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mardi, juin 28, 2016

538_ IN MEMORIAM MOHAMED BOUDIAF

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In Memoriam

Au matin de ce jeudi-là, le temps s’annonçait resplendissant. Mais quoi de plus ordinaire qu’un soleil de carte postale hawaïenne dans un village de la côte oranaise au plus fort d’un mois de juin ? Précisément le 25 de l’année 1992, au sixième mois de l’année de démarcation entre un avant et un après.

Ce matin-là, le président Mohamed Boudiaf
  faisait une tournée d’inspection dans la zone industrielle d’Arzew, avant de se rendre à Oran. En fin de matinée il était précisément à Aïn El-Biya, le village où nous résidions. Mon fils M., sept ans, et moi, ne pourrions le voir, car nous nous préparions à quitter notre village pour aller à Oran assister à la finale de la coupe d’Algérie de football, au « stade du 19 juin », appelé aussi « le stade du coup d’État ».



Entrée du Camp5- Aïn el-Biya
Les résidents étaient nombreux à se bousculer le long de l’artère principale du Camp5,  au moment où je la traversais en voiture pour me rendre à Oran. Le Camp5, ou camp Sonatrach, est un village dans le village. Comme nombre d’autres tout autour de la zone industrielle d’Arzew. D’un moment à l’autre le président et sa suite allaient quitter le centre administratif où se déroulait l’essentiel des cérémonies d’accueil de Tayeb El-Watani (c’était le nom de guerre du Président). Il nous fallait rapidement sortir du Camp avant que la police et les autres services de sécurité n’interdisent toute circulation. Vite quitter le village. Les gardiens actionnaient l’ouverture des barrières pour laisser sortir les voitures, mais refusaient l’entrée à celles qui s’y risquaient. Moins de cinq minutes plus tard, nous abordions par la droite la nationale 11, ralliant Mostaganem à Oran.



 À hauteur de l’entrée de Gdyel, les gendarmes affectés à l’entrée est de la ville nous empêchèrent de continuer. « Par là c’est interdit, mais par là vous pouvez » me fit l’un d’eux. Les services de sécurité attendaient l’arrivée du cortège présidentiel. Le deuxième « Par là » indiquait un passage à l’intérieur des terres, parallèle à la nationale. Je pénétrai dans la piste, la longeai. Une piste qui n’en est vraiment pas une. Les tracteurs peut-être… Je l’ai tant bien que mal suivie. J’ai traversé Gdyel. À la sortie ouest de la ville, je retrouvai la nationale en même temps qu’arrivait le cortège présidentiel. Les services de sécurité avaient,   permettez cette trivialité – mis les voiles. Je suis tombé nez à nez avec la dernière voiture du cortège. Elle filait à la même allure que toutes celles qui la précédaient : 140 km/h au bas mot. Je lui ai emboîté le pas. Est arrivé alors un motard de la garde, sorti de je ne sais où. Il avait dû ralentir et s’arrêter, pressé probablement par un besoin naturel avant de reprendre sa course. Plus incertain que moi, il me doubla en me faisant signe d’accélérer, pensant certainement que je faisais partie du cortège officiel. Il n’a pas vu M. allongé sur la banquette arrière. Certes, j’avais une belle 505 GTX injection, mais quand même…

Cette facilité d’accès et cette porosité de la route à un moment pareil me déconcertèrent et me donnèrent des sueurs. Je ne les ai pas comprises (et ne les comprends toujours pas). Mais l’heure n’était pas à la gestion des émotions ni à ce type de réflexion. Mon véhicule était de même marque que nombre d’entre ceux qui formaient le cortège, mais assez poussiéreux. Me voilà, à mon corps défendant, « dedans ». Il me fallait dès lors assurer l’allure. C’est à dire rouler à très grande vitesse. Comme les véhicules qui me précédaient, j’ai activé les feux de détresse. Lorsque vingt minutes plus tard nous sommes arrivés à Oran Bernandville, une armada de policiers au garde à vous, un tous les cinq mètres, nous accueillait. Des gouttelettes de sueur froide ou tiède, peu importe, grosses comme des grêlons, perlaient sur mon front, sur ma nuque et le long du dos.
Comment sortir de ce qui m’apparaissait comme une souricière ou un pétrin. « Nous sommes en danger mon fils et moi » pensai-je. Je me devais hélas constater que je n’avais de choix que de continuer. Le boulevard Champagne (Gambetta), le rond-point du lycée Lotfi, celui de l’Académie. Enfin la wilaya. Tout autour de l’immense escalier de l’entrée officielle, les policiers en tenue et d’autres en civil me paraissaient innombrables. Ce trop-plein de sécurité à l’arrivée contrastait avec l’incertitude du parcours.

