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jeudi, mars 23, 2017

568_ Camus, la fouille au texte par Salah Guemriche

A la suite de la publication du dernier ouvrage de Salah GUEMRICHE " Aujourd'hui Meursault est mort" (Ed: Frantz Fanon- 2017 Alger.)
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 Lire ici aussi:
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mercredi, 22 mars 2017

«Aujourd’hui, Meursault est mort», un livre coup de poing

Écrit par  Farid Ainouche

Les Editions Frantz Fanon que dirige le jeune Amar Ingrachen, qui est aussi journaliste au quotidien l’Expression, vient de publier il y a quelques semaines «Aujourd’hui, Meursault est mort», un essai-fiction de Salah Guemriche. L’auteur y propose à la fois une lecture critique de l’œuvre d’Albert Camus
et un examen profond du rapport qu’avait cet auteur majeur, natif d’Algérie, à la question coloniale. Son observation porte en particulier sur le roman phare de Camus, «L’Etranger», texte-clé et abondamment discuté notamment pour avoir laissé échapper les réalités coloniales qui s’offraient pourtant à lui, comme dirait Edward Said, mais elle s’étend aussi à l’ensemble de la production du prix Nobel 1957 de littérature. 
Romans, essais, pièces de théâtre, articles de presse, entretiens, tout ou presque est passé au crible par Salah Guemriche dans son livre construit sur un dialogue en quatre parties et sur près de 200 pages entre le personnage de son essai-fiction, le «fils de l’Arabe» ou «Tal El moudarab» et «Monsieur Albert», dont on devine bien qu’il s’agit de Camus. Dans l’échange entre les deux personnages, colloque étrange qui s’amorce entre eux après l’exécution sur la place publique au pied de la prison d’Alger Barberousse de Meursault (celui qui a tué l’Arabe dans l’Etranger), le premier accule le second : d’abord en lui assenant une vérité : «Meursault n’a pas tué un homme sans nom et sans visage, il a tué mon père». Puis, chemin faisant, en l’invitant (en l’obligeant plutôt, mais sans violence ni haine) à découvrir et disséquer les raisons de «Monsieur Albert» à néantiser et effacer l’Arabe. Leur déambulation dans un Alger désert et atemporel est un parcours à but précis en vérité. 
Celle-ci est littéraire, historique et politique. Elle ouvre à celui qui la suit des pages entières des grands textes de Camus : «La chute», «La peste», «Caligula», «L’homme révolté»…, que le «fils de l’Arabe» commente et dissèque sous nos yeux avec la virtuosité du lecteur boulimique et surtout actif, auquel rien n’échappe pour boucler une marche dont l’objet est de s’appuyer sur ses textes humanistes pour démasquer l’«inconscient colonial» - la formule est d’Edward Said - dans lequel est enserré «l’Etranger» de Camus, un auteur qui «a du sens sur les mains», dit Salah Guemriche 
Dans son livre, il y a au moins deux raisons essentielles pour le lire : «Aujourd’hui, Meursault est mort» propose en premier lieu à ceux qui ne la connaissent pas une immersion des plus profondes dans l’œuvre camusienne. En second lieu, l’ouvrage fait l’examen clinique du rapport équivoque de Camus à la colonisation.

mercredi, mars 22, 2017

567_ Kamel Daoud, Boualem Sansal et les trajectoires de la reconnaissance


Le texte qui suit, je l’ai écrit à la suite de l’écoute de l’émission (30 minutes) de Sylvain Bourmeau « La suite dans les idées » sur France Culture du 17 septembre 2016 (que j’ai découverte sur Facebook ce lundi 20 mars 2017, merci Rouabhia Anis). Kaoutar Harchi était l’invitée.



« Je n'ai qu'une langue, ce n'est pas la mienne » est le titre (titre emprunté à Jacques Derrida) d’une recherche de cette jeune sociologue (et écrivaine) strasbourgeoise (elle est née en 1987). Le livre est paru en septembre 2016 aux éditions Pauvert (306 pages). K. Harchi a écrit plusieurs textes, trois romans, une nouvelle et cet essai.


Il faut préalablement bien entendre que dans « Je n'ai qu'une langue, ce n'est pas la mienne », ouvrage sociologique, il n’y a pas – par définition – de place au jugement moral. C’est un ouvrage guidé par la seule rigueur, l’argumentaire et les codes de la recherche universitaire. « Ce livre est né du croisement de deux problématiques dit Kaoutar Harchi, la problématique de la francophonie et celle de la valeur littéraire » Comment et qui, dans ce centre du monde de la littérature francophone, décide que tel ou tel livre écrit par un non français (ici en l’occurrence les livres écrits par des écrivains algériens) mérite la reconnaissance littéraire ? Les auteurs algériens écrivent à partir de la périphérie de Paris.



Dans cet ouvrage Kaoutar Harchi s’interroge sur les stratégies que mettent en valeur les écrivains algériens pour atteindre à la reconnaissance littéraire.



Il y a deux groupes d’écrivains étudiés par la sociologue. Le premier avec Kateb Yacine, Assia Djebbar et Rachid Boudjedra est celui dont le contexte est la colonisation, ce sont les « frondeurs », ils optent pour une stratégie  d’affrontement, dans un rapport conflictuel à la langue française. « Ils incarnent une certaine forme de révolution littéraire sur le plan esthétique » Pendant la colonisation l’apport de la langue française avait pour objectif de déculturer pour asseoir via notamment la langue, la civilisation française. C’est dans cet environnement (années de la guerre d’Algérie) où est imposée une langue, le français, que les écrivains de la génération de Kateb Yacine vont s’interroger sur la domination littéraire à travers la publication de leurs œuvres chez des éditeurs engagés comme Maspéro, Nadaud, Julliard…



