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lundi, avril 20, 2026

996_ UN LIVRE-RUPTURE AVEC L'OCCIDENT, de Omar El Akkad.

 



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Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça. Omar El Akkad. Ed Mémoire d’encrier, 2025.

Par Ahmed HANIFI - 09 avril 2026

 


En janvier dernier est paru un livre qui fera date. Il s’agit d’un essai, « une lettre de rupture déchirante adressée à l’Occident. Un miroir tendu à l’hypocrisie collective face au génocide à Gaza. »  « Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça » est son titre.  Originellement, 
« One Day, Everyone Will Have Always Been Against This. » Il a été traduit de l’anglais américain par Marie Frankland. Mona Chollet (journaliste et essayiste franco-suisse) en a écrit la préface. L’auteur est Omar El Akkad, un « Arabe-Américain », né en Égypte en       1982. Il a passé une partie de son adolescence au Qatar avant d’émigrer au Canada, puis aux États Unis où il vit depuis. 

 

Omar El Akkad est journaliste (New York Times, Le Guardian...) et écrivain : « American War », 2017 et « What Strange Paradise », 2021. « Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça » a été publié par Mémoire d'encre (Québec, 2025), 187 pages. Le livre est composé d’une préface intitulée « Un défi à la surdité », un prologue et dix chapitres. Chacun (hormis le dernier) est introduit par un nom de ville (Portland 2024, Baie de Guantánamo 2008, Montréal 1998...) précédé d’un court texte en italique où il est question d’hôpitaux, de balle perdue, du monde civilisé et de l’écriture du passé lorsqu’il sera passé. Certains chapitres peuvent bien servir de lancement ou de contraintes à des ateliers d’écriture. Des contraintes qui libèreraient. Omar El Akkad anime régulièrement des ateliers d’écriture. Le premier chapitre, « le Départ », commence en 2024, les suivants (2 à 9) s’étalent de 1998 à 2024 pour l’avant-dernier. Le dernier, « l’Arrivée », ne porte pas de date.

Le livre de Omar El Akkad se veut être plus qu'un témoignage. Il fait le constat d’une rupture. « C’est le compte rendu d’une fracture, d'une rupture avec l'idée que la bonne société progressiste de l’Occident a déjà eu la moindre conviction ». Les parties de l’essai s’imbriquent les unes dans les autres selon un ordre temporel couvrant une trentaine d’années pour élaborer cette « lettre déchirante à l’Occident ». La colonne vertébrale du livre est donc l’Occident conquérant, à la mémoire courte, qui découpa au début du siècle dernier, au crayon et à la lame, des territoires en ignorant complètement leurs populations, semant ainsi les pires vents. Le désastre palestinien prend source dans ces années. Cet Empire qui ne comprend pas les peuples qu’il pille, qu’il détruit depuis des siècles et qui continue au siècle présent (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Afrique subsaharienne, Palestine...) : ‘‘pourquoi êtes-vous si en colère ? Pourquoi vous nous obligez à vous faire ça ? » à vous massacrer. Un Occident chargé de tant de guerres coloniales, de génocides, d’esclavages, un Empire rongé par le voile de la grande culpabilité depuis l’Holocauste, refondé depuis sur des règles partagées, se présentant comme le ‘‘porte-drapeau de la vertu’’. Un Occident concrètement protecteur de grandes sauvageries dont la dernière, le génocide du peuple palestinien que l’Empire alimente en armement, en direct sur tous les smartphones et télévisions. Le monde entier peut condamner. « En réalité les condamnations des populations et gouvernements des Suds n’ont que peu d’importance. Je peux condamner, mais « j’appartiens à une ethnicité, à une religion, à une caste dans la hiérarchie occidentale » dévalorisées. Nous sommes sommés de condamner ce que le Nord condamne, « présenter nos excuses devant leurs atrocités, et nous taire. »

 

Le socle des réflexions de l’auteur et le bilan qu’il tire, se nourrissent ou découlent de son propre vécu, de ses rêves, de ses désillusions, de ses analyses des médias, mais aussi de son expérience de journaliste dans les lieux de guerre, notamment, de ses rencontres avec des hommes de pouvoir, avec une certaine élite. Le livre de Omar El Akkad est aussi « le compte rendu d'une fin » , un exposé de sa rupture avec cet Empire arrogant dont il démonte la mécanique même si l’auteur met en avant, à partir de son expérience, les États-Unis et le Canada. Un Occident désormais sur le déclin, de l'intérieur duquel, précisément, Omar El Akkad réfléchit, écrit, décide, alerte, usant d’une écriture peaufinée qui ne peut laisser indifférent. Les items brassés ne sont pas très nombreux, mais on les retrouve très souvent d’un paragraphe à l’autre, soutenus par quantités d’exemples concrets, et autres citations. Ils s’entremêlent, se complètent de bout en bout, formant une trame cohérente et implacable. Leur distribution se reflète dans le texte ci-dessous.

 

Le livre de Omar El Akkad forme comme une boucle avec comme point de départ et d’arrivée la ville de Portland dans l’Oregon ( Nord-Ouest des États-Unis). J’ai organisé mon texte en cinq parties inégales : le départ du pays (partir, s’installer), son métier de journaliste et son rêve. L’occident (le flou), la désillusion et les médias, la résistance palestinienne et conclusion.

