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samedi, avril 11, 2009

141- Elections bidons - Le point de vue de B. Sansal

Point de vue

Algérie, pays du mal-vivre, par Boualem Sansal
LE MONDE | 28.03.09 | (in : lemonde.fr) (in édition papier du 29-30 mars 2009)

Alors que les services secrets et les islamistes sont plus puissants que jamais, le peuple algérien regarde ailleurs. Le 9 avril, il fera semblant de réélire Abdelaziz Bouteflika.

Ce que je redoutais est arrivé, on me demande mon avis sur l'élection présidentielle du 9 avril. Franchement, j'ai beau chercher, je ne trouve rien à dire. Et puis c'est dangereux de parler, la récréation est terminée, l'heure est à l'alignement. Le président Abdelaziz Bouteflika sera réélu, point à la ligne. Il l'a décidé, c'est réglé.
Que dire d'autre ? Passée la petite formalité du scrutin, il reprendra son sceptre et fera ce qu'il fait depuis toujours. Idem pour les Algériens, ils rangeront leurs convocations et feront ce qu'ils ont toujours fait. La force de l'habitude. Après une huitaine d'élections présidentielles triomphales depuis la naissance de la République algérienne démocratique et populaire en juillet 1962, chacun sait ce qu'il a à faire, tout se passe comme à la poste.
Pour le dire d'une phrase, je reprendrais une formule célèbre du Canard enchaîné à propos de je ne sais quelle réforme de fond engagée par le gouvernement de je ne sais quel dictateur, le deuxième (Houari Boumediene 1965-1978) ou le troisième (Chadli Bendjedid 1979-1992) : "Le gouvernement fait semblant d'augmenter les salaires et les Algériens font semblant de travailler" et la pasticherais ainsi : "En Algérie, le président autoproclamé fait semblant d'être candidat, et les Algériens font semblant de voter."
Mais cela, avais-je besoin de le dire, même au pôle Nord on le sait. On le sait depuis si longtemps qu'on a sans doute fini par l'oublier. En se pressant la tête, une image pourrait éventuellement surgir. Oui, c'est ça, l'Algérie, Algeria ! Ce pays lointain où il fait si mal vivre ! Mais les souvenirs forcés comme les cadavres qui remontent à la surface, on sait ce que c'est, ils ne disent pas tout. Qui sont ces cadavres putréfiés que dégorgent des charniers de hasard ? Qui sont ces cadavres déchiquetés que Mare Nostrum charrie d'une rive à l'autre comme des déchets industriels, et ces squelettes qui tombent des placards, qui sont-ils, qui les a mis là, pourquoi, quand, comment ?
Et ces pauvres gens qui hurlent dans les caves, qui sont-ils, qu'ont-ils fait ? Car enfin, mal vivre, c'est cela que ça veut dire, des gens qui meurent comme des chiens, et des gens qui les pleurent en cachette, et des gens qui dépérissent à force de vomir. C'est croiser chaque jour dans son quartier ses tortionnaires et les assassins de ses amis et devoir les saluer, ou baisser les yeux pour ne pas les blesser conformément à la loi de Réconciliation nationale. C'est faire semblant de rien et passer sa route.
Mal vivre, c'est ça, avoir honte de soi, de son pays et de l'humanité. C'est ce pays que M. Bouteflika gouverne depuis l'indépendance, comme second couteau de 1962 à 1979, homme de l'ombre de 1980 à 1998, et comme un roi gâteux de 1999 à ce jour, et entend le gouverner jusqu'à sa mort.
On aimerait pouvoir lui demander pourquoi il y a tant de criminels dans son royaume, protégés par la loi, et tant de miséreux et de persécutés qui rasent les murs. Parce que l'affaire est de retour dans l'actualité, je lui demanderais bien ce qu'il compte faire de l'assassin de Me Ali André Mécili, compagnon de M. Aït-Ahmed, abattu de trois balles dans la tête à Paris en avril 1987 ?
Ne le sait-il pas, il s'appelle Abdelmalek Amellou, il coule des jours sereins à Alger, non loin de son palais présidentiel. Pourquoi ne l'a-t-il pas livré à la justice française comme le demande instamment sa veuve, Annie Mécili. Elle ferait son deuil et nous saurions enfin de qui le tueur tenait son ordre de mission et qui, aujourd'hui, vingt-deux ans après, alors que le patron des services secrets de l'époque est décédé depuis trois ans, le protège à son tour ? Mais il y a eu tant de crimes et d'abominations, on ne saurait par quel bout commencer.
La mémoire n'en peut plus. Alors on regarde ailleurs, dans ces pays de violence, de peine et d'impunité du bout du monde, on les connaît mieux, et parler de leurs crimes ne prête pas à conséquence. On pense à la Corée du Nord du dangereux Kim Jong-il, à Cuba des interminables frères Castro, à l'Afghanistan des sanguinaires talibans, la Libye du colonel terroriste Kadhafi, le Soudan d’El-Béchir l'exterminateur, la Birmanie du généralissime sorcier Than Shwe, la Chine du très hermétique Jintao, la Russie du kagébiste Vladimir Poutine, l'Iran de l'atomiste Mahmoud Ahmadinejad, et à ce pauvre Zimbabwe encore et toujours en proie au choléra et à Robert Mugabe. L'Algérie de M. Bouteflika, c'est un peu tout ça : de l'éternité, du thriller quotidien et beaucoup de pétrole dans les rouages.
Mais le problème est-il seulement algérien ? On ne peut pas ne pas se poser la question. Pourquoi et en échange de quoi Sarkozy a-t-il récemment déclaré : "Je préfère Bouteflika aux talibans." Outre président de la France et chanoine de Latran, serait-il aussi grand parrain dans l'Algérie de ces messieurs ? Pourquoi en son temps, en 1999 et 2004, Jacques Chirac, a-t-il adoubé Abdelaziz Bouteflika et de cette façon précipitée et ostentatoire alors que le débourrage des urnes n'était pas achevé ? Pourquoi la France officielle aime-t-elle tant nos tyrans ? Comment se fait-il qu’Alexandre Adler, qui n'est pas le dernier analyste de France, trouve tous les charmes au sieur Bouteflika ?
Il a écrit avec beaucoup de lyrisme dans son encre : "Il a cassé l'armée et désarmé les islamistes." Soit, mais le sait-il, le problème n'est pas tant l'armée mais les services secrets, ils sont plus forts que jamais. Ce sont eux les faiseurs de rois, de généraux, de milliardaires, ce sont eux qui animent la machine de la terreur et décident qui doit vivre et qui doit mourir. Les islamistes désarmés ? Soit, mais ils sont plus forts que jamais, ils sont au gouvernement, à l'Assemblée, ils tiennent le bazar, ils ont converti Bouteflika et ses frères, reconquis la télévision, les mosquées, les écoles, et font ce qu'ils veulent de nos rues qu'ils enflamment à coups de bondieuseries et d'appels à la haine. Bouteflika a fait le vide pour faire de la place à son immense mégalomanie, les islamistes l'ont subrepticement occupé et lui gonflent la gandoura comme s'il était le Mahdi (Messie).
Boualem Sansal


Le djihad est ruse, l'islamisme sait attendre. La vraie question est : Que feront-ils lorsqu'ils auront le pouvoir ? MM. Sarkozy, Chirac et Adler le savent-ils ? M. Bouteflika qu'ils soutiennent et encouragent dans ses malversations n'est pas éternel, vu son âge et son état de santé, on peut même avancer qu'il est fini. On ne tardera donc pas à revenir vers eux pour leur poser la question qu'ils ont oublié de se poser : Et maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? Encore un coup d'Etat, encore une guerre, un autre génocide, des exodes et des sans-papiers à n'en plus finir ?

En attendant, formalisme oblige, il y a la campagne électorale. Le président-candidat-déjà-élu l'a engagée avant l'heure et la mène comme un sultan fatigué visite ses provinces. Il débarque avec sa police et ses chaouchs (huissiers), dit trois mots au petit peuple, distribue de l'argent, chapitre les pouvoirs locaux honnis des indigènes, inaugure deux-trois vieux trucs repeints à neuf, offre un grand couscous aux nécessiteux, et repart tremblant de fièvre. La télé fera le reste, elle est très équipée pour les superproductions. Au journal télévisé de 20 heures, ce sera Barack Obama puissance 2.
Dans la course, le président-candidat-déjà-élu a cinq concurrents. On ne sait rien d'eux. Peut-être sont-ils des artistes engagés pour le film, peut-être sont-ils des gens sérieux. Il y a une trotskiste de vieille date, un islamiste radical, un ancien douanier, un ex-apparatchik à la retraite. C'est toute la modernité qu'on a trouvée pour emballer les jeunes.
A Alger, on les appelle les lièvres. Les poids lourds de l'opposition démocratique se sont mis aux abonnés absents, jouer les lièvres, ils ont déjà donné aux présidentielles de 1999 et 2004.
Et le peuple dans tout ça ? Il fait ce qu'il a toujours fait, il regarde ailleurs. Pour la terrifiante machine électorale du président-candidat-déjà-élu, il est l'ennemi public numéro un. Va-t-il enfin se décider à se mobiliser pour la sainte victoire du 9 avril ? On a beau le courtiser, le mitrailler de SMS comminatoires, lui rappeler les défis extraordinaires qu'il a relevés et gagnés depuis la glorieuse révolution de 1954 et toutes les bonnes prescriptions coraniques, rien n'y fait. Ecœuré, un ministre a déclaré : "Qu'il vote ou pas, notre président sera réélu."
Boualem Sansal

140- Les mains sales





J'ai assisté à une pièce de Sartre, "les mains sales" (durée 2h30) hier soir au théâtre de l'Olivier d'Istres. Une pièce jouée par la Compagnie des Lumières et des Ombres, avec une mise en scène de Guy Pierre Couleau. Les comédiens: Flore Lefebvre des NOëttes, Anne Leguernec, Gauthier Baillot, Xavier Chevereau, Michel Fouquet, François Kergourlay, Nils Ohlund, Olivier Peigné, Stéphane Russel...






