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mercredi, mars 04, 2015

485_ Hommage à Senouci Bendjelida le troubadour


Par : Brahim Hadj-Slimane
 
Senouci Bendjelida, un ami de longue date, est décédé à l'âge de 62 ans, dans la nuit du 19 au 20 janvier, à Paris où il vivait depuis près de 35 ans. Originaire d'Oran (Algérie), c'était un poète et intellectuel, en friche, atypique, plein de talent, irrévérencieux à souhait. Et pourtant très peu connu parce que non obsédé par la reconnaissance médiatique. Il estimait que ce n'était pas à lui de chercher les médias mais l'inverse. Ce en quoi, il avait raison.
Il était passionné par la philosophie et l'histoire. Dans les années 80, il fréquentait l’université de Vincennes- Saint Denis et ces dernières années, il assistait à des cours de philosophie à la Sorbonne, en auditeur libre. Parce que libre, il l’était; libre et libertin. Les derniers temps, il manifestait de la considération pour Alain Badiou, un des derniers penseurs français impertinents et éclaireurs.  Il aimait Michel Foucault, un peu Felix Guattari, pas vraiment Jacques Derrida. Il avait horreur des intellectuels institutionnels, bureaucrates, pantouflards, qui cachent leur nullité derrière le statut social que leur confère diplôme. Il était resté un fils du peuple, un enfant de Saint-Antoine – Medina Djedida où il est né et a grandi. C’était le premier bachelier du quartier et les gens le saluaient fièrement comme une vedette, raconte-t-il. Il ne dévorait pas les livres (et ce n’était pas possible avec son mode de vie) mais lisait avec intelligence et avec intuition, en diagonale. Et puis, il s’en foutait de se tromper, je crois. Il avait raison. Il n’y a que les médiocres suffisants qui ont peur de se tromper parce qu’ils se croient détenteurs de vérités, en toutes circonstances. Senouci a toujours eu ses  passions du moment, ne craignant pas la contradiction. «‘êchek mellel », comme on dit. Il y a des années de cela, il se trimbalait avec Le gai savoir  de Nietzche. Mais alors, ça n’en finissait pas, ce livre le suivait partout, dans une poche jusqu’à finir en lambeaux. Puis il y a eu l’époque freudienne suivie de l’anti-freudienne. Et puis après, et puis après…  Dans les années 80, nous écumions des bars du Marais, tenus par des juifs maghrébins qui connaissaient et aimaient Senouci. Au milieu d’eux, il y avait le bar de l’oranais Houari Malaga (où descendait Guerouabi). A l’époque, il se revendiquait de (s’identifiait à ?) Charles Boukovski. Quels moments !          

 Et puis un jour, lassé par les faux-culs qui s’étaient mis à pérorer sur le Raï, ses origines et patati et patata, pour épater les blancs, Senouci avait attaqué de front Ibn Khaldoun (son étude sur les Berbères) et la poésie populaire maghrébine dont il était devenu un des connaisseurs les plus fins. Pourquoi ? Parce que c’était lui-même un poète, un passionné, un pamphlétaire, tout dans l’oralité, Un barde des temps modernes, dans villes. Il fréquentait d’ailleurs celui qui a révélée la poésie populaire, notamment avec son anthologie, au grand public : feu Mohamed Belhalfaoui auprès de qui il s’était nourri : comme il le fera plus tard auprès de Cheikha Rimiti. Il interprétait parfaitement certains poèmes, en particulier Bekhta d’Abdelkader Khaldi, chantée par Blaoui Houari puis Khaled. Il était percussionniste, à l’occasion, jusqu’à devenir un professionnel intermittent de la derbouka  Il lui arrivait de chanter dans les cabarets et cafés-concerts. Pris par la nostalgie, durant ses séjours de plus en plus fréquents à Oran, durant ses soirées au Mélomane, il y avait toujours un moment où il prenait le micro pour interpréter Viens ma brune de Salvatore Adamo. Certains, comme Boutledja Belkacem hier au téléphone, le surnomment Senouci Adamo.  Souvent, ailleurs, dans des troquets parisiens il enchaînait avec Avec le temps ou Il n'y a plus rien de Léo Ferré, en passant par Ya del mersem, grand poème immortalisé, entre autre, par Khaled. Au fil du temps, Senouci s’était constitué un répertoire de reprises et il lui arrivait, à Paris, de donner un récital, dans un bistro d’amis.  Dans les années 80-90 Il a été producteur-manager dans la musique Raï, par intermittence, s'occupant notamment de Cheb Moumen et, à quelques occasions, de Cheb Mami.