Les premières voitures pénétrèrent dans le sous-sol de la préfecture. Beaucoup (une trentaine ?) tentaient tant bien que mal de se garer par-ci, par-là. À hauteur du 110 rue Mouloud Feraoun, j’ai immobilisé mon véhicule, éteint aussitôt le moteur et désactivé les warnings. Je demeurai immobile, alors que mon fils, jusque-là allongé sur la banquette arrière se réveillait, un peu perdu. Je l’étais plus que lui. Je lui ai demandé de rester calme. Je ne sortirai pas du véhicule. Pas dans l’immédiat. J’ai attendu que mon esprit me revienne et que les autres véhicules se fussent vidés de leurs passagers, une dizaine de minutes, avant de repartir, avec le maximum de douceur. Il me fallait planer si possible. Si j’avais pu nous rendre transparents, je n’aurais pas hésité à le faire. Vingt minutes plus tard, nous étions à El Hamri. Le « stade du 19 juin » était bien rempli. Avec M. nous nous sommes installés dans les tribunes, à moins de cent mètres du président Boudiaf, que je montrais du doigt à mon fils, « il est là, regarde ». Comme nous, il assistait à la finale de la coupe d’Algérie. Au terme de la rencontre, la JSK a battu l’ASO par 1 à 0. J’ai mis plusieurs semaines à me remettre de mes émotions de la journée.

Mohamed Boudiaf, Tayeb El-Watani, ne verra plus Oran. Le lundi suivant, 29 juin, il sera assassiné à Annaba. El-Watan titrait le lendemain : « Le complot », Le Matin : « Ils l’ont assassiné ». « Ils »…

Plus tard, dès le mois de juillet, une rumeur folle (ou juste) courait : « Boudiaf devait être assassiné à Aïn-Témouchent ou Oran ». « Tu l’as échappé belle » m’avait dit un jour un ami cher, qui ne l’est plus, depuis cette année-là. Il avait fait un choix, j’en ai fait un autre.