 

 

Partir, s’installer

 

Le père de Omar El Akkad avait la trentaine et travaillait au service comptabilité de l'hôtel Sheraton au Caire. Avec la fin du contrat et les nombreuses difficultés de vie le poussent à s'exiler à Doha avec sa famille. Ils y resteront une dizaine d’années. À l’école américaine de la capitale qatarie, le jeune Omar, comme tous les écoliers, écrivait­ — sur demande de l’institutrice ­— « des lettres de remerciement aux Américains », car il fallait bien remercier les États-Unis, « sans ces gens-là et ce qu'ils étaient prêts à faire, le monde serait bien différent » écrit l’auteur en y repensant. De la gratitude peut-être, du persifflage sûrement. Omar découvre les casernes militaires américaines, « un petit aménagement de tentes en périphérie de la ville » et ce pays de sable qui allait bientôt entrer en guerre contre l’Irak, « la première guerre du Golfe ». Un pays  « construit (comme ses voisins) à la sueur des quatre cent cinquante mille immigrés venus d'Asie qui forment 90 % de la population. » Quelques années plus tard, en 1998, Omar et un ami roulent dans un véhicule, sans but, lorsqu’ils assistent à un accrochage entre deux voitures. La première, qui appartient à un riche qatari, a été emboutie par celle d’un immigré. Le Qatari est furieux. Il donne des coups de sandales à l'immigré qui ne réagit pas. Depuis, cette scène ne l’a jamais quitté. Il revoit la rage du Qatari et la peur sur le visage de l’immigré. Les travailleurs étrangers défavorisés se doivent d'être invisibles, pas même des sous-hommes. Invisibles. Ce moment particulièrement pénible a forgé chez Omar sa « manière de voir Les différents pays et communautés. » J'ai personnellement pensé à l’anthropologue Edward T. Hall, précisément à son essai « La dimension cachée ». Ce chercheur est spécialiste de la Communication interculturelle. Dans son livre, il montre comment les interactions entre les hommes sont influencées par « l’environnement global, par la dimension de l’espace et par la culture (laquelle participe de la construction de cet espace) ». Omar El Akkad explique que ce qui avait réellement mis en colère le Qatari c’est moins l’accident en lui-même que le fait que l'immigré de l’Asie du Sud-Est ait osé rompre le pacte de sa non-existence présumée. Dans ce pays, dans les années 90, les immigrés n’avaient de vie qu’invisible. Ces être ne pouvaient être « que des riens, que des absences. »

 


À l’orée du 21° siècle, la famille s’installe au Canada. Omar a seize ans. Il découvre le grand froid. Il est obligé de s'adapter à sa nouvelle situation. À Ottawa, chez sa mère, l'auteur retrouve des CD abrités dans un meuble avec des productions culturelles du Qatar. Sur la pochette d’un disque, une photo avait été caviardée par  « un censeur local à Doha ». L'auteur a grandi avec cette réalité de censure et l'idée qu'ailleurs, les choses étaient différentes. « Une vie entravée (comme elle le fut en Égypte, mais aussi à Doha) ne cherche pas à trouver mieux, mais à fuir le pire », pensait-il. Omar El Akkad n’oubliait pas les raisons de leur installation en Amérique et il croyait fermement à ce que cette société américaine « autorisait pour elle-même, en ses droits, ses limites, ses principes. » Cette conviction l’a intégré pendant ses premières années alors qu’il était « étranger en Occident » et plus tard quand il obtiendra « le seul vrai travail que j'aie jamais eu, en journalisme ». Quotidiennement, il mesurera combien ces convictions vont être mises à l’épreuve des réalités vécues. Car il y a un fossé entre les discours, l’imaginaire et les faits. Le père vit une sorte de déclassement professionnel. La famille fait l’objet de stigmatisation et autres « indignités ordinaires » qui la met dans une « colère très précise », mais qu’il lui fallait bien intégrer dans la vie quotidienne, « intégrer les indignités au mécanisme de la journée, les accepter comme prix d'admission ». Il est avec son père en voiture. Le père travaille dans un hôtel dans la région du sud-est de Vancouver. Ils se font arrêter par la police, et ce n’est pas la première fois. Ils seront arrêtés à d’autres postes de contrôle, le père est traité sans ménagement, les policiers les ayant supposés Mexicains.  Accepter le mal pour le bien. Souffrance et résilience. Omar savait que l’intégration serait difficile parce que non blanc, non chrétien... Ottawa, Londres, Berlin, Paris, Washington, même combat. Le racisme est partout à l’affût. « Je savais que ce monde ne voulait pas mon bien, mais je savais que je pourrais quand même en faire un chez-moi. » Quand même. 

