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mardi, juin 11, 2013

399- Paris en vrac.



Jeudi dernier j'ai pris le TGV pour Paris. J'y ai passé trois jours. L'objet de ce déplacement était l'enregistrement d'une émission de télévision à Berbère TV. J'ai été invité par Youssef Zirem dans le cadre de son émission "Graffiti". Nous avons, pendant 52 minutes parlé de mon dernier roman, La folle d'Alger. La diffusion de l'émission est prévue pour ce soir mardi 11 juin à 20h30. Pour le reste, j'ai pris beaucoup de photos...

J'ai passé plus de deux heures dans le Louvre, notamment dans le pavillon des arts de l'Islam. Fantastique...
 "Ce chef-d’œuvre taillé dans un seul bloc d’ivoire a été réalisé à la cour umayyade d’Espagne pour le prince al-Mughira. La boite déroule un cycle d’images (pas moins de quarante-huit figures, soixante-neuf avec celles du couvercle), présentant notamment des cavaliers, une scène de trône et un combat d’animaux. Les symboles et emblèmes du pouvoir légitime figurant sur cette sculpture illustrent la lutte des Umayyades face aux Abbassides.
Inscription: « Bénédiction de Dieu, bienfait, joie, béatitude pour al-Mughira, fils du Commandeur des Croyants, que Dieu lui fasse miséricorde de ce qu’il a fait l’année trois cent cinquante-sept » [soit 968 de notre ère]" (on: w.louvre.fr)

Je suis également allé faire un tour à Beaubourg...



 A Barbès. Le mythique cinéma Luxor à rouvert...
 Plus d'infos ici: http://www.paris-louxor.fr/louxor-palais-du-cinema/



Je ne pouvais laisser le plus grand cinéma d'Europe... Le REX.



Sur la place Saint Sulpice les poètes s'étaient donné rendez-vous.
 





Le bateau ivre (1871)http://rimbaudexplique.free.fr/poemes/bateau.html

Merci daniellesoeur








Le Bateau ivre
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J'étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots
Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !

Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures,
L'eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d'astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l'assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces,
Et des lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants.
Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux...

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d'azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l'Europe aux anciens parapets !

J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t'exiles,
Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j'ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes.
O que ma quille éclate ! O que j'aille à la mer !

Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud – 1871

On: http://abardel.free.fr
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Dans sa lettre du 15 mai 1871 à Paul Demeny, Rimbaud expose son programme poétique : "Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens". Ainsi, "il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues". Le Bateau ivre, écrit la même année, apparaît comme la transposition allégorique de ce programme. Les cinq premières strophes racontent comment un bateau rompt ses amarres : c'est le poète rompant avec les normes de la poésie, les conventions de la morale, l'idéologie dominante de la société. Les strophes 6 à 17 évoquent les aventures maritimes étourdissantes de l'épave à la dérive : c'est le poète arrivant "à l'inconnu". Enfin, les strophes 18 à 25 disent l'épuisement du narrateur et sa nostalgie du vieux monde : c'est le moment où, "affolé", le "voyant" doit se résigner à "crever" ("dans son bondissement par les choses inouïes et innombrables", comme dit la lettre), abandonner ses visions avec la consolation de les avoir vues. "Le Bateau ivre, comme tant de poèmes de Rimbaud, est la victoire de la lucidité sur un premier élan d'espoir" (Yves Bonnefoy, Rimbaud par lui-même).