Puis Cheikha Rimiti dont il était le confident, les dernières années de la vie de cette grande dame. Quelques fois, Senouci l'accompagnait à la derbouka. L’intermittence était un mode vie chez lui, l’irrégularité, l’absence d’habitudes. C’était un errant qui déambulait avec sa dégaine d’oranais des années 60-70, avec un air un peu fier, c’était vraiment cocasse de le voir comme ça déambuler dans Paris, c’était incroyable, tellement il vivait et marchait à une autre vitesse. Il était ailleurs, hors du temps… Il n’avait jamais quitté le pays, son pays dont l’éloignement  le faisait manifestement souffrir. Avant qu’il ne se mette à y faire des séjours fréquents.                




Il y a une quinzaine d’années, Senouci un certain Enzo, premier producteur de Madona, qui était devenu un grand ami à lui et avec lequel il avait mis en chantier des projets restés en jachère puis évanouis après le décès d'Enzo. Un de leurs grands projets était celui d’emmener Cheikha Rimiti aux USA. Les dernières fois où je lai vu, il n’arrêtait pas de me dire qu’il voulait écrire la biographie de Cheikha Rimiti qui lui racontait tout.     

La dernière fois que j’ai vu Senouci, c’était début aout à Paris. Il m’a emmené dans la minuscule chambre d’hôtel à Belleville qu’il occupait. Il m’a dit : « en ce moment, je fais des répétitions de danse oranaise pour la mettre à la mode. » J’ai cru qu’il avait pété un plomb de plus. Il a mis une cassette de Blaoui et il s’est mis à danser sur place, avec application et sérieux. Et lorsque j’ai vu ça, je l’ai cru. Il avait sa part de génie et d’utopie.

Après le carnage à Charlie Hebdo, j’ai pensé à lui. Je me disais que c’était un sale temps pour les Maghrébins. Je me demandais comment il vivait ça. J’ai tenté de l’appeler jeudi dernier. En fait, il n’était plus de ce monde.

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Brahim Hadj-Slimane.
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cf plus bas le Post n° 484 


mardi, mars 03, 2015

484_ Mon ami Senouci est parti


Mon ami El-Hadj m'apprend à l'instant le décès de notre cher ami commun Bendjelida Senouci, "La Snouss". Il est parti il y a quelques semaines, un soir de janvier.


Senouci ne vivait que pour l'art. Cela lui valut, hélas, bien des difficultés matérielles entre autres. Poète, chanteur, auteur, il connaissait par coeur le chi'ir bedoui, le raï trab père du raï. Et nous avons passé de très bons moments ensemble, bien que de tempérament différent.
Nous avions fait les 400 coups ensemble à l'époque où il était dangereux de s'aventurer dans les mots. Ils étaient comptés, surveillés. Cela nous obligea à prendre toutes les précautions, les détours et les voies difficiles, pour dire, même dans ce contexte de grande fermeture, alors que les libertés démocratiques minimales n'existaient pas. Un membre de notre groupe disposait d'un studio dans la cité Antinéa, derrière le marché Michelet à Oran, où nous osions nos rêves, que difficilement nous tentions de partager avec l'extérieur (ciné-club d'Oran, L'Université...) en rejetant les circuits officiels.  C'étaient les années noires, les années de plomb, les années 70. Nous finîmes tous (tous le groupe, notre groupe, et d'autres) par quitter notre ville, notre pays. Puis nous nous sommes retrouvés à Paris, Senouci était un des initiateurs de France-Plus...
Plus tard des années plus tard, nouvelles retrouvailles chez Larry (angle square de Clignancourt et rue Joseph Dijon-près du Bd d'Ornano) que nous fréquentions, comme beaucoup d'oranais, puis de nouveau nous nous sommes éloignés, et encore retrouvés...
 La dernière fois que j'ai croisé Snouci, c'était - dans des circonstances très particulières -  dans les locaux de la LDH à Paris, rue Marcadet où je présentais mon ouvrage "La Folle d'Alger", le 13 février 2013. Il se trouvait en compagnie de Brahim Hadj-Slimane.