"Après s'être attaqué qux Justes de Camus, G.P. Couleau poursuit son exploration d'un répertoire qui remet le débat d'idées au centre des plateaux. Textes à thèses, théâtre de paroles... Avec Les mains sales, G.P.Couleau renouvelle l'aventure et développe la réflexion qu'il a entamée. Ecrite au sortir de la guerre, cette pièce a été un des plus grands succès de l'auteur. Passionnante et diablement intelligente, elle exige des acteurs de donner corps à la pensée, de la rendre sensible et charnelle, bref d'incarner l'abstraction."



"Hugo Barine, jeune militant communiste d'origine bourgeoise, se propose pour assassiner Hoederer, l'un des chefs du Parti, qui conduit une politique d'alliance avec les forces conservatrices, considérée, par ceux qui s'y opposent, comme une trahison. Accompagné de sa femme Jessica, il est introduit
auprès de Hoederer comme secrétaire. Après plusieurs jours d'atermoiements, il est sur le point de se laisser convaincre par celui-ci du bien-fondé de sa politique, lorsqu'il le surprend embrassant Jessica. Estimant avoir été trahi, il l'abat.


Après deux ans de prison, il se retrouve chez les militants qui l'ont chargé de l'assassinat. Leur ligne politique a changé, ils ont adopté celle préconisée par HOederer. Sommé de choisir entre l'alignement et la mort, Hugo choisit la mort."(Marc Buffat. Gallimard/Folio).

L'interprétation du rôle de Jessica est époustouflante. Sans oublier les belles performances de Hoederer et de Hugo.

mercredi, mars 18, 2009

139- Abdelkébir KHATIBI est mort.


Hommage posthume

Abdelkébir Khatibi s'en va ! L'homme a marqué la littérature marocaine par son empreinte exceptionnelle





Un autre géant s'en va ! Les deux dernières années n'étaient pas de bon augure pour les lettres et les arts marocains. Le dernier à avoir cédé n'est autre que le grand Abdelkébir Khatibi. Sociologue, politologue, chercheur universitaire et écrivain, l'homme à plusieurs casquettes a rendu l'âme, lundi tôt le matin, dans un hôpital à Rabat. Selon son épouse, son cœur a lâché suite à de graves complications. Il vient ainsi de clore 71 ans de vie, de réflexion, de création et de carrière littéraire. Son histoire commence un certain jour en 1938, à El Jadida où Khatibi voit le jour. Quelques années plus tard, le jeune homme, avide de savoir, part en France pour rejoindre la Sorbonne. Il y étudie la sociologie pour soutenir la première thèse sur le roman maghrébin en 1969. Ayant pris goût à l'écriture, il sort son premier roman autobiographique «La mémoire tatouée» en 1971, sous l'impulsion de Maurice Nadeau. Khatibi ne s'arrête pas en si bon chemin. Il va continuer sur sa lancée en multipliant les parutions. Récits, poésies, romans, théâtre et essais sociologiques… l'homme de lettres aborde les différents genres et registres avec la même ferveur, le même talent et la même maturité intellectuelle qui en font un analyste réputé. Il rejoint l'Union des écrivains du Maroc en 1976 et en devient membre. De retour au pays, Abdelkebir Khatibi va arborer une autre casquette, celle du professeur universitaire. Il enseigne la littérature durant des années à l'Université Mohammed V à Rabat et dirige en même temps le «Bulletin économique et social du Maroc». Ce dernier changera de nom en 1987 et devient «Signes du présent» mais garde toujours Khatibi comme leader. S'il y a quelque chose à retenir de l'existence de ce grand homme, ce sera sans contestation sa polyvalence qui n'affecte en rien la pertinence de ses écrits, ses réflexions et ses opinions. De la société à la politique en passant par la philosophie, l'art, la poésie, le roman… le natif d'El Jadida impressionne par cette grande maîtrise qui en a fait l'un des noms les plus marquants de la scène littéraire marocaine. D'ailleurs, l'homme a occupé plusieurs postes académiques dans des institutions réputées. Directeur de l'ex-Institut de sociologie à Rabat, directeur de l'Institut universitaire de la recherche scientifique et professeur universitaire ad vitam aeternam à la Faculté des lettres et des sciences humaines de l'Université Mohammed V de Rabat… Khatibi avait cette belle capacité d'allier savoir et savoir-faire. Ses nombreux écrits et le patrimoine de plus de 25 œuvres qu'il a laissés derrière lui le disent si bien. Belle plume, réflexion profonde, analyse minutieuse, sens critique prononcé, style audacieux… les écrits de feu Khatibi offrent une vision globale des phénomènes ou des questions qu'il traite. Ce qui ne manque pas de faire le bonheur de chercheurs, d'étudiants et de lecteurs ordinaires assoiffés de savoir et amateur sde son style exceptionnel. L'une des signatures francophones les plus réputées au niveau national, Khatibi a joui de son vivant d'une renommée internationale. Son œuvre lui a valu de nombreuses consécrations notamment «le prix littéraire de la seconde édition du Festival de Lazio d'Europe et de la Méditerranée», «le Grands prix de l'Académie française» (1994), le «Grand prix du Maroc (1998)», «le prix de l'Afrique méditerranéenne/Maghreb» (2003) et le plus récent «le prix du Grand printemps» de l'Association française «Hommes de lettres» pour l'ensemble de ses oeuvres poétiques. Il est devenu ainsi le premier écrivain marocain et arabe à décrocher ce prix prestigieux lancé depuis 1838 par les plus belles plumes françaises. On cite un certain Victor Hugo, Alexandre Dumas et autre Honoré de Balzac. Une trentaine d'ouvrages tous genres confondus, plus de 150 articles, d'études et d'entretiens traduits dans plusieurs langues… Abdelkébir Khatibi en partant a laissé derrière lui un important legs aux amateurs de son verbe et sa verve. L'homme s'en est allé mais son œuvre reste toujours là, témoignant de la plus belle des façons de la valeur de cet intellectuel engagé.

Par Hayat Kamal Idrissi | LE MATIN 16 mars 2009

http://www.lematin.ma

vendredi, mars 13, 2009

138- Salon du livre de Paris - 13 au 18 mars

http://culture.france2.fr/livres/actu/52249647-fr.php

Un Salon du Livre aux couleurs du Mexique

Le Salon du Livre de Paris (13-18 mars) franchit cette année le Rio Bravo et plonge dans les lettres mexicaines
Par delà les figures tutélaires du romancier Carlos Fuentes (en principe présent à Paris, à 80 ans) et du poète Octavio Paz (1914-1998, prix Nobel de littérature 1990), l'occasion de découvrir une littérature hispanique lucide, violente et corrosive.
Contre les maux qui ravagent mégalopoles et société mexicaines du IIIe millénaire, elle en appelle désormais aux sortilèges d'un humour ravageur, arme ultime contre le désespoir, plutôt qu'à ceux, défunts, des dieux aztèques.
"Une littérature chargée d'humour noir"
Spécialiste de la littérature du Mexique, où il dirige la « Casa Refugio », qui accueille des auteurs menacés dans leur pays, et auteur de l'anthologie "Cent ans de littérature mexicaine" (aux éditions La Différence), Philippe Ollé-Laprune a répondu à nos questions, par mail transatlantique.

Quelles sont les caractéristiques de la littérature mexicaine contemporaine (vous parlez dans Livres Hebdo de désillusion, triste lucidité et humour corrosif) ?
Après avoir acquis une certaine expérience, les écrivains mexicains ont développé des oeuvres dont la lucidité les amène à se heurter à se heurter à une réalité qui désormais invite peu aux rêves. Le roman contemporain est chargé d'humour noir, comme s'il avait besoin de cette arme pour se défendre du désespoir trop immédiat. S'ils savent la fin des idéologies dans le monde, ils sont aussi les témoins d'une société qui, d'un côté, arrive à maturité, (d'où la lucidité recherchée) et d'un autre côté ne sait comment résoudre ses problèmes, comment arriver à une réalité plus satisfaisante.