Le second groupe avec Kamel Daoud et Boualem Sansal est celui de l’Algérie indépendante. Ils sont nés sur le plan littéraire dans les années 90, durant la guerre civile. Leur stratégie de reconnaissance consiste à « se couler dans le moule selon le mot de Sylvain Bourmeau ils ont traversé la Méditerranée « à la nage » pour atteindre l’autre rive littéraire. Le point de départ du livre de Kamel Daoud se trouve être une chronique parue dans Le Quotidien d’Oran ( puis dans Le Monde du 9 mars 2010, « Le contre-Meursault ou l’Arabe tué deux fois ») suivie d’un encouragement de Sofiane Hadjadj (des ed. Barzakh). Il est intéressant de noter par exemple comment certains passages du livres ont été modifiés pour passer l’examen d’accès à la reconnaissance. C’est le prix à payer pour « le visa d’entrée ». Dans « Meursault, contre-enquête » publié en Algérie ( ed. Barzakh), Kamel Daoud a un positionnement politique qui consiste à « opposer une sorte de droit de réponse littéraire », et comment ce faisant, l’auteur oranais « s’inscrit dans le mouvement littéraire ‘Contre-attaque’ ». Dans cette version l’Arabe est nommée, et Meursault s’appelle Albert-Meursault, amalgamant délibérément l’auteur et son personnage. Dans la version française (ed. Actes Sud) « tout rentre dans l’ordre, chaque chose retrouve sa place dit K. Harchi, l’auteur est l’auteur, Meursault est Meursault ». Le contenu du livre s’en trouve dépolitisé. Il y a comme une bascule. On passe du droit de réponse, du droit d’inventaire en quelque sorte à un hommage. « On bascule d’un engagement à une communion autour de L’Etranger » dit (écrit) Sylvain Bourmeau.



« Kamel Daoud va progressivement tenter de faire correspondre son discours à l’horizon d’attente qui lui semble être celui qu’on lui propose » explique K. Harchi. Cela lui coûtera  des amitiés, notamment celle de Adam Shatz, journaliste et ami du New-York Times qui lui reprocha ce texte sur Cologne (« Cologne, lieux de fantasmes » in Le Monde daté 31 janvier 2016). Texte qui ne lui ressemblait pas, ou qui ne ressemblait pas à ce que l’auteur avait échangé avec l’Américain durant des mois en amont. « Je ne dis pas que tu fais ça exprès… je ne t’accuse de rien… sauf… de tomber dans des pièges étranges et peut-être dangereux. Surtout l’idée d’un rapport entre les événements directs de Cologne et l’Islam » (NYT- 14 février 2016)

Par ce texte Kamel Daoud marque l’apothéose de sa métamorphose, l’enracinement de sa trajectoire de reconnaissance littéraire dans les « sillons creusés » par le mainsteam ou les gendarmes de la République des Lettres. La jeune sociologue ajoute à la décharge de ces écrivains que « la capacité et la possibilité de creuser des sillons inédits sont aussi des formes de luxe littéraire dont tout le monde ne peut pas se prévaloir. »






J’attends de réceptionner « Je n'ai qu'une langue, ce n'est pas la mienne ». Dès que je l’aurai attentivement lu, j’en ferai une recension.
(pour l'heure je n'ai pas pu insérer la vidéo, trop lourde "+ de 100 M0" = refusée) (si vous avez une idée...)

Désolé pour la qualité de l'image de la vidéo, j'ai du l'écraser.

video 
Sylvain Bourmeau « La suite dans les idées » sur France Culture - 17 septembre 2016
 

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Il n'est pas sans importance de lire ce qui suit, à propos d'un ouvrage de Salah Guemriche « Aujourd'hui, Meursault est mort » et de la question des éditeurs français, en lien avec la question centrale posée en amont.
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 DIALOGUE ENTRE UN CAMUSIEN DÉLICAT ET LE PHILOSOPHE FRANÇAIS

« Aujourd'hui, Meursault est mort »







 







Le fils de « l'Arabe » et Albert Camus vont se revoir et, lors de leurs rendez-vous « fraternels », discuter de la question algérienne.

L’essai- fiction « Aujourd'hui, Meursault est mort. Dialogue avec Albert Camus » de Salah Guemriche (*), publié en e-book en juin 2013 (bien avant la sortie du livre de Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête aux éditions Barzakh, en octobre 2013, et chez Actes Sud, en mai 2014), vient d’être édité par la maison d’édition Frantz Fanon, en Algérie. « Si j’ai fini par répondre au souhait du directeur des éditions Frantz-Fanon, en signant le contrat proposé, c’est d’abord, je l'avoue, pour le nom symbolique de la maison d'édition. Et par fidélité à mes souvenirs de jeunesse, d’une jeunesse animée d’un romantisme révolutionnaire désuet », écrit l’ancien journaliste sur son blog. Ce dernier révèle dans sa note au lecteur que dès mars 2013, c’est-à-dire bien avant la publication numérique, son manuscrit a été transmis à 4 éditeurs français : l’un a jugé le texte « trop algéro-algérien », le second « bon pour un lectorat camusien », le troisième « inclassable » et le dernier a accepté de le publier en septembre 2013, en l’accompagnant d’une « clause du contrat » qui ne convenait pas à l’auteur. Faisant référence au courant littéraire « néo-algérianiste », Guemriche signale que son livre est incompatible avec « l’unanimité qui s’est faite en France, depuis la ‘’décennie noire’’ autour d’un Camus qui, s’agissant de l’Algérie, ‘’aurait eu raison avant tout le monde’’ ».

