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samedi, juin 10, 2006

30- B. SANSAL- Poste restante: Alger - Partie 1

A tous ceux qui en Algérie n’ont pas la possibilité de le lire, voici ci-après en quatre parties le dernier de Sansal. A.H.
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PREMIERE PARTIE


BOUALEM
SANSAL

Poste restante :
Alger
Lettre de colère et d'espoir
à mes compatriotes

GALLIMARD


A la mémoire de Mohamed Boudiaf
Président de l’Algérie de janvier à juin 1992
Assassiné à Annaba le 28 juin 1992
Par un officier de la garde présidentielle


Editions Gallimard, 2006





BOUALEM SANSAL
Poste restante : Alger

Lettre de colère et d'espoir
à mes compatriotes

« En France, où vivent beaucoup de nos compatriotes,
les uns physiquement, les autres par le truchement
de la parabole, rien ne va et tout le monde le crie à
longueur de journée, à la face du monde, à commen-
cer par la télé. Dieu, quelle misère ! Les banlieues
retournées, les bagnoles incendiées, le chômage endé-
mique, le racisme comme au bon vieux temps, le froid
sibérien, les sans-abri, l’ETA, le FLNC, les islamistes,
les inondations, l'article 4 et ses dégâts collatéraux, les
réseaux pédophiles, le gouffre de la sécurité sociale, la
dette publique, les délocalisations, les grèves à répé-
tition, le tsunami des clandestins... Mon Dieu, mais
dans quel pays vivent-ils, ces pauvres Français? Un
pays en guerre civile, une dictature obscure, une
République bananière ou préislamique?
A leur place, j'émigrerais en Algérie, il y fait chaud,
on rase gratis et on a des lunettes pour non-voyants. »

Boualem Sansal, qui vit près d'Alger, a publié quatre
Romans aux Editions Gallimard.

9 782070776849 ~06-III A77684 ISBN 2-07-077684-0 5,50 €
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Le prix du silence 11
Quand l'espoir était possible 14
Le temps du système D et des formules toutes faites 18
Le temps des censeurs 21
Le temps de la colère et des mises au point 25
Des Constantes nationales et des vérités naturelles 29
- Le peuple algérien est arabe 32
- Le peuple algérien est musulman 34
- L'arabe est notre langue 37
- La guerre de libération et son histoire 43
La paix des cimetières et le retour des tueurs 46
Notre place dans le monde et notre regard sur lui 49
L'Histoire repensée 51
Le temps qu'il fera demain 55
Remerciements 59
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Alger, le 1er janvier 2006





Sœurs et frères,

Mes chers compatriotes,

Mes bons amis,


Le prix du silence


Au fond, jamais nous n'avons eu l'occasion de nous

parler, je veux dire entre nous, les Algériens, librement,

sérieusement, avec méthode, sans a priori, face à face,

autour d'une table, d'un verre. Nous avions tant à nous

dire, sur notre pays, son histoire falsifiée, son présent

émietté, ravagé, ses lendemains hypothéqués, sur nous-

mêmes, pris dans les filets de la dictature et du matra-

quage idéologique et religieux, désabusés jusqu'à

l'écœurement, et sur nos enfants menacés en premier

sous pareil régime.


C'est bien triste. Et dommageable, le résultat est là.

Une vie entière est passée, deux peut-être, davantage

sans doute, et encore nous nous taisons, chacun dans

son coin, avec chez certains, toujours les mêmes, nos

grands dirigeants, perchés au-dessus de nos têtes, cet

insupportable mépris au coin des lèvres qui est leur

marque de fabrique, souriant à la ronde à la manière de

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ces vieux crocodiles qui tournent inlassablement

autour du marigot, la gueule ouverte, l'œil inhumain, la

queue prête à fouetter.


Il y a longtemps, trop longtemps on va dire, que nous

ne nous sommes pas parlé. Comment mesurer le temps

écoulé si personne ne bouge, si rien ne vient, si rien ne

va ? Constater l'arrêt est un progrès, cela implique cette

chose banale et fantastique que quelque part, quelqu'un,

un jour, vous, moi, un autre, a dû s'entendre dire :

« Dieu, où en sommes-nous après tant d'années livrées

au silence ? » ou simplement : « Que se passe-t-il en ces

lieux ? » Terribles questions. Des hommes sont morts

sans savoir, et d'innombrables enfants arrachés à la vie

avant d'apprendre à marcher, et des villes entières, qui

furent belles et enivrantes, ont été atrocement défigu-

rées. Le nom même de notre pays, Algérie, est devenu,

par le fait de notre silence, synonyme de terreur et de

dérision et nos enfants le fuient comme on quitte un

bateau en détresse. Et combien de touristes l'évitent à

toutes jambes ! La beauté de nos paysages et notre

hospitalité légendaire ne font pas le poids devant les

mises en garde des chancelleries et les alarmes insoute-

nables des médias et des ONG. Nous voilà seuls, à tour-

ner en rond, ressassant d'antiques lamentations.


Mais peut-être aussi avons-nous cessé de nous parler

parce que personne n'écoutait l'autre. La rumeur galo-

pante, l'ivresse du vide, le bourdonnement lancinant de

nos rues, l'imposante étroitesse de nos grands esprits,

les flonflons, les prêches, les harangues, les crises, les

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terrorismes, les détournements et les famines qui ont

décimé plus que l'économie ne l'autorisait, les pénuries

qui ont occupé nos vies si courtes, les corvées d'eau, les

deuils, les queues devant les juges, le regard hypnoti-

sant des surveillants ont leur part d'explication dans

notre aphonie, c'est vrai. Combien excusables sommes-

nous de ne pas savoir parler et courir à la fois ! Pense-

t-on à tirer des plans sur la comète lorsqu'on est assailli

par le malheur au quotidien et que la grande affaire, la

véritable urgence, la ruse de chaque instant, consiste à

échapper à la mort, à tromper le bourreau, à se garder

des catastrophes, à contourner les plantons, à gagner

du temps tout simplement. Je parle de la mort en géné-

ral, et du temps qui nous fut imparti pour vivre, la mort

de l'homme dans sa chair, son âme, sa mémoire, ses

pauvres lendemains, mais aussi du reste, le cadre de

vie, le quartier, le dernier refuge, les valeurs, les institu-

tions, pendant que ceux-là, perchés au-dessus de nos

têtes, souriant avec plus de cruauté et de fatuité, les tar-

tufes, les pieuvres, les jusqu'au-boutistes, s'emploient à

détruire en ces terres jusqu'aux mythes fondateurs du

genre humain. Ils ne se gênent pas pour le dire : ils sont

nés avant nous, les Béni Adam, les Fils d'Adam.


Pourtant, nous eûmes des moments de répit, et de

grâce, et certainement plus que d'autres peuples, bien

moins lotis que nous. Pauvre Rwanda, pauvre Kaboul,

pauvre Tchétchénie, pauvre Haïti, où le malheur se dis-

sipe dans les brumes de l'éloignement. L'Algérie, c'est

autre chose, elle est là, au cœur du monde, c'est un

grand et beau pays, riche de tout et de trop, et son his-

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toire a de quoi donner à réfléchir : mille peuples l'ont

habitée et autant de langues et de coutumes, elle a bu

aux trois religions et fréquenté de grandes civilisations,

la numide, la judaïque, la carthaginoise, la romaine, la

byzantine, l'arabe, l'ottomane, la française, elle a guer-

royé tant et plus, ses cimetières regorgent de noms exo-

tiques, ses campagnes, ses montagnes et ses cités sont

riches de vestiges fabuleux, et encore n'a-t-elle pas fini

de se recenser et de se connaître.


Et voilà qu'aujourd'hui, nous en sommes là, hagards

et démunis, immobiles et penauds, n'ayant plus rien à

renier ou à aimer. La surprise, le vertige, les entour-

loupes à l'entame de chaque nouvelle ère, le suspense

haletant du feuilleton, je ne vois pas une autre explica-

tion à notre silence. Je ne dis pas lâcheté, nous n'avions

ni arme, ni galon, pas même un peu de cette folie

ardente qui agite les désespérés du bout du monde,

pour renverser la table et prendre le micro. Quand on

est sans voix, on est lent à la détente. Il y a aussi que

nous sommes des hommes de paix, la nature nous a

faits ainsi, patients et crédules, parfois versatiles et

insouciants, et le cas échéant, futiles et chatouilleux.

Le mal a submergé le bien sous nos yeux, rien n'est

plus tragique.


Quand l'espoir était possible

Soyons justes, il y eut des périodes de réelle embellie,

républicaines dans la forme, sympathiques dans le

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fond, de vraies bénédictions, souvenons-nous, quelques

éclairs au temps de Boumediene le ténébreux, vers la

fin de son règne de fer, lorsqu'il nous invita à venir cri-

tiquer son projet de Charte nationale (la Tarte natio-

nale, chuchotait-on sous les porches), ce que nous

fîmes avec délice et brio... et inutilement, la bible a été

vendue en l'état, à l'unanimité, nous en avons tous des

exemplaires sur nos tables de chevet ou la trace dans

les méandres de nos cerveaux. Un peu plus au temps du

président Chadli, le gandin magnifique dit Jeff Chand-

ler parce qu'il avait une bonne bouille de cow-boy som-

nolant, qui nous a tant fait rire avec la devise par

laquelle il inaugura son long règne de roi fainéant :

Pour une vie meilleure, que les jeunes rebelles d'Alger,

de vrais poètes soucieux de vérité et de bonnes rimes,

ont aussitôt reprise en chaussant leurs Adidas : Pour

une vie meilleure, ailleurs ; c'est malheureux que de la

bonne graine antifasciste comme ça soit allée se perdre

dans des pays libres. Et pas mal au temps du président

Boudiaf, le preux, l'innocent qui a cru que le pandémo-

nium céderait devant la sainteté, et qui, hélas, mille fois

hélas, n'a survécu que six mois à la tête de l'Etat. Nous

en avons eu nettement moins depuis, il est vrai, l'His-

toire s'étant accélérée jusqu'à trébucher et l'agora a

fermé ses portes. Il y eut une guerre civile (1992-1999),

deux cent mille morts, des dégâts incalculables, quatre

coups d'Etat, du remue-ménage dans le sérail, le tout

accompagné d'un pillage systématique du pays. Puis

tout s'est arrêté. Sous le règne de M. Bouteflika, arrivé

au pouvoir quelques mois avant son élection triom-

phale en 1999, il a été procédé à la casse de tous les

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thermomètres. Hors son propre mal et celui des siens,

on ne sait rien de l'état de santé du pays et de ses habi-

tants. Certains parlent de «mort clinique», d'autres de

« paradis sur terre », ce qui, au fond, revient au même.


Oui, disais-je, de vraies bénédictions, les promesses

étaient bien timbrées, les mesures arrivaient à point, les

chiffres couvraient des significations non loin d'être

concrètes et les éloges des clercs de même que nos

applaudissements plébéiens ne sonnaient pas forcé-

ment faux. Je me souviens que nous n'étions pas peu

fiers de nous voir bientôt sortir de l'auberge des songes

creux et nous lancer à la conquête du monde libre au

nom de la Révolution algérienne et de la nation arabe,

avec, pour arme absolue, le génie du raïs.