Quels sont les grands maîtres, les pères fondateurs de cette littérature ?
Les plus célèbres des auteurs mexicains sont ceux qui laissent une trace dans les œuvres des autres : Octavio Paz, Carlos Fuentes et Juan Rulfo. Je crois aussi que désormais ont ce rôle : Martin Luis Guzman (pourtant plus ancien), Jorge Ibarguengoitio et Sergio Pitpol.
Pourquoi ? Martin Luis Guzman : le premier romancier moderne mexicain, celui qui sait mettre en scène la Révolution et sa récupération. sait user d'un registre très fin , de découpage de scène particulièrement dynamique.
Jorge Ibarguengoitia: narrateur et dramaturge inspiré. Il sait user d'un humour noir qui sera repris par de nombreux jeunes auteurs. Son utilisation n'empêche pas une grande tendresse pour ses personnages.
Sergio Pitol: le plus international des écrivains mexicains, plus proche des littératures des pays de l'Est que des romans latino-américains. Avec la publication de "L'art de la fugue", il offre à cette littérature une porte ouverte vers d'autres registres, entre mélange des genres et frontières floues entre fiction et réalité.

Quels livres recommandez-vous en priorité, pour un lecteur non averti ou non spécialiste ?
"Le Labyrinthe de la solitude": le grand essai d'Octavio Paz qui pose la question de la mexicanité , de l'originalité de la forme d'être dans ce pays. Et, du même, "Liberté sur parole" : un des premiers livres de poèmes de Paz où éclate son goût pour les mots et la force qu'il place en eux . Un grand manifeste de la puissance de la création aux relents presque libertaires.

"La plus limpide région" de Carlos Fuentes : le roman qui fait basculer la littérature mexicaine dans un registre international. A partir de ce livre, un écrivain mexicain n'écrit plus uniquement pour ses compatriotes...

"Pedro Paramo" de Juan Rulfo. Le plus mexicain des livres pour l'ambiance, la relation avec la mort et le sens du merveilleux. Mais il est aussi un livre universel qui touche tous les lecteurs qui s'y aventurent.

"L'art de la fugue" de Sergio Pitol, par lequel l'écrivain inaugure une nouvelle forme d’écriture, après la publication d'excellents romans plus classiques. Il brise ici les limitations entre essai, autobiographie, récit de voyage. Un livre à placer à coté de ceux de Claudio Magris ou Sebald.

"Le rêve mexicain" de JMG Le Clézio : réunion d'essais sur le Mexique qui permet l'introduction à la culture et l'identité mexicaine. une visite dans l'histoire du pays très bien agencée. Et "Trois villes saintes" : court texte moins connu de notre prix Nobel (2008) de littérature. Magnifiques proses qui nous emmènent visiter des ruines mayas dans le Yucatan. Un des textes littéraires les plus inspirés sur ces beautés du Mexique.

Né à Paris en 1962, Philippe Ollé-Laprune a été co-directeur de la collection "Les voix du Sud", aux éditions de la Différence, responsable du marché de la poésie de Paris. Puis de 1994 à 1998, dirige le bureau du livre de l'Ambassade de France au Mexique. Il est le créateur et le directeur de la Casa refugio Citlaltetepetl et de la revue Lineas de Fuga. Auteur de l'anthologie "100 ans de littérature mexicaine" (éditions de la Différence) et de l'essai "Mexique, les visiteurs du rêve". Aussi auteur d'"Ombre de la mémoire" (éditions Gallimard, 2009), anthologie de Poésie d'Amérique Latine.
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Lectures mexicaines
"El ùltimo lector" David Toscana (Zulma, 215 pages, 18 euros)

Et si les romans étaient des plagiats par anticipation * d'histoires à venir ? Si les vies étaient déjà écrites dans les livres ? De ce postulat borgesien est né "El ùltimo lector" du mexicain David Toscana.

Le héros, l'"ultime lecteur", s'appelle Lucio, bibliothécaire dans un village dévasté par la sécheresse, où personne ne se soucie plus de lecture depuis longtemps.

Mais quand Remigio, le fils de Lucio, trouve au fonds d'un puits le corps d'une fillette, où son érudit de père cherchera-t-il le fin mot de l'énigme ? Dans les romans bien sûr, qu'il dévore en censeur, mais surtout en lecteur impitoyable, sans indulgence pour les faux-fuyants, les métaphores faciles, les parenthèses inutiles, les mots choc qui éludent une vraie description.

En lecteur exigeant, Lucio sait donner des coups de chapeau ( "Quel type, l'auteur de la Bible"!) tout en repérant les défauts majeurs de l'ouvrage ("ce serait un excellent livre... si l'on n'y voyait pas les excès du romancier payé au mot").

Magistrale leçon de critique littéraire, "El ultimo lector" offre au lecteur un double voyage : un séjour dans un pays aride, peu avenant et mal gouverné, et une échappée au long cours dans la ligne de fuite des livres, qui ouvre mille fenêtres, drôles, cruelles et parfois assassines, sur la vie et la littérature.

("Plagiats par anticipation" renvoie au livre de Pierre Bayard, éditions de Minuit).
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"Batailles dans le désert" José Emilio Pacheco (La Différence, 91 pages, 6 euros)
"Si vous aimez les Tropiques -les mangues, les papayes, les dictateurs, les plages : Acapulco, Cancùn, Copacabana-, inscrivez-vous au Club Méditerranée et n'oubliez pas d'emmener Garcia Marquez dans vos valises." Mais "il existe une autre Amérique latine", prévient Jacques Bellefroid, dans sa préface à la première édition.

Bon résumé : sec comme un coup de trique, "Batailles dans le désert" relate, sans un mot de trop, les premiers émois d'un enfant des années 50 qui tombe amoureux de la mère trop jolie d'un de ses camarades de classes Pour le punir de cet amour indécent, aux yeux d'une société puritaine, il sera changé d'école.

Si le narrateur se souvient de ce premier chagrin d'amour, longtemps étouffé, il se souvient aussi que ces années-là, le Mexique se tournait fiévreusement vers l'Amérique. Que son père, alors quadragénaire, tentait d'apprendre l'anglais. La culture était américaine, aux couleurs d'Hollywood. Le progrès était américain et se concrétisait en réfrigérateurs, aspirateurs, mixeurs, tant attendus par sa mère. Une américanisation qui sert de toile de fond à cette "éducation sentimentale" mexicaine, déchirante et sans douceur.
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"Oeuvres" Octavio Paz (La Pléiade, 1648 pages, 63 euros jusqu'au 31 mars)
Poète majeur récompensé en 1990 par le prix Nobel de littérature, ami des surréalistes, diplomate qui avait démissionné de ses fonctions en 1968 après le massacre des étudiants pendant les jeux Oympiques de Mexico, grand intellectuel et figure écrasante du paysage littéraire mexicain, Octavio Paz ( 1914-1998) est désormais accueilli, dix ans après sa mort, dans la prestigieuse collection de La Pléiade.

Un volume qui doit beaucoup au poète : "J’appartiens à une tradition où la création poétique est complétée par la réflexion sur la poésie", écrivait-il.

Une tradition à laquelle l'auteur de "Liberté sur parole" et "Pierre de Soleil" s'est montré fidèle en préparant de son vivant ce volume qui contient l'’essentiel de son œuvre poétique, y compris de nombreux poèmes inédits en français.
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mercredi, mars 04, 2009

137- Merci Josef

Le poète Josef me dédie cette oeuvre. Merci à lui et bon vent!

Même sans grands cahiers

Je rêve d’un retour simple
Au pays natal
Même sans grands cahiers

A l’entrée du village
J’échangerais
Ma langue
Contre le silence

Je passerais indifférent
Devant la demeure du sorcier
Sur la place
Je ne ferais qu’un signe vague
A l’assemblée

Puis j’irais courrant
Me jeter dans les bras de Marie

Marie,
Qui si longtemps m’a attendu …

(A Ahmed Hanifi)

13 février 2009

in: http://jbakou.wordpress.com/

vendredi, février 27, 2009

136- Contibution et... Confusion: Francophonie, nationalité...

Impressions à chaud: Voici un article dur à l'encontre des écrivains algériens d'expression française qui devraient selon cet écrivain-universitaire avoir honte de rechercher la gloire et la reconnaissance internationale.
L'article introduit des confusions. Les algériens ont chassé la France d'Algérie, il n'y a pas aujourd'hui à rechercher à intégrer la francité écrit-il. Il écrit aussi que ces Algériens se définissent comme tels mais agissent en Français, sans expliquer ce qu'il entend par cette sentence.
Selon A. Merdaci le problème fondamental des Algériens serait leur difficile recherche de positionnement dans la langue, la culture et les institutions françaises.
Confusions et contradictions. Il écrit en effet en substance que les écrivains Algériens des années de guerre (dont K. Yacine) s'inscrivent dans une "démarche d'accompagnement bienveillante, qui pour généreuse qu'elle fut, n'était pas exempte d'arrières-pensées".

Ces démarches d'accompagnement bienveillante et les arrières pensées coloniales eurent-elles sur K. Yacine et d'autres des influences telles que ces derniers se renièrent?. Assurément non. D'ailleurs A. Merdaci le dit lui même plus loin dans son article en se contredisant donc. Alors pourquoi ce serait le cas aujord'hui dans un environnement apaisé?
Merdaci vise Sansal le "harrag" sans le nommer explicitement. Merdaci rêve d'un "écrivain Algérien de langue française qui imposerait son oeuvre non plus à Partir de Paris, mais d'Algérie (et non d'Alger. Il y a comme une forme de lapsus ici), comme si cela ne tenait qu'à l'écrivain de le décider. Sansal n'écrit pas de Tataouine mais d'Algérie. S'il est reconnu ici il n'en tient qu'à ceux qui l'ont ainsi désigné auteur de talent.
Ecrire que ce dernier (comme d'autres) a abandonné voir renié sa nationalité algérienne est d'un raccourci manifeste qui frise la malhonnêteté. Monsieur Merdaci ne semble pas avoir lu " Poste restante: Alger" ou "Petit éloge de la mémoire..."