« Quelque chose a du sens, enfin, que nous devons conquérir sur le non-sens »
L’essai- fiction de Salah Guemriche apparaît comme une sorte de réaction/continuité de « L’Étranger » (1942), le premier roman d’Albert Camus, qui met en scène un personnage-narrateur nommé Meursault, vivant à Alger, pendant la colonisation française : alors qu’il vient d’enterrer sa mère, Meursault tue un indigène, désigné sous le seul vocable de « l’Arabe », de cinq coups de feu. Dans « Aujourd'hui, Meursault est mort », le romancier engage un dialogue avec le philosophe- écrivain français, qu’il appelle « Monsieur Albert », en se confondant avec son personnage Tal Mudarab, le fils de « l'Arabe », né à Guelma comme lui, afin de découvrir avec Camus que « Quelque chose a du sens, enfin, que nous devons conquérir sur le non-sens » - une phrase tirée de « L'Homme révolté » de Camus. Pour écrire les quatre parties de son « roman- essai », Guemriche se lance dans l’investigation, remontant le temps et plongeant dans l’univers camusien : (re) visite des ouvrages de l’écrivain français (La chute, La peste, L’homme révolté, L’été, L’envers et l’endroit, etc.), ainsi que des œuvres des autres auteurs (Frantz-Fanon, Woodbridge Strong Van Dyke, Assia Djebar, Louis Ferdinand Céline, Michel Onfray, Alice Kaplan, Edward W. Saïd, André Blanchet, Louis-Jean Calvet, Jean Amrouche, Germaine Tillion, Albert Memmi, Robert F. Aldrich, Jean-Paul Sartre, Mouloud Feraoun…), analyse de ses positions, lecture des journaux et revues actuels ou de l’époque, celle des lettres, discours et déclarations de Camus et d’anciens hauts responsables français. Salah Guemriche nous offre là un écrit d’une grande qualité littéraire, soutenu par une documentation très fouillée. L’histoire commence le jour de l’exécution de Meursault. Ce jour-là, Tal Mudarab et Camus se rencontrent. « Meursault n’a pas tué un Arabe anonyme, sans nom et sans visage, il a tué mon père », dit ce dernier à l’homme au chapeau et au « mégot baladeur ». Le jeune Belcourtois et Monsieur Albert vont se revoir et, lors de leurs rendez-vous « fraternels », discuter de la question algérienne. Notons au passage que Salah Guemriche s’exprime  sur cette « littérature d’urgence » ou « littérature néo-algérianiste », faisant dire à son personnage que « depuis quelques années, au pays de Voltaire, toute littérature de blédard ne mérite lauriers qu’en fonction de son degré d’adhésion, voire d’allégeance, à l’air du temps ». Une littérature, soutient-il, qu’Albert Camus, avec son « code de l’honneur », n’aurait « jamais cautionnée ». Il laisse parler Mudarab (l’Initié) sur le football au Racing universitaire algérois (RUA), sur les Français d’Algérie, sur cette manie qu’a Camus de parler des indigènes en disant « les Arabes » au lieu des « Algériens », sur la « violence » qui a commencé en 1930 et non pas en 1954, « avec son cortège d’expropriations, d’humiliations, de déshumanisation », sur le référendum d’autodétermination et la question de la « repentance », sur la lutte des indépendantistes, sur « l’idéologie coloniale (qui) continue à occuper les esprits tout comme elle occupe les dictionnaires », sur Kafka, Jean-Paul Sartre, André Rossfelder, Guy Pervillé, André Maurois, Francis Jeanson, Nelson Mandela, Albert Memmi, Kateb Yacine, Jean Amrouche, Rachid Boudjedra, Mouloud Feraoun, les Racim, Ahmed Zabana, sur le cardinal Duval, sur bien d’autres personnalités et bien d’autres sujets. Guemriche/ Mudarab s’explique même sur les « supercheries » dont est victime l’Algérie, « depuis le décret Crémieux jusqu’à la concorde nationale ».

Profond malaise devant l’effraction coloniale
« Pour tenter d’approcher la vérité, de comprendre le vrai Camus, Salah Guemriche va le rejoindre sur son terrain, l’affrontant loyalement avec ses propres armes », relève Emmanuelle Caminade, dans la préface (il s’agit en fait d’un article publié dans La Cause littéraire, le 25 septembre 2013). Cette dernière avoue que la question algérienne, « refoulée » dans l’œuvre de l’écrivain français est « encore largement taboue » dans sa société, en rappelant à ce propos que dans les années 1990, Albert Camus semblait devenu « une icône intouchable, l’image d’un Juste au-dessus de la mêlée ayant gardé les mains pures, d’un parangon de la lucidité ». Pour la critique française, l’exploitation, par Guemriche, de la technique du « dialogue implicite » si cher à Camus, « donne une existence et le droit (à Tal Mudarab et à son créateur, ndlr) de demander des comptes au créateur de Meursault, l’assassin de son père ». Plus encore, l’auteur de « Aujourd'hui, Meursault est mort » place le tête-à-tête avec Camus sur « le terrain universel de l’humanité » et parvient avec brio à mettre celui-ci « face à ses contradictions et ses ambiguïtés, à ses tergiversations et à ses ‘’ses déclarations en dents de scie’’ », montrant « le profond malaise d’un homme déchiré » devant « l’effraction coloniale ». Le roman de Guemriche, constate Emmanuelle Caminade, est « un livre dérangeant et salutaire », en notant que l’auteur, « levant l’immunité dont jouit Albert Camus, exerce son légitime droit d’inventaire », pour y montrer un Camus « dans toute sa vérité », avec « ses doutes et ses limites », avec « son orgueil » et « sa sincérité » : en fin de compte un homme « ni vraiment solitaire, ni pleinement solidaire ». D’ailleurs, poursuit la critique littéraire, Camus doutait lui-même quant à sa « clairvoyance » concernant son pays natal, l’Algérie. De son côté, Jean-Yves Guérin, écrivain et professeur de littérature à la Sorbonne, rappelle dans la présentation  du livre de Salah Guemriche que l’œuvre de Camus « n’est pas un temple qui aurait ses gardiens ». « Faire de Camus un héros ou un saint, même laïque, c’est oublier qu’il fut l’homme du doute, de l’inquiétude, de l’incertitude », écrit-il, tout en observant que le « plébiscite mondial ne vaut pas canonisation » et que « l’esprit critique doit garder ses droits ». L’auteur de « Albert Camus, littérature et politique », qui a dirigé le « Dictionnaire Albert Camus » (2009), relève concernant Guemriche que celui-ci, par « un jeu de citations », par ses digressions et divagations « calculées », par la rencontre de Camus et ses personnages, nous fait découvrir « un Camus autre ou un autre Camus », voire le « vrai Camus, pas l’icône construite par ses hagiographes pressés ou intéressés ».

Le livre se termine sur ces dernières paroles du fils de « l’Arabe », destinées évidemment au créateur de Meursault : « Quant à votre ‘’meurtrier délicat’’, (…) on ne peut pas se poser en agneau alors que l’on a du sang sur les mains. On ne peut pas non plus, et c’est un Camusien délicat qui vous le dit, se poser en théoricien de l’absurde et du non-sens, alors que l’on a du sens, beaucoup de sens sur les mains. » Un roman à ne pas rater !