Ces périodes, bien que rares, furent pourtant assez

longues pour autoriser une vraie démarche, une révi-

sion complète de nos idées, une remise en perspective

de nos vieilles théories. Las, le train est passé avant

nous. Etions-nous déjà si décalés, l'effort nous rebutait-

il tant ? Peut-être et peut-être pas, la partie était loin

d'être facile, et sans doute avons-nous été, une fois de

plus, pris de vitesse. En 1988, en ces jours d'octobre

héroïques et fumants, donc de soulèvement antifasciste

décisif, nos jeunes eurent à peine le temps d'incendier

les murs de l'administration et les magasins d'Etat que

tout est rentré dans l'ordre. Le bruit des bottes et

l'odeur de la poudre hanteront longtemps nos nuits. Et

aussi, le souvenir des disparus. Vous souvenez-vous

encore de ce mois fabuleux, de ces jours électriques, de

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ces heures vertigineuses où tout paraissait possible :

renverser la dictature du parti unique, le FLN, chasser

le tyran de son fauteuil, prendre notre destin en main,

nous ouvrir au monde ? Nous étions enfin dans le mou-

vement de l'Histoire, comme nous le fûmes en 1954, au

début de la guerre de libération, comme le furent ces

dernières années les pays du bloc de l'Est qui un à un se

sont affranchis de leurs vieilles et monolithiques dicta-

tures. Le rêve a duré cinq jours, pas un de plus, et la

machine totalitaire a repris le dessus. Quelle tristesse

de voir nos villes saccagées, nos bus, nos trains trans-

formés en carcasses noircies, nos jeunes émeutiers

hagards, et que rien n'avait changé !


En règlement du solde, il nous fut accordé de dire ce

que nous voulions à la fin. Nous sommes-nous pour

autant parlé, avons-nous accordé nos violons, avons-

nous fait face comme un seul homme ? II faut le dire

honnêtement, nous avons versé dans l'absolutisme et la

précipitation, nos revendications sont parties dans toutes

les directions et elles étaient rien de moins que folles : la

charia ou la mort, l'islam et la liberté, la démocratie

pleine et entière sur-le-champ, le parti unique à per-

pète, le marché et l'Etat, l'autarcie et l'économie de

guerre, le communisme plus l'électricité, le socialisme

plus la musique, le capitalisme plus la fraternité, le libé-

ralisme plus l'eau au robinet, la révolution permanente,

l'arabité avant tout, la berbérité de toujours... Que

d'idées, que d'idées ! Cent cinquante partis échevelés,

dont le FIS, le Front islamique du salut, ont vu le jour

avant que nous ayons fini de rêver. Quelle astuce

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géniale que cette prolifération cancéreuse pour tuer

l'œuf dans la poule ! Quelle sublime idée que la création

d'un deuxième front, le monstrueux FIS, pour redorer

le blason du vieux front, l'inusable FLN ! « II y a péril en

la demeure ! » criait-on. Des voix lointaines. Nous

n'avons pas entendu, le cri venait de l'étranger. « Ingé-

rence, ingérence ! » hurlait-on au sommet de la pyra-

mide et jusque dans le plus lointain douar du pays

profond ayant le télex. « On coupera par le milieu », fut

la décision des pilotes. Et nous voilà gros-Jean comme

devant, moitié libres, moitié coulés dans le béton.


Le temps du système. D

et des formules toutes faites


À quoi avons-nous occupé ces temps bénis ? C'est

triste à dire : à rien, de petites choses, bricoler des

antennes, courir de-ci de-là, trouver des visas, glaner

des trucs, de la pièce de rechange, la récup, stocker des

vivres pour l'hiver, puis à nous moquer les uns des

autres, à refaire le désordre mondial, à nous voter

des satisfecit, à applaudir le chef, à nous renseigner sur

le suivant, à tuer le temps.


« Nous étions au bord du précipice mais nous avons

fait un grand pas en avant », claironnait le chef du FLN,

en ces temps primitifs où vivre et construire le pays

consistait à mendier son pain et à scander des slogans

sous le regard énamouré de la Securitate. Rien de nou-

veau sous le soleil d'Alger. Ailleurs, ça bougeait un peu

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par-ci, ça grondait un peu par-là, en Kabylie (encore elle),

dans le Sud, les Aurès, le long des frontières, dans les

villes, les villages, les douars perchés sur les djebels, bref

partout où deux malheureux pouvaient se rencontrer, des

émeutes, des enlèvements, des meurtres, de la torture

comme en ce bon vieux temps de la guerre de libération,

et plein d'autres éclats de derrière les fagots. Nous l'ap-

prenions après coup comme on apprend sur le tard de

vieux secrets de famille. Des choses à ne pas croire. « Les

bruits de la campagne c'est du foin, tout se joue dans la

capitale », pensions-nous en haussant les épaules.


Dans le groupe d'amis qui était le mien, nous étions

ainsi devenus, bêtement dilettantes, un jour maniaco-

dépressifs, un autre fiers comme Artaban, j'ai honte de

le dire, mais au diable la honte. Notre boute-en-train,

un tournebroche comme on les connaît par ici, persi-

fleur infatigable, jamais à court de salive et d'une luci-

dité maladive, nous esquintait le moral avec ses

formules gratinées. Nous railler n'était pas difficile, il

suffisait de nous regarder. Il ne nous manquait que la

retraite pour aller mourir dans le vieux village de nos

aïeux. Nous avions vingt ans et plus d'espoir du tout.


Un jour, il est parti en Espagne pour un stage de trois

semaines, il y est encore, cela fait trente ans. Il s'appe-

lait Belkacern, je profite de l'occasion pour le prier de

nous donner de ses nouvelles. Est-il riche, est-il heu-

reux, a-t-il des enfants, voyage-t-il beaucoup, s'est-il

adapté comme nous, a-t-il changé de nom, et comment

a-t-il fait pour réussir son coup ?

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Sacré loustic, il nous a laissé ses formules qui, mal-

gré l'usure du temps, continuent de nous saper le

moral. «Votre place est à Sèvres, pas à Alger! », « Tel

qui pleure lundi, dimanche pleurera, affaire

d'habitude », étaient ses flèches favorites. « Buvez du

curare, ça repose », disait-il en avalant cul sec son gou-

dron à la caféine, dégoûté de nous voir si pleins de suf-

fisance et d'entrain après toute une journée à ne rien

faire. « Le pétrole ne manque pas, mettez-vous en

panne d'idées, ça fera des économies de phosphore »,

lançait-il au plus fort des conciliabules... « Et de mac-

chabées ! » ajoutait-il derrière la main au moindre mou-

vement suspect du cafetier chez qui nous passions nos

fins de journées et nos soirées d'été.


Je suppose que chacun de vous, chers compatriotes,

mes bons amis, a eu dans son groupe pareil tourne-

broche et que vos formules ne sont pas loin de ressem-

bler aux nôtres, puisque aussi bien les bons refrains

faisaient le tour du pays le jour même de leur inven-

tion. C'est drôle, tout englués que nous étions, nos pen-

sées profondes comme les hâbleries de dernière minute

voyageaient à la vitesse de la lumière, en toute liberté.

Il y avait des retours, les ondes officielles, les meetings,

les paroles rapportées par les voisins des cousins des

chauffeurs ou les voisines des cousines des secrétaires.

On devrait les rassembler et les publier, l'Histoire

gagnerait en clarté.

Rappel en passant : Quel grand manitou a dit

« Nous mettrons vingt ans mais nous réussirons le plan

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quinquennal ! » ? C'est ainsi que nous finîmes par

oublier ce que nous attendions. Et un autre tout aussi

sérieux qui a dit: «La femme est un vaste sujet sur

lequel j'aimerais m'étendre mais cela peut attendre, la

Révolution a d'autres chats à fouetter » ? II y avait aussi

du bon, quoique sibyllin. Quel véritable ancien héros a

dit « Notre mission était de libérer l'Algérie, ce que nous

fîmes, il revient maintenant aux Algériens de se

libérer » ? Et tiens, une dernière pour la route : Quel

grand vizir a dit « Je suis kabyle, donc je suis arabe » ?

C'était gros, les cousins l'ont renié et les frères l'ont

remercié. Depuis, il chôme en haussant les épaules.

On pourrait en citer comme ça des tonnes, en qua-

rante années, l'Algérie a produit plus de dignitaires en

chapeau que de savants. Le hic est bien là, vous savez :

nos rares savants sont partis à l'étranger alors que, pour

ne pas changer, les gros bonnets continuent de pulluler

au-dessus de nos têtes.

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29- B. SANSAL- Poste restante: Alger - Partie 2

DEUXIEME PARTIE



Le temps des censeurs

Vous souvenez-vous de nos airs bêtement effarés
quand subitement le malheur revenait à la charge
comme un boomerang ? La panique ! Plus personne
devant le comptoir, les chaises renversées, le parking
vide, les papiers qui volent dans le vent, les amis qui se
reconnaissent à peine. On se serait cru à Moscou, en
hiver, un jour de grande purge. Je l'avoue, j'ai honte,
comment avons-nous pu croire que le malheur pouvait
être aisément berné? Avec le président en exercice,
21

M. Abdelaziz Bouteflika, il ne faut simplement pas y
penser, c'est un vieux de la vieille, on ne la lui fait pas.
Longue vie à Lui !

Trêve de lamentations, marre des grincements de
dents et des sarcasmes, il nous faut parler et, si pos-
sible, ne rien nous cacher. C'est le moins que nous puis-
sions faire pour nos enfants, leur laisser une belle
image de nous. Démarrer la vie sur des menteries et des
rêves creux, soit, mais qu'ils le sachent.

Mes chers compatriotes,
Mes bons amis,

Croyez-le bien, je ressens une terrible gêne à venir
vous parler ainsi. Qui suis-je? Pas le mieux indiqué.
J'aurais vu une sommité, pourvue de moyens puissants
et d'un vrai franc-parler. Et puis, il y a le côté intempes-
tif de la démarche, on ne m'a rien demandé, personne
ne m'a sonné et voilà que, toc toc, je vous mets un
opuscule sur la table et que je vous appelle au débat
libérateur. Ridicule et prétentieux de ma part, je le sais,
et vous n'aurez pas tort de me l'envoyer dire.

Mes précédents livres m'ont disqualifié aux yeux de
beaucoup. Vous les connaissez, peut-être vous ont-ils
flagellés un jour, ce sont les gardiens autoproclamés du
temple, les GAT comme les désignait d'un clin d'œil
l'ami Belkacern, ils bondissent sur tout ce qui bouge.
22

Les mieux nourris sont les plus dangereux. On les
croise partout, toujours prêts à regarder le monde de
haut. Ils sont bardés de titres et jouissent de gros pis-
tons, ils sont chefs de ceci ou de cela, hauts fonction-
naires, universitaires, journalistes, intellectuels,
militants, députés, tous engagés dans le système, mais
ça peut être n'importe qui, l'essentiel est que le censeur
bénévole s'imagine sur la rampe de lancement et croie
qu'un scalp de récalcitrant arrangerait ses affaires.
Ouvrez seulement le bec et les voilà sur votre dos, les
yeux exorbités, la mort entre les dents : « Tu n'as pas le
droit de dire ceci, tu n'as pas le droit de penser cela, tu
n'es pas un Algérien, tu ne mérites pas d'exister », puis,
tout fiers, ils rameutent la garde mobile et toisent la
chiourme apeurée. Dans une autre vie, ils ont dû être
de la Sainte Inquisition, le bûcher leur manque. Si on
échappe à la censure de l'Appareil et à la sienne propre,
on tombe sur la leur, elle est impitoyable. Le mieux est
de ne rien écrire et surtout pas ce que chacun pense
tout bas.

Comme il m'a été donné de l'apprendre, le GAT rési-
dant en France, pour ne pas la nommer, est le plus
enragé. À quoi cela tient-il ? Peut-être seulement au fait
qu'il vit en France, dans l'ambiguïté et le non-dit.
Inutile de lui jurer que vous chérissez le bled autant
que chacun, de lui rappeler que vous y vivez envers et
contre tout, que vos critiques, loin d'attenter à l'hon-
neur du pays et du peuple, visent ceux-là qui les ont mis
dans cette horrible situation. Si vous lui dites que les
bons lecteurs ne s'y trompent pas, vous êtes mort. Je ne
23

le comprends pas, celui-là, pourquoi à-t-il fuit le pays ?
Et pourquoi n’y retourne-t-il pas à présent qu’il est libre
de ses mouvements et d’avoir des opinions sur tout ?
Parmi nous, il exercerait son sacerdoce en toute limpi-
dité et à bien plus grande échelle.