A. Hanifi.

dimanche, juin 26, 2016

537_ El Waâda et La valise



El Waâda

Cela fera une semaine que la fête dure, une semaine estivale dédiée au Marabout Sidi Abdelkader El Jilani le grand. Une semaine entière d’offrandes que tous les habitants de notre village et des villages environnants chantent, dansent et psalmodient en tapant dans les mains en l’honneur du grand saint. Les hommes sous les guitounes du haut, les femmes sous celles du bas. Et nous, les enfants, allons des unes aux autres avec délicatesse, malice et intérêt. Toute ma famille est là, tous mes cousins et cousines, tous mes amis et des centaines d’inconnus. Mais aussi et surtout Taos. C’est la plus belle de mes cousines. Taos est grande et bien en chair. Son regard est franc et ses grands yeux sombres n’indiffèrent aucun quidam averti. La tête haute et nue donne à voir une longue chevelure noire qu’elle déploie parfois en éventail et sur laquelle scintillent quantité de petites étoiles. Je sais que tant que durera la fête Taos ne sera pas loin. C’est la waâda annuelle. Les mules, bardots et chevaux sont attachés aux troncs des eucalyptus alentour, au garde à vous ou résignés. Des chèvres, trois, cinq ou sept, se laissent conduire sans résister vers leur destinée. La fête tourne d’un village à l’autre, une année dans l’un, une année dans un autre. Et Taos chaque année aussi ravissante aussi ensorceleuse. Chaque jour de fête qui passe, du premier au septième, est à la fois identique et différent. Identique dans la nourriture très abondante et peu variée (couscous royal et lait fermenté durant les sept jours), mais différent dans l’intensité qui le traverse, chaque jour plus forte que le précédent. Les réjouissances commencent très tôt le matin lorsque toutes les jeunes filles y compris Taos débarrassent de toutes les tentes ustensiles et restes de la veille. Celles du bas comme celles du haut. Discrètement je surveille ses allées et venues. Parfois un adulte me lance un regard oblique pour me signifier une transgression réelle ou par lui fantasmée. Les cousines sont suivies par une flopée d’autres femmes mobilisées pour le nettoyage des gigantesques tentes bédouines. Tous les tapis sont jetés à l’extérieur, à même le sol, sous le soleil brûlant, sans ménagement. Ils seront les uns après les autres nettoyés, cinglés et secoués à quatre, puis déposés de nouveau à l’intérieur des tentes. Cela dure jusqu’à la mi-journée. Lorsque les hommes reviennent de la prière du d’hor, ils imposent une sieste générale qui m’insupporte au plus haut degré. Je hais dormir le jour. La sieste ne profite pas identiquement à tous. Les uns s’allongent les unes triment. Les plus jeunes font semblant. Vient alors la tombée du jour, et avec elle l’effervescence de la veille. L’animation va crescendo jusque tard dans la nuit. Après les repas, les théières passent de main en main, de groupe en groupe. Suivent les chants. Laborieux au début ils transpercent la vallée et reviennent en échos, castagnettes et percussions. Les Qarbaq-qarabaq… du haut fusionnent dans un total capharnaüm avec les chants et les stridents youyouyou du bas. On danse, on chante et on psalmodie de plus en plus haut, de plus en plus vite. Les corps trempés exultent. Et moi je suis plus libre encore avec tous mes amis, tous m
Image www.vitaminedz.org
es cousins, toutes mes cousines, Taos en tête. Je sautille, tangue, me reprends, tape des mains en tentant de suivre les rythmes impossibles. Qarbaq-qarabaq… Je distingue encore entre quinquets et ombres allongées celle de Taos la belle. Oubliées la médersa, l’école et toutes les corvées. Les cousines sont là, sollicitées sans arrêt. Taos sait que je ne la quitte pas d’un regard. Avec mes cousins je m’amuse à chaparder les rares morceaux de viande restant, sans distinction, tant l’excitation est forte. J’en garde un, sans rien leur dire, le plus gros, pour l’offrir à ma cousine aux grands yeux, ma paonne, dès qu’une voie s’offrira à moi, avant la tombée définitive du soir, demain.


Ahmed Hanifi,
In La petite mosquée des Inuits et autres confettis. Incipit en w, 2014.
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La valise

La poignée est robuste et la valise lourde. De crainte que la fermeture à glissière ne cède, mais aussi qu’on la force, Rayan enserra la valise, dans sa longueur comme dans sa largeur, avec un large scotch packaging transparent. Il forme sur ses côtés les plus larges, de couleur rouge et bleue, deux grandes croix à l’aspect gris. Rayan saura ainsi, lorsqu’il sera arrivé à Oran vers 18h30, s’il y eut ou non tentative d’effraction ou effraction de la valise. Il paraît que le vol de contenu de valises, et de valises, est une pratique internationale assez répandue. Le voilà prêt. Il ferme à double tour la porte de son appartement et entreprend de descendre les dix étages de l’immeuble. Exceptionnellement et par malchance, l’ascenseur ne fonctionne pas aujourd’hui. Le gardien avait averti les locataires des HLM par affichettes que la veille il avait punaisées dans le hall et scotchées devant et à l’intérieur même de la cabine : « demain il y a risque de coupure de courant, par conséquent les ascenseurs seront bloqués toute la journée. » Toute manifestation d’humeur eut été vaine, nulle et non avenue. Rayan connaît trop bien monsieur Gilbert, depuis sept ans qu’il vit dans cette barre. Le gardien est têtu comme deux mules et droit dans ses décisions, « c’est comme ça ».