 Hafida Ameyar



Salah Guemriche, « Aujourd'hui, Meursault est mort. Dialogue avec Albert Camus », éditions Frantz Fanon, Algérie 2017, 210 pages, 700 DA.

Bio expresse :
Salah Guemriche, essayiste et romancier, est né en 1946 à Guelma (Algérie) et vit en France depuis 1976. Il a collaboré à divers journaux et revues, à l’étranger, dont Libération, Jeune Afrique, Paroles et musique, Le Monde, Courrier de l'Unesco, Notre Librairie, Le Nouveau Quotidien de Lausanne, Le Soleil (Québec). En Algérie, il a collaboré notamment à El-Watan, Le Matin et Liberté. Guemriche est l’auteur d’une douzaine d’ouvrages, parmi lesquels : Dictionnaire des mots français d’origine arabe (Seuil 2007, Points 2012 et 2015) ; Alger la Blanche, biographies d’une ville (Perrin, 2012) ; Le Christ s’est arrêté à Tizi-Ouzou (Denoël, 2010) ; Abd er-Rahman contre Charles Martel (Perrin, 2011) ; Un été sans juillet- Algérie 1962, roman (Le Cherche-Midi, 2004) ; L’homme de la première phrase, roman (Rivages/ Noir, 2000).



H. A





lundi, février 27, 2017

566_ S'ils savaient !




S’ils savaient!

Ils s’arrogent le droit
De te toiser
Du haut de leur nanisme.
Forgent des lois
Pour te cerner, souiller.
Par la bien grasse
Parole qu’ils jettent sur toi,
Proie trop discrète.
Trop généreux tu es.
Car par ta voix,
Magnanime et inflexible
Comme le Cyprès de Hafiz,
Tu les as fait tes égaux,
Eux sont dans une course vaine
Ignorant leur mère et l’être.
Tu les as hissés si haut
Qu’ils ne jurent, là, devant toi
Que par toi
Mais te font un bâtard dans l’dos
Qu’ils habillent de mots fallacieux,
Décidément.
Ils escaladent des escabeaux
Pédants prétentieux convaincus
D’être sur des échelles.
Dans des cloaques assurément
Ils se nourrissent de mots malsains,
Ils avancent à reculons
La Géhenne dans les yeux ils te considèrent
Le sourire doublement fangeux
Aux lèvres pendant,
Et le fauchard dans le dos.
Les hypocrites
Les ignorants.
Tu leur indiques le ciel, universel,
Ils plongent les coquins dans leur vil nombril.
S’ils savaient !



(A.H. Salon de Provence, le 03 juin 2009 - 151_ S'ils savaient!)


lundi, janvier 30, 2017

565_ L'illusion du consensus- Chantal Mouffe

Pour comprendre Jean-Luc Mélenchon (P.G), Benoît Hamon (gauche du PS), Pablo Iglesias (Podemos), Alexis Tsipras (Syriza)… il est important de lire « L’illusion du consensus » de Chantal Mouffe.
Non, le niveau de développement économique et politique actuels n’est pas un immense progrès. Mouffe rejette l’idée selon laquelle dans cette société post-communiste les conflits font partie du passé et qu’on n’a plus de choix que dans le consensus.
Je vous ai scanné l'introduction pour que vous puissiez avoir une meilleure idée de son ouvrage « L’illusion du consensus ».






 












mardi, janvier 24, 2017

564_ Variation et Hachakoum

Facebook - Lu 23 jan 2017



Variation

Il y avait les froufrous des jupes et des jeans,
Il y avait les murmures banals ou affectueux,
Le sifflement des avions en papier

Et les regards alanguis.

Il y avait le crissement des chaussures pressées de quitter la salle,
Il y avait le gémissement des chaises déplacées sans ménagement,
« Eh m’sieur c’est sûr que les serpents à sonnette sont sourds ? »
Le clin d’œil au coin des lèvres et de l’interrogation.

Il y avait le tohu-bohu qui enflait dans la cour nue,
Il y avait le gazouillis que de l’autre côté
Les moineaux sur la pelouse caressée par le mistral
Adressaient aux élèves par-delà les fenêtres béantes et 
                                       L’attrape-cœurs.

C’était hier peut-être même, déjà, avant-hier,
Vacarme des nombrils pubères égarés dans la nébuleuse
Jusqu’au jour de la restitution des armes,
« On vous oubliera pas ! »

Il y a désormais l’horloge grise du temps nouveau.
Il y a un autre soleil, bas, plus ambré qu’ocre,
La liberté de m’emmurer ou de plonger dans la grande bleue,
Rêver d’ours blancs au Nunavut ou de khat à Zanzibar.

Il y a l’immense territoire des lettres odorantes de l’H au W,
Il y a la marche quotidienne à travers la campagne chatoyante
Où se mêlent hibiscus, absinthes, genêts,
Lentisques et ravenelles.

Il y a la lune silencieuse, suspendue dans la transparence du vide,
Il y a ce discret scarabée sur ce sable iodé,
Au bord du bel étang de Berre éclairé,
C’est ici et c’est maintenant entre chien et loup.