      L'écriture du poème est elle-même conçue comme une illustration du "dérèglement de tous les sens". Rimbaud s'appuie sur un canevas réaliste relativement simple, une série de tableaux de mer inspirés par ses lectures (il n'avait
à 17 ans jamais vu la mer) : reflets du soleil à la surface des eaux (strophes 6 et 7), accidents atmosphériques (strophe 8), coucher du soleil (strophe 9), la nuit et l'aube sur l'océan (strophe 10), etc. Mais cet enchaînement de "marines", ce diorama (note1) de la mer, est alternativement emballé et rompu par le défilé précipité des tableaux. Le Bateau ivre entraîne le lecteur dans un ballet aux changements de décor étourdissants. Les déplacements de la césure et la surprise des enjambements impriment au poème l'allure titubante qui convient à son sens. Sous l'effet de l'irréalisme brutal des images, le spectacle tourne au fantastique. La mer devient symbole de l'Inconnu. Le naufrage est décrit comme la plongée voluptueuse dans un monde édénique, où le poète peut enfin habiter "dans la plénitude du grand songe" (lettre du 15 mai 1871.) Toutes les ressources du langage poétique sont mises à contribution pour entraîner le lecteur dans cette fête des sens et lui donner l'impression du nouveau : rythmes, jeux de sonorités, couleurs crues, associations de mots inattendues, mots rares ou inventés, effets synesthésiques, métaphores insolites.

     Cette allégorie de la révolte qu'est le "Bateau ivre" fonctionne simultanément sur le plan psychologique (rupture avec la docilité et la naïveté de l'enfance), littéraire (invention d'une poésie nouvelle) et politique (rupture avec le Vieux Monde, symbolisé par « l’Europe aux anciens parapets »). Sous ce dernier aspect, le poème de l'été 1871 qu'est le "Bateau ivre" peut être considéré comme un tombeau de la Commune. Le poète suggère cette hypothèse en plaçant à un endroit stratégique, à l'extrême fin de son texte, une évocation des "yeux horribles des pontons". On sait en effet qu'au lendemain de la semaine sanglante (21-28 mai 1871), ceux qui n’avaient pas été fusillés par les Versaillais furent entassés dans ces prisons flottantes qu’étaient les "pontons". En terminant son texte sur cette allusion très politique, Rimbaud ne laisse aucun doute sur sa volonté d’en éclairer le texte tout entier. Le bateau, dont le vers 41 nous dit qu’il a « suivi, des mois pleins, […] la houle à l’assaut des récifs », représente bien ce jeune communard que fut Rimbaud, spectateur probablement passif (verbe « suivre ») mais enthousiaste de l’épisode révolutionnaire, lequel épisode révolutionnaire trouve sa métaphore dans l'océan furieux.


 
 
Note1: Diorama : "Le Diorama de la rue Samson, près du Château d'Eau, établi en 1822 par Daguerre et Bouton, présentait aux spectateurs placés dans l'ombre divers tableaux sur toiles transparentes de grandes dimensions et animés par plusieurs éclairages" (j'emprunte cette note à Jean-Luc Steinmetz, dans son édition des Paradis artificiels de Baudelaire, L.P. 1326, p.137).


On: http://abardel.free.fr
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J'ai continué le grand tour en traversant le jardin du Luxembourg...




Notre dame, le pont encadenassé de l'Archevêché et l'Île de la Cité...




Le place de la Bastille



Les sous-sols de la gare de Lyon et ses consignes (très importantes pour un voyageur qui ne supporte pas de traîner sa ou ses valises, sacs...

dimanche, juin 02, 2013

398- MESSALI HADJ - 16 mai 1898 - 03 juin 1974

Le 03 juin 1974, nous quittait le père de la lutte pour l'indépendance algérienne.

Messali Hadj (16 mai 1898 à Tlemcen – 03 juin 1974 à Gouvieux dans l’Oise )
JT du 04 juin 1974 INA

Messali Hadj, père oublié du nationalisme algérien

 Dans l’histoire du nationalisme algérien, un point d’interrogation demeure : comment et pourquoi le père fondateur, Ahmed Mesli, dit Messali Hadj, a-t-il pu être désavoué, puis combattu, par ses fils spirituels, alors même qu’il avait été le premier à poser comme objectif non plus un aménagement du système colonial, mais la lutte pour l’indépendance ?


 
Si les noms de Habib Bourguiba en Tunisie et de Mohammed Ben Youssef — ou Mohammed V — au Maroc sont liés, dans la mémoire collective, à la lutte victorieuse pour l’indépendance, celui de Messali Hadj fait toujours l’objet, en Algérie, d’une occultation qui s’est à peine atténuée depuis une ou deux décennies.