Rayan descend une à une les marches de l’immeuble (deux fois sept marches par étage, soit cent quarante) en tenant la valise posée sur la tête, tantôt avec la main gauche, tantôt avec la droite. À chaque étage, des rayons de soleil pénètrent par sa lucarne. L’absence d’ascenseur incite Rayan à maugréer après Gilbert et ÉDF. « Je ne suis plus alerte, je flageole plus facilement sur mes jambes ». Fini le temps du torse bombé, du « poussez-vous c’est moi ». Awwah* pense-t-il, ce temps est révolu. Aucun des jeunes qui montent ou descendent en criant ne jugea utile de faire une B.A*. Rayan comprend bien ceux qui montent, mais les autres ? Dire bonjour, leur coûte. Il dut s’arrêter cinq fois pour souffler, autant dire tous les deux étages ou toutes les deux lucarnes. Ce n’est pas tous les jours qu’il descend ou monte les dix étages, une valise bourrée sur la tête. En face de l’immeuble, il y a un ridicule jardin comme il y en a souvent dans les cités. Et dans le jardin trois bancs. Sur l’un d’eux, Rayan reprit ses esprits quelque peu chahutés. Il garda les bras ballants pendant plusieurs minutes avant de les solliciter de nouveau. Sur le trottoir, en ses parties lisses et vides de nids de poule, il fait rouler la valise sans difficulté. Vingt minutes de marche jusqu’à la gare. Le train pour Marseille arrive à l’heure. Il y a peu d’effets personnels dans la valise, mais beaucoup de cadeaux. En fin de journée Rayan sera de l’autre côté de la Méditerranée. Tous ses neveux et nièces l’attendent. Nombre d’entre eux seront présents à l’aéroport. Les plus vigilants. Ceux-là reconnaissent et apprécient sa générosité. Leurs attentes joyeuses, leurs plaisirs naturellement puérils sont aussi les siens. De les savoir heureux le rend joyeux.  
Moins d’une heure plus tard, le TER arrive à Marseille. La navette pour l’aéroport attend sur le flanc gauche de la gare Saint-Charles. La soute à bagages est pleine. Rayan peine à y introduire sa valise. Le chauffeur, visiblement habitué à la surcharge lui porte main-forte. L’année dernière, sa précédente valise avait rendu l’âme dans l’enceinte de l’aéroport d’Oran, malmenée par des bagagistes (de Marseille ou d’Oran) peu respectueux. La fermeture avait cédé. Plusieurs sachets s’étaient éventrés et des bonbons s’étaient répandus sur le tapis roulant, en tournoyant. Les responsables locaux avaient noté sur leur registre les réclamations de Rayan. Mais il n’y eut jamais de suite.

La navette quitte la gare Saint-Charles à 14 h 50. Vingt minutes plus tard, elle atteint Marignane. Les gens sont toujours pressés. Par habitude, par mimétisme ou atavisme. Lorsqu’enfin Rayan arrive devant la soute de la navette, sa valise, tournée et retournée, teint bon. Il y mit le prix.  C’est une vraie S., rouge et bleue : 100 X 0,60 X 0,40 cm. Il comprend qu’elle puisse être convoitée. Il la reconnaît de loin sa valise. Par sa forme, par ses couleurs, mais aussi par un autocollant imposant, vantant une marque de produits canadiens introuvables ici. Elle est unique et identifiable parmi toutes. Sans oublier le gros scotch. À l’enregistrement un manutentionnaire l’aide à la porter et à la poser sur le tapis. Elle glissera sur de grands S avant de rejoindre sur un chariot, puis dans la soute de l’avion tous les autres bagages. Auparavant Rayan dut payer sept kilos d’excédent (trois lui furent offerts).
 