AH- janvier 2017

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Hachakoum  (1)

Nous n’étions pas loin du milieu des années 1950. Le ciel s’assombrissait sur les douars de mes ancêtres, chaque année un peu plus depuis des décennies. Les plus jeunes, les plus robustes, les plus fiers des hommes de nos tribus, ne revinrent pas de la Grande guerre. La terre des Béni-Rached ne donnait presque plus, ses entrailles souffraient le martyre et Dieu avait mes aïeux à l’œil. « Le quatorzième siècle (Quarn Rbataach) arrive à grands pas » souriait mon grand-père, goguenard, à près de cent ans de vie agitée, bientôt passée. Mais une malédiction brutale s’est abattue sur les miens, sans attendre le siècle de tous les malheurs, le siècle Quatorze. Mon grand-père, dans son dénuement extrême, souriait toutefois. Il disait que la vie renaissait meilleure et plus belle après les cataclysmes. Toute sa vie pourtant fut forgée dans la catastrophe ou une douleur, une douleur indicible mais permanente. Celle de ne pouvoir être soi, librement. Mais il souriait « Quarn Rbataach arrive ». La fin d’un monde prédisait-il, pas la fin du monde comme croient les innocents et les ignorants. Il était impitoyable mon grand-père.
A la fin de l’été de cette année-là, un terrible tremblement de terre ravagea la sous-préfecture d’Orléansville et sa région. Plusieurs milliers de vies humaines se brisèrent brusquement ou cessèrent, des dizaines de villages furent emportés, Béni-Rached le premier. Toutes sortes d’épidémies se propagèrent alors. La chaleur exceptionnelle du sirocco qui suivit anachroniquement, fit aussi de nombreuses victimes. Dans ma famille, et probablement dans bien d’autres, une autre catastrophe pointait cette année-là, elle s’ajouta aux premières ; la naissance d’une fille. Dans ma famille, mon père, mon grand-père, mes oncles, mais aussi ma grand-mère et mes tantes et le gourbi tout entier attendaient que ma mère accouchât de nouveau d’un garçon, pour jeter un sort définitif à toutes les malédictions. Ce fut moi, désespérément. J’étais la première d’une fratrie de cinq. Et cela fut insupportable aux mâles.
Lorsqu’un garçon naît, on rameute traditionnellement tous les hommes du village d’un côté et toutes les femmes du village de l’autre. Il n’en fut rien pour ma naissance. Les hommes déguerpirent dès l’annonce de ma venue. Ils prétextèrent sans rougir du mensonge, que l’environnement et la situation de la nation interdisaient toute fête. Les colons, le tremblement, le sirocco, la misère… et moi. Les calamités s’entassaient sur d’autres calamités. Ma mère pleurait souvent. Cette fois-là elle pleura plus longtemps encore parce qu’on lui reprochait d’avoir choisi de faire naître une fille, dans le silence et la cachoterie, et cela fut pire que tout. Aucune de ses tentatives d’explication ne trouva grâce ou d’écho, pas même et surtout pas auprès de mon père. Ma mère pleurait aussi parce que c’était l’occasion d’aller vivre quelques temps chez ses parents, une occasion ratée. Mon père, de honte, refusa tout déplacement. Honte d’avoir eu une fille et honte d’avoir à affronter le beau-père (mon grand-père maternel) devant son épouse (ma mère) qui ne le méritait plus, lui l’homme, chef de famille, honte de présenter à ce beau-père (mon grand-père maternel) son petit enfant, une fille (moi), hachakoum, que tous deux n’ont jamais espéré.
Longtemps j’ai eu honte d’être née fille, longtemps j’en ai voulu à ma mère. Puis, longtemps j’en ai voulu aux hommes du monde entier.
Nous n’étions pas loin du milieu des années 1950. C’était l’année du sirocco, l’année des malédictions, l’année de l’espoir. Aujourd’hui, soixante ans plus tard, ma rancœur s’est beaucoup atténuée. Elle a même disparu. Aujourd’hui je comprends mieux. Les pesanteurs sociales, comme les oppressions, peuvent mener un peuple à sa ruine, ou, par des chemins inattendus, déclencher un sursaut pour le fédérer vers le meilleur ou le moins pire.
Durant ces années-là, la nation était anéantie, détruite, avant même la guerre de libération. Qui arriva. Nécessairement. En 1962, après cent trente ans de colonisation, quatre-vingt-dix pour cent (90%) des algériens ne savaient ni lire ni écrire. L’analphabétisme était extrêmement lourd et les pesanteurs sociales d’un âge ancien, perduraient encore. Elles arrangeaient le dit colonialisme
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Samedi 19 Mars 2011. Un séisme de magnitude neuf ébranla la côte est du Japon, au nord de Honshu, ce 11 mars 2011. Il est suivi d’un puissant tsunami et d’un accident nucléaire. On dénombre des milliers de morts.
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(1): Le sens de Hachakoum (hachek au singulier), selon l'Internaute:
 







 



lundi, janvier 09, 2017

563_ F. BURGAT - G. KEPEL sur "le terrorisme en face"

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L’émission 'Répliques' de l’insupportable A. Finkielkraut était consacrée ce samedi 7 janvier 2017, jour anniversaire des attentats contre le journal Charlie Hebdo, à la question du terrorisme. « Pour cette première émission de l'année, Alain Finkielkraut reçoit deux chercheurs rompus au nouvel environnement mondial : le politologue François Burgat et le spécialiste de l'islam Gilles Kepel » lit-on en préambule, sur le site de France Culture

J’ai trouvé les deux intervenants très pertinents, avec une nuance: Burgat introduit une dimension que Kepel relativise ou évacue (quasiment), la dimension historique ainsi que la responsabilité dans les drames jusqu'à nos jours de l'Occident qui "fabrique" ces terroristes. Comme il dénonce les pouvoirs arabes et certains intellectuels (et assimilés) Arabes (que reprend béatement Finkielkraut) arrimés à l'idéologie des dominants.

Gilles Kepel insiste plus sur l'objet lui-même, sur l’idéologie des islamismes, sur leur spécificité, tout en précisant qu’il accorde autant d’importance aux causes exogènes qu’endogènes.

 Dommage qu'effleure entre les deux chercheurs une bataille d'égo ou de leadership intellectuel, du moins sur la question.

Ci-dessous des extraits de leur intervention.