L’Etoile nord-africaine (ENA) naquit au printemps 1926, à l’initiative des milieux communistes français, très attentifs alors à l’organisation des « travailleurs coloniaux » en métropole. Au sein de la commission coloniale du Parti communiste français (PCF), le principal responsable était Abdelkader Hadj Ali ; il fut secondé par des militants plus jeunes, dont Messali Hadj (1). En février 1927, à Bruxelles, lors du congrès de la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale, le jeune Messali — il est né à Tlemcen en 1898 — est chargé de présenter le programme de l’Etoile. Pour la première fois, du haut d’une tribune internationale, un orateur exige l’indépendance de la colonie algérienne et des protectorats tunisien et marocain : « L’indépendance de l’un de ces trois pays n’a de chances d’aboutir que dans la mesure où le mouvement libérateur de ce pays sera soutenu par les deux autres (2). »

L’Etoile connaît un succès grandissant, essentiellement au sein de l’immigration algérienne en métropole. Mais les relations entre communistes et étoilistes se distendent dès la fin de la décennie 1920. Messali Hadj et les autres dirigeants sont soucieux de ne pas s’engager dans un face-à-face avec le PCF. Ce dernier ne comprend les relations avec les mouvements nationalistes qu’en fonction de sa seule stratégie, laquelle devient — à partir du Front populaire — plus hexagonale qu’internationaliste. Jusqu’alors, chacun avait utilisé l’autre à ses propres fins.Sept 1959 INA

L’avènement du Front populaire révèle le malentendu. Des divergences apparaissent sur les objectifs visés. En matière coloniale, la gauche française s’en tient à un prudent réformisme : même le timide plan Blum-Viollette — élaboré en 1936 par Léon Blum avec l’ancien gouverneur d’Algérie Maurice Viollette —, qui visait à permettre à vingt-cinq ou trente mille Algériens d’acquérir la citoyenneté sans renoncer à leur statut personnel musulman, ne sera jamais présenté au Parlement. Le PCF conçoit en 1939 le schéma, qui devait se révéler si inadéquat, de la « nation en formation », fondée sur un mélange des populations européennes et arabo-berbères. Le langage des étoilistes, lui, ne change pas : le peuple algérien doit compter avant tout sur ses propres forces. « Mes frères, il ne faut pas dormir sur vos deux oreilles maintenant et croire que toute l’action est terminée, car elle ne fait que commencer », avertit Messali Hadj.
21 sept 1959 INA



S’enclenche alors une campagne sourde, puis ouverte, contre les étoilistes. Le 26 janvier 1937, en vertu des lois contre les ligues factieuses, le gouvernement Blum dissout l’Etoile. Robert Deloche, chargé de la question algérienne au PCF, soutient cette mesure dans L’Humanité du 12 février ; le divorce est consommé.

Messali Hadj et les siens fondent le Parti du peuple algérien (PPA), qui, à la différence de l’ENA, s’implante également en Algérie. Cela vaudra à Messali Hadj une accusation de « reconstitution de ligue dissoute » et une arrestation, le 27 août 1937. Commence alors, après un procès dans la pure tradition coloniale, une nouvelle vie pour le fondateur du PPA. Sur trente-sept années — entre 1937 et sa mort —, il en passera vingt-deux soit en prison, soit en résidence surveillée, selon le bon vouloir de quatre régimes : la IIIe République finissante, l’Etat vichyste, puis enfin les IVe et Ve Républiques.

Durant la seconde guerre mondiale, il refuse toutes les avances faites par l’Allemagne nazie aux nationalistes des pays colonisés, ce qui accroît son autorité morale. Puis survient, avec la chute du nazisme, cette terrible coïncidence des dates : le drame du 8 mai 1945 dans le Constantinois, lorsqu’une manifestation pour l’indépendance, à l’occasion de la victoire des Alliés, est violemment réprimée (3). Le massacre — plusieurs milliers de morts — a des répercussions au sein du mouvement nationaliste algérien. Pour les militants de la jeune génération, la guerre d’Algérie commence de fait à ce moment, et la préparation à la lutte armée s’impose. Messali Hadj — qui ne vit plus en Algérie — en reste au schéma classique de la conscientisation progressive du peuple. Pour lui, les appels à l’insurrection sont des « fanfaronnades », du « gauchisme stupide » (4).