Les années ont passé. L’auteur, est marié, installé à Portland dans l’Oregon, un État du Nord-Ouest des États-Unis. Sa fille (elle n’est nulle part nommée) en cette année 2024 est un peu plus âgée que son père lorsque la famille avait quitté l’Égypte pour le Qatar. Elle joue. Elle « a entrepris la construction d'une ville » en papier avec ses rues, ses arbres, ses commerces. Ils habitent dans les bois. L’auteur évoque ses grands-parents, la plage, le risque d'incompréhension pour eux face à la différence entre les deux pays, les deux cultures, américaine et égyptienne. Sa fille joue, lui travaille sur son ordinateur. De nombreuses photos de Gaza sont ouvertes, « un carnaval des pires crimes jamais diffusés en direct ». Omar ne veut pas les montrer à sa fille. Il se sent complice des tueurs israéliens, car ses impôts dit-il alimentent les génocidaires. Cela lui est insupportable. Alors, il s’en va chercher un endroit tranquille et beau dans la forêt qui entoure sa maison pour pleurer les morts. Chez les hommes arabes, « c’est mal vu de pleurer ». Omar El Akkad se referme. Il « refuse la plupart des invitations professionnelles », se replie sur lui-même. « Des tâches importantes de la vie quotidienne me paraissent désormais complètement triviales. » Un jour de tempête, alors que sa fille jouait avec une copine, un arbre est tombé. « Douze heures avant, ma fille et sa meilleure amie jouaient sur la terrasse qui était à présent en ruines... » Cette « catastrophe hypothétique » ne le quittera plus. Une marque indélébile. Les tragédies, vraies et théoriques, compriment en lui toute pensée positive.

 

Le métier, la liberté, le rêve

 

Omar El Akkad est journaliste depuis une dizaine d’années (il a commencé à travailler au célèbre quotidien canadien anglophone The Globe and Mail). Avant de l’envoyer en mission en zone de guerre, le journal l’inscrit (une exigence des sociétés d’assurance) à une formation, assez violente. Et c’est dans sa couverture de l’invasion de l’Afghanistan par les pays de l’OTAN que Omar El Akkad a reçu sa « véritable éducation sur les rouages du monde ». « Il est impossible de pratiquer un journalisme sérieux sans avoir constamment à l’esprit le fait qu’on n’est que touriste dans le malheur des autres. » Le journaliste a beau être compatissant avec les populations locales, à la fin de son affectation, « il exercera son privilège de rentrer chez lui. » Un privilège perturbant. À Guantánamo, il s’est rendu plusieurs fois « essentiellement pour couvrir les audiences préliminaires » d’un djihadiste canadien, dont il détaille l’affaire et les conditions de travail des journalistes. L’auteur n’est pas encore dans une posture décisive, mais il s’y éveille. Il pense à ses parents qui ont voulu pour lui une vie meilleure, lui « donner une chance d’accéder au privilège ». Omar El Akkad rêvait de liberté, de sa forme fondamentale, cette « liberté qui vient avec une équité de traitement en vertu de la loi ». Ce désir, cette quête l’habitait profondément dans sa jeune vie d’adulte, lorsqu’il était étudiant au Canada (Queen’s University à Kingston) et pendant la décennie comme journaliste. Il veut croire au récit de liberté formulé par l’Occident. Il veut croire à son ordre ‘‘fondé sur des règles’’ partagées, et pourquoi pas adhérer aux principes issus des textes fondateurs de ces nations civilisées et tout faire pour les maintenir. Son désir d’enracinement viendra par la culture (ou contre-culture). Lorsqu’il découvre William S. Burroughs père, dit l’auteur, il vit un moment d'exaltation. L'Occident, qui était une chose que je voyais dans les films, devient brusquement une réalité, « un lieu où très probablement je passerai le reste de ma vie. » Il déchantera. Pourtant, « J’ai mis les efforts nécessaires, j’ai passé ma vie à assembler des costumes pour que les Occidentaux se sentent bien en ma présence, mais, tout à coup, je n’ai rien à me mettre. »  Nous savons tous la vanité de cette charge qui pousse nombre d’hommes et de femmes issus des Suds à toujours vouloir passer inaperçus, sans honte ni gloire, être considérés comme n’importe quel « Blanc » à toujours vouloir porter des costumes-sésame vivement conseillés, à vouloir s’approprier un nouvel accent, à vouloir mieux faire que les pures souches si cela existe encore.  Ce monde le tenait à distance, mais au moins il pouvait aller voir un film sans que la possibilité de la censure le frustre. Retirer un livre d’une bibliothèque sans risquer l’indexation sociale. Il précise, « sans risquer la déportation pour avoir lu le mauvais livre, regardé le mauvais film, pensé la mauvaise chose. » 

 

Le flou du réel et l’Empire broyé 

 