François Burgat
La violence n’est pas unilatérale. Le terrorisme n’est pas unilatéral. Le plus souvent, le terrorisme est une contre-violence.
Je ne donne pas la même importance de la responsabilité à l’idéologie islamiste que lui donne le sens commun.
Je cherche où sont les dysfonctionnements des institutions politiques nationales ou internationale qui fabriquent des individus qui vont saisir, quelle qu’elle soit, l’idéologie binaire, clivante, totalisante, conflictuelle, qui va leur permettre d’exprimer et de légitimer la violence dont les a rendus porteurs, le traitement dont ils ont fait l’objet.
L’islamisme c’est une dynamique historique qui ne peut pas être construite intellectuellement en dehors du contexte de la colonisation et de la décolonisation. Prendre en considération cette temporalité longue est nécessaire. Une dynamique politique qui a fabriqué des acteurs politiques aussi différents que le sont Ghanouchi le tunisien qui a été l’acteur docile d’une transition politique et à l’autre extrémité nous avons Baghdadi, « le calife ».
Le défi permanent sera de ne pas faire trop usage de ce terme « islamisme » qui à mon sens fait beaucoup plus de bruit qu’il ne produit de lumière. Toujours se souvenir que c’est une très vaste dynamique historique qui n’est pas porteuse d’un concept mobilisable en sciences sociales pour définir une certaine catégorie d’acteurs politiques. Il faut réintroduire le pluriel à l’intérieur de cette enceinte.

Gilles Kepel
Bien sûr, il ne faut pas nier le contexte. Tout mouvement politique, religieux, se déroule dans un contexte précis, mais à force de sur-évaluer le contexte on manque l’objet… on peut expliquer par le contexte, par l’exploitation, par la colonisation le tout et son contraire, pourquoi pas, mais il faut s’interroger sur l’objet lui-même, sur ce que c’est que la spécificité de ce qu’on appelle l’islamisme ou les mouvements islamistes plutôt, pour marquer que c’est une idéologie certes, mais qui était indissociablement liée à une pratique politique, au mouvement, c’est-à-dire c’est quelque chose qui est destiné à changer un ordre social, politique, religieux etc. On peut en suivre l’évolution historique et on peut également voir comment il se divise en un certain nombre de tendances et de branches qui sont à la fois complémentaires et opposées
On voit bien comment dans une situation française où là encore le contexte est important, c’est à dire un contexte où on n’a pas su digérer ou penser notre héritage colonial, la France est aussi l’héritière de l’Empire colonial, pas seulement des mythiques ou semi-mythiques ancêtres Gaulois, où il y a dans les quartiers défavorisés 40% de chômeurs, où les idéaux transmis par l’école, quand les savoirs ne donnent rien eh bien, les valeurs qui vont avec les savoirs sont jetés comme le bébé avec l’eau du bain, tout cela crée un contexte, mais ce contexte n’explique pas exclusivement pourquoi ça prend cette forme-là de réaction, c’est ça qui est important à comprendre. Ceux qui font simplement un rapport de causalité entre le contexte et l’action et qui du coup finalement disent que ‘c’est normal il ne faut pas s’étonner’ se méprennent sur ce qui fait la force particulière de cette idéologie.
A l’intérieur de la mouvance islamiste il y a 3 tendances principales :
Les Frères musulmans, le Salafisme, Le Djihadisme.
a- les Frères musulmans, cette tendance est plutôt désireuse de contrôler les appareils du pouvoir
b- le Salafisme, qui marque une rupture à la base avec les valeurs, les mœurs des sociétés qu’elles soient occidentales ou celles, ‘apostates’ dans lesquelles ces salafistes agissent et qui apparaît comme une certaine innocuité (qualité de ce qui n’est pas nuisible) politique, cette tendance est d’ailleurs souvent flattée par un certain nombre de municipalités qui voient là la défense de la paix sociale, mais c’est une rupture culturelle radicale.
c- et puis le Djihadisme qui est une sorte de mélange des deux précédentes tendances, exacerbées, et qui là, passe à l’acte et qui se traduit par l’Etat islamique ou par ce qu’on a vu ici (AH : les attentats)
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1.2_ G. Kepel et F. Burgat in Répliques - F. Culture. Sa 7 jan 2017
Le son à partir de la  2  ème minute




François Burgat

On a abandonné le registre analytique d’un phénomène historique complexe pour en venir à « l’application de la charia sur les bords de la Seine ! ». Je voudrais refaire une partie du chemin. Je vais vous infliger une métaphore que vous connaissez bien, vous l’avez subie certainement à plusieurs reprises. Moi j’ai une autre définition de l’islamisme : C’est le déplacement sur le terrain culturel et symbolique d’un processus de repositionnement à l’égard de l’Occident colonisateur qui s’était exprimé par les indépendances avec le langage de la rupture politique et sur le terrain économique avec le langage des nationalisations. Donc c’est le passage sur le terrain symbolique, culturel : « Je ne vais pas utiliser pour m’exprimer, pour exprimer les besoins de ma société, pour exprimer mes revendications le vocabulaire que vous, colonisateurs, m’avez imposé comme étant le seul à pouvoir exprimer l’Universel. Après, on peut traverser la Méditerranée (AH : et parler d’islamisme… ?)
Je suis surpris que nous atterrissions dans les franges extrêmes des musulmans de France.

Gilles Kepel

Ce qui me semble important, c’est comment vous avez parmi nos compatriotes issus pour l’essentiel de l’immigration musulmane nord-africaine post-coloniale à la fois un grand nombre d’individus, les femmes en grand nombre, qui s’engagent dans une démarche d’intégration politique, républicaine, c’est la première fois que cela se produit, (aux législatives de 2012), et vous avez également et simultanément ,l’exacerbation d’une mouvance salafiste qui va construire à l’intérieur des quartiers défavorisés dans lesquels ils considèrent qu’il n’y a plus de solution républicaine si j’ose dire, un système d’enclave qui auront des relations complexes d’opposition de compromis parfois avec les modes d’enclavement qui sont ceux de la délinquance, du trafic etc. On ne peut faire l’impasse, ni sur l’un ni sur l’autre. Il faut arriver à analyser les deux. La majorité de nos compatriotes musulmans en France détestent profondément Daech, mais on voit qu’il y a toute une mouvance, une zone grise qui est aujourd’hui l’objet d’un combat politique extrêmement important.