Ces dissensions mèneront à la rupture de 1954. Le mouvement nationaliste algérien se déchire. L’autorité de Messali Hadj, fondateur et président du PPA — qui devient le Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, MTLD, après la dissolution par les autorités françaises du PPA en 1946 —, est remise en cause. Une fracture apparaît entre messalistes et centralistes (ainsi nommés parce que majoritaires au comité central).

Un petit noyau autonome, issu de l’Organisation spéciale (OS, structure clandestine destinée à préparer une future lutte armée), va griller la politesse aux uns et aux autres et imposer la préparation concrète d’une insurrection armée. L’idée est énoncée le 23 mars 1954, jour de naissance du Comité révolutionnaire pour l’unité et l’action (CRUA). Auparavant, en février, Messali Hadj avait été approché par Moustapha Ben Boulaïd, l’un des neuf fondateurs du CRUA, et avait repoussé avec mépris les plans de ces « amateurs ». On sait aujourd’hui que lui-même envisageait pourtant — mais avec quelle conviction ? — une insurrection autour du 15 novembre 1954.

Une course de vitesse s’engage donc entre deux factions pourtant mues par le même idéal et dotées de stratégies très proches, mais en désaccord sur le calendrier. Sans doute n’y avait-il là rien d’insurmontable ; mais deux facteurs vont troubler le jeu. En France, le ministre de l’intérieur François Mitterrand, apparemment bien informé, décide en septembre de transférer Messali Hadj dans une nouvelle résidence surveillée, aux Sables-d’Olonne, ce qui renforce son isolement. En Egypte, où le CRUA a installé sa base arrière, Gamal Abdel Nasser, qui s’est emparé du pouvoir le 23 juillet 1952, pousse à l’éviction de Messali Hadj, considéré comme moins malléable que les jeunes nationalistes, dont Ahmed Ben Bella — qui deviendra en 1962 le premier président de l’Algérie indépendante.

L’insurrection éclate le 1er novembre 1954. Un nouveau nom marque la rupture avec le passé : Front de libération nationale (FLN). Messali Hadj, lui, fonde un parti qui apparaîtra vite comme le concurrent du FLN : le Mouvement national algérien (MNA). Commence alors l’un des épisodes les plus douloureux de cette guerre. En quelques mois, à partir de 1956, la confrontation entre nationalistes prend un tour d’une violence inouïe. Selon toutes les études historiques, c’est le FLN qui cause les premiers affrontements, afin de conquérir une suprématie détenue depuis des décennies par le messalisme. En Algérie, il détruit les bases supposées du MNA, comme ce village de Melouza où trois cent quinze personnes sont tuées en mai 1957 ; un massacre évidemment utilisé par la propagande française.

En métropole, malgré l’usure et l’isolement du vieux dirigeant, le travail de quatre décennies a acquis au messalisme l’immense majorité de la communauté immigrée. Pour imposer sa conception de la révolution, le FLN entreprend à partir de 1957 d’assassiner les dirigeants du MNA. Après un temps d’hésitation, marqué par un appel solennel de Messali Hadj (« Ces assassinats et ces crimes se multiplient tous les jours, alors que tous nos compatriotes luttent pour le même objectif », 1er septembre 1957 (5)), ce dernier réplique. Dans cette guerre civile à l’intérieur même de la guerre d’Algérie — parfois attisée par la France coloniale —, l’historien Gilbert Meynier estime le nombre de victimes en métropole à quatre mille (6), réparties en trois groupes à peu près égaux : un tiers de victimes MNA du FLN, un tiers de victimes FLN du MNA, et un tiers d’Algériens qui refusaient de se plier aux injonctions des uns et des autres (7).