On le sait, allez, les gardiens autoproclamés sont des
schizophrènes, cela vient de ce qu'ils sont libres sans
l'être et prisonniers sans le voir. Ils me refusent comme
Algérien et comme musulman, ce que je tiens de mes
parents et non d'eux, ils clament que la nostalgie du joug
colonial m'habite et que j'œuvre à la destruction des
valeurs nationales. Je l'ai constaté, ils ont un discours
très élaboré, discursif, lyrique, emphatique, vibrant, iro-
nique, imagé, tonnant, menaçant, insultant, mais aussi
conciliant, amical, fraternel, tendre même avec des accès
bizarres de mélancolie et un sectarisme teinté d'amer-
tume comme si un incompréhensible maléfice les avait
dépouillés d'un immense et terrible pouvoir sur les êtres
et les choses. Il a fallu des décennies et des trésors d'in-
géniosité pour formater des esprits pareils. Si j'ai com-
pris, leur idée est qu'un véritable Algérien ne dit jamais
ce qu'il pense de son pays devant des étrangers, qui plus
est des Français. Il faut donner le change, à ceux-là,
qu'ils n'aillent pas imaginer que nous sommes plus mal-
heureux que nous l'étions sous leur botte.

Il y a toujours une forte probabilité qu'un ex-colonisé
se colonise lui-même et cherche à coloniser autour de
lui. Ces natures ont horreur du vide. N'était la peur de
les pousser à bout, je leur dirais que ]e n'ai pas écrit en
24

tant qu'Algérien, musulman et nationaliste ombrageux
et fier, et totalement discret, j'aurais bien su en l'occur-
rence quoi dire et comment le dire, j'ai écrit en tant
qu'être humain, enfant de la glèbe et de la solitude,
hagard et démuni, qui ne sait pas ce qu'est la Vérité,
dans quel pays elle habite, qui la détient et qui la distri-
bue. Je la cherche et, à vrai dire, je ne cherche rien, je
n'ai pas ces moyens, je raconte des histoires, de simples
histoires de braves gens que l'infortune a mis face à des
malandrins à sept mains qui se prennent pour le nom-
bril du monde, à la manière de ceux-là, perchés au-des-
sus de nos têtes, souriant grassement, qui se sont
emparé de nos vies et de nos biens et qui en supplément
exigent notre amour et notre reconnaissance. J'aimerais
leur dire que la dictature policière, bureaucratique et
bigote qu'ils soutiennent de leurs actes ne me gêne pas
tant que le blocus de la pensée. Être en prison, d'accord,
mais la tête libre de vagabonder, c'est ça que j'écris dans
mes livres, ça n'a rien de choquant ou de subversif.

Le temps de la colère et des mises au point

Et puis, quoi, sont-ils si sûrs de penser différemment ?
N'ont-ils pas, à un moment ou à un autre, refusé cette
violence dont nous nous plaignons ? Et quand ils
dénoncent la nostalgie du colonialisme chez l'autre, ou
chez moi, ne cherchent-ils pas à imposer la leur, pêchée
on ne sait où, dans de lointains souvenirs ou dans ces
pays frères et amis ravagés par des régimes exemplai-
res ? Je leur dirai ceci pour être sûr qu'on parle de la
25

même chose : le colonialisme comme la dictature, l'es-
clavage comme la chasse à l'homme, les déportations
comme les pogroms, les galères comme la torture organi-
sée, le nationalisme en fanfare comme les belles paroles
qui font briller la misère sont à mettre dans le même sac
et il n'y a pas de bon sac qui tienne ! Sinon, ça voudrait
dire quoi, que les damnés d'aujourd'hui devraient être
contents de leur sort sous prétexte que leurs aînés ont vu
pire ? C’est normal, ça, sacrifier les pères pour libérer le
pays et livrer leurs enfants à la tyrannie, au culte d’Ubu,
au chômage, à la maladie, au terrorisme, à l'émeute, aux
chiens de garde ? Cent trente-deux années de colonia-
lisme et de lutte pour aboutir à ça, une dictature à la
Bokassa, ce n'est vraiment pas un cadeau! Mon idée
toute simple est que, ayant connu l'un, il nous revient de
refuser l'autre d'où qu'il vienne.

Personne, mes amis, ne naît complice, on y vient par
erreur, par peur, par intérêt. Ils sont à présent des thu-
riféraires, oubliant qu'ils furent des pourfendeurs, ne
serait-ce qu'en cet âge où l'on rêve de courir le monde
pieds nus, à la recherche de soi, de Dieu, de l'amour, de
la liberté. Et d'une terre aimante où il fait bon vivre et
mourir pour les siens. Nous pourrions aussi leur ajou-
ter ceci, mes bons amis : quand la guerre est finie, et les
actes signés, le mot ennemi doit disparaître à l'instant
du vocabulaire et être remplacé par ami ou partenaire
ou voisin ou messieurs, ou alors on poursuit la guerre
pour vider l'abcès. Ne le savent-ils pas : c'est avec ses
vieux ennemis qu'on se fait les meilleurs amis ? Moi, je
dis ami, sans nostalgie mais avec le regret qu'il ait fallu
26

une guerre et combien d'abominations pour en arriver
là. Ils devraient faire leur examen de conscience avant
de condamner l'humanité. Et d'abord, qu'ils l'appren-
nent : l'humanité les a déjà condamnés, maintes fois,
leur temps est compté.

Quel rôle que celui d'échotier, on se veut le héraut de
ce qui fait l'air du temps, on se retrouve sur la liste des
Wanted ! II y a quelque chose de pourri dans la Répu-
blique. Vous me direz que le monde entier le sait et
qu'il ne sert à rien d'en rajouter. Aussi n'est-ce pas
l'ordre du jour, le système est ce qu'il est, comme il a
commencé il finira. On tirera la chasse et on oubliera.
Non, je veux parler de nous, les Algériens, les gens, les
bonnes pâtes que nous sommes, les citoyens modèles
que nous rêvons d'être dans une République qui nous
appartiendrait. Je croyais tout savoir de nos qualités et
de nos défauts, mais je ne nous savais pas si contradic-
toires, si distraits, voire pusillanimes. Le 29 septembre
2005, le jour du référendum, souvenons-nous, nous
avons voté quoi à 98 % sous couvert de réconciliation et
de paix ? L'amnistie des terroristes et, concomitam-
ment, celle des commanditaires, n'est-ce pas ? Le scru~
tin était truqué, pourri, arrangé d'avance, nous n'avons
pas voté ! Eh bien, c'est de ça et d'autres sujets qui
fâchent nos gardiens que je souhaite vous entretenir.

Soyons efficaces. Si vous en êtes d'accord, nous écar-
terons du débat ceux qui nous diront qu'ils n'ont fait
qu'obéir au raïs. «Nous avons eu peur», c'est leur
excuse, on la connaît, elle est aussi vieille que la
27

République algérienne démocratique et populaire.
Inutile de perdre son temps et de leur répondre « Juste-
ment ! », ils ne se souviennent pas que leurs pères ont
pris les armes parce qu'ils avaient peur.
Écartons aussi les opportunistes, les grouillots des
barons. Ils sont légions et leur verve est incommensu-
rable. « Marchons avec celui qui est debout » est leur
refrain, on le connaît, ils le chantent depuis le premier
coup d'État. Ils se fondent dans les bazars mieux que
des caméléons. Ils sont difficiles à reconnaître, mais je
vois que nous n'en sommes pas et cela me rassure.
Idem, nous éloignerons ces pauvres mélangeurs qui
croient que critiquer le gouvernement revient à critiquer
l'islam et la Révolution. « Ce sont des choses sacrées »
est leur argument, il a été gravé au fer rouge dans leur
cervelle. Répondez-leur « II n'y a de sacré que la vie » et
vous les verrez tomber raides morts. Le mécanisme
mental aura joué. On ne peut pas aller loin avec eux.
Ecartons les mouchaouchines, les casseurs, qui
accourent en tenue banalisée dans tous les débats pour
les plomber de l'intérieur. « Parlons tous ensemble, per-
sonne n'entendra », c'est leur technique, on la connaît,
ils se baladent avec des haut-parleurs poussés à fond.
Et surtout gardons-nous des autres, les récupéra-
teurs, les terroristes, les courtiers, les gardiens autopro-
clamés du temple. Leur djihad, leur OPA, leur tour de
garde, qu'ils aillent le faire ailleurs.

À ce stade, notre but n'est pas de prendre les armes,
mais de nous convaincre de notre démarche de vérité et
de liberté. Le reste nous sera donné en surplus.
28

Demain, nous serons tous morts et jamais plus nous
ne saurons ce que nous avons perdu. Le temps qui
passe n'est un bon maître que si on l'accompagne. Il
faut mettre sa montre à l'heure et s'y résoudre, on ne
peut faire l'économie de la vérité et du chagrin qui va
avec. Chaque chose a son prix et qui paie ses dettes
s'enrichit.

Des Constantes nationales
et des vérités naturelles

Parce que je me voulais objectif et consensuel, j'ai
sondé les amis, tâté les connaissances. J'ai ratissé large,
sans délaisser ceux-là qui cultivent l'allégorie et le faux-
fuyant, vous savez leur façon de parler en regardant de
côté, ce sont des anguilles : « Laissons le couvercle sur
le puits », « L'essentiel est que ça ne tombe pas sur ma
tête », « On ne cache pas le soleil avec un tamis », « Allah
sait ce que l'hypocrite dissimule», «Ne connaît la brû-
lure que celui qui marche sur la braise », etc. À la ques-
tion « Quelles sont, selon vous, les raisons du mal-être
qui ravage le pays ? », leurs réponses renvoient toutes à
ces thèmes que nous ruminons à longueur de temps
depuis le premier jour : l'identité, la langue, la religion,
la révolution, l'Histoire, l'infaillibilité du raïs. Ce sont là
ces sujets tabous que le discours officiel a scellés dans
un vocable fort : les Constantes nationales. Défense d'y
toucher, on est dans le sacré du Sacré. Stupeur et trem-
blement sont de rigueur.
29

À cela, les amis ont ajouté la question récente qui
nous tarabuste depuis le 29 septembre 2005 : l'amnistie
des terroristes et des commanditaires. Accessoirement,
ils souhaiteraient, disent-ils, nous entendre sur ce que
l'actualité nous a donné à voir ces derniers temps :
Bush, le réchauffement de la planète, les harkis, l'ar-
ticle 4, les manœuvres de Sarko contre les peuples émi-
grants, la présidentielle française de 2007, la présence
chinoise en Algérie, les canaux de Mars, le décodage de
TPS, etc. C'est dire si nous avons à parler. On se
demande pourquoi nous avons attendu si longtemps.

Commençons par les Constantes nationales.

