du texte ». Car le narrateur prépare sa fille à leur séparation définitive. Ce ‘‘vieil écrivain’’ confronté au ‘‘coquelicot noir’’, cet ennemi redoutable euphémisé qu’est le cancer, dit « poursuivre l’effeuillage de la marguerite du souvenir jusqu’au cœur d’une passion partagée lors d’une soirée avec hadj Kateb Yacine »... dans un langage étrange et singulier qui ne témoigne pas de la réalité, qui la dérobe. En définitive « chacun doit gérer sa défaite intime par ses propres moyens, dans la langue de sa reddition. »
Zitouni écrit pour sa fille, mais aussi pour lui-même, lui cet homme qu’il est, fait de tous les autres, de toutes les humanités qui irriguent la sienne. On entend en arrière-fond la voix de Jean-Paul Sartre dans « Les Mots » s’interrogeant lui aussi sur l’écriture et sur sa place parmi les hommes : « Si je range l’impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. » Zitouni a écrit dans « l’urgence et la souffrance portées par la colère », mais pas dans cette urgence qui se nourrit de slogans, de prêts à penser tramés dans des clubs de l’éphémère au risque de se fragiliser. Il y a certes le réel, mais il y a aussi la manière de le dire par le biais d’une écriture audacieuse. Urgente peut-être, mais audacieuse. Elle ne peut se contenter d’une traduction aride de la réalité. Ses livres ont été « mille et une fois réécrits... Leur destin était de ne pas finir en martyrs anonymes broyés par le totalitarisme du marché et par une industrie du divertissement organisant la mort de la littérature. » Ainsi, son troisième roman est-il « un coup de pied dans le jeu de quilles de la ‘‘madiacratie’’ (interview in Kalima, Lotfi Al-Badi. 12/1987). Plus de trente ans plus tard, ‘‘Le vieil écrivain’’ a continué d’écrire pour dire son fait au monde sans attendre la reconnaissance d’un illusoire pouvoir culturel souvent censeur et sélectionneur sur la base de connivences et de ses intérêts sonnants et trébuchants.
L’auteur bascule du « je » de Ahmed Zitouni à la 3°personne, ce ‘‘vieil écrivain’’ malade, parlant à/de Zitouni. De ce qu’il fut, de ce qu’il est. Ou comment « revenir du pire par l’écriture pour ne pas perdre l’estime de soi dans l’aventure... C’est toujours le livre de l’enfance que nous nous obstinons à réécrire en vert paradis. « La langue d’Ahmed Zitouni est explosive, accrocheuse et violente... » (à propos de Amour sévices et morgue, Le Matricule des anges, 9/1998)
L’auteur existe encore par les mots. Ceux-là mêmes, français, qui ont permis à Hmida (l’auteur enfant) d’accéder à l’instruction, et aussi les mots arabes du petit peuple de Saïda qui l’ont construit. Saïda est une ‘‘ville-relais’’ lointaine « et le train coûte cher... une ville-bourgade nichée aux confins d’une banlieue de l’humanité, où la pauvreté était une fatalité et l’humiliation coloniale une condition partagée par les musulmans. »
Saïda est la ville natale de Alilou, de Hmida et de Houria, comme elle est celle de Ahmed Zitouni. Il s’en souviendra à Manosque, ‘‘ce bout de l’exil’’ où le lecteur est accueilli par le rythme et la sonorité d’une anaphore : « J’ai fait du vide en moi dit Zitouni. L’enchantement de la musique n’avait plus le moindre effet. Je me suis senti ridicule et soulagé. Peut-être enfin adulte. Mami s’égosillait au cœur du Parc de Drouille sur une crâne volupté », qu’aurait intimidé la version trash de Cheikha Djenia la vraie, fille de Saïda, que je préfère de (très) loin. Et qui me renvoie à mon tour dans un bouge sur la route de Hassi Mefsoukh où ‘‘la vraie’’ faisait des siennes en toute honnêteté. Mais, « lire le passé dans le futur est un jeu périlleux »... comme peut l’être une traversée du miroir du temps entamée par Alilou « pour démêler les fils de l’écheveau d’incompréhension et de ressentiment. »
Comment faire autrement ? « Nous sommes tous malades de notre nostalgie », de notre enfance, « de la strangulation émotionnelle propre en culte du ‘‘rajoulisme’’ (rejla) qui nous tue au petit feu du stoïcisme et du silence d’Allah » Nous sommes en quelque sorte englués dans des vertus-pièges aux codes difficilement accessibles.