Les messalistes furent défaits dès 1957 en Algérie, et à partir de 1959-1960 en métropole. Le combat cessa faute de combattants dans le camp du MNA : le FLN avait établi son hégémonie. En 1959, lorsque le régime gaulliste décide de mettre fin à l’exil de Messali Hadj, c’est un homme abattu qui se réfugie dans une petite maison de la région parisienne, à Chantilly. Il devra probablement sa survie — suprême honte — à la protection discrète dont il bénéficie de la part de l’Etat français, qui mène alors une guerre destructrice contre son peuple.

Quels avaient été, sa vie durant, les deux axes de sa pensée politique ? La conquête de l’indépendance et le maintien de la solidarité entre les trois peuples du Maghreb, dans la lutte, puis dans la liberté recouvrée. En 1962, il peut à bon droit être amer. L’indépendance est certes acquise, mais au prix de sa mise à l’écart. L’Algérie dont il rêvait, adossée à un puissant mouvement ouvrier, forte de l’expérience politique accumulée au sein de l’immigration, des luttes, n’a pas vu le jour. Ce qu’il avait sans doute pressenti, l’accaparement rapide du pouvoir par une caste militaro-bureaucratique, prend corps sous ses yeux, se renforçant même avec le coup d’Etat de Houari Boumediene, le 19 juin 1965. Et l’histoire officielle en cours d’écriture n’exalte que les nouveaux maîtres, niant l’apport fondamental du messalisme au mouvement national.

Messali Hadj avait rêvé l’unité des trois pays du Maghreb ; elle ne se réalisa pas non plus. Devenus indépendants, la Tunisie de Bourguiba, le Maroc de Mohammed Ben Youssef et l’Algérie de Ben Bella allèrent chacun son chemin, et parfois même s’affrontèrent. Messali Hadj s’éteignit le 3 juin 1974, sans avoir revu l’Algérie.






par Alain Ruscio, juin 2012 
www.monde-diplomatique.fr; Juin 2012

Historien. Auteur de Histoire de la colonisation. Réhabilitations, falsifications et instrumentalisations (ouvrage collectif codirigé avec Sébastien Jahan), Les Indes savantes, Paris, 2008 ; de Dien Bien Phu, mythes et réalités. Les échos d’une bataille, 1954-2004 (en collaboration avec Serge Tignères), Les Indes savantes, Paris, 2005 ; du Credo de l’homme blanc, préface d’Albert Memmi, Complexe, Bruxelles, 2002.
(1) Messali Hadj, Mémoires, 1898-1938, texte établi par Renaud de Rochebrune, Jean-Claude Lattès, Paris, 1982  ; Benjamin Stora, Messali Hadj, Le Sycomore, Paris, 1982.

(2) L’Ikdam, octobre 1927, cité par Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, vol. I, Paris-Méditerranée - EDIF, Paris-Alger, 2003.

(3) Lire Mohammed Harbi, «  La guerre a commencé à Sétif  », dans Manière de voir, n° 121, «  Algérie, 1954-2011. Histoire et espérances  », février-mars 2012.

(4) Benjamin Stora, op. cit.

(5) Ibid.

(6) Gilbert Meynier, Histoire intérieure du FLN, Fayard, Paris, 2002.

(7) Paul-Marie Atger, «  Le Mouvement national algérien à Lyon. Vie, mort et renaissance pendant la guerre d’Algérie  », Vingtième Siècle, n° 104, Paris, octobre-décembre 2009.