Je te salue Snouci. Allah yerhmek.




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video
Senouci Bendjelida_ Barbès Février 2009



Barbès_ Février 2009

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483_ DJamel AMRANI





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Djamel Amrani_ Photo El-Watan 01 03 2015





10e anniversaire de la disparition de Djamel Amrani : Révolutionnaire, poète «maudit»

Djamel Amrani était un grand  poète algérien, un révolutionnaire, un homme de radio et  critique littéraire. Les amis de l’auteur de Témoin et Bivouac des certitudes s’appellent Kateb Yacine, Issiakhem, Jean Sénac, Pablo Neruda, Françoise Sagan, Barbara, Malek Haddad, Mohamed Zinet, Juliette Gréco, Florence Malraux, Jean et Simone Lacouture, Jean-Marie Domnac, ou encore Serge Régiani.
Un pedigree d’amis déclarés l’entourant, défendant sa cause juste, celle de l’indépendance de l’Algérie, et appréciant le grand poète. André Breton dira de lui : «Djamel Amrani est immense, il est le plus grand poète de l’Algérie...». Auteur d’une trentaine d’œuvres (Bivouac des certitudes, Le dernier crépuscule, L’été dans ta peau, Vers l’amont...), Djamel Amrani était au service de son prochain, de ses semblables, les humains.
Et de sa patrie, l’Algérie. Pour laquelle il a été un battant, un combattant, un résistant, un moudjahid sans démagogie, un «mutilé» de guerre psychologiquement et un enfant prodigue et prodige de la prosodie et autres allitérations à la consonance balistique, créative et lyrique algériennes.
Car marqué à vie par la barbarie belliqueuse et coloniale de l’armée française.«J’ai été torturé, incarcéré, ils ont tué mon père, mon frère et mon beau-frère…». Dans un entretien inédit datant de novembre 2004, Djamel Amrani nous avait livré et «délivré» une profonde, béante et lancinantensouffrance : «Au lycée Bugeaud, à Alger, j’étais confronté aux colons et non pas à la colonisation.
J’ai eu mon bac envers et contre tous. En 1956, j’étais impliqué dans le mouvement national, la réunion préparatoire de la grève des étudiants et lycéens algériens. Il était question que j’aille au maquis avec Amara Rachid…Et puis, en 1957, lors de la Bataille d’Alger, j’ai été arrêté et torturé à la villa Sésini.
Ils m’ont massacré. Ils ont tué mon père, mon frère et mon beau-frère  Ali Boumendjel. J’ai été incarcéré durant un an. En 1958, j’ai été expulsé en France, où Germaine Tillon m’introduira à la gauche, anticoloniale à l’époque… J’ai traversé cela comme un enfer de couleur corbeau…».
Ayant une voix radiophonique, caverneuse, patriarcale, le flegme et l’indolence d’un petit vieux à l’espièglerie et le sourire en coin, la générosité et la grandeur humaine incarnées, tapi dans son transat, un faux air d’Ernest Hemingway, entre deux volutes de tabac, entre un sourire, un rire et un rictus, sous une moiteur domestique, respirant et transpirant la bonté des humbles, Djamel Amrani était dans son coin de Florence. Tant son paisible havre est une cour des miracles.
Un véritable musée de la photo dédié aux personnes ayant compté dans sa vie. Ici Lénine ou Che Guevara, le révolutionaire argentin, là, Kateb Yacine, le brillant écrivain de Nedjma, là-bas, Khalida Toumi, ex-ministre de la Culture, ou encore les portraits de Azzedine Medjoubi, le comédien fauché par la folie meurtrière terroriste, Myriam Makeba, la Mama Africa, ou encore Zahia Yahi et Leïla Boutaleb, des amies et confidentes.
Le 13 juillet 2004, il s’était vu décerner la médaille Pablo Neruda, à l’effigie de l’illustre poète et progressiste chilien, le non moins prix Nobel de littérature en 1971 et auteur mythique d’œuvres comme Le chant général du Chili, L’Espagne au cœur, Tout l’amour, Mémorial de l’île, ou encore celle posthume, intitulée J’avoue que j’ai vécu. Une distinction au nom de Pablo Neruda. Son ami, son maître, son frère, pair et père spirituel partageant cet amour éperdument épris pour les mots et les causes justes et nobles. Cette gratification au souffle poétique, initiée sous l’impulsion et la proposition de Khalida Toumi pour une consécration bien que tardive, mais ô combien significative. «Je n’ai jamais voulu parler de moi, rédiger ma biographie. C’est être égoïste…», estimait-il.