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Le Soir d'Algérie: 25 février 2009

Culture : CONTRIBUTION

Francophonie, nationalité et insularité littéraire (1e partie)

Par Abdellali Merdaci


Jamais la question de l’identité nationale des expressions culturelles ne s’est posée de manière aussi nette en Algérie qu’en ces dernières années. La double nationalité triomphe aujourd’hui dans la peinture, le cinéma et la musique. Et même, au nom de motivations diverses, dans la littérature.

Par Abdellali Merdaci



Dans cette quête – souvent déçue, toujours malheureuse — de nouvelles qualifications juridiques aux productions culturelles et à leurs auteurs, il y a pour une nouvelle génération d’artistes, nés et ayant grandi en Algérie, l'abandon de leur nationalité. Leur rapport à l’ancienne puissance colonisatrice est-il si prégnant pour tracer les frontières d’une insularité culturelle ? Ni la génération de la guerre d’indépendance qui continue à conduire le pays ni celles de l’indépendance n’ont su exorciser le passé colonial de l’Algérie et plus précisément ses crises identitaires. L’indépendance et la formation d’une nouvelle nation ont-elles réellement donné une nouvelle identité propre aux anciens indigènes ? Aujourd’hui, non seulement dans le champ culturel, mais aussi curieusement dans le champ politique, beaucoup d’acteurs restent indéterminés dans leur identité. Ils sont à la fois Algériens, mais aussi Français, parfois même Marocains, Américains et Canadiens. Cette labilité de l’identité juridique, cet «entre-deux» insurmontable, n'est-elle pas tragiquement vécue dans le microcosme littéraire qui reste entre tous le plus désemparé ? Elle engage parfois des comportements intempérants que souligne l’actualité. Faut-il ainsi donner acte au romancier Yasmina Khadra de son irritation devant les choix des jurys littéraires parisiens qui ne rendent pas justice au travail des écrivains de langue française d’Algérie, largement exprimée en France et en Algérie sur les plateaux des télévisions et dans les colonnes des journaux ? Il est, certes, vrai que la marginalisation en France des auteurs algériens, résolument absents des listes des prix littéraires de l’automne, n’est rien de moins qu’évidente et leur présence dans l’écriture française plus fragile. Il y a sans doute, dans la période actuelle, dans le sillage de Yasmina Khadra des écrivains algériens de langue française prometteurs, souvent cités, jamais promus. Leur attente de récompenses littéraires parisiennes traduit au mieux un décalage par rapport au réel politique et culturel de leur pays. Et aussi une incompréhension de son histoire coloniale et nationale. L’ouverture – très mesurée – du prestigieux Prix Goncourt aux romanciers étrangers leur donne-t-elle raison ? Il est, certes, vrai que du Suisse Jacques Chessex au Polonais Roman Gary, du Marocain Tahar Ben Jelloun au Libanais Amin Maalouf, de l’Américain Jonathan Litell à l’Afghan Atiq Rahimi, le Goncourt a souvent couronné des écrivains étrangers de langue française, même s’ils le furent le plus souvent en leur qualité d’écrivains naturalisés français. Conviendrait-il ici d’incriminer dans l’absence d’œuvres de qualité de romanciers algériens dans les palmarès des académies parisiennes les seuls vieux réflexes coloniaux ? Ou encore les mutations du champ littéraire français de ce début de XXIe siècle ? Le problème fondamental des Algériens qui n’ont jamais obtenu de grands prix littéraires français reste aujourd’hui, près d’un demi-siècle après l’Indépendance, leur difficile recherche de positionnement autant dans la langue et dans la culture françaises que dans leurs institutions, non seulement en Algérie, mais en France aussi. Ils se disent Algériens, mais ils agissent – consciemment ou inconsciemment – comme s’ils sont des nationaux français. Pour différentes raisons qui ne relèvent pas toujours de la seule clôture du champ politique algérien, ils ressentent le besoin d’être reconnus plus à Paris qu’à Alger. Comment donc s’étonner que l’ancienne puissance coloniale, définitivement séparée de leur pays, reste plus que jamais pour eux le seul arbitre des sanctions et des légitimités ? Trois axes permettent d’envisager ici une réponse.

1. UNE QUESTION FRANCO-FRANÇAISE

Longtemps la réception éditoriale et critique des œuvres et des auteurs algériens a nourri en France un paternalisme de mauvais aloi. Cette situation trouve une explication, depuis la fin du XIXe siècle, dans l’histoire des littératures de langue française dans l’espace colonial algérien et, plus précisément, dans leur présence et leur influence dans l’édition française. Pendant plus d’un demi-siècle, depuis le Sang des races (1898) de Louis Bertrand, jusqu’au début des années 1950 et au reflux parisien de l’École d’Alger, dernier regroupement structuré de la littérature coloniale, très peu d’auteurs indigènes d’Algérie sont accueillis dans l’édition parisienne et dans le champ littéraire français, plus ouverts aux œuvres et aux auteurs coloniaux. Il y a eu pendant tout ce temps dans l’édition parisienne un refus explicite d’une expression littéraire indigène en langue française. La seule légitimité qui pouvait alors être décrétée par les institutions littéraires françaises était celle de l’expansionnisme colonial et de ses expressions littéraires, de Robert Randau et Marius-Ary Leblond à Gaston de Pouvourville. Jusqu’à la veille de la Grande Guerre, la littérature coloniale triomphante, unanimement célébrée par les académies littéraires, dont le Goncourt, récompensant cinq de ses œuvres dans la première décennie du XXe siècle, était perçue comme une bouée de secours pour une littérature française anémiée. Au-delà des sensibles transformations du champ littéraire, soldant la crise de la littérature française du début du XXe siècle, de l’émergence de doctrines littéraires nouvelles et de positionnements anti-coloniaux d’auteurs issus de la gauche française et internationaliste, il n’y a pas dans l’entre-deux-guerres un basculement de l’édition française qui aurait suscité un intérêt pour l’écriture indigène algérienne de langue française émergente. C’est tardivement, en Algérie même, aux rencontres littéraires de Sidi-Madani, dans la région de Blida, qui se tiennent au début de l’année 1948, que se nouent des perspectives d’échanges entre auteurs français – notamment Brice Parrain, Louis Guilloux, Jean Cayrol – et indigènes. Les portes de l’édition française ne font alors que s’entrouvrir. Dans le demi-siècle d’histoire littéraire algérienne, si les cas du Capitaine Ben Cherif et de Mohammed Dib, parrainés par le gouverneur général Célestin Jonnart et par Jean Cayrol, sont les plus manifestes, les débuts de Kateb, encouragés par le gouverneur général Chataigneau, de Feraoun, de Mammeri et bien d’autres auteurs du début des années 1950, s’inscrivent aussi dans cette démarche d’accompagnement bienveillante, qui pour généreuse qu’elle fut, n’était pas exempte d’arrière-pensées. La guerre d’indépendance changeait considérablement les enjeux éditoriaux dans le champ littéraire français et redéfinissait son regard sur des auteurs algériens nouveaux, aux qualités certes reconnues, surgis dans les feux et les déchirements de la guerre.

(A suivre)

A. M.

Écrivain-universitaire.

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Le Soir d'Algérie: 26 février 2009

Culture : CONTRIBUTION

Francophonie, nationalité et insularité littéraire (2e partie et fin)

Par Abdellali Merdaci

De l’indépendance à nos jours, les relations de l’édition française – et singulièrement parisienne – avec les auteurs algériens se fixent dans le registre désuet d’un effarant spectacle de montreurs de singes savants : la littérature algérienne de langue française n’est tenue que de satisfaire l’imparable curiosité du fameux notaire de Carpentras, une sorte d’archétype de lecteur, né dans les limbes de la classe moyenne française, «sudiste» par choix, un rien raciste, un rien revanchard – notamment sur le chapitre des anciennes colonies – et dont l’appétence littéraire ne s’éveille qu’aux prophètes du malheur algérien.

S’ils soulèvent – au mieux – une curiosité compatissante, ces Algériens, qui parlent et écrivent le français, ne sont toujours pas, malgré l’onction d’immortalité de Mme Djebar, reçus dans les académies littéraires. Le parcours et l’aura des écrivains algériens ne sont pas, le plus souvent, mesurés dans le champ littéraire parisien à l’aune d’un travail authentique de création, mais aux écœurantes gesticulations sur les affaires politiques internes de leur pays. Et Yasmina Khadra parle juste lorsqu’il désigne à Si Kaddour M’hamsadji les limites d’une réception critique du fait littéraire algérien et de ses acteurs par les opérateurs institutionnels en France et en Europe : «Pour Paris, comme pour l’Europe, pour être écouté, il faut s’inscrire dans la dissidence (…) Pour eux, il faut être dissident pour être perçu. Ils se fichent royalement de nos arts, de nos talents, de notre érudition. Les seuls tremplins qu’ils nous proposent sont la prison, les tracasseries avec le pouvoir, si bien que certains de nos intellectuels privilégient la provocation outrancière pour choquer, déclencher des réactions extrêmes et susciter l’intérêt» ( L’Expression, 12 novembre 2008). Position lucide, mais cela reste à vérifier.