www.monde-diplomatique.fr; Juin 2012

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Voir aussi le courrier des lecteurs (Le Monde diplomatique juillet 2012 ) :
M. Nedjib Sidi Moussa, qui prépare à la Sorbonne une thèse de doctorat en science politique sur les trajectoires des dirigeants messalistes, précise certains points abordés dans l’article d’Alain Ruscio «Messali Hadj, père oublié du nationalisme algérien » (Le Monde diplomatique, juin 2012).
Messali Hadj, au même titre que d’autres figures du mouvement indépendantiste, ne fait plus l’objet d’une occultation systématique en Algérie. Depuis l’expérience du « pluralisme partisan » et l’arrivée du président Abdelaziz Bouteflika, plusieurs éléments sont allés dans le sens d’une réapparition du pionnier du nationalisme sur la scène publique. L’aéroport de Tlemcen ainsi qu’un boulevard à Sidi Bel Abbes portent son nom, d’anciens messalistes se recueillent sur sa tombe chaque année, des colloques lui sont consacrés, plusieurs publications traitent de son parcours, et il est désormais intégré dans les manuels scolaires. Evidemment, comparé à l’importance du personnage, cela demeure bien insuffisant. Certains acteurs politiques, certes marginaux, ne traitent de Messali Hadj et de ses partisans que sur le mode de l’insulte. Les anciens militants et combattants du Mouvement national algérien (MNA) ne sont d’ailleurs toujours pas reconnus dans leurs droits, contrairement à ceux du Front de libération nationale (FLN).
L’avènement du régime gaulliste fut suivi d’une série de mesures politiques, comme le transfert d’Ahmed Ben Bella et de ses compagnons à l’île d’Aix en 1959, mais aussi la fin de la déportation de Messali Hadj à Belle-Ile-en-Mer, où séjourna Auguste Blanqui, un autre « enfermé ». Précisons qu’il ne sera complètement libre, vis-à-vis des autorités françaises, qu’en mai 1962. Sa protection ne fut en aucun cas assurée par l’Etat français, mais par des militants algériens, dont l’un (Ali Djouadi, 26 ans) perdit la vie, en septembre 1959, quand un commando du FLN tenta d’assassiner le zaïm [« vaillant, courageux »]. Si l’on peut parler de détente temporaire, celle-ci va immédiatement cesser quand Messali Hadj refuse d’être un moyen de pression contre le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) durant les négociations, au grand dam de certains dirigeants qui se retrouvent dans le Front algérien d’action démocratique (FAAD), énième création des officines colonialistes.
Messali Hadj, entouré de ses derniers compagnons, n’arrête pas son combat politique en 1962 et va relancer un second Parti du peuple algérien (PPA), jamais agréé par les autorités algériennes. L’indépendance était sans doute acquise (malgré ses réserves concernant les accords d’Evian), mais il restait le combat pour la démocratie, contre la dictature du parti unique. En un demi-siècle d’engagement marqué par la détention et l’exil, il a pu constater l’éviction des pionniers du mouvement indépendantiste, la décomposition du mouvement ouvrier, le gâchis énorme causé par les luttes fratricides (entretenues par les « services » et amplifiées par certains zélateurs), mais aussi la persistance de la question palestinienne, à laquelle il était sensible.
on : www.monde-diplomatique.fr

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Messali Hadj raconté par sa fille


21 mai 2013 Par Benjamin Stora

Messali Hadj, le fondateur de la première organisation nationaliste algérienne dans les années 1920, a longtemps été un personnage maudit de l’histoire intérieure algérienne. Ses partisans, regroupés dans le Mouvement national algérien (MNA), se sont durement affrontés à ceux du Front de Libération Nationale (FLN) pendant la guerre d’Algérie. Ils ont été vaincus, et le nom de Messali a disparu de la scène publique après l’indépendance de 1962. Mais le personnage Messali n’avait jamais été oublié par les Algériens, et son nom a refait surface, tout naturellement, à la fin du XXe siècle, notamment au moment du centième anniversaire de sa naissance, en 1998.

Sa fille, Djanina Messali-Benkelfat, vient de publier aux éditions Riveneuve un livre de mémoires. C’est un témoignage saisissant et précieux sur sa vie aux côtés de ce père si présent pendant près d’un demi-siècle de l’histoire franco-algérienne. En 394 pages, elle nous fait revivre tous les combats livrés par le nationalisme algérien depuis les années 1930, jusqu’à la guerre d’indépendance algérienne. Elle évoque la figure de sa mère, Emilie Busquant, militante anarcho-syndicaliste, féministe, anticolonialiste qui lia son sort à Messali, inventa avec lui le drapeau algérien et mourut juste avant le déclenchement de la guerre en 1953.