Et, comme les fous et les cabossés, « ma promptitude à relever les défis est dictée par la ‘‘rojla’’- attitude, cet état d’esprit qui métamorphose le couard en lion quand son honneur et sa dignité sont en jeu, quitte à laisser sa vie, dans la bagarre pour ne pas perdre la face. Un j’menfoutisme-trompe-la-mort de culture qui leur colle à la peau, intériorisé en réflexe conditionné qui les fait réagir au quart de tour sur un mot de trop, un regard de travers, ou un geste déplacé. Une incapacité à garder la tête froide quand la prudence est de mise, qui les fait sortir de leurs gonds... »
« ‘‘Le vieil écrivain’’ réalise que l’exil reste en fin de compte la seule patrie dont il peut se prévaloir et jusqu’au cancer qu’il promet d’en faire le plus flamboyant des exils ». C’est en lui - dans l’exil - que l’auteur est sorti de la nuit de l’aliénation pour partir à la rencontre de l’écrivain qu’il s’était juré de devenir. » Exilé il est né, exilé il va mourir. « Depuis le premier jusqu’au dernier, sa vie ne fut qu’un long exil. »
2_ Archives.
Cette seconde partie du livre est plus volumineuse. Elle est formée de trois chapitres : documents divers, entretiens, et synopsis.
2.1_Le premier chapitre s’ouvre par la présentation d’un film documentaire ‘‘Sabato’’ en hommage à Ernesto Sabato, écrivain argentin de renommée, et ancien président de la Commission nationale argentine sur les disparitions forcées (Conadep). Le premier président argentin, Raul Alfonsin, 1983-1989, élu démocratiquement après la dictature l’a nommé parmi les membres de cette Commission qui l’ont élu à sa tête. Ernesto Sabato défendait une littérature tragique, essentielle : « L’immense majorité des écrivains n’écrivent que pour des raisons secondaires parce qu’ils veulent la gloire ou l’argent, parce qu’ils ont de la facilité parce qu’ils ne résistent pas à la vanité de se voir imprimer, par distraction ou par jeu. Mais il reste les autres, les quelques-uns qui comptent, ceux qui obéissent à l’obscure malédiction de porter témoignage sur leur drame sur leur perplexité devant un univers angoissant, sur leur espérance au milieu de l’horreur de la guerre ou de la solitude. Ce sont les grands témoins de leur temps, mes amis, ce sont des êtres qui n’écrivent pas avec facilité, mais avec déchirement. Des hommes qui rêvent un peu le rêve collectif et n’expriment pas seulement leurs angoisses personnelles, mais celle de l’humanité tout entière. » (in L’Ange des ténèbres) C’est tout à fait ce qui préoccupe Ahmed Zitouni. Hélas, le projet n’a pas abouti. Il avait pour ambition de « mettre en avant les disparitions forcées, notamment, à partir des engagements politiques et artistiques » d’Ernesto Sabato, qui lui accorda deux entretiens.