Les Occidentaux brandissent quantité « de textes, Constitutions, déclarations et chartes divers comme indice de supériorité » qui consacrent un récit soumis à des règles morales, à la justice. Omar El Akkad a constaté des « fissures » au sein de l’Occident, mais il croyait qu’elles pouvaient être réparées. Il y a cru jusqu'à octobre 2023. Les défenseurs du libéralisme occidental conçoivent qu'on peut à la fois compatir avec la souffrance des peuples exploités, en l'occurrence génocidés, et bénéficier des systèmes responsables de cette oppression sans le remettre en cause au-delà d’un discours peu téméraire. Il explique que « dans les moments où je suis tenté d’adhérer à l’idée de l’Occident, je veux vraiment croire à ce récit réconfortant » et bien intentionné, un récit qui glorifie (a postériori) les peuples anciennement colonisés résistants. Beaucoup veulent croire au récit complémentaire où les mots font tourner la tête « le rêve américain », « l’intégration positive » « visibiliser les minorités » « reconnaissance de l’histoire telle qu’elle fut », « Droit international » « Charte des Nations-Unies » « Respect des droits de l’homme »... En définitive l’auteur ne croit pas à ce récit. « C’est une fiction de la plus malicieuse espèce. » Une fiction malicieuse (entendre ici ce terme dans son acception québécoise : inclination à faire le mal). L'Empire se love dans sa forteresse de langage pour élaborer son récit, pour « protéger sa marge la plus sanguinaire ». Un langage porté par nombre d'hommes et de femmes de l’Occident (l'Empire et tout son héritage jusqu’aux temps présents, l’Empire dans tous ses espaces européens et américains), membres de la caste politico-médiatique, une « nécessité », disent-ils parce que de l'autre côté c'est la barbarie. La réalité funeste s’oppose au récit construit pour séduire. Les discours s’opposent aux faits. Le tissu d’une histoire complaisante ne peut tenir devant les faits sous-entend Omar El Akkad. Il se demande « À quoi servent les mots détachés de toute réalité », ces mots gris, flous ? Lorsque, dans « un article raciste et absurde », un journaliste du New York Times compare l’Iran à une guêpe, c’est la peur qu’il veut susciter chez le lecteur. Qui vous en voudrait d’écraser un insecte qui vous aurait piqué. Et il y a des populations entières qui sont identifiées comme des insectes prêts à darder. Les populations asiatiques, africaines, les musulmans. Une proximité (réelle ou supposée) avec le monde musulman peut faire de vous un insecte à éliminer, sans que cela ne provoque une contestation. Les projets de loi pour refouler les demandeurs d’asile, les immigrés, visent des hommes et des femmes « contre qui il est acceptable d’exercer presque n’importe quelle forme de violence d’État (leur arracher les enfants, les laisser se noyer à la vue de tous). Ces hommes et ces femmes « doivent incarner tout ce que la peur permet d’imaginer. » Donald Trump songeait à forcer les musulmans américains à avoir sur eux en tout temps une carte d’identité spéciale. Cette proposition devrait être condamnée « parce qu’elle est moralement répugnante. » Mais comment faire lorsqu’une part importante de l’électorat trouve « parfaitement acceptable cette idée » et considère que la population visée est « assez menaçante et barbare par nature. » Un lecteur de ce journal cité (New York Times) a écrit : « Je n’ai aucune confiance dans un texte sur le terrorisme rédigé par un gars qui s’appelle Omar. »

 

La réalité, de Gaza, a montré les limites des discours occidentaux de propagande. Gaza a broyé le récit de l’Empire. Et l’on voit nombre de pays occidentaux faire la queue pour incriminer la Cour internationale de justice qui a ordonné des mesures conservatoires contre Israël. Ainsi, le Canada « n’appuie pas la prémisse de la requête sud-africaine, et l’Allemagne se porte à la défense d’Israël à la Cour. » Ce pays, l’Allemagne, dont la police (au nom de la lutte contre l’antisémitisme) « arrête des manifestants juifs qui demandent un cessez-le-feu ». La France, malgré ses engagements internationaux, a autorisé le survol de son espace aérien par le criminel de guerre, Premier ministre israélien sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale. Dans la réalité qui s’annonce, ces États au double discours pourraient endurer le pire. « Il est tentant de dire ‘‘ces horreurs que vous autorisez un jour, ce sera à vous de les subir’’ ». Et l’auteur de rappeler les célèbres vers de Martin Niemöller « Quand ils sont venus chercher...je n’ai rien dit... » Comment rester silencieux, immobile, les yeux clos devant tant d’horreurs ? Comment accepter « le démantèlement de votre conscience, le vol de votre âme ? » les interroge Omar El Akkad.


Désillusion, médias et propagande

 

Le vécu de plusieurs situations ou incidents arrivés à la famille de Omar El Akkad ou à lui directement, lui font prendre conscience que « le pouvoir, ce n’est pas enfreindre les règles », ou répondre à une autorité ou tout casser. Une prise de conscience entraînant une autre, l’auteur commence à « soupçonner que les principes qui soutiennent ce monde ne sont peut-être pas aussi solides » qu’il le croyait. Comme il se doute également que « l’édifice de l’égalité, de l’équité, pourrait être sapé pour récompenser ceux qui en font partie et punir ceux qui en sont exclus. »

 

Il a peur « chaque fois que je vois un gros drapeau d’un pays occidental, dans n’importe quel contexte. J’ai instinctivement une réaction négative... Je ne peux m’empêcher d’imaginer les drapeaux de France et du Royaume-Uni planer de manière menaçante au-dessus des maisons, des quartiers et des nations de mes ancêtres et dans le monde arabe.  » L'histoire de ce système corrompu est remplie de coups d’États, de colonialisme, de ségrégations raciales, de guerres, de génocides. Pour les nouvelles générations, ce qui s’est passé à Gaza restera dans les mémoires comme ce moment au-delà du dégoût. Des millions de gens ont regardé l'Occident, cet « ordre fondé sur les règles », cette coquille du libéralisme moderne et le dessein capitaliste qu'il sert, alimenter une machine à broyer des humanités par dizaines de milliers. Et ces millions de gens ont dit non, « je ne prendrai pas part à ça... Ce qui choque le plus, ce n’est ni la cruauté ni l’indifférence. Ce qui choque le plus, c’est l’incessant parachutage de la vertu. Ce qui choque, ce sont les éloquents discours dans lesquels on s’inquiète pour les droits de la personne et les libertés et on exige que tous ceux qui violent ces droits en soient tenus responsables » sans rien faire pour judiciariser ces transgressions. « À quoi servent les mots détachés de toute réalité ? » 