Un rappel pour les mémoires fatiguées : l'expression
« les Constantes nationales » est une marque déposée,
parmi d'autres (« la Famille révolutionnaire », « les Dignes
Héritiers de Novembre », « les Algériens sincères et véri-
tables», «le Pays du million et demi de martyrs»...),
inventée par le FLN dans le milieu des années 80 alors
que son pouvoir totalitaire et absurde se fissurait sous
la pression des recompositions mondiales consécutives
à l'effondrement du bloc de l'Est. On se souvient que le
pays avait soudainement pris des airs de volcan mal
réveillé et que tout le monde courait dans tous les sens.
La fin paraissait imminente. Les toutes nouvelles forces
démocratiques, les forces islamistes, les forces armées
et les forces du marché alliées au grand capital interna-
tional sont toutes montées, en même temps, à l'assaut
de la vieille forteresse FLN, le seul véritable parti
unique de la planète, pour la remplacer par une autre
30

construction ou pour l'araser et ouvrir la voie aux liber-
tés démocratiques. Un combat titanesque s'ensuivit,
nous l'avons plus que durement vécu. La guerre civile
de 1992-1999 en fut le paroxysme, mais au bout du
compte rien n'a changé, le FLN ayant réussi à se main-
tenir au pouvoir grâce, avant tout, aux Constantes
nationales, autrement dit les sacrements qui font qu'un
Algérien est un Algérien dévoué corps et âme à son
Église, le FLN. Par une manipulation des plus habiles,
initiée dès la maternelle et entretenue tout le long des
ans, il a inculqué à chacun ce réflexe paralysant : dès
lors que l'envie de le critiquer prend le quidam, celui-ci
est aussitôt submergé par l'horrible et honteuse sensa-
tion de s'attaquer au peuple algérien en son entier,
lequel peuple est arabe, musulman, et l'unique artisan
de la glorieuse Révolution de 1954 menée en son nom
par le FLN. C'est tortueux mais ça marche. En connais-
sez-vous qui aient résisté au conditionnement? Moi
pas, ou très peu. Ou qui auraient réussi à s'en libérer ?
Moi non plus. Les résistants et les déviants disparais-
sent à temps. Les GAT aident à leur manière, ils débus-
quent, ils aboient. Et voilà le démocrate d'occasion,
l'islamiste de service, le militaire dévoyé, le vrai faux
ancien moudjahid et le bazari sans foi ni loi, la main
dans la main, entonnant avec force les Constantes selon
saint FLN pour s'adjuger les faveurs divines. Qu'on dise
ceci ou cela, dans une langue ou une autre, le bréviaire
est le sien. D'où la Sainte Alliance, appelée l'Alliance
présidentielle, pour accréditer l'idée qu'Allah et le raïs
mènent le même combat. Mais, à la longue, le peuple
n'écoute que sa voix profonde et millénaire et l'affaire
31

reste un jeu d'appareils qui se parasitent l'un l'autre
pour mieux s'entendre sur le dos de la République.
C'était le schéma initial et nous y sommes revenus
après une guerre sans fin et une ruine économique
totale.

Ouvrons la boîte des Constantes et faisons la part des
choses. On trouve :

Le peuple algérien est arabe

Cela est vrai, mes frères, à la condition de retirer du
compte les Berbères (Kabyles, Chaoui, Mozabites,
Touareg, etc., soit 80% de la population) et les naturali-
sés de l'Histoire (mozarabes, juifs, pieds-noirs, Turcs,
coulouglis. Africains... soit 2 à 4%). Les 16 à l8% res-
tants sont des Arabes, personne ne le conteste. Mais on
ne peut jurer de rien, tout est très mouvant, il y eut tant
d'invasions, d'exodes et de retours dans ce pays, hors la
couleur du ciel, rien n'est figé. Nos ancêtres les Gaulois
et nos ancêtres les Arabes sont de ce mouvement inces-
sant de l'Histoire, ça va, ça vient et ça laisse des traces.
Moi-même qui ai beaucoup cherché je suis dans l'inca-
pacité de dire ma part rifaine, ma part kabyle, ma part
turque, ma part judéo-berbère, ma part arabe, mon
côté français. Nous sommes trop mélangés, dispersés
aux quatre vents, il ne nous est pas possible, dans ma
famille, de savoir qui nous sommes, d'où nous venons
et où nous allons, alors chacun privilégie la part de
notre sang qui l'arrange le mieux dans ses démarches
administratives. Cela étant, le pays est vaste, riche,
32

hospitalier, il peut encore accueillir jusqu'à un milliard
d'émigrés et chacun peut prétendre le représenter. De
ce point de vue, les Berbères n'ont pas forcément voca-
tion à être, à eux seuls, les enfants de l'Algérie. Le fait
d'être là depuis le néolithique n'est pas une fin en soi.
Bientôt les Chinois, de plus en plus nombreux chez
nous, pourront clamer que l'Algérie est chinoise et il
sera difficile de les contredire. Ces histoires de race, de
couleur, d'origine, sont tout spécialement bêtes, la vie
prend les formes qu'elle veut, où elle veut, et elle pour-.
rait bien, un de ces quatre, nous réincarner en vaches
ou en porcs. Je ne comprends vraiment pas pourquoi
on en fait tout un plat. Ne souffrez donc pas inutile-
ment. Disons que pour le moment l'Algérie est peuplée
d'Algériens, descendants des Numides, et on en reste là.
Cette Constante, l'affirmation entêtée d'une arabité
cristalline descendue du ciel, est d'un racisme
effrayant. En niant en nous notre pluralité multimillé-
naire et en nous retirant notre élan naturel à nous
mêler au monde et à l'absorber, elle nous voue tout
simplement à la disparition. Pourquoi veut-on faire
de nous les clones parfaits de nos chers et lointains
cousins d'Arabie? De quoi, de qui ont-ils peur? Je
comprends que les Kabyles, les Berbères les plus
ardemment engagés dans le combat identitaire en aient
assez d'être vus comme inexistants dans leur propre
pays, ou pis, comme une scorie honteuse de l'histoire
des Arabes.

Mais quand même, il ne faut pas pousser, s'ingénier
à se vouloir arabes par force et s'affirmer kabyles avec
33

la même farouche intensité, c'est pile et face du même
racisme. Laissons ces mystères aux anthropologues,
aux historiens, ils nous écriront de belles histoires et
nous aurons plaisir à les lire. Rendez-vous compte : si
chaque Français d'aujourd'hui agissait de même, se
revendiquer de ses seuls aïeux, ce pays ouvert aux
quatre vents bruisserait de mille chants, il ne s'enten-
drait plus parler. Et que dire de l'Amérique ! Alors répé-
tons-le jusqu'à être entendus : nous sommes des
Algériens, c'est tout, des êtres multicolores et poly-
glottes, et nos racines plongent partout dans le monde.
Toute la Méditerranée coule dans nos veines et, par-
tout, sur ses rivages ensoleillés, nous avons semé nos
graines. Souvenez-vous que nos ancêtres les Ottomans
écumaient la Méditerranée et ne revenaient jamais sans
captives dans leurs soutes. Vous vous doutez bien que
lorsqu'ils les relâchaient contre bonne rançon, elles
étaient déjà des nôtres. L'unité nationale se fera sur
cette base, les hiérarques du système et les piqués du
berbérisme ne pourront indéfiniment l'empêcher.
L'Histoire ne se refait pas, elle avance. Et comme nous
avons nos mystères, elle a les siens.

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28- B. SANSAL- Poste restante: Alger - Partie 3

TROISIEME PARTIE

Le peuple algérien est musulman

Clamée avec cette inébranlable intention, et ainsi
constamment réitérée à la tribune, cette Constante est
une plaie, elle nie radicalement, définitivement, viscé-
ralement, les non-croyants, les non-concernés et ceux
qui professent une foi autre que l'islam. En outre, elle
offre le moyen à certains de se dire meilleurs musul-
34

mans que d'autres qu'en vertu de cela ils ont toute lati-
tude de redresser. De là à songer à les tuer, en même
temps que les apostats, les mécréants, les non-prati-
quants et les tenants d’une autre foi, ou à les bannir
après les avoir séparés de leurs enfants, il n'y a qu'un
pas et il a été maintes fois franchi en toute bonne
conscience.

En validant cette Constante, la Constitution qui sti-
pule que « l'islam est religion d'État » fait de l'État le
garant d'un génocide annoncé et en partie réalisé. Et
nous voilà forcés à la peur, à la vigilance, à l'hypocrisie,
à la protestation permanente de bonne foi, à la suren-
chère, bref à la bigoterie institutionnalisée, et de là, à
nous enrôler dans le jeu infernal des chefferies en
place. Il faut bien vivre et penser à sa famille. On s'in-
vente une filiation, on se fait une barbe, on se cogne le
front contre le mur pour se faire la marque nécrosée du
grand dévot, on se déguise en taliban fiévreux, et on va
se montrer en public. Du mimétisme au fanatisme, il
n'y a qu'un pas. L'expérience aidant, la phase suivante
de l'islamisme, et elle viendra, c'est un processus cumu-
latif à explosions périodiques, sera infiniment plus ter-
rible. Demain, tout marchera au nucléaire. Affirmer
aussi solennellement, et de manière si bruyante, que le
peuple algérien est musulman revient à dire : Qui n'est
pas musulman n'est pas des nôtres. Or, on ne peut
oublier cette fatalité : tout croyant trouvera sur sa route
plus croyant que lui. Si de l'étincelle ne jaillit point la
lumière, alors le feu ira à la poudre. Nous sommes pas-
sés par-là, souvenons-nous, tirons des leçons au lieu de
35

mettre la tête dans le sable comme le suggèrent les nou-
veaux prophètes. La rencontre du modéré et du fana-
tique n'est pas chimiquement neutre, à la fin de la
réaction on a deux fous furieux que rien ne peut conte-
nir. Ou un mort sur le carreau. On a vu aussi que le
croyant qui ne sait pas faire son djihad sur lui-même,
son élévation par la méditation et l'exaltation de ce qu'il
a de meilleur en lui, court l'imposer aux autres. L'islam
est jeune, il déborde de vitalité, il insuffle enthousiasme
et abnégation, rien ne lui résiste. Il est aussi compas-
sion et miséricorde et sans cesse, il appelle à la frater-
nité, à la paix, à la sagesse, au savoir. On l'aime si on va
vers lui consciemment, librement. On s'en sert, on le
dilapide, quand on le reçoit en héritage ou comme un
don du prince. Oui, souvent le néophyte préfère perdre
la raison et les foules endiablées adorent s'offrir aux
charlatans. Ces pauvres gens ne voient la vie que dans
la mort des autres et Allah seulement avec la cagoule
du terroriste, c'est triste et criminel.

L'histoire des religions nous l'enseigne, la prière, le
jeûne, le pèlerinage et toutes les bonnes dévotions ne
suffisent pas pour consommer le trop-plein d'énergie
divine, il faut aussi se lancer dans la conquête du
monde et le châtiment des mécréants. Il n'y a qu'un sys-
tème qui peut nous sauver de ce processus funeste et
mettre tout le monde à l'abri des croyances de certains :
la laïcité. Est-ce si sûr, la France laïque est-elle à
l'abri de ses intégristes? La laïcité est une condition
nécessaire mais non suffisante, c'est cela que j'ai dit. Il
y a encore tant à faire pour que la liberté, l'égalité et la
36

fraternité soient le pain de chaque jour pour tous... En
attendant, chez nous, entre nous, empressons-nous de
mettre un peu de laïcité dans notre thé, ce sera ça de
gagné. On pourra alors être musulman sans avoir de
comptes à rendre à personne, sauf à Allah, le jour du
Jugement dernier. Et d'ores et déjà, nous le savons, sa
clémence nous est acquise.
Et si le gouvernement voulait bien nous écouter un
jour, ce qui serait un beau miracle, nous lui suggére-
rions de supprimer l'enseignement religieux de l'école
publique, de fermer les mosquées qui ont proliféré dans
les sous-sols des ministères, des administrations, des
entreprises, des casernes, de revenir au week-end uni-
versel, de réduire la puissance des haut-parleurs des
minarets, de fondre l'impôt religieux dans la fiscalité
ordinaire, d'intégrer la construction des mosquées dans
le plan directeur des villes, etc. L'étape suivante réclame
un ingrédient essentiel que le gouvernement ne peut
hélas pas nous donner : la démocratie.

L'arabe est notre langue

Rien n'est moins évident, mes chers compatriotes.
L'arabe classique est langue officielle, c'est vrai, mais
pas maternelle, pour personne. Chez soi, en famille,
dans le clan, la tribu, l'arch, le douar, le quartier, vous
le savez, c'est notre quotidien, nous parlons en berbère
(kabyle, chaoui, tamashek...), en arabe dialectal ou en
petit français colonial, voire les trois ensemble quand
on a le bonheur de posséder l'un et l'autre. Personne ne
le fait en arabe classique, n'est-ce pas, sauf à vouloir
37

passer pour un ministre en diligence ou un imam sur
son minbar. Plus tard, les choses se gâtent affreuse-
ment : pendant que les parents travaillent en arabe clas-
sique (dans certaines administrations) ou en français
moderne (dans le reste du monde professionnel), les
enfants papotent, jouent, s'amourachent ou se dispu-
tent, dans l'une ou l'autre des langues berbères ou en
arabe dialectal mais font leurs devoirs en arabe clas-
sique, version ministère de l'Education, tandis que
leurs grands frères, à l'université, étudient en français
et se parlent dans une sorte d'espéranto empruntant à
toutes les langues et patois usités dans le pays (résultat
du brassage universitaire).