«Ma plaie dans l’âme, on ne la négocie pas »

Djamel Amrani est né le 19 août 1935 à Sour El Ghozlane. Issu d’une modeste famille de neuf enfants dont il était le benjamin. D’un père exerçant la profession de receveur des P et T et d’une mère n’ayant jamais été scolarisée. Suivant leur père à travers des missions itinérantes, la famille Amrani séjournera dans plusieurs localités, notamment à Cherchell, avant de s’installer définitivement, en 1952, à Alger.
Le jeune Djamel y fréquentera l’école communale de Bir Mourad Raïs. Et c’est en usant ses fonds de culotte sur les bancs d’écolier qu’il fera une découverte littéralement littéraire et capitale dans sa vie. La mort du loup, d’Alfred de Vigny, et Les amours de Chopin, de George Sand, qu’il connaissait par cœur, l’inspireront aux premiers jets poétiquement candides.
Une passion était éclose. «J’étais déjà poète à la base. Je faisais de la musique. J’étais au conservatoire d’Alger, je jouais du piano à 15 ans. J’étais le seul Algérien à avoir concouru avec la 5e étude de Chopin, la 7e nocturne de Gabriel Foret et puis suivront La Passionata...», se souviendra-t-il. Au lycée Bugeaud, le plus réputé d’Alger, où il avait emmené avec lui ce qu’il appelle des «odelettes» et dont il fera un autodafé car jugées inintéressantes.
Sa toute première œuvre fut Le Témoin, en 1960, aux éditions de Minuit. «Ce livre est l’histoire dramatique de ma vie... Je jouais pour la syntaxe quelle qu’elle soit... C’est un jeu avec mon histoire quand j’ai appris à lire et à écrire..», commentera-t-il, la gorge nouée. Après un long séjour à Cuba, de 1962 à 1964, Djamel Amrani officiera à l’état-major, dans le cabinet du président Houari Boumediène, avec Abdelaziz Bouteflika, Medegheri et Chérif Belkacem.  «La première fois que j’ai rencontré Bouteflika, il m’a présenté Nelson Mandela…», se rappellera-t-il avec fierté.
A propos de ses amis, il dira avec ironie : «Kateb Yacine, qui m’a encouragé, et Jean Sénac ont été des frères immenses pour moi. Je me dois de saluer leur mémoire. Malek Haddad avait été un grand ami... Cela n’a été que des histoires de bar. On se voyait et on passait notre temps…».
A la fin de l’entretien, Djamel Amrani nous laissera ce fragment testamentaire d’un poète «maudit» : «L’être humain, poète meurtri, ne peut pas être finalement guéri d’une histoire. Je n’ai jamais été guéri. Je n’ai jamais eu l’occasion ou la chance de guérir. Ma plaie dans l’âme, on ne la négocie pas. Ma plaie est ouverte. Elle est béante !»