Des discours hors sol, hors réalité, reproduits par une machine médiatique infernale qui, concernant Gaza, se source auprès des chefs d’état-major transformant les agresseurs en victimes et inversement. « Les éléments de langage diffusés par Israël sont fréquemment repris par les médias français » (Blast) « À quoi servent les mots détachés de toute réalité ? » Les gouvernants sont « accompagnés dans leurs croisades » par cette machine que beaucoup de journalistes ont dénoncée, notamment dans sa « couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient » (Acrimed). « Pendant les années de la guerre au terrorisme, j’ai vu la terrible colère de ce monde éliminer des centaines de milliers de personnes de même nom, de même origine, de même religion que moi. »  


Il y avait dans ‘‘le monde libre’’ « d'affreuses et profondes fissures », mais Omar El Akkad croyait qu'elles pouvaient être colmatées, sans toucher au fondamental. Il y a cru jusqu'à l'automne 2023 avec les attaques menées par des groupes appartenant à la branche militaire du Hamas, contre Israël et l’intervention sanguinaire de l'armée israélienne, qui a « ouvertement et délibérément » entrepris, avec l'acquiescement de la majorité des centres des pouvoirs du monde occidental , une guerre contre tous les Palestiniens, des plus cruelles en près d'un siècle d'occupation. Une guerre, la mieux documentée de toutes les guerres. La visée étant l'éradication d'un peuple, un génocide pour « finir le travail » entrepris en 1947 par Ben Gourion. La quasi-totalité des 2 millions de Gazaouis ont été déplacés. Presque la totalité des écoles, hôpitaux universitaires ont été détruits. Dans quelques années, quelques décennies, on énoncera franchement ce que les peuples du monde savent et dénoncent aujourd’hui même sur tous les continents. « Avec suffisamment de distance, tout le monde sera justement horrifié qu'une telle chose ait pu se produire. »

Certains hauts responsables politiques occidentaux parfaitement au courant des faits (des exactions, des meurtres, des crimes) « diffusent une bouillie vide de sens et particulièrement amorale, ou répètent dans l’abstrait des positions éthiques que leurs propres administrations bafouent activement dans la réalité. » 

 

Omar El Akkad découvre les mensonges de la presse occidentale, de tous ces journalistes qui « rédigent leurs articles depuis les balcons de chambres d’hôtel à Tel-Aviv », ou qui reprennent l’argumentaire des militaires israéliens à la suite de visites guidées. C’est ainsi « qu’une journaliste fait mention de nourrissons tués. Puis « 40 bébés décapités » alors que « presque aucun correspondant de ces médias ne pourra voir ce qui se passe dans la bande de Gaza. » Une propagande à laquelle participe le président Trump « quand il prétend avoir vu des photos de bébés morts qu’il n’a jamais vues ». Et l’auteur rappelle comment la grande falsification 25 ans plus tôt au sujet de l’uranium fantôme » a débouché sur une guerre qui a tué plus d’un million de personnes. » Il me revient cet autre grand mensonge médiatique, le « faux charnier de Timisoara » en Roumanie, quand des envoyés spéciaux, dont des Français, affirmaient que des dizaines de corps de citoyens roumains exécutés par les services de la Securitate gisaient dans les rues de la ville, engendrant une très grande émotion. Il s’est avéré en fin de compte que les cadavres montrés à la télévision et décrits dans la presse avaient été exhumés du cimetière de la ville. On constate encore aujourd’hui comment les médias français (majoritairement) montent des cabales contre les rares hommes et femmes politiques ou organisations qui dénoncent les crimes commis par Israël avec la complicité des États européens. Comment des militants de la cause juste palestinienne comme Rima Hasan en France ainsi que Hala Abou-Hassira sont malmenés par des journalistes « chiens de garde » (Serge Halimi/ Paul Nizan) d’Israël.

 

Et comment ces mêmes médias, qui s’arriment au récit officiel de cet État voyou contre le droit international, mettent en avant ce même droit international s’agissant de la Russie dans sa guerre contre l’Ukraine. La quasi-totalité des médias et journalistes n’ont cessé de rappeler leur soutien à l’Ukraine. Mais « ces mêmes collègues, ces mêmes médias ont adopté une approche différente quand l’armée israélienne a éliminé des journalistes palestiniens et leurs familles entières dans une campagne délibérée pour empêcher les informations de sortir de Gaza. » 

Les journalistes palestiniens sont les seuls à témoigner de l’intérieur même de Gaza contre l’intoxication israélienne. Près de 300 journalistes ont été tués à Gaza d’octobre 2023 à décembre 2025, selon le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme (HCDH). « Nulle part sur terre on ne constate un bilan comparable. » Les condamnations des médias des confrères occidentaux, est quasi-illisible, comme les encouragements ou récompenses de journalistes palestiniens. Le cas Wael al Dahdouh (chef du bureau d’Al Jazeera) est emblématique. Lui dont « la famille est exécutée lors d’une frappe de missile » avec d’autres membres de sa famille, des proches, lui qui est blessé et qui continue d’informer, lui dont on a effacé la famille.  « Quand tous les journalistes palestiniens auront été assassinés, il n’y aura peut-être même jamais eu de journalistes palestiniens. Ils auront peut-être tous été des terroristes, des sympathisants du terrorisme. »

 

L’auteur pose la question du rôle de la presse dans un monde où le droit de la force s’est substitué à la (fragile) force du droit. Un monde où l’on réconforte les puissants et afflige les vulnérables. Où la lutte contre l’injustice est une expression qui se conjugue, non selon des principes, mais au gré des proximités, des lobbies. Un monde débridé enclin à toutes les ruptures. Et si condamnation il y aura, « ce sera lors d’un cocktail ou d’un gala-bénéfice. » Ou derrière les coulisses.