À la suite du documentaire ‘‘Sabato’’, une longue lettre de Zitouni à Malek Alloula, écrite en mars 2019, soit quatre ans après son décès. Il y a entre les deux écrivains un nom, un ami commun, Ghislain Ripault, « le premier lecteur » de Zitouni et « ami de plus de 40 ans » auquel il a dédié, ainsi qu’à Ada, « Attilah Fakir, Les derniers jours d’un apostropheur » (ed. Souffles, 1987, Prix l’Événement du jeudi). Ahmed Zitouni écrit à Malek Alloula : « Hors de question de langer de fleurs et couvrir de louanges ton ‘‘Écriveur’’, qui mérite plus et mieux que des lauriers, que toi et moi savons d’expérience inexorablement faner en funèbres gerbes mortuaires. »
On peut également lire dans cette section des extraits relatant une rencontre entre Mohammed Dib et des Algériens dont Mediène, Abdelkader X, Zitouni et d’autres, au Mans à l’occasion d’une soirée dédiée à « l’Algérie qui était à la mode, saignante et souffrante ». Il y avait des vedettes de toutes sortes... « des activistes en quête de notoriété, des individus en mal de manuscrit à fourguer... Bref, une vitrine de l’Algérie, avec ce qu’elle a de plus pathétique et de plus ridicule ». Je le confirme, ayant personnellement plusieurs fois observé dans ce type de soirées « Anti ceci... », « Pour cela... » des individus (‘‘conférencier’’, ‘‘écrivain’’ ou des ANI comme l’écrit Ahmed Zitouni ces ‘‘Arabes Non Identifiés’’), des missionnés ou des résidents en France, les uns comme les autres sans scrupule, ni boussole, à bousculer, « l’œil à l’affût de la moindre caméra, la bouche salivant par avance au plus petit déplacement de micro », à se bousculer, à apostropher les organisateurs sur les estrades faisant fi des codes minimaux de bienséance... On peut lire des extraits d’un échange de courriers entre l’auteur de « La Grande maison » et Ahmed Zitouni. Dib lui écrit : « Je m’incline devant l’admirable maîtrise de ton écriture, que je t’envie... La traversée d’une langue est une recherche de soi. Je suis toujours en marche vers cet horizon... » sur le chemin de ses quatre-vingts ans.
2.2_ Le deuxième chapitre comporte des extraits de 6 entretiens. Nous avons retenu pour chacun un court extrait.
a_ Entretien réalisé par Liliane Giraudon pour Impressions du Sud (mai 1984) : Ahmed Zitouni, vos papiers !... « L’usine ça a été une galère intéressante... Ce sont des écrivains comme Céline et Miller qui m’ont donné l’impression que c’était possible la littérature. »
b_ Entretien réalisé par Kalima (supra) : La passion selon Hadj Zitouni... « Depuis tout petit je ne doutais pas qu’un jour je serais écrivain. C’est l’une des raisons qui m’ont fait quitter le pays... Chacun de mes livres a réclamé son écriture propre... L’intellectuel digne de ce nom, c’est le baromètre de tous les écarts sociaux, des barbaries en germes... Il y a une grande différence entre un ‘‘grand intellectuel’’ comme Sartre, Bataille... et les ‘‘filousophes’’ actuels, les ‘‘intellocrates’’ de bas étage en surpopulation dans la presse, la télé, la radio... C’est la médiocrité, l’arrivisme généralisé, la pensée-pub... »
c_ Entretien réalisé par Amina Saïd pour Jeune Afrique : Ahmed Zitouni l’humour fou... « Quand j’écris un livre, c’est une communauté que j’engage... Ceux qui ont perdu l’espoir n’ont plus que les mots, quand il y a les mots !... »
d_ Entretien réalisé par Mustapha Chtioui pour La Marseillaise : La veuve et le pendu... « La question qui se pose aujourd’hui à la société française n’est pas le ‘‘problème’’ de l’immigration, mais c’est un problème franco-français. Comment la France intègrera-t-elle les siens, c’est-à-dire ces enfants qui seraient de la énième génération, mais qui en tout cas, sont français. D’ailleurs, je pense que la plupart de ces jeunes ont des références plus proches du rap que de Kateb Yacine... »
e_ Entretien réalisé par A. Fatiha pour la revue du Centre culturel algérien : L’Euripide Algérien... « Un écrivain est un homme ou une femme qui, par le choix de ses thèmes, par son style, son talent, se donne pour mission de rendre cohérent et intelligible le non-dit, l’indicible, de conjuguer sa singularité d’observation à l’Universel, de mettre à jour des plaintes et des clameurs souterraines... J’ai toujours eu des problèmes et des ruptures avec mes éditeurs successifs, que je persiste à encore considérer comme des crétins et des fossoyeurs de littérature. Ils ont essayé de faire leur travail : vendre un produit. Ramener une singularité à un objet de consommation courante... en fait à me ramener à leur médiocrité... Écrire n’est pas une thérapie, mais un devoir de lucidité. Une éthique de travail. Une manière d’être avec les autres. Tous les autres. »