La mauvaise gestion politique de cette question sen-
sible a fini par balkaniser le pays. Trois courants forts
se sont taillé chacun son empire dans le système : le
courant arabophone tout-puissant dans l'enseignement
primaire et secondaire, la justice, la police, l'adminis-
tration territoriale, la télévision, les partis de l'Alliance ;
le courant francophone, appelé aussi Hizb França, le
Parti de la France, maître absolu dans l'administration
centrale, les entreprises, les universités, les grandes
écoles, les partis et associations démocratiques, et la
communication internationale; le courant berbéro-
phone qui s'est fait un nid dans le culturel marginalisé.
Un quatrième courant, récent, dit algérianiste, tente
timidement de fédérer ces puissants États tandis que le
courant anglophone, encore peu visible, prépare une
offensive globale. La conclusion, vous la connaissez :
l'arabe classique est la langue de l'Algérie mais les Algé-
38

riens parlent d'autres langues. C'est un cas dans le
monde. Ça ne vous rappelle pas l'Europe du Moyen
Âge ? Moi, si, les seigneurs glosaient en latin, les serfs se
débrouillaient comme ils pouvaient.

Le plus drôle est que le français, qui est l'outil de l'en-
seignement supérieur, de l'administration centrale et de
l'économie, ainsi que l'arabe dialectal qui fait l'essentiel
de la communication populaire interrégionale n'ont pas
d'existence légale dans le paysage linguistique. Quant
au berbère, récemment constitutionnalisé en tant que
langue nationale, après trente années d'une épuisante
guerre de tranchées, il se voit privé de toute promotion
qui lui permettrait d'être officialisé un jour. Au
contraire, comme vous faites bien de me le rappeler, la
loi dite de l'arabisation fait de leur utilisation un délit
passible d'emprisonnement et d'amende. Que valent
nos études, nos diplômes, nos actes administratifs, nos
contrats préparés et rédigés en français? Que valent
nos engagements privés, établis en arabe dialectal ou
l'une ou l'autre de nos langues berbères ? Lachi’, trnn,
oualou, ulac,
rien, zéro, nothing, nada, nibe ! La relation
citoyens/État en pâtit considérablement et nos parte-
naires étrangers ne savent jamais sur quel pied danser
avec nous.

Autre difficulté, si l'arabe classique et le français
s'écrivent merveilleusement bien, il n'en va pas de
même pour nos langues berbères, qui n'ont pas d'alpha-
bet commun, et dont on ne sait s'il convient de les fixer
avec des caractères arabes ou des caractères latins,
39

n'ayant pas encore décidé ce que l'on veut : les mettre
en correspondance avec l'arabe classique ou le français
moderne. Je ne sais pas ce que vous en pensez, encore
que la mondialisation ne laisse de choix à personne,
l'anglais des affaires sera la langue de tous, bientôt. Ou
le chinois. L'arabe dialectal pose un problème inso-
luble : il s'écrit avec des caractères arabes, certes,
encore qu'on pourrait opter pour l'alphabet berbère,
comme l'exigent les berbérophones, ou l'alphabet latin,
enrichi de quelques phonèmes spécifiques, comme le
suggèrent les francophones, prenant en cela modèle sur
les Turcs, il reste que l'arabe dialectal n'a pas de voca-
bulaire et de grammaire communs aux différentes
régions du pays. Sauf à le transformer en arabe clas-
sique (auquel il emprunte beaucoup) ou en français
moderne (auquel il emprunte autant), on ne voit pas ce
qu'on peut faire, probablement rien puisqu'il joue plu-
tôt bien son rôle de véhicule populaire tout-terrain.

Dans le discours officiel, il y a des affirmations poli-
tiques, nous les entendons matin et soir depuis le pre-
mier jour. La première est que nous ignorons l'arabe
parce que le colonialisme nous en a frustrés. Y croyez-
vous ? Moi pas, ou alors qu'on m'explique pourquoi ce
foutu colonialisme n'a pas agi de même pour nos autres
langues. L'arabe dialectal était enseigné dans ses lycées
au côté de l'arabe classique, et nos langues berbères se
pratiquaient au vu et au su de ses gendarmes alors
même qu'elles véhiculaient dans leurs chants et poèmes
un discours des plus insurrectionnels. En outre, l'arabe
classique s'enseignait tranquillement dans les écoles
40

coraniques et les medersa, et très officiellement dans
les lycées appelés franco-musulmans, qui, soit dit en
passant, et cela est connu, ont produit de très fins let-
trés bilingues. Cela étant, et le monde le sait bien, la
guerre de libération a essentiellement emprunté à la
langue française et à son incomparable essence révolu-
tionnaire pour construire ses plans, véhiculer ses idées,
internationaliser la cause. La fameuse proclamation du
1° novembre 1954 de même que la charte de la Soum-
mam ont été rédigées en un français que ne désapprou-
verait aucunement l'Académie française, encore moins
maintenant que notre compatriote Assia Djebbar y
siège de plein droit. Notre grand écrivain Kateb Yacine,
qui n'avait pas la langue dans sa poche, a résumé son
élégante pensée en une phrase : « Le français est à nous,
c'est un butin de guerre. » La deuxième affirmation est
que le colonialisme a nié notre identité et nos origines.
Là, c'est vrai. Nos ancêtres les Gaulois était d'un ridicule
accompli. Ce n'est même pas valable en France où un
Français sur deux a une mémé ou un pépé d'origine
étrangère quand ce n'est pas toute la famille. Mais à
quelques pour cent près, ne pourrait-on pas dire la
même chose à propos de Nos ancêtres les Arabes ? Ceux
qui écrivent les livres d'histoire ne sont pas toujours des
hommes libres. Bien avant l'arrivée des Arabes et celle
des Français, et des Turcs et des autres, les Berbères
étaient là, sur leurs terres, dans leurs tribus, prospères
et libres, ils avaient leurs langues et leurs coutumes et
ils les ont préservées envers et contre tout, et ils conti-
nuent de le faire avec la même vieille obstination. La
troisième affirmation, trop souvent martelée ces der-
41

nières années, est que nous sommes devenus des
Arabes parce que nous avons embrassé l'islam. C'est la
meilleure. « Je suis musulman donc je suis arabe. » Et
pourquoi, s'il vous plaît, cette transmutation miracu-
leuse n'a-t-elle pas joué ailleurs, en Asie, en Afrique, en
Europe, en Océanie ? Les siècles passent et je vois qu'un
Indonésien reste un Indonésien et il n'est pas le seul à
nous démentir, il y a les Uzbeks, les Turcs, les Maliens
et plein d'autres. Un Arabe chrétien devrait-il dire « Je
suis arabe donc je suis musulman », vu que dans l'esprit
de nos penseurs politiques l'affirmation est obligatoire-
ment vraie dans les deux sens ? Et que devrait dire un
Arabe athée ? Qui trop étreint mal embrasse. Le temps
n'est-il pas venu de dire : Tiens, nous avons toutes ces
langues, le berbère, le dialectal, le classique, le français,
et bientôt l'anglais et le chinois, c'est formidable, utili-
sons-les à bon escient et allons de l'avant ! La toute pre-
mière priorité du premier régime démocratique qui
s'installera un jour en Algérie sera de débarrasser l'Etat
de ses complexes de colonisé colonisateur et de mettre
notre patrimoine linguistique à la portée de tous. Alors,
d'ores et déjà, n'ayons aucune honte, parlons comme
nous savons.
Et si le gouvernement voulait bien nous écouter un
jour, ce qui serait un autre beau miracle, nous lui sug-
gérerions de constitutionnaliser l'arabe dialectal et le
français. On n'est jamais fou quand on édicte des lois
qui correspondent à la réalité et jamais on n'a assez de
langues pour se faire comprendre.
42

La guerre de libération et son histoire

C'est le hold-up du siècle, cette affaire. La lutte du
peuple algérien pour son indépendance a été privatisée le
jour même du cessez-le-feu, ce fameux 19 mars 1962.
Pendant que ça valdinguait dans tous les sens, les par-
tants tamponnant les revenants dans un enfer de pous-
sière et de cris, elle est devenue la propriété exclusive du
FLN et de ses martiens*. Il n'y en avait que pour ses car-
riéristes, ses planqués hors des frontières et leurs supplé-
tifs de mars. Out le peuple, ses organisations partisanes,
les centralistes, les communistes, les démocrates, les ulé-
mas, les gens du Manifeste, les francs-tireurs, et tous
ceux qui, ailleurs, en France notamment, le siège social
de la colonisation, la gueule du loup comme disait
Kateb Yacine toujours plus mordant, des intellectuels,
des journalistes, des ouvriers, des syndicalistes, et
même des militaires et des politiques, ont mouillé leur
chemise pour le triomphe de la vérité, tâté de la
matraque du CRS, subi la question des services et goûté
à la paille de la République. La libération d'un peuple
est l'affaire de ce peuple mais aussi, à la marge, celle de
ses amis. Il est bon de le voir.

Alors que le peuple pansait ses blessures et tentait de
retrouver le chemin de sa maison, déplacée dans un vil-
lage de regroupement ou un autre, ils se sont inventé

* Sont appelés ainsi ceux qui ont opportunément rejoint les maquis la
veille du cessez-le-feu, le 19 mars 1962.
43

un CV incomparable, multipliant leurs exploits par
mille, divisant les nôtres par cent mille, réduisant à
néant ceux de nos amis, et faisant de l'ennemi, la troi-
sième ou la quatrième puissance militaire de ce temps,
un petit bricoleur indigne de leur génie. En le dimi-
nuant, ils se grandissent peut-être, mais nous rapetis-
sent sûrement, nous les véritables acteurs. Nous ne
nous sommes pas battus contre de vulgaires chapar-
deurs de poules qui se seraient nuitamment introduits
dans notre poulailler, mais contre une grande nation,
infiniment riche de sa culture et de son histoire, qui
pour satisfaire des ambitions impériales d'un autre âge
n'a pas hésité à entraîner son armée dans l'infamie et à
plonger son peuple dans le déchirement. C'est cela la
guerre d'Algérie, un processus historique considérable,
infiniment compliqué, et une immense tragédie. Eux se
sont rédigé une historiette en forme de tract entière-
ment en majuscules, gras, souligné. C'est Blek le Roc,
seul face à la risible armée des Écrevisses. C'est triste
de voir une si grande guerre rabaissée au niveau d'un
conte de souk. Quand tout était si affreux et si long
pour nous, eux, ces brillants Zorros, apparus à la fin du
dernier acte, avançaient vers la victoire plus vite que la
musique. La différence est là, elle est essentielle : nous
nous sommes battus pour la liberté, eux se sont battus
entre eux pour le pouvoir et le clinquant.

Le peuple n'eut pas le temps de poser son barda qu'il
fut dépossédé de sa guerre, de sa gloire, de ses souf-
frances, de ses sacrifices, donc de sa liberté chèrement
payée. Les envolées des pickpockets étaient sur toutes
44

les ondes, portées haut par la fanfare, et c'est là, dans sa
masure dévastée que le brave maquisard apprit que
leurs noms adulés étaient sur toutes les lèvres, et qu'il
revenait au peuple, structuré séance tenante en organi-
sations de masses disciplinées, de se courber devant
leur génie, leur science divine de la stratégie, leur art
inné de la tactique et de fermer l'œil sur leur cupidité
sans fond. Déjà, avant d'arriver à Alger, la capitale, ils
se comportaient en chemin comme de vulgaires cha-
pardeurs de poules. La technique est vieille comme le
monde, un mensonge inlassablement répété devient
inévitablement parole d'évangile. Nous voilà, aujour-
d'hui, convaincus et infiniment reconnaissants. Tour-
ner la page et nous construire en citoyens nous fut
refusé, nous avions à demeurer dans la posture du colo-
nisé prostré ou du béni-oui-oui acclamant, attendant
tout de ses nouveaux maîtres.