2. Une problématique double nationalité littéraire

Je ne comprends pas que Yasmina Khadra qui présente une analyse pertinente du commerce étroit de l’édition française avec ses auteurs algériens puisse faire, pour son propre parcours d’écrivain, de la surenchère. Il est en effet difficile, pour lui comme pour ses compatriotes, de reprocher aux Français de vivre selon leur volonté leur littérature et leurs institutions littéraires. Mais alors pourquoi Yasmina Khadra, écrivain de nationalité algérienne, de surcroît ancien officier supérieur de l’armée algérienne et haut fonctionnaire de l’État algérien, revendique-t-il plus d’égards des jurys des prix littéraires parisiens ? Il y a certainement ici une erreur d’appréciation, un malentendu. Et aussi beaucoup de confusion. S’il est admis que l’écrivain écrit pour se constituer un lectorat, présent et à venir, il peut paraître troublant qu’il s’occupe à revendiquer, toute honte bue, gloire et consécration de toutes sortes, quand bien même il est un champion des ventes en librairie. Il l’est encore plus en France, pour un écrivain étranger, personnage officiel de l'État algérien, de faire un mauvais procès aux institutions de l'État français qui lui ont tout donné, du titre de chevalier de la Légion d'honneur à celui d'officier des Arts et lettres, en sus d'une dizaine de distinctions. Or, aujourd’hui, avec la semblable et implacable férocité jamais assouvie dont témoigne Yasmina Khadra, les écrivains algériens demandent et exigent beaucoup de la France qui ne doit se préoccuper dans ce domaine de la littérature – comme dans beaucoup d’autres – que de ses propres enfants. Ces Algériens dont les parents ont hier chassé la France d’Algérie, avec les armes et le bulletin de vote, en sont aujourd’hui à user de leur talent pour retourner dans la francité. Et à en faire leur unique horizon. Lorsqu’ils n’arrivent pas à avoir la nationalité française par le mariage ou par quelque compliquée opération de retour dans la nationalité d’origine pour les plus âgés, ils entretiennent volontairement l’ambiguïté sur leur identité nationale. Soit ils récusent leur nationalité algérienne, soit ils se muent dans une improbable universalité de l’écriture, bradant effrontément leurs ancrages historiques qui sont paradoxalement leur seule raison d’écrire. Je ne suis pas de ceux qui mettent des frontières entre les littératures, facteur de rapprochement des peuples et des cultures, mais un écrivain ouigour, croate, colombien, congolais ou algérien n’entre potentiellement dans l’universalité que par sa singularité locale. Est-ce une des nombreuses avanies des études littéraires postcoloniales ? Ces derniers mois, j’ai recensé dans les journaux algériens pas moins d’une douzaine de déclarations d’auteurs algériens qui raclent jusqu'à l'os cette insolite resucée de l’universalité de l’écriture. Cela n’a-t-il pas été répété à l’envi lors d’un colloque estival à Riad El- Feth et plus encore dans les cafés littéraires du dernier Sila ? Souvent sentencieusement, dans une emphase toute caricaturale, pour appeler de saines réparties. La question de la nationalité des hommes et des femmes de culture originaires d’Algérie a été ainsi récemment posée en des termes forts par le romancier Salim Bachi, dénonçant un «déni d’identité ou de nationalité» aux artistes algériens expatriés ( El Watan Arts & Lettres, 26 octobre 2008). S’il faut dénoncer sur cette question sensible la tentation de l’exclusion, il faut aussi pouvoir en parler, sans être diabolisé. C’est désormais un fait établi que des écrivains algériens, lorsqu’ils arrivent à poser un pied dans le Quartier latin, sont plus soucieux de tourner la page de leur pays. Ni l’intégrisme sanglant, ni l’irréductible dictature du groupe politique issu de la guerre d’indépendance, ni la médiocrité des institutions algériennes, ni la hogra, ne peuvent expliquer et justifier un abandon de la nationalité algérienne, en dehors de la recherche d’un confort personnel égoïste. N’y a-t-il pas plus d’honneur chez les footballeurs algériens qui s’expatrient pour rechercher une fortune sereine, sans en payer l’inexpiable ternissure du reniement, que chez des intellectuels infatués, honteux quêteurs d'amères provendes ? Il y a en vérité ici un inextricable problème d’appartenance à une littérature et à une culture nationales. La littérature française, qui constitue sans doute un phénomène majeur de la littérature mondiale, ne peut appartenir qu’à la France et aux seules personnes qui la choisissent sereinement comme leur pays. Il en va ainsi pour l’Algérie et pour sa littérature, quand bien même elle reste une littérature mineure. Il n’est pas indifférent de ce point de vue d’observer que beaucoup d’écrivains des années 1950-1960, Français par leur mariage, père d’enfants français, faisant une carrière française, soient restés jusqu’au bout dans la nationalité littéraire algérienne. La nouvelle génération d’écrivains n’a pas ces prévenances : plusieurs écrivains, certains formés dans le vivier de la défunte Enal, n’hésitent plus à décliner leur nationalité française en quatrième page de couverture de leurs ouvrages. Ils restent libres de leur choix et il est légitime que leur œuvre soit inscrite dans le patrimoine littéraire de leur nouveau pays d’adoption. Mais il est tout à fait indécent qu’ils puissent jouer sur la double nationalité. Il n’y a qu’une littérature française et qu’une littérature algérienne ; il ne saurait, dans les limites d’un juridisme excessif, exister de double nationalité littéraire.

3.Une nécessaire décolonisation de la littérature algérienne

Cette course effrénée des écrivains algériens vers un ailleurs, la nationalité française et cet impensable avatar de l’universalité, ne cache-t-elle pas un malaise d’être dans une position et un statut indécidables dans leur propre pays et dans leur identité juridique ? Voilà donc une autre forme de harga, il est vrai moins préjudiciable pour l’image du pays. Cette désaffection d'écrivains – leur repli désespéré et leur fuite éperdue – reste-t- elle paradoxale si on la rapporte à ce qui a fondamentalement changé cette dernière décennie. Jamais en effet la langue française n’a été aussi massivement diffusée, lue et parlée en Algérie, favorisant un nombre important de nouveaux écrivains et aussi de respectables contingents de lecteurs. Ces remarquables acquis se trouvent, en partie, compromis par un retard structurel de l’édition et de la diffusion, au moment où la critique et les instances académiques tardent à se mettre en place. L'Algérie devrait pourtant pouvoir assurer les conditions d'une véritable vie littéraire pour tous ses écrivains et dans toutes ses langues. Peut-on rêver d’un écrivain algérien de langue française qui imposerait son œuvre non plus à partir de Paris, mais d’Algérie ? N’est-il pas temps de plaider pour la décolonisation de la littérature algérienne, en fondant son autonomie, en modelant ses institutions et en ouvrant la voie aux nécessaires compétitions et gratifications de carrière en Algérie. L’État, soutenu par les associations civiles, peut encourager les métiers de l’édition, de la diffusion et de la librairie, et surtout promouvoir la lecture à travers ses nombreux établissements scolaires. Des solutions existent pour donner à beaucoup de créateurs actuels et à venir le désir de vivre intensément une carrière d'écrivain dans leur pays, sans cette indicible souffrance et ce désaveu humiliant de leur art qui les en éloigne. Le travail remarquable de découverte de jeunes talents de la Fondation Mohammed Dib, le Prix Apulée et celui des libraires, créé lors du dernier Sila, inscrivent déjà l’incontournable présence de l’auteur et de l’écriture dans notre société. Ils devraient asseoir une sûre tradition dans le champ littéraire algérien. Je me souviens que Waciny Laredj avait suggéré, il y a quelques années, la création d’un grand prix littéraire algérien. Ce serait une première approche, en attendant bien d'autres. Ce prix qui valorisera indistinctement toutes les expressions littéraires algériennes, au-delà de leur véhicule linguistique, ne relevant pas de l’initiative de l'État, est nécessaire. Les œuvres d'authentiques écrivains algériens, qui n’auront pas à se cacher derrière ce lamentable cache-sexe de l'universalité, qu’elles portent l’estampille d’un éditeur algérien ou étranger, ne recevraient alors leur toute première consécration que de leurs lecteurs algériens. Et ensuite, s'ils en ont le talent, du reste du monde. Aucun écrivain algérien n’a le droit de dire qu’il écrit pour les Algériens, s’il n’a que le seul souci d’une carrière parisienne, plus dans l'ambiguïté – et souvent l’indignité – que dans la clarté. Face au spleen parisien d’un Yasmina Khadra, il serait utile de dire qu’il y a plus de mérite pour un écrivain de qualité d’être un Naguib Mahfouz, au Caire, qu’un produit d’acculturation dans une capitale étrangère, fusse-t-elle celle de la francophonie.