www.20minutes.fr 
Lorsqu’arrive l’heure attendue, une hôtesse appelle les passagers pour l’embarquement « immédiat ». Une nuée se lève et avance en même temps vers les deux jeunes employées de la compagnie qui supplient « les femmes et les enfants en priorité ». La valise de Rayan doit être maintenant dans le ventre de l’avion. Ils arriveront à Oran dans moins de deux heures si tout va bien. Mais tout n’alla pas pour le mieux. A quelques minutes du décollage, alors que tous les passagers avaient attaché leur ceinture, redressé leur siège et récité la Fatiha*, alors que le commandant de bord avait mis les moteurs en action, celui-ci reçut l’ordre de tout arrêter. Il dut annoncer ce contretemps aux passagers. Aussitôt un chahut indescriptible parcourut la cabine. Les hôtesses de l’air ne souriaient plus. On ouvrit la porte avant de l’avion, fit descendre les passagers, y compris les récalcitrants, en leur demandant un peu plus de patience. « Pour des raisons de sécurité et conformément à la réglementation en vigueur, un nouveau contrôle des bagages sera effectué. Nous vous remercions de votre compréhension. »


*Awwah : pourrait signifier ‘non, pas du tout’ ou ‘bien au contraire’ ou ‘tu n’y es pas du tout’. Ici, par cette exclamation, Rayan admet qu’il n’a plus la force qu’il eut.
B.A : bonne action.
Fatiha : Soura d’ouverture du Coran. La Soura (Sourate au pluriel) est un groupe de versets.

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Ahmed Hanifi,
In La petite mosquée des Inuits et autres confettis. Incipit en w, 2014.

vendredi, avril 29, 2016

535_ Manif anti Loi-Travail et... brasserie Barbès


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Dans la rame de métro les gens sont silencieux occupés pour nombre d’entre eux à leur Smartphone, à leurs jeux, ou à écouter de la musique ou autre chose. Un homme, la cinquantaine, passe d’un bout à l’autre, « je ne refuse pas une pièce, un ticket de métro ou de restau, ou un sourire… ». Nous arrivons à la station Denfert Rochereau à 13 heures 40 pour participer à la manifestation « contre la Loi-Travail ». Le temps n’est pas particulièrement froid. Il n’est pas pour autant chaud. Peut-être 17°. Le ciel bleu n’est pas entièrement couvert. Quelques gros cumulus aux formes potagères, n’impressionnent que quelques-uns. Ils laissent s’exprimer un soleil timide. Ce que l’on voit dès la dernière marche du métro franchie, ce sont les étals des marchands de Merguez et autres sandwiches. Tout autour de la place du lion de Belfort d’innombrables cars de police, des véhicules de transmission télé, des camions CGT. La boutique de fleurs à l’angle du boulevard Raspail est bien achalandée (et jusqu’aux trois-quarts du large trottoir), mais bien vide de clients. De la place à la rue du faubourg Saint- Jacques on compte un petit millier de manifestants, mais il est bien tôt. A partir de 14 heures 30 les foules affluent sans discontinuer. Maintenant le soleil se fraie franchement des passages importants à travers les choux-fleurs de nuages. Il fait bon. Les très nombreux cars de police sont en fait stationnés sur chacun des boulevards ou avenues donnant sur la place Denfert. Le Café Daguerre, le Café du rendez-vous, l’Indiana et le Mac Do font plein service. Une bourgeoise, la cinquantaine, – est-ce une rose socialo ? – passe au travers un groupe de manifestants et glousse à son compagnon « quelqu’un m’a poussée, j’ai mis mon sac par devant, je n’ai pas envie de m’énerver… » L’autre lui répond « c’est d’un fourre-tout, tous ces gens ! » et ils traversent rapidement l’avenue pour rejoindre le rue Daguerre. Des travailleurs ma bonne dame que ces gens, et pas que.