Grisés par leurs succès, les pickpockets et leurs caïds
lorgnent sur le colonisateur d'hier. Ils ont un plan, il est
simple : aider la France à culpabiliser, exiger sa repen-
tance, puis lui offrir l'absolution en échange de
quelques châteaux sur la Loire. L'atmosphère dans ce
pays est lourde, chacun soupçonne l'autre, on se neu-
tralise par le jeu subtil des déclarations, on est bousculé
par les échéances, le plan devrait marcher comme sur
des roulettes. Au gouvernement de la France de se
débrouiller avec ces phénomènes, il les a reconnus, sou-
tenus, engraissés, soignés, gâtés, il nous revient, à nous,
pauvres galériens de toujours, de nous réapproprier
notre liberté, nos biens, notre histoire et notre avenir.
45

Je me demande en passant quelle valeur aurait telle
repentance et à qui le gouvernement de la France
l'adressera : aux indus occupants du pouvoir ou à ceux
qui vivent sous leur joug ?
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27- B. SANSAL- Poste restante: Alger - Partie 4 et fin.

QUATRIEME PARTIE
Sœurs et frères,
Mes chers compatriotes,
Mes bons amis,

Ainsi décortiquées, lesdites Constantes nationales ne
sont en fin de compte que méchantes trouvailles, nui-
sibles pour la République, dangereuses pour le peuple.
Elles sont la mort de la vérité, de la spiritualité, de la
saine piété, du patriotisme. Elles ne peuvent nous aider
à nous émanciper, elles n'ont pas été inventées dans ce
but. Elles ont servi et servent seulement à cela : hiérar-
chiser et aligner, marginaliser et exclure, légitimer et
consacrer, adouber et enrichir. Nos constantes à nous
sont simples : liberté d'être et bonheur de douter; elles
disent tout, et en prime elles laissent ouverte la possibi-
lité d'un voyage dans les étoiles. Le reste n'est que
moyen pour vivre, et si un truc ne marche pas on prend
l'autre.

La paix des cimetières et le retour des tueurs

Avançons, nous ne sommes pas au bout de nos peines.
Il nous faut parler de la guerre des islamistes et des
commanditaires de 1992-1999, et du référendum pour
46

la réconciliation et la paix du 29 septembre 2005, si
puissamment défendu par le Président en personne.
Ledit scrutin devait marquer la fin d'une époque dou-
loureuse, or déjà, le jour même, à vingt heures passées
d'une minute, il a ouvert la phase deux de la Normali-
sation, elle a pour nom : la moubayaa, l'allégeance éter-
nelle au trône. Pas un clan, pas une famille n'ont
manqué à la cérémonie. Il est des paix qui sentent la
mort et des réconciliations qui puent l'arnaque. Il n'y a
rien de juste, rien de vrai dans l'affaire.

La première idée qui me vient à l'esprit est celle-ci :
comme on fait son lit on se couche. C'est méchant, on
refait, on va le dire autrement : la vigilance est le pre-
mier devoir de la vie et nous en avons abondamment
manqué. Le système, «la mafia politico-financière »
comme l'appelait le courageux Boudiaf, nous a eus
dans les profondeurs, et, disons-le honnêtement, nos
réponses n'ont jamais été à la hauteur. Certes, il y eut le
printemps berbère d'avril 1980, mais un printemps fait-
il une vie ? Le calendrier berbère, en vigueur dans nos
montagnes, compte mille ans de plus, nous étions donc
en 2980, d'aucuns ont vu dans cette avance la cause de
l'échec du mouvement. C'est possible. On a dit aussi
que le printemps berbère portait en lui son échec : il
était une aventure régionale, une flambée régionaliste,
une histoire de Kabyles qui aiment à se particulariser,
à dénigrer l'identité nationale. Ayant fait dire cela, le
pouvoir a aussitôt crié au séparatisme, à la guerre
civile, au complot étranger relayé par les nostalgiques
du colonialisme. Il n'y avait rien, simplement des gens
47

qui marchaient dans les rues de Tizi Ouzou, capitale de
la Kabylie, réclamant pacifiquement le droit de prati-
quer leur langue, d'exercer leurs droits civiques, de
respirer librement l'air du bon Dieu. L'armée est inter-
venue, il y eut des morts, des blessés, des prisonniers,
des disparus, des exilés, des torturés, des destructions,
des mises en quarantaine, des sanctions économiques,
l'arrivée d'un nouveau préfet disposant de pouvoirs
étendus.
Il y eut d'autres bonnes choses, ici, là, de vraies tenta-
tives citoyennes, beaucoup menées par des femmes
fatiguées de voir leurs hommes flâner sans but, mais
toutes ont été également brisées et à la fin nous en
sommes là, dos au mur, hagards et démunis, immobiles
et penauds.

Oui donc, ce 29 septembre 2005, nos voix ont été
réquisitionnées pour amnistier ceux qui, dix années
durant et jusqu'à ce jour, nous ont infligé des douleurs
à faire pâlir de jalousie Satan et son armée infernale.
Alors que la victoire du courage et de la raison sur la
folie et la lâcheté était acquise, nous avons subitement
perdu le souffle et l'attention. Que s'est-il passé ? Les
urnes ont été bourrées, d'accord, mais pourquoi
n'avons-nous pas réagi ? Amnistier en masse des isla-
mistes névrosés et blanchir des commanditaires sans
scrupules tapis dans les appareils de l'Etat n'est pas
comme élire un Président imposé, que l'on ne connaît
pas ou que l'on ne connaît que trop. Etions-nous fati-
gués de cette si longue guerre imposée ? Oui, j'entends
bien et cela je le comprends assez : nous étions aba-

48

sourdis. Mais quand même, c'est douloureux de vivre
avec l'idée que nos urnes ont servi de machine à laver le
linge sale des clans au pouvoir.
Il reste à espérer que le tueur fou et le kapo sans foi
se réinséreront calmement dans la société. L'avenir
vous le dira. Pour ma part, je n'y crois pas, le cirque qui
a enfanté ces phénomènes n'est pas démonté, que je
sache.

Retenons ceci, mes chers compatriotes : le devoir de
vérité et de justice ne peut tomber en forclusion. Si ce
n'est demain, nous aurons à le faire après-demain, un
procès est un procès, il doit se tenir. Il faut se préparer.
Notre place dans le monde
et notre regard sur lui

Notre place dans le monde est celle d'un pays à
pétrole. Ceux qui nous l'achètent ne se posent pas d'au-
tres questions que celles de son prix, sa qualité, sa
disponibilité, qui garantit les enlèvements et empoche
les royalties. Il ne faut pas se leurrer, notre cher pays
n'est plus ce qu'il était, ni ce que l'on nous en dit, il est
classé parmi les derniers : les États non libres, corrom-
pus, bureaucratiques, désorganisés, instables, dange-
reux, infréquentables. Et d'année en année, nous
perdons des points. Le régime est épinglé comme
un hérisson par les ONG et les institutions internatio-
nales mais cela ne l'empêche pas de ronronner. Quant
à nous. les Algériens, nous sommes mis dans la caté-
49

gorie : peuples vivant dans la pauvreté dans des pays
riches gouvernés par des régimes ruineux. Et ils nous le
disent comme si nous étions dans l'ignorance de notre
sort!

On nous répète que les classeurs sont payés pour nous
dénigrer, n'en croyez rien, ils gagneraient beaucoup d'ar-
gent s'ils acceptaient de nous refiler des points sous la
table. Vous savez parfaitement comme, ici, là-haut, on
paie royalement les amis qui acceptent de comprendre.
Les choses vont ainsi, un pays fermé n'intéresse que
ceux qui sont à l'intérieur, pris dans le huis clos. Les
autres voient une boîte noire et pensent que ledit pays
a disparu corps et biens.

Quant à ce que le gouvernement se dit à haute voix,
ses succès, ses avancées magistrales, notre place enviée
dans le concert des nations, ce n'est que pommade sur
son orgueil blessé, poudre aux yeux des naïfs. Ce sont
très précisément ses prouesses qui ont mis notre cher
pays au bas du classement général des nations, per-
sonne ne l'ignore. Ce n'est pas la faute des cantonniers !
Ces derniers temps, c'est vrai, on s'accorde à le considé-
rer comme un partenaire privilégié... dans la lutte
contre le terrorisme ; pas dans la recherche scientifique
ou la protection des œuvres d'art. Ne vous laissez pas
griser par l'expression «partenaire privilégié », c'est de
la tambouille diplomatique pour dire : « Vos terroristes,
gardez-les chez vous sinon on vous bombarde ! », ce à
quoi le gouvernement a répondu : « Dormez tranquilles,
on va les recycler dans le business. »
50

C'est à nous qu'il revient de donner à notre pays une
place gratifiante. Vous connaissez le moyen, on en
parle tout le temps entre nous : tout démolir et tout
rebâtir. Ipso facto, il nous viendra aux yeux un autre
regard sur le monde. Et en retour, comme par enchan-
tement, le monde nous verra différemment. C'est le
principe inverse de l'écran de plomb, celui du verre
transparent. C'est quand le mur de Berlin est tombé
que nos amis de l'Est ont soudainement vu le monde et
que le monde les a vus. Avant cela, ils étaient comme
nous, derrière le rideau de fer, ils ne savaient rien du
monde et le monde ne savait rien d'eux, sinon les gri-
maces de leurs momies par-dessus les barbelés.
Le monde est le monde, et avant que nous en décou-
vrions un meilleur sur une autre planète, il est le nôtre.
Et comme on dit chez nous, au marché : « Hé, cama-
rade, on est entre nous, y a toujours moyen de moyen-
ner ! »

L'Histoire repensée

Un mot sur le fameux article 4. N'y prêtez aucune
attention, camarades, ce n'est qu'un article de loi, et ici
nous le savons mieux que personne, la loi ne fait pas
l'Histoire, elle l'assujettit.
C'est quoi cet article et que dit-il? Eh bien, que la
colonisation française a été une bonne affaire pour
nous. L'article fait partie de la loi 2005-158 du
23 février 2005, adoptée par le Parlement français, por-
51

tant « reconnaissance de la nation et contribution
nationale en faveur des Français rapatriés ». Ledit
article exhorte les enseignants et les chercheurs à souli-
gner le rôle positif de la présence française outre-mer.
Ce contre quoi les historiens se sont rebiffés, disant
qu'ils n'avaient de leçons à recevoir de personne et que
l'histoire n'est pas du catéchisme mais une science qui
se veut transcendante et objective.

En revisitant notre Histoire, écrite par des Algériens
d'envergure et libres, j'ai trouvé quelques sujets de
réflexion.

Notre grand Ferhat Abbas, le pharmacien de Sétif, le
fondateur des Amis du Manifeste et de la liberté (1945)
et le premier président du GPRA (1958-1961), le gouver-
nement provisoire de la République algérienne, avait
écrit des choses troublantes. Souvenez-vous de sa
fameuse déclaration qui lui a valu tant de flèches dans le
dos :
J'ai cherché le peuple algérien partout, jusque dans
les cimetières, je ne l'ai pas trouvé. La nation algérienne est
née avec la colonisation.
Plus tard, en 1956, nous le
savons, il a abandonné ses idées et rejoint le FLN, lequel
lui a fait une triste fin au lendemain de l'indépendance.
Le grand leader a été placé en résidence surveillée par
Ben Bella, puis jeté en prison par Boumediene, et le
24 décembre 1985, il est mort dans la solitude et l'anony-
mat.
Notre grand historien et ancien intellectuel du FLN,
Mohamed Harbi, a écrit :
En vérité, notre modernité a
commencé avec la colonisation
. Brouillé avec le FLN, il
52

s'est exilé en France où il poursuit inlassablement ses
recherches.