A. M.

Écrivain-universitaire.

Dernier ouvrage paru : Algérie, une suite allemande, Médersa, 2008.

lundi, février 23, 2009

Camus Bosco et Lourmarin
































































































Maïssa Bey et Albert Camus

in: la-plume-francophone.over-blog.com


Maïssa Bey : L’hombre d’un homme qui marche au soleil.

Ed Chèvrefeuille.

Albert Camus : une œuvre et des femmes

Par Sandrine Meslet

Savez-vous que « que je n’étais rien dans ce que j’ai dit ni écrit » ?

(Maïssa Bey, L’ombre d’un homme qui marche au soleil Réflexions sur Albert Camus, Algérie, Ed. Chèvrefeuille étoilée, 2004)

Pour ceux qui ne connaissent que trop l’auteur Albert Camus, Maïssa Bey propose un portrait plus personnel et intimiste de l’auteur dans ce court essai intitulé L’ombre d’un homme qui marche au soleil.Elle entame son récit avec ces mots :

Il m’a fallu du temps, beaucoup de temps pour oser à mon tour passer de l’autre côté du miroir, de l’autre côté de la page […] D’aller au-delà du culte, de rechercher la dimension humaine en lui

Il m’a fallu pour cela écouter attentivement celui qui, au sommet de la gloire, a osé écrire « Il y a en moi un vide affreux, une indifférence qui me fait mal »

Il s’agira donc aussi pour la romancière d’évoquer l’importance de l’œuvre de Camus dans son propre passage à l’écriture. Ceci explique en partie le choix de faire parler Camus par l’intermédiaire d’une voix qui nous semble surgir d’outre-tombe et qui apparaît dès les premières lignes du récit.

Libre à vous de vous acharner à me voir autre, à vouloir coûte que coûte découvrir qui je suis dans ce que je dis, à tenter de me chercher sous les masques, à traquer ma vérité en chacun de mes personnages

Maïssa Bey ne renonce pas à la fiction dans son récit mais la détourne afin de célébrer au plus près un homme complexe proprement hanté par l’image des femmes. Car, au cœur de la poétique d’Albert Camus, se dessine le visage d’une femme et d’une mère « D’abord la mère. Car, précise Camus, ‘Tout homme est le premier homme, c’est pourquoi il se jette aux pieds de sa mère », muette et solitaire, au nom de laquelle l’écriture du fils vient combler le silence :

Pour tout homme, et c’est un lieu commun que de le souligner, au commencement il y a la mère. La première femme. L’on sait d’ailleurs l’importance de la mère pour Camus, son attachement pour l’être qu’il place « au centre de son œuvre »

Elle illustre la complexité des liens qui l’unissent à sa mère, la mère demeurant un sujet inépuisable et inépuisé par la poétique de l’auteur, et à ce mutisme maternel semble répondre la parole prolixe d’un fils acharné à découvrir la vérité de celle qui se cache « Là encore, ou plutôt déjà, l’aveu conscient et douloureux d’une impuissance à communiquer avec l’être dont on se sait le plus proche. » Jusqu’à l’aveu d’impuissance et la demande de pardon qui lui fait suite, l’échec de Camus résonne comme une prière, une confession à laquelle il emprunte son lexique religieux « Ô mère, pardonne ton fils d’avoir fui la nuit de ta vérité. »

Le mélange de propos issus des Carnets rédigés par l’auteur d’une part et d’extraits de son œuvre romanesque d’autre part est intéressant dans la mesure où il confronte deux types d’écrits, l’un personnel et l’autre romanesque, et en illustre les infinis prolongements. On ne réussit plus vraiment à distinguer la parole propre à la fiction de celle bien réelle de l’auteur, à savoir si toutefois une telle délimitation est opérable chez un écrivain, et le lecteur est amené à reconnaître en Camus une âme de personnage. La réflexion de l’auteur sur un sujet tel que l’amour ne révèle rien de plus sur sa personnalité mais trace le portrait d’un être complexe et versatile, recherchant sa vérité sans jamais la trouver.

Que des personnages reflètent ou non des aspirations propres à leur auteur, la question est pour le moins insoluble et elle n’a d’ailleurs que bien peu d’importance en ces termes. Au demeurant, l’un des principaux attraits de la littérature réside dans cette tension narrative qui peut se résumer en ces termes : nous savons qui parle sans toutefois savoir ce qu’il pense. Investir le champ du personnage et se reconnaître dans cet être de fiction apparaît comme l’unique mission du lecteur :

La sensualité et elle seule, régnait dans ma vie amoureuse. Je cherchais seulement des objets de plaisir et de conquête…même pour une aventure de dix minutes, j’aurai quitté père et mère, quitte à le regretter amèrement. Que, dis-je, surtout pour une aventure de dix minutes et plus encore si j’avais la certitude qu’elle serait sans lendemains

Que le personnage de La Chute nous permette de lire le cœur de Camus et de mieux le comprendre, rien n’est moins sûr car l’auteur aime se cacher loin de nos regards inquisiteurs. Cependant que le questionnement du personnage rejoigne l’universelle question du sentiment amoureux et l’herméneutique qui s’y rattache, il en est certainement question ici :

Qui peut-être sûr d’aimer ? Mais tout le monde sait reconnaître l’émotion. Cette chanson, ce visage, cette fois profonde et souple, cette vie ingénieuse et libre, c’est tout ce que j’attends et j’espère. Et s j’y renonce, ils demeurent néanmoins comme autant de promesses de libération et comme cette image de moi-même dont je ne puis me détacher

La contradiction ne fait d’ailleurs pas peur au personnage de Camus puisque, quelques pages plus loin, on peut lire « Bien entendu le véritable amour est exceptionnel deux ou trois par siècle, à peu près. Le reste du temps, il y a la vanité et l’ennui » qui nous démontre une fois encore combien l’auteur se joue de nous au sein de la fiction en faisant dire au personnage tout et son contraire.

A nous, lecteurs, de ne jamais oublier la phrase de Camus, extraite du premier homme et citée par Maïssa Bey, « j’en ai assez de vivre selon l’image que d’autres donnent de moi. Je décide l’autonomie
» en nous montrant, nous lecteurs à la hauteur de la fiction et du jeu qu’elle implique.
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HENRI BOSCO




"Face aux vents, aux pluies et aux neiges
Je me dresse et j'arrête les tempêtes,
Car je suis l'antique Témoin des origines.
Depuis des millénaires
Je recueille et rassemble souterrainement
Les eaux fluviales,
Et ainsi je nourris des lacs et des lacs que je cache
Sous le toit des plateaux dans mes profondeurs
Les anciens hommes le savaient
Quand ils m'ont couronné de pins, de cyprès, de chênes
Et ainsi procuré l'alliance des arbres.
Par eux j'attire encore et dompte les nuages,
Et les nuages hivernent sur mes crêtes.
Mais pendant la dure saison
Je me protège paternellement,
Etant le Génie tutélaire du lieu
Les blés, les maisons et les vignes.
Pourtant je vais plus loin que la pensée des hommes,
Les loups m'ont aimé jadis et les aigles,
Mais les temps sont passés des bêtes nobles.
De leur races sauvages

C'est à peine s'il reste un ou deux sangliers
Qui errent dans mes solitudes
Et qui donc s'en soucie ?
Pourtant il est, dit-on, des hommes qui y pensent
Et qui en parlent quand ils se rencontrent.
Quelques uns même en font des songes..." H.B.


dimanche, février 22, 2009

134- Mirabeau




« Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes ».

133- Jean Giono et Manosque







« Celui qui ne connaît pas Manosque et y arrive pour la première fois peut être enchanté, quoique, convenons-en la ville elle-même a beaucoup perdu de son caractère et de sa beauté, mais celui qui a tous ses souvenirs faits avec les territoires qui ont organisé cette ville entend ou goûte, dans la grondante profondeur de la nuit, dans une qualité de l’air qu’il respire, la vie magique des vastes espaces. » Jean GIONO "La Provence"

132- Lourmarin

Sur les traces de Camus et de Bosco....(à suivre)

dimanche, février 15, 2009

131- Les mots de LAABI sur la langue

JACQUES ALESSANDRA : Voilà un écrivain A. Laabi qui n’a jamais cessé d’œuvrer pour inventer sa propre langue son propre langage mais ce qui est intéressant dans les rapports à la langue d’un écrivain c’est que c’est un rapport historique, par exemple la langue française a été imposée et il est évident que le rapport que l’écrivain peut avoir avec la langue française imposée est particulier. C’est un rapport violent. Il n’est pas de même lorsque le langue est choisie. L’espagnol par exemple que Laabi a appris lorsqu’il était en cellule, est une langue qu’il aime. Je ne sais pas…il faudra lui poser la question s’il est capable de créer en espagnol.

Les enjeux de l’utilisation de la langue sur le plan littéraire ne sont pas les mêmes selon que cette langue est imposée ou choisie. Puis même dans le cas d’une langue imposée, ça a évolué aussi. Encore une fois l’exemple de Laabi est flagrant. Il a commencé comme tous les écrivains Maghrébins de sa génération par bouleverser par faire violence à la langue française mais aujourd’hui non. Aujourd’hui bien que ce soit une langue qui reste imposée si on regarde l’histoire, mais elle est apaisée. Donc je pense que c’est ça son évolution. Il est passé d’un engagement à non pas à un désengagement, parce que ce serait renier toutes ses idées, tout ce qu’il a vécu, mais a un dégagement, une libération. Il est libéré. Et étant libéré il utilise le français d’une façon beaucoup plus différente que la langue qu’il utilisait au début.