Il y a deux langages pour exprimer une même réalité, par exemple, les victimes d’une guerre. Le langage utilisé est différent selon que les victimes appartiennent à la sphère de l’Empire, ou à celle que l’Empire combat. « On dit des victimes appartenant à l’Empire qu’elles ‘‘sont assassinées’’, ‘‘soumises à l’horreur’’. Leurs meurtriers sont ‘‘des bourreaux’’, ‘‘des terroristes’’, ‘‘des sauvages’’ » « Par contre, les victimes de l’Empire ne meurent pas, elles cessent simplement d’exister, elles se dissipent comme le brouillard. Et leurs meurtriers ne sont pas des bourreaux, ils ne sont rien du tout. » Les formules des journalistes qui en disent peu pour ne pas s’exposer sont « lâches et alambiquées. » Les journalistes ne sont plus journalistes, mais des artistes, car « cette façon d’employer le langage est un art. » Il y a un « dérèglement intensifié du langage dans le but d’aseptiser la violence. »  On dit des ‘‘terroristes’’ arrêtés qu’ils ‘‘ont été soumis à des techniques d’interrogatoire renforcées’’, surtout pas torturés. Combien de Palestiniens, d’Irakiens, d’Afghans ont ainsi été assassinés dans les prisons militaires américaines ou de l’État sioniste ? Lorsque des prisonniers — ils disent ‘‘des détenus’’— entament une grève de la faim, il s’agit non pas de protestation contre leurs conditions d’emprisonnement, mais ‘‘ d’acte de guerre asymétrique’’. Une ‘‘réalité fantôme’’ du peuple palestinien s’ajoute à d’autres versions. Elle est de plus en plus imposée, dans laquelle le peuple palestinien ‘‘n’a jamais été chassé, il a quitté volontairement sa terre’’. Pour une autre version, ‘‘le peuple palestinien n’existe pas’’. Ou encore son identité est ‘‘insignifiante et ne dispose pas le moindre droit.’’ Et puis les versions sont nombreuses. Il y a celle qui consiste à incriminer les Palestiniens qui sont ‘‘un peuple intransigeant’’ ou ‘‘déraisonnable’’ faisant échouer tous les processus de paix, alors même que plusieurs dirigeants « se vantent ouvertement de n’avoir jamais permis à un État palestinien d’exister. » Bill Clinton à Toronto leur imputera tous les blocages : « L’échec du ‘‘Processus de paix au Moyen-Orient’’ est dû au manque d’imagination des Palestiniens. » 

Sur plusieurs pages, Omar El Akkad met à nu les comportements lâches du monde littéraire et artistique tout en nuançant entre les hommes et femmes « les moins établis » qui mettent leur carrière en péril en demandant l’arrêt de l’éradication totale d’un peuple » et les « plus établis » fort silencieux, qui ne veulent pas prendre position, car cela risque d’avoir « des conséquences terribles si nous nous énervons pour ce genre de chose. »  Ils se réveilleront peut-être plus tard et auront tout le temps « d’écrire de très touchantes histoires sur la forme et la teinte des ossements. »


La direction de la foire du livre de Francfort décide d’annuler une remise de prix à Adania Shibli, une écrivaine palestinienne, pour « Un détail mineur ». Suivra « une cascade de lâchetés institutionnelles » : on ferme des sites internet, on retire des ouvrages, on annule des cérémonies, « des clubs de lecture interdisent les questions sur la Palestine ». Lorsqu’un prix Pulitzer « salue le travail des ‘‘journalistes et professionnels des médias qui couvrent la guerre à Gaza », une note interne du New York Times « demande à ses journalistes de s’abstenir d’employer le mot ‘‘Palestine.’’ » 

Heureusement, « Parmi toute la lâcheté émergent parfois certains moments de solidarité » auxquels l’auteur s’ « accroche désespérément, aussi petits qu’ils soient ». Il donne quelques exemples : lorsqu’un riche donateur tente d’intimider financièrement une célèbre organisation de promotion culturelle (NBF) parce que des finalistes de cette organisation comptaient, sur scène, demander un cessez-le-feu, la NFB ne bronche pas préférant l’honneur à l’argent. Autre exemple : presque tous les auteurs nommés pour les prix Pen America (importante association de défense de la liberté d’expression littéraire) « refusent les prix, se privant ainsi d’importantes sommes d’argent » ; un autre exemple : des écoles de création littéraire « donnent à leurs enseignants la possibilité de faire don de leurs droits à un organisme de bienfaisance qui vient en aide aux Palestiniens »... Les horreurs minutieusement documentées par les Palestiniens sont « méticuleusement écartées par les plus importants médias occidentaux. « Dans les années à venir, beaucoup de choses seront écrites sur ce qui est arrivé à Gaza, » ce qui est réellement arrivé, comme nous savons aujourd’hui pour l’Irak, pour la Libye, pour la Syrie... 