François Burgat

Dans la conjoncture actuelle nous sortons d’une phase d’hégémonie, mais nous sommes encore hégémoniques. Au Proche-Orient les non-musulmans sont hégémoniques dans la société française. On n’est pas dans un rapport de force où nous sommes tombés de notre trône. Ce que je m’emploie à dire c’est que notre lexique, nos références n’ont pas le monopole de l’expression de l’universel, d’autres cultures peuvent fabriquer de l’universel avec des accessoires symboliques qui ne sont pas ceux auxquels nous avons tendance à vouloir confier le monopole. Il peut y avoir une culture autre que celle dont nous avons héritée. Les valeurs universelles existent, mais elles peuvent être exprimées, légitimées dans les groupes concernés par des segments de l’Histoire qui ne sont pas inhérents à l’Histoire occidentale. Si je veux promouvoir la justice sociale, je puis dire, si je suis chrétien, c’est parce que Jésus nous a bien montré, si je suis communiste dans les années cinquante, je peux citer Lénine, si je suis musulman, je peux citer le Coran. Mais, à la fin de la journée, j’aurais participé à la promotion d’une valeur qui à mon sens est universelle. Est-ce que l’Occident est entrain d’être détrôné ? il ne l’est pas encore militairement, il encore l’acteur dominant. Et oui le djihad a existé avant le phénomène colonial. Le djihad est l’une des expressions de la résistance des sociétés musulmanes à des mécanismes de la domination. Et je pourrais prendre des exemples extrêmement précis… Les djihadistes du 19° siècle c’étaient les confréries soufies, c’étaient les Ben-Laden du 19° siècle, ce qu’on béatifie maintenant comme étant les gentils musulmans. Il y a toujours eu, à chaque fois qu’il y a eu mécanisme de conquête des mécanismes de radicalisation de l’appropriation de l’identité au service de la défense du groupe. Il est très intéressant et je m’y suis amusé dans mon livre « Comprendre l’islam politique » en refaisant le circuit de mes séjours dans toutes les régions du monde où le mot djihad a été prononcé, les djihadiste au sens contemporain du terme, c’est à dire des gens qui ont pris une Kalachnikov et qui ont dit « on veut restaurer l’hégémonie de notre culture » qui se trouve être la culture religieuse, ils sont toujours apparus dans des contextes où une ingérence extérieure était venue perturber les mécanismes de régulation interne des sociétés, que ce soit au Yémen sous le fait de l’influence soviétique par Yémen du Sud interposé, que ce soit en Afghanistan bien sûr avec l’irruption russe, que ce soit en Irak avec l’irruption américaine, que ce soit en Syrie avec l’irruption russe et iranienne, ça complexifie un peu le processus, mais les formes les plus ultimes, les plus inacceptables de notre point de vue de la radicalisation avec laquelle je ne suis aucunement en empathie, mais encore une fois la meilleure façon de combattre les djihadistes est de cesser de les fabriquer. 


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2.2_ G. Kepel et F. Burgat in Répliques - F. Culture. Sa 7 jan 2017

Gilles Kepel

Il n’y a pas exclusivement de causes endogènes comme il n’y a pas exclusivement de causes exogènes. François Burgat présente la notion de djihad comme une lutte défensive contre des intervenants extérieurs qui veulent perturber l’ordre établi des sociétés musulmanes, ça c’est ce qu’on appelle le djihad défensif. Mais le djihad ne s’y réduit pas. L’histoire du djihad originel tel qu’il a été appris, enseigné dans un certain nombre d’écoles dans le monde musulman et tel qu’il est aujourd’hui réactivé par le discours djihadiste contemporain c’est celui de la conquête et de l’expansion. Le djihad militaire, le djihad offensif, c’est d’une certaine manière l’inverse de la Croisade à l’époque médiévale. On aurait pu penser que ces concepts avaient été simplement replacés dans un contexte historique et puis que les sociétés se sont affrontées et c’est ainsi, et on n’est pas obligés de continuer à vivre sur cette lancée, mais précisément, c’est ce djihad-là qui est repris, exacerbé à partir d’une lecture littéraliste et très minoritaire sens dans le monde musulman aujourd’hui, on voit par exemple lorsque l’activiste de Daech, lorsqu’il conquiert des villages yazidi se réfère à des interprétations du Texte sacré qui considère que les Yazidi n’étant pas des musulmans, ils doivent être mis à mort s’ils ne se convertissent pas, que leurs femmes doivent être transformées en esclaves et vendues, leurs enfants etc. Daech n’est pas né n’importe comment. Il se constitue, se construit intellectuellement à partir d’une lecture particulière qui se structure dans le corpus islamique. Après, bien sûr, il ne fait pas l’unanimité. Le problème est de savoir comment ils arrivent à imposer cela à un moment donné et ça se passe en particulier dans une société comme la société irakienne, et là je peux faire un pas dans la direction de Burgat effectivement, où l’invasion américaine en 2005 a complètement détruit les fondements de cette société, a marginalisé totalement les sunnites coupables de Saddam Hussein, et a fait que les sunnites irakiens ont vu dans le djihadisme et dans les groupes radicaux l’occasion de les défendre face à l’hégémonie chiite irakienne. Ceci est le contexte, mais ça n’empêche pas de chercher les causes endogènes et les causes exogènes.

François Burgat

Je vais faire un pas moi aussi, en direction de Gilles Kepel et rappeler qu’il est évident qu’on ne raisonne pas sur un objet comme ça en blanc et en noir et rappeler qu’il est évident qu’à partir du moment où nous avons poussé, je tiens à ‘nous avons poussé’, des acteurs vers la porte de sortie de l’expression radicale d’un discours haineux de rupture, ce discours peut avoir sa propre logique de mobilisation et prendre un certain coefficient d’autonomie par rapport aux mécanismes qui l’ont démontré. Mais je voudrais montrer la matrice analytique principale à laquelle je me tiens, s’il y a montée aux extrêmes, c’est parce que le centre a échoué. S’il y a montée aux extrêmes, c’est parce que les mécanismes de régulation des tensions internes à notre société ont échoué… Je peux cautionner que « d’un côté il y a communautarisme et de l’autre, une France identitaire, raciste et xénophobe » et je ne déforme pas votre expression Gilles Kepel, simplement j’ai l’impression que vous vous penchez d’un côté de la fracture et vous nous proposez des explications, mais de l’autre côté de ces mécanismes qui ont nourri cette crispation de la majorité des Français, je ne vois pas l’analyse. Monsieur Kepel, vous n’êtes pas un charlatan, vous n’êtes pas un, je dirais un « judéo-droitiste » ou un « christiano-droitiste », tous ces petits noms dont nous sommes affublé nous-mêmes, hein ? nous sommes des « islamo-gauchistes charlatans », moi je n’emploierais jamais cette terminologie car je ne suis pas à court d’arguments…