ABDELLATIF LAABI : Les combats que j’ai menés ne sont pas des combats idéologiques. C’est vrai que je me suis toujours défini comme un écrivain qui a deux casquettes : l’écrivain le poète, celui qui fait son travail littéraire, l’autre casquette étant celle de l’intellectuel citoyen et je ne peux pas séparer ces deux dimensions qui sont au centre de ma vie. Les combats que j’ai menés n’ont rien avoir avec l’idéologie, non. Je suis un veilleur de la condition humaine. Quand l’humanité est touchée quelque part, pas seulement chez moi dans mon pays d’origine, mais partout où l’humain est mutilé ou lorsque la dignité de l’homme est foulée au pied. J’estime que ce n’est pas une question de devoir, c'est-à-dire que je ne peux pas me définir, je ne peux pas concevoir ma vie sans cette vigilance-là, sans cette présence à la souffrance des autres, au combat des autres pour des valeurs sans lesquelles ma vie n’aurait aucun sens. Ces valeurs étant la dignité humaine, la vie, la liberté, l’égalité etc. Et cela n’a rien avoir avec l’idéologie.
Je n’accepte pas que les Palestiniens soient écrasés comme des cafards. Cela me révulse, cela m’empêche de dormir, cela me rend malade. D’abord et avant tout cela travaille en moi, dans mon corps, peut-être même avant ma conscience.

Je vous donne un exemple, quand Florence Aubenas a été kidnappée j’ai écrit un texte parce que je l’imaginais dans une nuit terrible, elle vivait dans une solitude terrifiante, lui écrire c’était pour moi lui dire ‘je suis là’ et cela n’a rien avoir avec l’idéologie. Je ne peux personnellement dissocier la littérature de ce fondement-là. Chaque écrivain est libre de concevoir sa pratique littéraire comme il l’entend, mais moi en tout cas je ne peux pas concevoir de sens à ce que j’écris si je ne suis pas dans cet état de veille permanente, si je ne suis pas capable à chaque fois que la condition humaine est menacée quelque part de tirer la sonnette d’alarme. C’est quelque chose qui est d’abord physique, d’existentiel.

La langue d’un écrivain n’est pas seulement la langue dans laquelle il écrit. C’est vrai que le fait d’avoir écrit dans une langue qui m’a été imposée au départ, de part l’histoire coloniale, c’est une situation différente par exemple de celle d’un écrivain français « de souche » comme on dit, qui écrit en français. Il y a une différence mais après tout, ce n’est pas si important que cela. J’ai une très longue histoire avec la langue française, c’est une langue qui m’a été imposée. Je lui ai tordue le cou à un certain moment pour la maîtriser, pour la mettre au service de mes urgences personnelles ensuite il y a eu une accalmie dans nos relations, c’est devenu très serein. J’ai habité cette langue et cette langue m’a habité à son tour. Mais en même temps je suis quelqu’un d’assez particulier quant au rapport à la langue d’écriture. Vous entendrez souvent des écrivains français ou des écrivains arabes faire des mamours ou des déclarations d’allégeance à la langue dans laquelle ils écrivent. Certains animateurs d’émissions tentent d’arracher absolument à n’importe quel écrivain non français d’origine, l’aveu que le français est une langue merveilleuse, universelle, incroyable et que s’il n’avait pas écrit en français il n’aurait jamais réussi à s’exprimer etc. Cela me révulse. Je ne fais pas allégeance à la langue française. C’est une langue avec laquelle j’ai une histoire qui me permet de faire mon travail d’écrivain, basta, c’est tout. Et je ne fais pas d’allégeance non plus à la langue arabe. Quand j’entends certains écrivains arabes dire que l’identité de l’écrivain arabe c’est la langue, alors moi qu’est-ce que je suis ? Ca ne va pas. La langue n’est pas mon passeport elle n’est pas ma carte d’identité d’autant plus que la langue arabe dans laquelle la plupart des écrivains arabes écrivent aujourd’hui c’est la langue arabe classique ou moderne ce n’est pas ma langue maternelle. Ce n’est pas la langue de mon enfance, de mon milieu traditionnel de la ville de Fès.
Il me semble personnellement que la langue d’un écrivain ce n’est pas simplement le corps, disons la structure linguistique. Personnellement je suis un lecteur féroce, je lis énormément. Je lis les littératures du monde entier avec une prédilection pour la littérature latino-américaine, la littérature japonaise. Je lis énormément et depuis très longtemps. Et il me semble qu’on écrit aussi avec sa culture et notamment sa culture littéraire. Les trois-quarts de votre culture littéraire, de la mienne, ce n’est pas des écrits, des livres qui ont été publiés à l’origine en français. Nous lisons en traduction, davantage que des ouvrages écrits directement en français. Donc, il me semble que la langue d’un écrivain, et ma langue en tout cas, elle s’est construite, enrichie et structurée aussi en fonction justement de tout ce balayage que je fais depuis des décennies dans la littérature universelle même quand c’est traduit.

Tels écrivains Latino-américain ou Tchèques écrivent avec leur langue. Et cette langue d’origine a réussi à transmettre ce qu’elle avait à transmettre même en ayant été traduite. Voilà quelle est ma situation par rapport aux langues, en tout cas je me suis libéré depuis longtemps de cette malédiction qu’on nous a accolée dès le départ quand on a commencé à écrire en français. C’était une malédiction que d’écrire dans la langue qui n’est pas votre langue maternelle qui est la langue de l’exil etc. Je suis très serein sur cette question-là. J’ai mis ces questions derrière moi. Et dans le travail que je fais depuis des années c’est plutôt l’expérience humaine qui est déterminante.


[Lire aussi à Rubrique n° 126]

130- Entretien avec Abdelkader DJEMAI

Entretien réalisé en marge du Salon des livres maghrébins.

Ahmed HANIFI: Quels sont vos derniers écrits ?
AD : Les derniers qui viennent de sortir « Un moment d’oubli » aux ed du seuil il est sorti le 5 février. Et parallèlement à la sortie de ce livre-ci il y a une reprise en poche dans la collection ‘Point’ d’un roman qui s’appelle « Mémoire d’un nègre » qui est un roman long aux ed Seuil.

AH: De quoi traitent vos derniers romans ?
« Un moment d’oubli » c’est l’histoire d’une personne, Jean Jacques Sérano qui arrive dans une ville qu’il ne connaît pas, d’où il prend le train pour aller à Bâle en Suisse mais il ne va pas à Bâle. Il va à Troie, Chaumont, Mulhouse. On ne le sait pas. Ce jour-là il pleut, il va tourner dans la ville. Il va rester dans cette ville durant deux ans et demi parce qu’il lui est arrivé dans sa propre vie quelque chose d’épouvantable et c’est un ancien flic, un ancien inspecteur de police. A la fin on comprendra pourquoi il a choisi de partir. C’est en quelque sorte un immigré de l’intérieur. C’est à dire que ça a un regard inversé, c’est moi qui regarde maintenant cette histoire franco-française. Il n’y a rien de Maghrébin dans l’histoire.

AH: Est-ce que c’est un questionnement sur le voyage ?
Surtout sur l’errance. Ce n’est pas un SDF. C’est quelqu’un qui erre et ça on s’en aperçoit quand on voyage beaucoup dans les villes comme j’ai la chance de le faire. On s’aperçoit qu’il y a des gens qui sont là avec sac à dos, chaussures solides, et qui se mettent à tourner dans les villes. On ne sait même pas pourquoi ils sont là. Je me demande s’ils le savent eux-mêmes. En tout cas ils sont silencieux.

AH: Et « Mémoires de nègre » ?
C’est l’histoire d’un vieux salopard, d’un vieil escroc qui veut s’écrire une histoire d’ancien moudjahid, tous ses ailleux c’étaient des savants des guerriers. Il veut s’offrir une autobiographie comme un arbre de noel

AH: Il va se construire artificiellement ?
Exactement. C’est comme les gens qui ont des fiches communales et qui n’ont rien fait de leur vie et qui s’inventent un passé glorieux et historique. C’est cette métaphore-là c’est cette histoire de mémoire de nègre. Le nègre c’est l’histoire de quelqu’un qui écrit l’histoire des autres en l’occurrence un jeune qui lui, décide de prêter sa plume à ce vieil escroc analphabète mais multimilliardaire qui a la ville sous sa coupe.

AH: Sur le plan de l’écriture elle-même est-ce qu’on retrouve la même écriture qui est la vôtre c’est à dire très ramassée
Oui, je fais court pour ne pas faire long (si vous permettez). J’estime que l’écriture c’est du musc et de l’os. Ce n’est pas de la graisse ce n’est pas de tirer à la ligne. Je n’ai pas envie de faire de la littérature selon les normes. Et je le dis sans prétention aucune. Je crois que chaque mot a sa force, a son poids. Et ce n’est pas pour faire beau ou joli ou pour faire gros. Ce n’est pas ça. C’est essayer de faire juste.