Le but d’Israël est d’éradiquer le peuple palestinien pour « finir le travail ». Les exclus de tout, de toute humanité, sont les Palestiniens. L’auteur regarde des images du blocus de Gaza. « Pourtant, l’ambiance est festive... On se réunit pour empêcher des camions de secours d’entrer à Gaza », comme dix ans auparavant, où d’autres images montraient « des colons sur des chaises pliantes à flanc de colline, regardant le bombardement de Gaza ». Ils applaudissent. Cette année 2025, ils crient de joie devant l’innommable. Nous avons vu d’autres images montrant l’ancien vice-président américain Mike Pence apposer sa signature « Pour Israël » sur des obus d’artillerie en souriant, « en offrant son nom et ce qu’il reste de sa conscience à la machinerie du meurtre généralisé ». Cet homme « ne songe pas une seule seconde aux gens que cette bombe tuera. Ce n’est pas possible. »

 

Omar El Akkad a par son métier longtemps couvert des guerres et le monde des affaires, rencontré d’influents dirigeants, jusqu’au « cofondateur d’une des plus importantes entreprises de technologie sur la planète »). Et ce qui dans ce monde l’a le plus marqué, c’est « le délire partagé de ses membres... le délire au cœur même du capitalisme, le délire d’une source infinie d’innovation et d’efficacité capable de produire une croissance tout aussi infinie. » 

Aux tueries de masses s’ajoute la responsabilité qu’on incombe aux victimes. Pour justifier les massacres de l’armée israélienne, les Palestiniens « doivent devenir les plus abominables êtres humains sur Terre, pire que les nazis ». Ils sont « des animaux humains » (Y. Gallant), c’est pourquoi la discussion devient vaine, « offensante, un affront au civisme. » On ne discute pas avec des animaux. On les éradique. Dans la plupart des pays de l’Occident, la réaction sera de dire que c’est compliqué et puis que les Palestiniens,  ils ont l’habitude de mourir.

 

L’auteur donne des exemples sourcés dans la sphère des pouvoirs : aux États-Unis, le libéralisme exige une politesse rhétorique dont l’aile fasciste du Parti républicain s’est entièrement affranchie ». Quant au Parti démocrate, son « lien avec le progressisme se limite souvent à une pancarte sur la pelouse. »

Lorsque l’Afrique du Sud dépose une plainte contre Israël auprès de la Cour internationale de Justice (CIJ) en décembre 2023, elle « invoque la destruction totale des établissements de santé de Gaza et le blocus de l’aide comme preuves que ce qui est détruit n’est pas une organisation terroriste, mais un peuple entier. »

Quand on voit l’annihilation, les enfants assassinés filmés et présentés au monde, pour ensuite apprendre que les dirigeants de presque toutes les nations occidentales affirment que ce n’est pas en train de se passer, que ce qui se passe est juste et devrait continuer » et qu’Israël ne fait que se défendre, on a l’impression de perdre la raison.

Comment ne pas la perdre ? Hind Rajab n’a rien demandé d’autre que des secours. Elle avait cinq ans. Son corps a été criblé de balles par des soldats israéliens. « 350 balles ont traversé la voiture » dans laquelle elle se trouvait. À côté, l’ambulance envoyée pour la secourir brûlait. Hind Rajab a-t-elle obligé les militaires israéliens à lui faire ça ?

Quel mot utiliser pour désigner ce que cette enfant a ressenti ? La peur ? Sa peur est-elle identique à celle « d’innombrables personnes qui encouragent la liquidation des Palestiniens et qui disent qu’elles aussi ont peur ». Il y a entre ces deux types de peur, un fossé. « La peur des personnes qui craignent la perte d’un peu de confort » n’a rien à voir avec la peur d’une personne qui est incapable de vivre sa vie normalement, qui voit tous les jours des cadavres et pour qui rien d’autre n’est important que de rester vivant.

 

Les gouvernements occidentaux sont prompts à appréhender des étudiants qui déploient des banderoles sur lesquelles ils ont écrit « Free Palestine » et de les traiter d’antisémites, mais s’abstiennent de condamner les bombardements israéliens sur des hôpitaux. Le silence des Occidentaux est « choquant » et dénoncé par l’agence UNRWA (agence spécifique d’aide aux réfugiés palestiniens). Une fillette est victime parmi d'autres d'une bombe. Gravement blessée, elle est transportée par des hommes sur un brancard. « Elle leur demande s'ils vont l'emmener au cimetière : un des hommes dit ‘Mashallah’, puis ‘tu es belle comme la lune. Inti zay el qamar », mais la traduction échoue. L’impasse est douleur. 

« Le colonialisme exige que l’histoire commence après le début de la colonisation. Et tout acte du colonisateur devient de la légitime défense... Toute population colonisée sera toujours l’instigatrice, la cause de ce qui advient et la justification de ce qui adviendra. » 

 

La plupart des pays occidentaux prennent fait et cause pour Israël. « En février 2024, les États-Unis s’opposent encore une fois à une résolution de cessez-le-feu. Il y eut près de 900 résolutions de l’Assemblée générale des Nations-Unis relatives à ‘‘la question de la Palestine’’ dans les 75 dernières années. » Le refus peut être chose dangereuse. Refuser de signer une résolution pour le cessez-le-feu (autorisant ainsi la poursuite du génocide) cela peut être considéré comme « l’art de gouverner ». Par contre, des citoyens qui refusent d’acheter des produits fabriqués par une entreprise complice occidentale de l’État d’Israël sont accusés de « terrorisme économique. » En janvier 2024, la Cour internationale de justice décide qu’Israël doit être jugé pour génocide. 