f_ Entretien réalisé par Nadir Allam pour Reporters(19 décembre 2019) : Donné pour mort, voilà l’aiguillon de ma résurrection en Algérie... Après la publication de mon premier roman, en 1983, je suis passé de l’autre côté du miroir. Je me suis retrouvé du jour au lendemain exposé en produit de consommation dans la société du spectacle sous les feux des projecteurs. » Ahmed Zitouni évoque la société du spectacle au sens bien entendu de l’aliénation que lui donne Guy Debord : « le fétichisme de la marchandise ») « Un univers étrange et fascinant, poursuit-il, où les grands prêtres du pouvoir médiatique qui font les modes et les opinions, fabriquent des écrivains en boostant les tirages, et sont plus préoccupés par leurs prestations à l’image que par le contenu de leurs écrits. » J’ajouterais préoccupés par la qualité bien entendue de leur réseau relationnel.
Plus loin, Ahmed Zitouni évoque le Hirak dans l’interview : « Cette révolution du sourire, je l’espère de velours, répond-il, à l’exemple de la transition douce qui a vu l’arrivée au pouvoir du dramaturge Vaclav Havel en Tchécoslovaquie ». Dix mois plus tôt, je titrais le 632ième article de mon Blog : « Révolution de velours... Cette révolution douce algérienne a peut-être commencé hier vendredi 22 février ». Il y a parfois de ces coïncidences... Cette qualification sera utilisée plus tard par l’historien Benjamin Stora. Le Hirak a échoué.
2.3_ Le troisième et dernier chapitre de la partie Archives contient des extraits de quelques lignes (de 10 à 23) d’ouvrages d’Ahmed Zitouni publiés entre 1983, « Avec du sang déshonoré d’encre à leurs mains » (Robert Laffont) et 2008, son dernier livre « Au début était le mort » (La Différence). Leur présentation est accompagnée d’extraits de commentaires de la presse : Le Quotidien de Paris, Jeune Afrique, Le Monde, L’Événement du jeudi, L’Humanité, Le Canard enchaîné, Le Nouvel Observateur, Les Temps modernes...
Toujours dans ce troisième et dernier chapitre, pour clore le livre, sur dix pages sont présentés des « ouvrages inédits » de l’auteur auxquels sont intégrés, des parties d’anciens romans ou nouvelle, revisités. Notons « Houria, le livre de la mémoire et de l’oubli » et « La lettre à Ada » (qui ont sourcé la première partie). Il y a également « La Raison du plus fou » (lier à « Aimez-vous Brahim ? ») et « Une Faim de ramadan » (relecture de La Veuve et le pendu)
« Houria... » a été écrit à partir de la nouvelle « Manosque, aller-retour » publiée en 1998. Le tapuscrit a été lu par Yasmina Khadra : « À Manosque le temps s’est arrêté pour que le passé rattrape le présent. Mais le passé claudique en chemin, traînant les souvenirs comme autant de boulets. Le couteau est dans la plaie. Si le temps s’est figé, le couteau, lui, remue. Avec son style dense, haletant, effréné, Ahmed Zitouni essaie de retirer le couteau de la plaie au risque de provoquer une hémorragie. »
« La lettre à Ada » est un texte « né d’un pacte d’écriture, scellé entre l’écrivain et sa fille Ada, âgée à l’époque de cinq ans ». Il sera son héritage. Afin d’honorer son serment, « il est temps d’ouvrir pour elle le « journal du ‘‘vieil écrivain’’ ». Des extraits sont parus dans le numéro 59-60 (novembre 2002) de la revue « Algérie, Littérature Action (ALA, revue dans laquelle le nom de Ahmed Zitouni figurait parmi les collaborateurs et parrains). En voici les dernières lignes : « Mes yeux se ferment. Tu ne le sais que trop. Sur le mystère de ta curiosité en éveil. » Et en acrostiche sibyllin, « L’auteur de tes jours/ Et/ À Dieu va/ L’auteur de ces lignes ! »
Les livres de Ahmed Zitouni disent l’insurrection de l’auteur, par ses mots contre l’inacceptable fait à l’homme colonisé dont il a hérité le courage et la solidarité. « J’ai hérité du panache des humbles, qui faisaient de la solidarité de la main tendue ‘‘le plus noble des gestes, dans la moins noble des tâches’’ ». « La violence de la broyeuse coloniale n’a pas réussi à effacer les étincelles de dignité qu’elle ne voyait pas traverser clandestinement les regards des colonisés. » Zitouni regrette qu’Albert Camus ait fait vœu de silence dans la tourmente de la guerre » et reprend à son compte la critiquable formule de Stockholm, souvent amputée de fragments essentiels. L’auteur s’élève également contre l’inadmissible fait en France, aux exclus de la société que sont notamment les immigrés maghrébins.