J’ai la plus grande admiration pour les acteurs du monde musulman qui combattent, et c’est difficile, en essayant d’influencer le cerveau de leurs coreligionnaires, ils ont mon respect sans réserve. J’ai pas beaucoup de respect pour ceux qui, sur la rive nord de la Méditerranée, viennent parler aux trippes de mes concitoyens et flatter leurs penchants… Je ne suis pas surpris que vous citiez Fethi Benslama. Il manque juste quelqu’un que vous auriez pu dire qu’il s’inscrivait dans le prolongement de Abdelwahab Meddeb, on aime bien, et de Bernard Lewis dont vous avez un livre sous votre micro. Ce sont ceux qui ont cautionné l’idée qu’il y avait un problème inhérent à la culture islamique dans sa profondeur historique. Lors d’un débat avec Fethi Benslama je lui ai dit à quel point j’avais apprécié son ouvrage le « Surmusulman » (AH : Un furieux désir de sacrifice, le surmusulman »). Cette propension spécifique du musulman à se produire sur le registre du sacrifice et de la violence, et je lui ai dit « j’ai tellement aimé votre livre que j’attends les deux tomes suivants ». Moi j’ai besoin pour comprendre le mécanisme dans la tête de Valls tout ça, j’ai besoin d’un tome sur le surGaulois et puis quand je regarde monsieur Liberman, c’est quand-même c’est un peu bizarre cette instrumentalisation qu’il fait de sa culture religieuse en politique dans l’État hébreu, j’ai besoin du surjuif aussi. J’ai besoin des trois tomes. Et si on ne me présente qu’un seul tome… Je ne m’en prends pas exclusivement aux Occidentaux, je m’en prends aux dominants, à ceux qui sont conjoncturellement dans une posture de domination et la preuve c’est que je m’en prends très violemment aux leaders des États arabes contemporains que j’appelle les Pinochet arabes. Je suis capable de dénoncer les instrumentalisations conservatrices de la culture au service de la pérennité dans le trône du politique. Je ne fais pas de culturalisme, simplement je m’en prends, prioritairement, à ceux qui sont aujourd’hui dans une posture d’hégémonie politique, même relative, parce que ce sont eux qui portent la plus grande part de responsabilité dans les dysfonctionnements qui stigmatisent, qui périphérisent un certain nombre d’individus. Lorsqu’un individu sent qu’il ne peut pas être un français à part entière, il est tenté de devenir un Français entièrement à part (AH : à partir d’une formule d’Aimé Césaire lors du procès d’indépendantistes Guadeloupéens- Fevrier 1968 : « les Antillais ne savent pas s’ils sont des Français à part entière… » ) C’est ce mécanisme-là qu’il me paraît essentiel d’interroger. Sa réponse ne se trouve pas dans quelque sourate coranique qui serait en trop et qu’il faudrait changer. Le mécanisme intellectuel là est perverti. Ce qui est intéressant ce n’est pas de réformer l’Islam, de couper une sourate à gauche ou à droite, c’est de comprendre pourquoi dans le supermarché des modes d’appropriation politique de la religion musulmane, un certain nombre d’acteurs au cours des années écoulées ont une tendance à choisir la variante clivante, totalitaire, conflictuelle. Et si on s’interroge à ce niveau-là, on doit retrouver notre part, pas la totalité bien sûr on n’est pas en blanc et noir, mais notre part de responsabilité qui est essentielle.

Gilles Kepel

Vous avez dit François Burgat que je m’intéressais uniquement à la logique communautariste de la fracture et pas à l’autre. Si vous avez lu mon livre « 93 » que vous avez mentionné, vous aurez pu voir que j’y ai analysé de très près des mouvements comme « Riposte laïque » et les mouvements identitaires d’extrême droite, ainsi que la tuerie organisée par Breijvik à Oslo. Je suis tout à fait conscient de la manière dont les deux mouvements se construisent en opposition et vous ne pouvez pas me faire le procès de ne m’intéresser qu’à l’un et pas à l’autre…
Je suis parfaitement désireux d’analyser le social et le politique dans sa complexité. Cela étant, ce n’est pas parce qu’on analyse la complexité que la comparaison doit effacer la spécificité de l’objet. Il ne s’agit pas de chercher dans telle ou telle sourate un tel ou tel phénomène, mais dans l’interprétation de ce que cette sourate va donner aujourd’hui et ça c’est la question fondamentale qui se pose : quelles sont les conditions concrètes, les conditions objectives, les conditions de misère, les effets d’un certain nombre de dirigeants politiques qui voient dans la manipulation de ces sentiments l’opportunité de se construire une clientèle et construire des effets de pouvoir, qu’est-ce qui fait que cela est possible dans la France d’aujourd’hui. 

François Burgat
Je ne suis pas en empathie avec les extrêmes. Je suis en antipathie avec ce qui nous est proposé notamment par Gilles Kepel, pour lutter contre les extrêmes. Lorsque je vois que pour lutter contre les extrêmes nous nous en prenons de façon obsessionnelle à l’énorme composante associative qui lutte contre Daech… je m’interroge sur le fait de savoir si nous sommes bien en train de nous défendre contre les extrêmes.

Gilles Kepel
Il faut voir qu’à l’intérieur de cette victimisation qui est construite aujourd’hui, le véritable problème c’est que. Il est tout à fait normal que nos compatriotes musulmans en aient marre qu’on leur demande toujours de se justifier quand il y a un attentat. Ils détestent les gens de Daech. Et de ce fait on vient leur dire « ah, vous voyez, c’est parce que la société française est islamophobe et que c’est la cause de tous les maux », je crois que c’est une posture idéologique qui est très dangereuse et qui justement va fracturer la société.
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Lire :
-       Gilles Kepel : La fracture. Gallimard/ France Culture.
-       François Burgat : Comprendre l’Islam politique. La Découverte.
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