 

Une dizaine de pays occidentaux décident de retirer tout financement à l’UNRWA à partir d’allégations visant une dizaine d’employés de cette agence sur les trente mille ­qu’elle emploie et accusés de terrorisme. « Encore plus de gens mourront de faim à cause de cette décision, prise par des individus qui n’en seront jamais tenus responsables » et qui même s’offusqueraient si un jour « un militant venait à interrompre leur soirée au restaurant » ou lors d’un gala en leur montrant des photos d’enfants morts ou mutilés par le fait de leur décision. « En face du premier génocide de l’histoire diffusé en direct, l’une des seules choses qui inspirent une réelle panique aux centres de pouvoir occidentaux est la perspective d’une réduction du trafic maritime dans la mer Rouge. »


Résistance et conclusion


Les attaques palestiniennes ou la résistance à l’occupation se produiront tant que persisteront la colonisation et l’oppression. Et alors « la même explication sera donnée : les barbares provoquent et les civilisés sont forcés de réagir » et le calendrier de l'histoire est manipulée, remplacée par les récits des colons. Pendant le massacre, certains ne veulent pas nommer. On débat des mots, on s'en offense, on « s'indigne devant les mots, génocide , occupation, si désobligeants, si grossiers. » La résistance ne se drape pas que de mots. Un homme appelé Aaron Bushnell s’immole par le feu devant l’ambassade d’Israël à Washington. Il a dédié ses derniers mots aux Palestiniens et à notre conscience : « Libérez la Palestine ».  Parmi les policiers arrivés en secours, « l’un a demandé un extincteur, un autre a pointé son arme sur les flammes. »  Aaron Bushnell « a parlé avec plus de lucidité et de clarté morale que la plupart des politiciens en Occident. » La résistance compte. Qu’elle soit active ou passive. « Il y a pourtant des jours où elle semble vaine. » On peut se poser la question, car « quelle sorte de résistance pourra ébranler un système qui ne bronche pas en voyant des images de bébés affamés ? » Ou une torche vivante ? La réponse figure dans la question, le ver est dans le fruit.

 

Dans les pires moments de l’histoire, « le courage est plus contagieux que toute autre influence ». « À côté du registre des atrocités, un autre journal est possible. » Celui où figurent les médecins palestiniens qui ont gardé leur poste jusqu’au bout, les journalistes palestiniens, leurs enfants morts de faim, et tous ceux qui « ont risqué quelque chose, tous ceux qui ont filmé, documenté les événements ». Les politiques qui ont porté la voix des Palestiniens, les manifestants, tous les manifestants. Tous ceux qui n’ont pas détourné le regard. « Quand le passé sera passé, le monde saura que les morts n’ont pas participé à leur propre assassinat. » Les Palestiniens écriront leur histoire. Et leur histoire sera traduite dans toutes les langues, même si la leur comme celle d’Edward Saïd  « est controversée » (a).

 

« De toutes les épitaphes qui pourraient un jour être gravées sur la pierre tombale du libéralisme occidental, la plus accablante demeure celle-ci : ‘‘il s’est mesuré à une expression de conservatisme nihiliste et infiniment cruelle et a presque réussi à gagner.’’ » Un jour, les massacres prendront fin. Il ne sera plus possible de nier l’évidence, de détourner le regard « Quand l’heure sera venue de désigner les responsables, la plupart d’entre eux auront disparu depuis longtemps. Certains feindront l’indignation et l’ignorance devant l’ampleur des dégâts. » Il ne restera que les remords des descendants. Des études universitaires se demanderont pourquoi n’avoir rien prévu. L’anéantissement d’une population pourra être dénoncé « sur une pancarte de pelouse » de jardin.

 

Nous entrons dans un monde de post-vérités, un monde où l’inversion des valeurs fait office de nouvelle règle, où les victimes sont désignées comme étant les coupables, et inversement. La référence accentuée à un nouvel ordre mondial fondé sur des règles (RBO), mais où « les pays sont libres de toute forme de coercition militaire, économique et politique », est de plus en plus palpable, de plus en plus imposée. 

Cet essai de Omar El Akkad « Un jour, tout le monde aura toujours été contre ça » est à lire absolument.

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a-   « Alors qu’Edward Saïd cherchait à se faire traduire en anglais par les grandes maisons d'édition, tous ses manuscrits étaient refusés. Il se vit répondre que c’était effectivement ‘‘un bon travail, mais l'arabe est une langue très controversée.’’ Je repense à cette remarque, mais il est vrai qu'une langue peut être controversée... » Rapporté par Omar El Akkad. Vidéo octobre 2025, Center for Security, Race and Rights.

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Ahmed HANIFI, 

Auteur. 

Derniers ouvrages : 

* Postface de « Ballade des perdus », dédié à Rami Abou Jamous  (Christine Payeux. Ed M.E.O. Avril 2026)

* Traversées périlleuses du miroir. Casbah Éditions, 2024

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Ce texte est disponible sur Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/ahmed-hanifi/blog/190426/62-un-jour-tout-le-monde-aura-toujours-ete-contre-ca-omar-el-akkad