Jusqu’aux harragas ces « brûleurs de frontières qui brûlent leurs vies et leurs papiers en quittant le pays par ‘‘booti’’ (langue populaire, petite embarcation de fortune). Des sans-papiers volontaires cramés au petit bonheur la chance quand ils parviennent à destination. » Quand ils parviennent à traverser le cimetière qu’est devenue la Méditerranée. L’auteur interpelle Jean Giono qui se pâmait d’admiration devant cette mer, la Méditerranée, qui unissait les peuples, ne les aspirait pas dans ses profondeurs. Les échanges se faisaient non pas par-dessus elle, mais avec son aide (in « Provence ») « Si je te disais mon pauvre Giono, que ton idyllique Méditerranée est devenue aujourd’hui la plus grande fosse commune du monde. »
Ces harragas n’ont pas reçu de conseils comme Alilou (le double de l’auteur, un personnage de Houria) : « Ne compte que sur toi-même si tu veux voir d’autres horizons ». Alilou n’oubliera pas. Il s’en souviendra quand il quittera l’Algérie pour la France. « Quand il tournera le dos à la carrière pour prendre la route de l’exil... Il savait qu’il « s’arrachait de la pesanteur d’une humanité de déglingués », rejoindre les bannis. Les pensées de l’auteur le transportent en Nouvelle Calédonie. Peut-être même murmure-t-il « el menfi ‘‘le banni’’ de Akli Yahyaten qu’il attribue à Dahmane el Harrachi « le ténébreux ». Un chant des Algériens déportés au 19° siècle vers ces îles du bout du monde. « Goulou lommi ma tebkich/ ya el menfi / Weldek rabbi may khalih... Dites à ma mère de ne pas pleurer/ le banni/ Dieu ne l’abandonnera pas... »
Il est précisé par les préfaciers Françoise Zitouni et Ghislain Ripault (membres de l’association AssoaZ) : « la totalité des livres de Ahmed Zitouni forme une seule œuvre, grosse de ses colères, de ses obsessions, de ses traumatismes, de sa lucidité et de son humanisme intranquille. » Ils disent sa condition d’écrivain contraint de traverser « un douloureux exercice de vérité ». Certains font miroir à d’autres, inédits, ainsi Aimez-vous Brahim et La raison du plus fou, La veuve et le pendu et une faim de ramadan, Manosque aller-retour et Houria le livre de la mémoire.
Son écriture est portée par une architecture qui se développe du premier au dernier roman avec la même préoccupation, dévider la pelote de sa composition jusqu’au bout de ses mots, de son style jusqu’à son objectif et qu’importe que se répandent toutes ses colères.