Sur l’avenue de l’observatoire et jusqu’à la place Denfert les plaques de signalisation automobile ne servent à rien. Hormis quelques cyclistes les voies sont complètement désertes et les piétons heureux. A 15 heure 05, à l’angle de l’avenue des Gobelins ce sont des milliers de manifestants qui marchent et scandent, presque heureux d’être là, d’être ensemble. Il y eut tout à l’heure un incident vite étouffé entre un petit groupe de manifestants et un policier. Un petit rien. Un cordon d’une vingtaine de policiers, casqués et boucliers en avant encadre le groupe NPA. Deux minutes s’écoulent lorsqu’une autre brigade s’immobilise devant nous. Toujours à l’angle des Gobelins : au dos ont lit 1B, 3C, 4B, 2A… Ne s’agit-il pas plutôt de policiers de plusieurs brigades (A, B, C…) ? Les slogans sont continus, cette fois sur l’air d’un petit navire « Il était un petit GattaZe, qui n’avait ja-ja jamais travaillé, oyé… » Les groupes de policiers avancent (toujours discrètement) avec les manifestants.

Au 43 du boulevard Saint-Marcel, nous voilà en tête du cortège. Sur le trottoir, un jeune vend des livres radicaux. Devant un cordon de policier, à l’angle de la rue des Fossés Saint-Marcel un vieux monsieur s’adresse aux plus proches des policiers « j’ai 72 ans, droit dans les yeux, la loi El-Khomri c’est une régression ! » Ce n’est pas la tête du cortège, mais la tête de la plus imposante partie du cortège. Nuance. 500 mètres an aval, à hauteur du métro aérien, un groupe marche, est-ce celui de la CGT ou de LO ? Ce sont bien les deux organisations (séparées par un espace aussi). Un autre groupe, celui du Front de gauche-PCF, est glissé entre la CGT et LO. Un drone sous les nuages semble filmer, sinon que fait-il au-dessus de nous. Le pont d’Austerlitz est lui aussi libéré de toute circulation automobile – hormis celle des cars de CRS et des motos AFP. Un gigantesque slogan écrit à la peinture sang et en lettres majuscules, haut de deux mètres et large de 40, clame sur la berge du fleuve : « LA NUIT DEBOUT PLUTOT QUE LE JOUR A GENOUX ».

16 heures 10. Dans le café de Lyon, à l’angle de la rue de Lyon et de Ledru Rollin, nous prenons des cafés légers « non je n’ai plus de déca » nous dit le barman. Deux policiers lui demandent « on peut utiliser vos toilettes ? » L’employé répond sans les regarder « c’est en bas ». Un groupe de policiers vient s’immobiliser juste devant la devanture du café-tabac. Le barman refuse les nouveaux clients « c’est fermé, c’est fermé ». Nous sortons. Un hélicoptère tournoie au-dessus des manifestants. Nous ne sommes plus loin de la Place de la Nation, entre deux à trois cents mètres, et toute cette dernière partie est encore quasiment vide de monde. Au cinéma MK2 Nation « Les Malheurs de Sophie », « Le Livre de la jungle », « Adopte un veuf » sont à l’affiche. L’hélico est plus bas et de plus en plus assourdissant.

17 heures 10, la place, côté sud, se remplit peu à peu de manifestants. Ce sont essentiellement des jeunes (200 environ), le visage camouflé. Des gaz lacrymogènes sont lancés non loin. Aussitôt nos yeux se mettent à picoter et les frotter ne sert à rien. Nous nous éloignons autant que faire se peut (nous sommes chassés par les gaz). Nous nous refugions de l’autre côté, sous un abribus de l’avenue du Trône. Et cet hélico à quelques mètres au-dessus de la République triomphante et son char aux lions. L’atmosphère monte en degrés. « Ca chauffe » dit quelqu’un, « des casseurs » dit un autre. A 18 heures la place et les alentours sont noirs de monde. Il n’y a plus de gaz, ni de bombes fumigènes. Le char « Solidarité sud santé arrive, suivi d’autres, du même syndicat. « Camarades ! nous étions soixante mille dans les rues de Paris cet après-midi ! » lance un cégétiste dans le mégaphone. Nous avons l’impression qu’il est loin du compte. Ne sommes-nous pas plus que cela, « ça fait quatre heures qu’on marche ! »