 
K. Smail

In El Watan 01 mars 2015
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http://djamel.amrani.voila.net/biographie.htm




 


 

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In: ALGERIE_LITTERATURE / ACTION N° 39/40_ OCTOBRE 2000



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De son vivant, Djamel Amrani considérait qu'un poète, quel qu'il soit, doit établir, sous une forme ou une autre, un rapport vital avec la vérité ; il doit s'engager dans une quête de vérité.

Cette vérité recherchée est humble, élémentaire et fondamentale. Et Djamel Amrani l'a chantée de livre en livre jusqu'à sa mort. Durant sa carrière commencée dans les années 1950, Djamel Amrani cristallise, parfois même devance, l'évolution de la poésie algérienne de langue française. Il a été l'un des poètes les plus représentatifs de l'Algérie pendant plus de quarante ans. Les thèmes chers au poète ont été surtout : la difficulté d'aimer, de pénétrer dans l'univers d'un autre, de s'adapter dans une société coincée entre l'ignorance et la pauvreté ou encore la recherche du contact de la chaleur familiale ou amicale. Djamel Amrani se montrait parfois si passionné que le ton de ses poèmes rappelait celui des réquisitoires. En fait, il savait que l'écriture représente un risque, mais ce risque implique autant que soi les autres. Durant toute sa vie, il a produit des poèmes où sont valorisées l'attention aux êtres et aux choses (indépendamment de leur valeur marchande), la concentration qui ne doit pas être confondue avec la passivité. Ce qui exclut toute forme de superficialité et limite l'arbitraire. Djamel Amrani s'efforçait de cerner les mots et les images dans leur spécificité et leur enchaînement. Il cherchait à briser les chaînes verbales toutes faites que l'on finit par trouver « universelles ». La ferveur dont a fait preuve ce poète pour expliquer dans des poèmes étincelants la condition de ses concitoyens n'est que le prolongement naturel - ou plutôt la concrétisation des intentions de ses aînés : Kateb Yacine, Mohammed Dib, Malek Haddad, etc. Et pourtant, il était un poète exigeant. Il est essentiel de lire ses poèmes avec toute l'exigence voulue. Pour lui, la parole est tout ensemble glorieuse et périssable. Il fut un grand dévorateur du verbe. Il a montré que tout était possible et comme tous les poètes contemporains, il avait cette volonté d'utiliser des procédés extensionnels, tels que les indices, chiffres, dates et guillemets pour transformer en noms propres des termes génériques. Il détruisait ce langage dont il était le maître et le fustigeait. Avec lui, le discours s'est ouvert sur les contradictions de la société algérienne. Il n' y a qu'à le prendre sur le fait et se souvenir de ce que cet homme-là a fait dire aux mots. Il fut l'aîné et le grand révélateur pour la génération des poètes. Abdelhamid Laghouati, Djamel Kharchi, Tahar Djaout, Hamid Tibouchi, Youcef Sebti, etc. Djamel Amrani souhaitait couvrir dans sa poésie l'homme entier : jours et nuits, rêves et obligations, cauchemars et assurances, sexe et âme, le tout emporté dans un tourbillon considérable. En conclusion, l'ouvre de Djamel Amrani est le point d'aboutissement logique d'une poésie consciente de l'immersion dans la réalité, hostile à tout retrait, jalouse de l'intégrité de son contenu, avide de contacts humains et décidée malgré tout à explorer le monde.