Ses livres, il les a « conçus tendres et durs, maladroits et violents en révolte et en empathie avec le monde qui m’entourait ». Un monde qui ferme les yeux sur ses « frères d’âme écrasés en conditions d’immigrés ». « La plume acérée de Zitouni explore la complexité de la formation identitaire d’un immigré algérien dans la société française. » (Marina Calas : Lieux d’être: l’identité en chantier dans les romans algériens d’expression française, University of Minnesota, 2012)
Une seule œuvre traversée par cette lucidité douloureuse. Une colère saine étrangement inaudible et invisible au pays natal, celui du tintamarre et des histoires creuses et des eaux troubles, comme en celui de son exil, avec des nuances, où règnent xénophobie et humiliation. Encore et toujours.
« Je suis le monstrueux produit de deux sociétés monstrueuses : Je suis le produit de l’Algérie où j’ai vu le jour, où j’ai grandi comme j’ai pu ; celui de la France où j’ai passé le gros de ma vie en me forgeant au dur métier d’homme de nulle part, lucide et jovialement désespéré...
Hormis quelques rares îlots ou témérités littéraires, c’est l’incompréhension : « Un Arabe de France qui écrit, c’est l’incarnation d’une somme de stéréotypes, d’idées reçues, de fantasmes et d’images préconçues à exploiter... J’ai refusé les sollicitations de cet humiliant paternalisme et les juteux bénéfices qu’il me faisait miroiter. Un principe d’éthique de droiture, auquel je n’ai jamais dérogé. J’étais… et je reste un homme, un écrivain. Un homme qui écrit, guidé par une conscience aiguë de sa condition. Point... Loin des faussaires et des putains (du monde) des lettres, de ses rituels et codes... » Il est un livre à lire à ce propos dans lequel l’autrice, Kaoutar Harchi, montre combien la valeur d’un texte émanant d’auteurs maghrébins est recherchée aussi en dehors de la littérature, sans lien esthétique avec le texte lui-même, recherchée dans les prises de paroles des auteurs maghrébins à l’occasion d’événements étrangers à la littérature. Ce livre s’intitule « Je n’ai qu’une langue, ce n’est pas la mienne : des écrivains à l’épreuve » (ed Pauvert, 2016)
On me dit Algérien, on me suspecte Français. Je ne me revendique d’aucun pays, d’aucune nation ». Ahmed Zitouni se dit « inconnu au bataillon des appartenances identitaires. » Il se refuse « à renoncer à une foultitude de parts de moi-même ». Ahmed Zitouni est un homme déchiré. Il dit néanmoins, plus loin, garder au chaud dans son portefeuille, pour ne pas oublier d’où il vient, un carton d’extrait de naissance d’indigène. Il est de son enfance comme il est de ses exils.
Voilà qu’il pose les pieds dans l’universalisme. Cette généreuse doctrine médiatrice a mauvaise presse par les temps de barricades et d’enfermement qui courent. Tous les individus sont nés égaux, quel que soit leur douar, bourg, filège, stadt, ou poble de naissance. Les valeurs essentielles s’appliquent à eux tous identiquement. « Je suis plus d’une humanité que d’une escroquerie à l’identité. » Mettre en concurrence les cultures plutôt que les concilier est une aberration qui peut s’avérer dangereuse.
Les préfaciers font le pari suivant : « inviter à rééditer en France les ouvrages qui sont tous manquants (Ahmed Zitouni a récupéré les droits de tous ses écrits) et, surtout, à intégrer de plein droit à cette œuvre les ultimes productions d’un esprit résistant dans un être malmené. » Zitouni, en effet, a été amené à un « douloureux exercice de vérité », celui du réexamen de ses livres. Et il le fit. Ahmed Zitouni voulait disparaître sans laisser de traces » (ALA, janvier 1999, entretien avec Zineb Labidi), cela ne peut que rater. Cette revue a consacré d’autres articles à l’auteur en 09/2008, 01/2009, 11/2014, 05/2015.)
S’il me reste un mot à ajouter, je dirais que je regrette vivement que le projet d’animation d’ateliers d’écriture créative dont nous avions discuté en 2003-2004 ( ?), n’ait pas abouti. Nous aurions certainement passé de bons moments...
Ahmed Hanifi
Marseille, le 29 juillet 2026
