 Djanina Messali Benkelfat traite des différentes luttes livrées par celui que l’on a longtemps comparé à Blanqui, « l’enfermé », ou « le prisonnier de la mer » comme disait André Breton lorsqu’il parlait de Messali en lui rendant visite à Belle-Isle. Tous les régimes de la IIIe ou de la IVe République craignait sa parole mordante, à Paris ou à Alger. À soixante ans encore, au moment de l’avènement de la Ve République, il est encore emprisonné (il sera définitivement libéré en 1959). Quiconque veut comprendre la persévérance du dissident doit faire connaissance avec Messali… Il réussit à rester homme du peuple tout en devenant une célébrité, ce qui fait de lui un symbole  de la méfiance des hommes de son appareil politique. Au temps où la réussite passait par le fait de siéger dans un conseil municipal (suprême récompense accordée par le régime colonial aux indigènes), Messali sait résister à la tentation et prend le chemin de l’exil et des bagnes. C’est par ce moyen classique que le leader politique gagne en autorité. Il allait en prison sans amertume. Un procès était l’occasion d’acquérir une grande audience.

Mais le récit n’est une simple narration de l’histoire du nationalisme algérien, que l’on peut trouver chez des historiens chevronnés comme Mahfoud Kaddache, Mohammed Harbi ou Charles Robert Ageron. Il est aussi un portrait émouvant à hauteur d’homme qui nous montre les conditions  terribles de détention de Messali Hadj, par exemple à Lambèse dans le sud algérien pendant la seconde guerre mondiale, crâne et sourcils rasés, boulets aux pieds, exhibé au centre la cour de la prison dans une cage, pour effrayer les autres détenus algériens. L’homme pourtant ne plia jamais, refusant à la fois les propositions de collaboration du régime de Vichy, et les promesses du nouveau gouvernement de la France libre après 1943.

Djanina Benkelfat-Messali revient sur les circonstances de la crise qui a entravé la marche de la principale organisation indépendantiste, le PPA-MTLD, au début des années 1950. Crise qui conduisit à la scission de ce parti à la veille du déclenchement de la lutte armée contre la présence coloniale française. Elle décrit les ambitions personnelles de certains dirigeants, les manoeuvres d’appareil et les influence étrangères, notamment égyptiennes, qui ont facilité la mise à l’écart de son père. Son livre est d’une grande puissance évocatrice lorsque les « règlements de compte » sont traités, entre le FLN et le MNA dans les années 1956 et 1962. Le massacre des villageois de Mélouza en mai 1957, puis l’assassinat d’une grande partie de la direction messaliste en octobre 1957 entraînent la perte d’influence de l’organisation. La fin de guerre est terrible, Djanina Messali raconte la tentative d’assassinat de son père, son refus de se laisser instrumentaliser par la France au moment des accords d’Evian, et la solitude du vieux lutteur dans l’exil en France. Son enterrement à Tlemcen, sa ville natale, en 1974 est l’occasion d’une grande manifestation populaire, d’attachement à l’homme qui fût le premier à organiser le combat indépendantiste algérien.

Cette autobiographie, rapports d’une jeune fille et de son père, effarouchera sans doute quelques érudits de l’histoire algérienne, (notamment à propos des figures bien connues d’Abane Ramdane ou de Mohamed Boudiaf qui affrontèrent Messali), bien que ses ingrédients aient été choisis avec un grand soin d’authenticité. Il reste que cet ouvrage fait plus que susciter la curiosité : il invite à la réflexion sur des problèmes plus vastes que la vie de Messali, sur lequel on a déjà publié quelques biographies ; la réflexion sur la fin de la démocratie à l’intérieur des organisations algériennes pendant la guerre, et la confiscation des combats livrés après l’indépendance de 1962.
Benjamin Stora.  On http://blogs.mediapart.fr/blog
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Djanina Benkelfat-Messali,
Une vie partagée avec mon père, Messali Hadj,
Paris, Ed Riveneuve, 2013. 394 pages. 18 euros.  

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