De telles déclarations, venant de personnalités aussi
éminentes, vont-elles dans le sens de l'article 4 ou le
contredisent-elles? Cela dépend, chacun a ses inten-
tions quand il lit. Mais en toute logique, ceci et cela
n'ont rien à voir ensemble, l'évolution historique d'un
peuple, savoir le passage d'une forme d'organisation à
une autre, d'un mode de pensée à un autre, se fait tou-
jours sous l'effet de phénomènes imprévisibles, souvent
exogènes : une découverte technique, la naissance
d'une nouvelle théorie, le développement des réseaux
commerciaux, la rencontre avec un peuple plus avancé,
ou une invasion brutale. Dans un cas, il évolue à son
rythme, en droite ligne, dans l'autre il est détourné de
sa voie et engagé de force dans une autre. L'Algérie
n'eut guère de chance, des invasions, elle en a connu
depuis la carthaginoise et chacune a laissé sa marque,
les Vandales sont venus et ont tout saccagé, les Arabes
sont passés en coup de vent et nous ont laissé l'islam et
leur science naissante, les Ottomans ont fait de nous
des pirates et des galériens, la France a placé nos terres
en son sein et fait de nous des Indiens indésirables chez
elle. C'est une évolution en zigzag.

L'Europe elle-même a accédé à la modernité suite à
l'invasion arabe de l'Espagne et plus tard, elle est pas-
sée à une étape supérieure suite aux secousses de la
Révolution française de 1789. C'est sous les coups de
bélier de Jules César que la Gaule s'est soudée et c'est
53

sous la colonisation des Francs issus de Germains que
la Gaule est devenue la France. C'est une autre évolu-
tion en zigzag. De ce point de vue, Ferhat Abbas et
Mohamed Harbi n'ont fait que dire un processus histo-
rique commun à tous les peuples. Le temps suit son
cours linéaire ou chaotique et laisse derrière lui sur-
prises et douleurs.

La question qui se pose en revanche s'adresse aux
amis de l'article 4 : la colonisation de l'Algérie et d'autres
magnifiques régions du monde a-t-elle joué un rôle
positif en France ? Et là les amis sont forcés de nous
répondre que non. Toutes ces conquêtes et ces abomi-
nations ont coûté cher à la France, mis à part les
richesses matérielles, éphémères, elles lui ont collé la
terrible et méchante étiquette de premier pays colonia-
liste des temps modernes, après l'Angleterre. Il faut
vivre avec son passé.

Le paradoxe est que de la France colonialiste, qui
tient sa forme des Romains et son nom des Francs,
nous avons gardé ce nom Algérie dont nous sommes si
fiers, ces frontières intangibles dont nous sommes si
jaloux, cette capitale, Alger, dont nous sommes si
amoureux. On devrait un jour parler de ce que nous
avons pris à ceux qui sont passés chez nous et dont la
somme nous dit assez bien : le hammam des Romains,
la cuisine des Turcs, la musique andalouse des juifs et
leur art du négoce, l'islam et l'art équestre des Arabes,
la gouaille des pieds-noirs, le goût des lettres des Fran-
54

çais, et de ce que nous leur avons donné : ce goût de
paradis qui a fait qu'ils ne voulaient plus repartir.

Une autre fois, nous parlerons des héros qui ont
conduit notre résistance séculaire contre les envahis-
seurs : les rois Juba et Jugurtha tués par les Romains, la
reine Kahena tuée par les Arabes, l'émir Abd el-Kader
chassé par les Français, mort en exil, Ben M'Hidi exé-
cuté par le général français Aussaresses, Abane Ram-
dane, le chef de la révolution algérienne, assassiné par
les patrons du FLN, etc.

Quoi qu'il en soit, c'est là, à l'intérieur de ces frontiè-
res et de cette histoire, dans ce territoire appelé Algérie,
ayant pour phare Alger, que notre imaginaire d'Algé-
riens s'est forgé.

Le. temps qu'il fera demain

Ah, mes chers amis ! L'actualité n'a guère été brillante
ces dernières semaines qui ont vu 2005 passer le
témoin à 2006, sans qu'on soit sûr d'avoir avancé, sinon
en âge. D'après la télé, nous avons avancé. Considéra-
blement, dans tous les domaines, y compris tous ceux-
là dont personne ne s'est occupé. Elle n'a pas lésiné :
reportages, débats, réclames, discours, interviews, com-
muniqués, annonces légales, calicots, chants révolu-
tionnaires et religieux, distribution de prix aux
méritants, revue des troupes et, pour ne pas changer, la
petite menace voilée par-ci par-là.
55

En résumé, elle nous a dit en majuscules, gras, souli-
gné, que
L'ALGÉRIE VA SON CHEMIN HARDIMENT.
TOUT VA TRÈS BIEN. LA PAIX ET LA CROISSANCE PRO-
FITENT À TOUS. L'ADMIRATION DU MONDE NOUS EST
REVENUE. LE PEUPLE ADORE SON PRÉSIDENT. ET IL
N'Y A QUE LES AVEUGLES OUI NE LE VOIENT PAS.
C'est ma foi bien vrai que tout cela : on peut être
aveugle et ne rien voir.
C'est vrai aussi qu'il y a des aveugles qui ne voient
que ce qui leur plaît.
En tout cas, il faut des aveugles pour que le pickpoc-
ket réussisse son coup.

En France, où vivent beaucoup de nos compatriotes,
les uns physiquement, les autres par le truchement de
la parabole, rien ne va et tout le monde le crie à lon-
gueur de journée, à la face du monde, à commencer par
la télé. Dieu, quelle misère ! Les banlieues retournées,
les bagnoles incendiées, le chômage endémique, le
racisme comme au bon vieux temps, le froid sibérien,
les sans-abri, la mort des clochards, l'ETA, le FLNC, les
islamistes, El Qaïda, les projets d'attentats par Cartons
entiers, les coups de filet, les expulsions, l'insécurité à
tous les carrefours, les effondrements, les explosions,
les inondations, les meurtres, les tueurs en série, le
branle-bas dé combat électoral, l'article 4 et ses dégâts
collatéraux, la grogne généralisée, les coups bas, les
scandales, les kidnappings, la traite des Roumaines, les
réseaux pédophiles, les faillites, celles de l'école et de
l'hôpital en premier, le gouffre abyssal de la sécurité
sociale, la dette publique qui atteint des sommets hima-
56

layens, les délocalisations précipitées, la dislocation des
partis politiques, les travailleurs sur le carreau, les
grèves à répétition, le grand banditisme, l'invasion chi-
noise, le tsunami des clandestins, les procès à la chaîne,
des erreurs judiciaires colossales, un gouvernement
divisé, un Président avec des gamelles, le diktat des
multinationales, quoi d'autre, oui, pour compléter le
tableau, une crise européenne carabinée ! Mon Dieu,
mais dans quel pays vivent-ils, ces pauvres Français ?
Une République bananière, un pays en guerre civile,
une dictature obscure, une République préislamique ?
A leur place, j'émigrerais en Algérie, il y fait chaud,
on rase gratis et on a des lunettes pour non-voyants.


Un dernier mot, mes chers compatriotes : si cet opus-
cule heurte votre sensibilité, jetez-le au feu et veuillez
me pardonner. Ce n'était là que manière improvisée
d'engager le débat loin des vérités consacrées. Vous
savez comme on se laisse aller quand on prend la
plume. Le Président lui-même le rappelle tout le
temps : les gens de plume sont des pies auxquelles il
faut couper le sifflet. Soyez bénis, dites-vous que l'una-
nimité n'est convaincante que si elle souffre de
quelques malheureuses exceptions, et ainsi, par-là, vous
m'offrirez peut-être l'occasion de me rattraper. Si, en
revanche, il vous agrée, faites des pétitions, les sujets ne
manquent pas : exigez la libération immédiate des jour-
nalistes en prison, y compris celui qui a publié
Boute-
flika, une imposture algérienne
, exigez l'abrogation sans
57

discussion du code de la famille, la vérité et la justice
en application du référendum du 29 septembre 2005,
un nouveau jugement par le TPI de l'assassin de Bou-
diaf, la vérité sur l'assassinat d'Abane Ramdane et tous
les autres, d'hier et d'aujourd'hui (faites des listes, pla-
cardez-les), des explications et d'honnêtes procès sur
les faillites en cascade de nos banques, un programme
de développement économique et social qui soit vrai, la
tenue urgente d'élections générales anticipées sous
l'égide de l'ONU, la réécriture de l'Histoire en insistant
sur ses points négatifs, l'envoi du FLN au musée, la
réhabilitation pleine et entière des victimes du terro-
risme, la mise sous contrôle judiciaire de tous les ser-
vices secrets et le gel de leurs avoirs, la vérification du
patrimoine de chacun, l'ouverture immédiate de la
frontière terrestre avec le Maroc, le retour au week-end
universel, le sauvetage des outardes, et celui de la Cas-
bah, la distribution quotidienne et équitable de l'eau et
de l'électricité, la régularisation des sans-papiers, la
réparation des logements... les sujets ne manquent pas,
comme vous savez.

Et maintenant que nous avons bien parlé et arrêté
d'utiles dispositions, nous avons à œuvrer, il n'y a rien
de plus urgent pour le moment.
58

REMERCIEMENTS
Cette lettre à mes compatriotes n'aurait pas vu le jour si
Teresa Cremisi n'en avait pas eu l'idée. Je voudrais qu'elle
trouve ici l'expression de mes remerciements les plus chaleu-
reux pour la bienveillante attention qu'elle a toujours mani-
festée à mon égard, et pour m'avoir communiqué l'envie et le
courage de surmonter les inhibitions que le propos de ce
texte, sa forme d'expression directe et le contexte unanimiste
et inquisitorial qui prévaut en maints endroits ne pouvaient
manquer de susciter en moi.
Mes remerciements vont aussi à Antoine Gallimard et à
Jean-Marie Laclavetine qui ont su rendre la démarche possible.