Vers 18 heures 15, nous prenons le cortège à rebrousse-poil. Au bas de l’avenue Diderot une dizaine de véhicules de « Propreté de Paris » s’activent. Au 56 des hommes de « ADA location de voitures de tourisme » s’attellent à démonter l’imposant contreplaqué qu’ils avaient posé pour abriter des manifestants leur bien ou celui de leur patron. Nous prenons à droite l’avenue Daumesnil. Les conducteurs du bus 65 semblent en grève eux aussi. Il n’y a point de 65, mais des 91 et des 20 oui. Nous prenons le métro à Bastille et sur suggestion de l’un d’entre nous, empruntons la ligne 5 direction Bobigny, avec changement à Gare du Nord. Descendons à Barbès. L’idée n’est pas si mauvaise.

Juste en face de la bouche de métro, à l’angle des boulevard Barbès et La Chapelle, nous pénétrons dans ce qui fut le temple de l’habillement et bien avant ce qui fut le célèbre bar « Le Rousseau ». C’est aujourd’hui un haut lieu Bo-bo « Le Café Barbès – bar, restaurant, dancing ». Cela nous change. Des manifs et des manifestations les habitués s’amusent. Ils trinquent en se peignant de la main ou en se tortillant comme il se doit avec larges sourires et tutti-quanti. Mais il nous faut reconnaître que c’est un endroit agréable. Un peu cher (évidemment), mais charmant. Nous sommes trois avec El-H et M. La brasserie est sens dessus-dessous. « C’est ainsi tous les soirs » me dit l’un des amis. Brouhaha… Un monde fou. Et la jeune et belle serveuse est très sympathique. Sympathique, mais débordée avec sourire toujours. Nous avons attendu 6 à 8 minutes. Sourires encore. « Ah ! » fait El-H lorsqu’elle s’occupe enfin de nous. « Un Bordeaux château Guillot ? » Oui, oui moi aussi, trois fois oui (5,50 € les 15 cl). A droite comme à gauche c’est flûte de champagne et seau de glaces. Nous relevons la présence d’une animatrice de télé (LCP), d’un baroudeur télé idem, et aussi de ce célèbre haut-couturier au maillot de corps marin qu’il porte devant les caméras. Pas aujourd’hui. Il est entouré de trois couples très classe (encore évidemment). Un verre, deux, puis métro dodo.

vendredi, avril 22, 2016

534_ Nadia Sebkhi au Centre culturel algérien à Paris

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Le Centre culturel algérien à Paris a accueilli ce mercredi 20 avril l’écrivaine Nadia Sebkhi, par ailleurs directrice du mensuel littéraire algérien, L’IvrEscq, pour évoquer ses écrits. Elle était entretenue par Nadia Agsous qui ouvre l’entretien par la lecture d’un extrait d’une chronique qu’elle avait consacrée au dernier roman de Nadia Sebkhi « La Danse du jasmin », le dernier de ses livres : « Tout commence au lever du jour, lit Nadia Agsous, à l’heure où la lumière commence à fuir une cité que l’on devine peuplée, bruyante… »

Mais c’est par un autre livre, antérieur, que commence l’entretien. Nadia Agsous demande à Nadia Sebkhi de préciser l’objet du roman « Les sanglots de Césarée (publié en 2012)

« Nous sommes dans une période où l’Algérie est à genou. Lyna et Rasha c’est le monde féminin face à la modernité et à la tradition. Elles sont deux demi-sœurs d’une famille recomposée. C’est un roman empli de questionnements dans un pays qui a perdu son Dieu clément, son Dieu lueur, ses repères. Devant la douleur Lyna s’en remet avec ferveur à Dieu alors même que son mari, Racym, le rejette avec violence. »



Nadia Agsous lit (page 47) : « Lyna rentra chez elle en claquant la porte de l’extérieur. Entre l’extérieur et l’intérieur, elle existait. Elle était à l’abri du dehors. Elle pensait. Elle s’isolait des autres. Elle se relâchait de la pression de l’équipe qu’elle formait car certains mosaïstes confondaient encore maçonnerie et science de l’art. Etrangement, même chez elle, la jeune femme se dérobait encore du regard fixateur des mâles qu’elle sentait, tel un fantôme, comme si la vie, cette matriarche presque vengeresse et conspiratrice des déesses, ironisait aussi par son overdose de déraison ! »

La question qui suit porte sur le rapport particulier que Lyna, à l’image de la majorité des femmes algériennes, entretient avec les espaces privé et public.

