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dimanche, mars 28, 2010

195- Salon du livre de Paris et le Pont tournant

Au « Pont tournant »
(Nouvelle)


Chaque année au mois de mars
, lorsque se tient le Salon du livre, je retrouvais le soir venu quelques amis d’enfance et d’adolescence au « Pont tournant ». Souvent
tu m’y accompagnais. Le « Pont tournant » est un bar qui se trouve sur le quai de Jemmapes à Paris, à l’angle de la rue des Ecluses, je ne sais si tu t’en souviendrais ? Il est tenu comme un caporal chef, par une fille du Bled, Aïcha fille de Saïda la vraie, qui connaît chaque client, qui le désigne par son prénom et son origine. « Eh toi fils d’Oran » ou bien « Viens que je t’embrasse Kader fils de Mascara » ou encore « Tu es là, fils de ta mère ? », lançait-t-elle à tel ou tel autre, toujours avec bienveillance, toujours avec cet accent qui oscille entre le parler fanfaron de ceux de la côte et le parler vernaculaire des hauts plateaux, à la frontière du feu. C’est dans ce bar que nous nous retrouvions chaque année avec mes amis d’enfance et d’adolescence. Tu étais jeune, trop jeune, et mes amis t’apercevaient comme cette Lolita de Nabokov, maligne et luisante comme un ciel de mai au crépuscule où à l’aube, bleue et étoilée. En réalité tu étais ma Lolita. Je t’aimais ainsi. Nous avons suivi mes amis et moi les mêmes cours durant de nombreuses années. Depuis la première année du collège jusqu’au lycée. Nous avons fait les quatre cents coups ensemble, jusqu’à ce que le destin de chacun prenne son envol. Nous nous sommes perdus de vue durant de nombreuses années. Puis ce fut – hasard encore de la vie – la renommée de Aïcha qui nous dirigea chacun à un moment donné vers son bar, un lieu que le tout Paris des oranais affectionne (et ceux de Province). J’entends le tout Paris des oranais qui n’ont rien contre les bars ni contre les soirées embrumées. Aïcha est une des premières femmes maghrébines que j’ai connues en arrivant à Paris. C’était dans les années soixante dix. Bien loin avant toi. Elle était incontournable, aujourd’hui je ne le confirmerais pas, je n’ai plus l’âge de l’observation. Ni le courage. On ne pouvait imaginer Paris sans Aïcha. Son bar était pour nous plus qu’un bistro, un lieu de rencontres, un monument. Pourtant le « Pont tournant » est un lieu ridicule dans son espace. T’en souviendrais-tu ? Je veux dire que sa surface est si réduite au rez-de-chaussée, qu’au-delà de dix pingouins, il affiche complet. Le premier étage est réservé à la restauration. Couscous matin et soir six jours sur sept. Parfois, à l’occasion d’une fête, il était offert à tous. Une dizaine de tables. Sur les murs décrépis du rez-de-chaussée, une série de photos en noir et blanc d’acteurs et d’actrices des années cinquante nous rappellent la proximité du mythique Hôtel du nord et le pont éponyme sur lequel Arletty s’époumonait gouailleuse jusqu'à perdre le souffle un jour de tournage « atmosphère atmosphère… », jusqu’à la bonne prise. On connaît la suite. Tu aimais bien t’approcher d’elle, tu enviais peut-être sa renommée, tu regrettais peut-être sa disparition. Tu dévorais les photos et m’oubliais. Mes amis me demandaient si tu n’étais pas lunatique. Je ne leur répondais pas. Tu l’étais en effet.
La Garance est posée en format 0.60m X 0.80m, à demi-nue
épinglée sans amour ni marie-louise, devant les yeux pourpres et l’air vaseux des clients. Il faut dire aussi que, l’air de rien, ce ridicule boui-boui (11 m2) était affectionné par Simenon, vous savez, le « Voilà, l'Afrique vous parle. Elle vous dit merde ! » c’est lui ! celui-là même avec son manteau sa pipe et son canotier, comme Maigret. Il s’installait toujours au même endroit, sur la dernière chaise dit-on, et se mettait à griffonner. D’autres hommes du milieu artistique y prenaient un verre, parfois plus. Marcel Cerdan et Mouloudji figurent en bonne place. Ils accueillent de leur sourire figé chaque client attentionné. L’un est accroché à gauche en entrant, près du juke-box (qui sature l’espace), l’autre au-dessus du comptoir, près de la même Arletty. Celle-ci, Cerdan et Mouloudji « rue de Lappe, rue de Lappe pour respirer un peu d’air frais de ce bon vieux quartier. C’était parfais oui mais, oui mais... », sont souvent le point de départ de discussions infinies et agitées – because les demis bien sûr – pour impressionner ou peut-être juste un prétexte pour inviter d’autres clients pas encore éméchés, locaux ou étrangers, venus à la découverte de l’Hôtel du nord mitoyen, prêts à faire la fête avec Aïcha, qui finit toujours par offrir sa tournée.
« Tu sens bon Lolita » te disaient certains qui t’avaient à l’œil. Toi tu répondais naïvement « Ci Mirac ». Miracle, ton parfum préféré parbleu ! Il m’arrive encore aujourd’hui, tu ne le sais pas, d’en acheter pour le seul plaisir de te retrouver en le humant. Retrouver ta chair, ta spontanéité, je veux dire ta jeunesse. M’enivrer encore de toi. C’était chez Aïcha. Un endroit où chaque année au mois de mars, lorsqu’a lieu le Salon du livre, je retrouvais quelques amis d’enfance et d’adolescence pour un moment de fête. Quelques fois avec toi. Cette année,
comme les dernières années, mes amis sont louches et insupportables. Il y a quatre ans tu m’as définitivement abandonné. Le Salon a cette année encore un goût amer. Et si, incognito, je reviens malgré tout au « Pont tournant » c’est pour y retrouver tes traces, t’y retrouver.
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Quant au Salon du livre...

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