AH: Il y a Maïssa Bey qui écrit aussi avec minutie ( ?), avec concision
Oui il s’agit de faire précis. Il ne s’agit pas de faire de la littérature, de faire tant de pages

AH: Mais…
Je peux faire lourd, la question n’est pas là. C’est comme l’histoire de l’artichaut. Vous voulez avoir une salade d’artichauts. Celui-ci est joufflu, bien plein, le marchand ajoute de l’eau alors vous en prenez deux ou trois pour faire une salade, vous passez votre temps à éplucher et vous tombez sur un cœur malade, et vous ne pouvez pas faire votre salade. Donc ce n’est pas la peine. Je préfère faire court. Pas par paresse pas du tout.

AH: C’est un choix d’écriture ?
C’est un choix volontaire, assumé. Je me refuse de faire de la littérature

AH: Votre écriture est très enthousiasmante.

vendredi, février 13, 2009

129- Un mémoire sur "Tuez-les tous" par B. MEZIOUD

UNIVERSITE MENTOURI DE CONSTANTINE
MEMOIRE DE MAGISTER
Intitulé :
ANALYSE INTERTEXTUELLE ET INTERCULTURELLE DE
TUEZ-LES TOUS DE SALIM BACHI
Réalisé par : Melle. Besma MEZIOUD
Dirigé par : Dr. Nedjma BENACHOUR


INTRODUCTION :
Ce mémoire porte sur une analyse intertextuelle et interculturelle de Tuez les tous du jeune romancier Salim Bachi qui fait partie de la génération des écrivains algériens qui ont publié à partir des années 2000. La production littéraire de Salim Bachi s’engage dans une actualité marquée par des événements de violence et de terreur. Dans le rapport de l’écriture au terrorisme, nous citons quelques romanciers dont les textes parus entre 2000-2006 ont pour thème majeur la violence inspirée par l’actualité immédiate, tels que Les funérailles, de Rachid Boudjedra , Dis-moi le Paradis et L’enfant fou de l’arbre creux de Boualem Sansal et L’attentat de Yasmina Khadra.

Nous éprouvons le besoin de situer le roman de notre corpus dans le cadre de la littérature algérienne dite « du terrorisme », puisqu’il a pour sujet l'attentat du 11 septembre 2001. Désormais, ce fait historique tant médiatisé, exploité, démystifié ne cesse d’inspirer, de part le monde, des auteurs, avec des titres tels que :La Guerre contre la vérité : 11 Septembre, désinformation et anatomie du terrorisme de Nafeez Mosaddeq Ahmed, Windows on the World de Frédéric Beigbeder, La face cachée du 11 Septembre de Eric Laurent ouLes Moines Dans la Tour de Carrier Roch, sans pour autant, négliger les cinéastes qui ont contribué pleinement à cet événement aussi bien pour le fictif que pour le documentaire, nous mentionnons des titres de films les plus marquants comme : 11'9"01 SEPTEMBER 11 produit par Alain Brigand, Le Monde Selon Bush réalisé par William Karel ou Loose Change (1ère et 2ème éditions) par Dylan Avery.

La suite est ici:

[http://www.limag.refer.org/Theses/MezioudBachi.pdf]

128- Deux nouvelles de Sansal: Ma mère - Mohand

J'en dirai un mot bientôt

lundi, février 09, 2009

127- Dernier jour lundi 9 février Le boeuf de SNOUCI

Jour gris. Jour de départ. Je mets à jour mon blog. Je traîne...
Départ pour le Sud, le beau sud. TGV à gare de Lyon. Peu de monde. Monde peu pressé. Trois heures ont passé. Tiens il fait meilleur.

Samedi Snouci B. a fait un beau boeuf à Barbès avec Mostafa (?) le guitariste . Il y avait une dizaine de personnes dont Mahmoud et moi.

dimanche, février 08, 2009

126- Au 15° salon des livres Maghrébins (suite) Dimanche

Dimanche 8 février.

Je retourne à place d’Italie. Il est 11h, je déambule à travers le marché du boulevard Auguste Blanqui. Puis continue le long du bd des Gobelins jusqu’à la rue Mouffetard où je déjeune. Vers 12h30 je reviens vers le Salon du livre en passant par une belle et petite place dont le nom un moment m’a expédié à Oran : « place Emir Abdelkader, héros national Algérien »

En salle1 se déroule « écritures de femmes ». 60 personnes. IL y a Leïla Sebbar, Maïssa Bey, et Christine Durasi Serfaty.

A un moment on évoque la question de l’identité féminine à travers l’écriture. Sebbar et Bey récusent. Il n’y a pas d’identité féminine, une écriture particulière, une sensibilité féminine… On donne l’exemple de Yasmina Khadra dont l’écriture (thèses de doctorat) a été désignée comme typiquement féminine. Au passage Leïla Sebbar juge l’écriture de Khadra « vraiment nulle ! ».

Voici précisément la question de la salle à ce propos:

Q: Comment en tant que femmes avec votre propre sensibilité de femme pouvez-vous faire parler un homme dans vos romans ?

L. Sebbar : C’est une question que je ne me pose pas. J’ai l’impression d’avoir comme ça, peut-être par mon métissage, d’avoir accès aux deux sexes et d’avoir accès à tous les étrangers parce qu’il y a de l’étranger en moi. J’ai ce sentiment, cette prétention."

M. Bey : Très souvent lorsqu’on lit des textes écrits par des hommes on ne se pose pas ce type de question, mais on la pose souvent aux femmes. Lorsque j’ai écrit « bleu blanc vert » qui est le récit d’un couple juste après la colonisation, j’ai fait alterner deux voix, celle d’un homme et celle d’une femme. Lorsque j’écrivais je me suis glissais dans la peau du personnage masculin tout aussi facilement que je me glissais dans celle du personnage féminin. A partir du moment où j’écrivais les passages au masculin je ne me posais pas la question de la vraisemblance de ce qu’il ressentait ou disait parce qu’il y avait de ma part une empathie pleine et entière."

A la suite de la rencontre j’échange avec M. Bey qui me dit ne pas avoir dans sa programmation de déplacement sur le Sud de la France. Elle dit aussi par rapport à cet enfant qui traverse le siècle (compléter)

En salle des mariages un hommage est rendu à Charles-André Ageron par Jean-Pierre Roux et Benjamin Stora.

A 14h15 je reviens la salle 1. 8° café littéraire : « l’enfance en soi » autour de trois auteurs : Fadéla M’rabet, Akli Tadjer et Mabrouck Rachedi (Petit Malik) : l’histoire d’un marchand de glace qui ne sait pas rendre la monnaie…

15h30 : Je croise entre deux portes Driss el Yazami. Echanges de quelques mots. Il s’apprête à rejoindre le débat sur le « rôle de la monarchie dans la construction de l’état marocain »

La grande salle ou « la librairie » est noire de monde. Je rencontre notre ami Abdelkader Djemaï. Il m’accorde un entretien (détails plus tard)

9° café littéraire avec Jacques Alessandra et Abdellatif Laabi. Le premier a écrit « Traversée de l’œuvre », livre consacré au second. En écrivant ce récit dit JA « j’étais l’hôte et l’ôtage de l’œuvre de Laabi »

A.HANIFI : Je ne voudrais pas être déplaisant ni provoquer. Le contenu de ma question est celui-ci. A propos de la langue d’écriture est-ce qu’on vous a sommé ici en France de vous prononcer sur la francophonie ?


A. LAABI : "ce que j’ai dit sur mon rapport à la langue française est suffisamment éloquent. Je ne suis pas un tirailleur Sénégalais de la francophonie. C’est l’écrivain et poète Ashiya Oukassi Kya qui l’a dit. Nous ne sommes pas des tirailleurs Sénégalais de la langue française. Nous sommes des écrivains qui écrivent dans cette langue parce que il y a une histoire qui a fait que nous avons été obligés d’écrire dans cette langue. On en prend acte et puis ça suffit. Je refuse absolument d’être manipulé ou instrumentalisé dans une politique de la francophonie. C'est-à-dire que je n’ai rien contre par exemple qu’il y ait des instruments des institutions ici en France qui défendent la langue française, sa présence à travers le monde, c’est très bien. C’est très bien qu’une langue comme la langue française puisse exister au même titre que l’anglais ou l’espagnol, mais je ne vais pas être l’arbitre si vous voulez de cette concurrence à l’échelle universelle. Cela ne me regarde pas. Ce qui me regarde c’est qu’il y a plusieurs langues qui aient ce statut de niveau de rayonnement y compris la langue arabe ou la langue espagnole qui pour moi compte beaucoup. Même si je n’écris pas en espagnol, mais enfin c’est une langue que j’ai apprise par désir et par envie et qui ne m’a pas été imposée."

Salle des mariage, dernière rencontre. « Les français Maghrébins dans la vie politique » avec Fawzi Lamdaoui, Catherine Wihtol de Wenden, El Yamine Soum, Kaïs Marzouki, Myriam Salah-Eddine.

(Détails à Rubrique N° 131)

17 heures : je quitte le Salon du livre Maghrébin. M m’attend à la sortie. Nous marchons jusqu’au bd de Strasbourg où nous prenons le métro.