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 Une colère féconde
Depuis son premier roman en 1999, il sonde inlassablement les plaies de l’Algérie. Son dernier livre, une lettre ouverte à ses compatriotes, a été interdit. L’écrivain francophile y dénonce le pouvoir et les islamistes. Mais porte aussi l’espoir d’un pays réconcilié.
On est descendus des hauteurs d’Alger à l’heure où les dernières écharpes de brume se détachent des balcons bleus du port. Boualem Sansal racontait la ville et, sous les mots paisibles, l’air vibrait d’une lumière étrange, entre scintillement et flammes sombres. Dix ans déjà que Boualem sonde les plaies de l’Algérie, roman après roman. Pas seulement pour mémoire : parce qu’il le faut. Parce qu’il est de ces écrivains à propos desquels Rachid Mokhtari écrit dans La Graphie de l’horreur : « Chaque fois que le sang des innocents a été cruellement déversé par la horde sauvage, [ils] l’ont recouvert avec l’écriture, ou plus exactement avec l’encre de l’écriture. »
Alger la Blanche, pas « l’immaculée ». Beauté torride zébrée de cicatrices, embarcadère pour l’espoir, cimetière de rêves brûlés par les mensonges d’Etat. De quoi se faire un sang d’encre que seule l’écriture, peut-être, semble à même d’éclaircir. En remontant la rue Didouche (fameuse autrefois sous le nom de Michelet), on est pourtant pris d’un doute : il n’y a pas si longtemps, le quartier regorgeait de librairies. Il n’en reste que trois ou quatre, et leurs étals font pâle figure sous les glorieux portraits de Son-Excellence-Le-Président-de-la-République-Algérienne-Démocratique-et-Populaire-Abdelaziz-Bouteflika. Beaucoup d’ouvrages techniques, très peu de littérature, un coin histoire entièrement consacré à la guerre de libération, le diable si on trouve un roman de Sansal. L’encre sèche vite dans le désert.
Heureusement, certains se donnent encore la peine d’irriguer. Quelques romanciers comme Sansal et une poignée de jeunes éditeurs remarquables – Barzakh, Chihab – qui bravent les vents contraires pour offrir à la littérature algérienne un sursaut d’existence. Les obstacles sont innombrables. Le prix du livre, d’abord : entre 300 et 500 dinars pièce, quand le salaire d’une secrétaire ne dépasse pas 10 000 dinars (environ 100 euros). Boualem lui-même ne peut se permettre que trois ou quatre livres par mois. La gabegie du gouvernement, aussi : dans une République « démocratique » et « populaire », un bon réseau de bibliothèques scolaires ou municipales devrait pouvoir répondre aux premiers besoins – une République où les fonds publics ne seraient pas systématiquement détournés, bien sûr : « A Boudarès, où j’habite, on a une belle Maison de la culture Rachid-Mimouni, explique l’écrivain devant un verre de Coteaux de Tlemcen, au restaurant des Universités. On trouve de tout, dans cette maison – un tabac, des pizzerias, tout sauf des livres ! »
Au rythme où vont les choses, on pourrait même bientôt manquer de lecteurs. Ce dimanche de juillet, le gouvernement publiait avec force trompettes les statistiques du bac 2006 : 52 % de réussite, une progression de 16 points par rapport à 2005 ! « Ces résultats sont complètement truqués, soupire Boualem, le niveau des bacheliers est en fait très bas. Quand ils entrent à l’université, ils ont le plus grand mal à suivre. » Et pour cause : depuis que le « tout-arabe » a été imposé dans l’enseignement primaire et secondaire, les étudiants sont vite largués à l’université, où les cours sont dispensés en français, « à moins, poursuit Sansal, qu’ils viennent d’une famille aisée ouverte sur le monde et attachée au français ». Exit la diversité. Le lecteur algérien a un profil type : c’est « un cadre moyen d’une quarantaine d’années qui a échappé à la fois au goulet de l’arabisation et au désastre de la méthode fondamentale, une réforme qui misait tout sur les sciences pour doter l’Algérie d’ingénieurs au détriment de la littérature et des sciences humaines », explique Abdallah Benadouda, des éditions Chihab.
Heureusement, il existe aussi des raisons d’espérer. Les éditions Chihab se sont installées à Bab el-Oued, l’ancien quartier pied-noir devenu fief islamiste dans les années 90 et désormais populaire et tranquille. En peu de temps, elles sont devenues le phare culturel du lieu. Une atmosphère qui invite à la lecture, des étagères plus fournies qu’ailleurs et, au premier étage, une salle accueillante pour les rencontres avec les écrivains. Pierre Péan était là il n’y a pas si longtemps pour présenter Main basse sur Alger, un livre édité chez Plon en France, et dont les droits ont été cédés aux éditions Chihab à un prix raisonnable… avec un petit coup de pouce des services culturels français : « L’avenir du livre en Algérie passe en partie par ce type d’échanges, affirme Abdallah. Dans notre édition, Main basse sur Algers’est vendu à plus de 4 000 exemplaires, ce qui aurait été impossible dans l’édition originale, trop chère pour la plupart des Algériens. »
Viré en 2003 du ministère de l’Industrie, où il occupait de hautes fonctions, Boualem Sansal écrit désormais à plein temps. Au Serment des barbares, portrait désenchanté de l’Algérie sur fond d’enquête policière, a succédé L’Enfant fou de l’arbre creux, dialogue entre deux condamnés à mort, l’un français, l’autre algérien, au pénitencier de Lambèse. Suivront Dis-moi le paradis puis Harraga, où le narrateur se glisse dans la peau d’une femme dans un monde dominé par les intégristes. Des romans brûlants dont l’histoire, pour citer une phrase de Harraga, « serait des plus belles si elle était seulement le fruit de l’imagination ». On n’échappe pas aux griffes de l’histoire quand on est d’Algérie. Au pire, elles vous laminent, au mieux, elles vous servent à aiguiser votre plume. La plupart des romanciers des années 90 – les Mohammed Dib, Sadek Aïssat, Rachid Boudjedra, Maïssa Bey ou Tahar Djaout, assassiné en 1993 – en ont fait la matière de leurs livres. Si une nouvelle génération commence à écrire « hors champ » (Mustapha Benfodil ou le Kabyle El-Mahdi Acherchour, par exemple), Boualem continue de sonder les plaies. Son dernier ouvrage,Poste restante : Alger, n’est-il pas sous-titré Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes ? Une lettre que les Algériens ne recevront pas, puisque le livre est interdit de vente dans leur pays. Censure soft : pas un coup de fil, pas un courrier, pas une menace : le livre est interdit, point barre. « On n’est plus dans le système soviétique d’antan, où des grouillots épluchaient tout ce qui s’imprimait et taillaient à la hache dans le texte, explique Boualem. Quand Rachid Mimouni avait fini un livre, il envoyait son manuscrit au ministère. On le convoquait, un fonctionnaire lui rendait son travail, tous les passages soulignés devaient disparaître. »
Aujourd’hui, la situation est plus confuse. Ce qu’écrit Boualem, d’autres l’écrivent aussi, dans la presse notamment. Mais lui le dit mieux. Si l’engagement lui paraît inévitable – « un devoir, explique-t-il, quand le pays va mal » –, le fin lettré sait faire la différence entre un essai littéraire et un brûlot jeté au vent : « Il y a mille façons de s’engager. J’ai choisi la voie solitaire parce que la politique et les associations sont archi-instrumentalisées par le gouvernement, mais l’écriture est une affaire compliquée. La durée de vie d’un livre écrit dans la fièvre, au premier degré, ne dépasse pas quelques semaines. Plus le discours est engagé, plus le travail sur la forme est important – sinon l’ouvrage manque son but. »
Le style Sansal, c’est l’élégance au service de la rage, une élégance qui fait « basculer la dénonciation du terrain du pamphlet politique dans le champ de la littérature », écrit le journaliste et écrivain Ghania Hammadou. La phrase décochée comme une flèche. Puissante, tous ses lecteurs le reconnaissent. Ce qui ne signifie pas que tous suivent Boualem dans ses engagements. Certains lui reprochent sa longévité… au ministère de l’Industrie ; d’autres, sa passion « exagérée » pour la France, qu’ils transforment un peu vite en nostalgie pour l’Algérie française. Mauvais procès : « Si vous voulez qu’on parle du système colonial, évidemment injuste, certainement indigne, parlons-en, répond simplement Boualem. Ça ne m’empêchera pas de me révolter contre la façon dont l’Etat instrumentalise la guerre d’Algérie. Sur quoi repose la « légitimité » de nos dirigeants ? Pas sur des élections libres, qu’on attend toujours : sur cette “victoire” vieille de quarante ans et ressassée jusqu’à plus soif. Dix ans de guerre, un million de morts, pour en arriver là ? Bien sûr que l’Algérie ne peut être qu’algérienne ! Mais dans une relation apaisée avec la France, avec une population plurielle – musulmane, juive et chrétienne – et dans le respect des trois langues parlées sur notre territoire : l’arabe, le français et le berbère. »
On n’y est pas encore. L’arabisation a beau être un échec – il n’y a qu’à voir les enseignes, bilingues partout y compris dans les quartiers jugés proches des islamistes –, elle sort de sa boîte dès qu’une opportunité se présente. Les rayons arabes des librairies, relativement bien garnis, proposent essentiellement des livres religieux made in Egypt, et n’attirent vraiment les foules qu’au Salon du livre d’Alger… grâce au prosélytisme des imams : « J’étais tellement surpris devant le succès des stands spécialisés, raconte Abdallah Benadouda, que j’ai fait ma petite enquête. En fait, tout part des mosquées, où l’on incite les gens à aller au Salon pour faire provision de livres. Pas mal, ce marketing en réseau : on devrait s’en inspirer ! »
« Autant on a besoin de la langue arabe, qui nous rapproche de notre civilisation arabo-islamique, autant on a besoin du patrimoine universel que porte en lui le français, prévient Boualem. Vouloir jeter l’une ou l’autre de ces langues est une aberration. » Et compter uniquement sur la traduction, une belle preuve d’incompétence : « L’arabe classique est une langue sacrée, un latin d’Eglise. C’est très bien pour faire l’éloge du Prophète ou de Bouteflika, beaucoup moins pour traduire des romans ! » Un éditeur s’y est frotté avec Le Serment des barbares… et s’y est cassé les dents. « Le traducteur m’appelait toutes les cinq minutes pour me demander de l’aider, se souvient Boualem Sansal : “Vous avez écrit : ‘Passez muscade’, comment traduiriez-vous ça en arabe classique ?” Un casse-tête insoluble ! Je finissais par lui dire de barrer. Heureusement qu’on n’est pas allés jusqu’au bout, on aurait réduit le livre d’un quart… »
Boualem n’a rien oublié. Ni les amis disparus ni le libraire français de la rue Didouche, assassiné sous ses yeux en 1995 : « Il tenait cette maison depuis quarante ans. Un jour, je remonte la rue et je l’aperçois tranquillement assis devant sa vitrine. Tout d’un coup, deux jeunes ont surgi de nulle part et l’ont abattu au pistolet avant de disparaître. » Il n’a pas oublié non plus les souvenirs heureux, le patin à roulettes qu’il pratiquait enfant sur les escaliers du forum – escaliers que nous sommes priés de quitter fissa par un policier de Son Excellence. Quand on lui demande pourquoi il reste, il ne dit pas qu’il ne partira jamais : « Parfois, l’émigration paraît la seule solution. Jusqu’à une date récente, j’étais tenté de tout plaquer par lassitude, parce que ici rien ne fonctionne. Désormais, c’est plutôt l’envie de donner une autre direction à mon projet littéraire qui nourrit mes rêves d’ailleurs. Vous voyez, les choses changent ! Mais le gouvernement serait trop heureux de pouvoir dire enfin : “On vous l’avait dit ! Il est parti, le nostalgique de l’Algérie française !” » C’est nous qui sommes partis, Boualem est resté. Et ses dernières paroles nous sont revenues à l’esprit quelques heures plus tard, alors que nous relisions les premières pages de Dis-moi le paradis dans le nouvel aéroport d’Alger : « Où finit le monde commence l’Algérie, et là, quelque part, sur un esquif branlant, vivant par miracle, nous attendons. Il y a toujours une heure pour les braves. »
Maxime Gibran
Télérama n° 2951 - 5 Août 2006
In : www.jeguel25.free.fr
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Poste restante : Alger
de Boualem Sansal
Il a fait de l’Algérie l’héroïne de tous ses romans. Depuis Le Serment des barbares, paru en 1999, il ne la ménage guère, dénonce la corruption du pouvoir, fustige les islamistes, déplore les difficultés quotidiennes auxquelles sont confrontés ses compatriotes : les problèmes d’eau, d’emploi, de logement ou de sécurité. Boualem Sansal, né en 1949, n’a pourtant jamais quitté son pays, même après qu’on l’ait brutalement écarté de son emploi de directeur au ministère de l’Industrie en 2003, dans la foulée de la parution de son troisième roman, Dis-moi le paradis. Tous ses textes le crient, dans ce français qui lui appartient, énergique, décapant, inventif et souvent truculent : l’Algérie est à la fois sa tendresse et sa douleur Poste restante : Alger, qui paraît chez Gallimard le 16 mars, a le même tranchant, le même humour vinaigré que ses précédents textes. Mais il ne s’agit plus d’un roman. En une cinquantaine de pages, sous-titrées Lettre de colère et d’espoir à mes compatriotes, il dissèque, sans anesthésie, les maux dont souffrent ses « sœurs et frères ». Et n’hésite pas à s’attaquer aux tabous que le discours officiel a scellés sous le vocable de « constantes nationales », à savoir le caractère fondamentalement arabe et musulman du peuple algérien. Boualem Sansal s’inscrit en faux contre cette « manipulation », comme il dénonce le « hold-up du siècle » que constitue l’appropriation par le FLN de la lutte des Algériens pour leur indépendance. Quant à ceux qui lui reprochent sa « nostalgie de l’époque coloniale », il leur répond vertement : « Le colonialisme comme la dictature […] sont à mettre dans le même sac et il n’y a pas de bon sac qui tienne ! »
On l’a compris, Poste restante : Alger suscitera le débat. Il a le mérite – et le courage ! – de l’ouvrir avec autant de clarté que de talent.
Michel Abescat
Télérama n° 2931 - 15 mars 2006
In : www.jeguel25.free.fr
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