« Lyna est éprise de l’art, elle est éprise du passé de l’Algérie, elle est archéologue. J’ai volontairement donné ce titre de Césarée au roman. Le féminin est important dans ce roman. Et il n’est pas naïf dans une société patriarcale. »



Dans « La Danse du jasmin », Dania, interroge Nadia Agsous, le personnage principal, est célibataire, écrivaine. Elle passe son temps à observer la société dans laquelle elle vit. Tout au long du roman Dania émerge comme un témoin important des mœurs de sa société.

« Dania c’est Nadia. Et c’est à bon escient que je l’ai ainsi voulu. Il y a beaucoup de moi dans ce personnage ossature de ce roman épistolaire Tout commence avec un songe que Dania, l’arabo-musulmane raconte à Isabelle qui est de culture pied-noir. Il y a dans le roman un autre personnage important, c’est Rosa une fille de l’humanité. La rencontre de Rosa dans le rêve d’Isabelle est plus importante que la correspondance entre Isabelle et Dania. On est à la recherche du beau. Bizarrement c’est Isabelle l’agnostique qui trouve le beau et non Dania la croyante. Dania porte la douleur des femmes. Le problème c’est la femme. Ou bien elle est complètement égarée du débat sociétal et alors on a perdu la partie ou alors on a réglé les choses et il faut dialoguer avec tout le monde. Ce livre est plus un débat qu’un roman à l’heure où le monde a complètement divorcé, est en crise précise l’auteur.



Extrait : « J’aime retrouver mes sœurs jumelles. Elles se complètent l’une par rapport à l’autre. La température de l’une dévoile celle de l’autre. Elles sont mes aînées. Mani, la mère de mon père, racontait que le jour de leur naissance mon père avait versé des larmes. Il pensait que la malédiction ne l’épargnait plus... quatre filles est une malédiction. » Puis : « Rosa nous interroge avec des yeux qui brillent, le motif de notre présence, je suis Isabelle articulais-je par une voix presque éteinte. Elle met sa main sur sa bouche avant que je termine ma phrase. Elle m’a reconnue. Elle dit avec des yeux emplis de joie, ‘‘oh ! Isabelle ma fille, qu’est-ce que t’es belle ma chérie, est-ce que t’es mariée ma chérie ?’’ sans attendre une réponse elle poursuit ‘‘ comment va ta maman, mon dieu, vous me manquez, t’es venue me prendre avec toi ?’’… »



Il y a deux thèmes récurrents et intimement liés dans vos écrits interroge Agsous, celui des femmes et celui de la religion. 



La religion est réparatrice des maux et en même temps elle en est provocatrice, responsable et coupable. Dès lors qu’une religion s’octroie le leadership sur les autres, et c’est ce que nous vivons, alors on entre dans des turbulences. Et il faut ajouter à cela une société patriarcale. On a tué au nom de la religion. C’est elle qui a écarté les humanistes ou les critiques. Et cette religion est en train de massacrer l’humanité, en Syrie, en Irak, au Mali… Et par ailleurs cette même religion est réparatrice, dans ma famille j’ai toujours entendu « laisse la vieille s’asseoir, respecte la femme, baisse le regard… » par respect. Aujourd’hui on est dans un face à face entre la religion des fanatiques et celle des modérés…



Nadia Sebkhi écrit des poèmes et des romans, qui, même s’ils ne sont pas des essais, ils déroulent les réalités d’un pays, d’une société, d’un monde tel qu’en eux mêmes.



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