Djilali Khellas
In El Watan du 26/12/2005



























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«Djamel Amrani demeure le porte-drapeau de la poésie nationale de vocation francophone […] Il s’est occupé, depuis l’indépendance, à former les jeunes talents», disait Rachid Boudjedra lors d’un récital poétique en février 2003. Le drapeau est aujourd’hui en berne. La muse qui pleure le poète disparu se fera-t-elle entendre par tous ces jeunes talents dont il s’est occupé ?
Aux derniers jours de l’hiver, Djamel Amrani s’en est allé. Quelques jours après le départ de la dame Aïcha Haddad, le moudjahid, poète, écrivain et homme de radio, a tiré sa révérence, le mercredi 2 mars. A l’automne de sa vie, l’homme aux multiples vies fait le dernier voyage, en jetant l’émoi parmi ceux qui l’ont connu. «Pour la radio algérienne, cette perte est terrible. Elle est irréparable», déplore Zouaoui Benhamadi, directeur général de l’ENRS. «Il restera aux différentes générations de notre grande famille qui l’auront côtoyé leurs yeux pour pleurer mais aussi leurs ardeur et détermination pour de nouveau, encore et toujours entonner ses poèmes», écrit M. Benhamadi dans un message de condoléances, qu’il conclut en un message d’amour : «Djamel, nous t’aimions avec la passion que tu mettais à nous enseigner l’honneur.» Khalida Toumi, ministre de la Culture, a exprimé, pour sa part, son immense tristesse à l’annonce du décès de «[mon] ami Djamel Amrani, moudjahid, poète, écrivain, homme de radio, homme d’art», dans un message adressé à la famille du poète. «A cet homme généreux, discret, profondément attaché à la jeunesse de son pays auprès de laquelle il n’a cessé de diffuser et faire aimer poésie, rythme, amour de l’Algérie, de son peuple, de ses paysages, de son histoire et de sa culture, je rends hommage et exprime toute ma reconnaissance», conclut Mme Toumi. Abdelaziz Bouteflika, président de la République, rend hommage à un homme «resté égal à lui-même, exprimant sans cesse son talent par l’écriture avec ses qualités bien connues : la modestie et l’humilité. Nous avions en commun, depuis que je l’ai connu, l’amour de la patrie, et mon respect pour lui était à la mesure de son immense culture, sa simplicité et sa constance dans la défense de l’Algérie». Celui qui a consacré sa vie au verbe tient, à 70 ans, des centaines de poèmes et une voix et une présence radiophonique dans «Poésie ininterrompue» qui nous a accompagnés durant des années. Né le 29 août 1935 à Sour El Ghozlane, Djamel Amrani a interrompu ses études lors de la grève des étudiants en 1955 et fut arrêté en 1957. Après un séjour à Paris puis à Oujda, il rejoint l’état-major de l’ALN. Après l’indépendance, il fera partie du premier cercle des poètes francophones. Avec une escale à l’ambassade d’Algérie à Cuba en qualité de conseiller culturel. De ses œuvres, on citera Bivouac des certitudes (SNED, 1969), Aussi loin que mes regards se portent, (SNED, 1972), Jours couleur de soleil, (SNED, 1978), Entre la dent et la mémoire, (SNED, 1981), L’été de ta peau, (SNED, 1982), La Plus Haute Source (ENAL, 1983), Au jour de ton corps, (ENAL, 1985), ou Déminer la mémoire, (ENAL, 1986). L’été 2004 a doublement fêté Djamel Amrani. Récipiendaire de la médaille Pablo Neruda à Alger en juillet, il aura également la reconnaissance de ses compatriotes, et de ses lecteurs, en septembre via le prix des libraires 2004 pour l’ensemble de son œuvre, octroyé en marge du 9ème Salon international du livre d’Alger. Le meilleur témoignage-hommage de son vivant émane de Rachid Boudjedra lors d’un récital poétique en février 2003 : «Djamel Amrani demeure le porte-drapeau de la poésie nationale de vocation francophone […] Il s’est occupé, depuis l’indépendance, à former les jeunes talents.»    
Y. B.
05 mars 2005_ iN La Tribune _ Le poète interrompu 


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Djamel Amrani, né le 29 août 1935 à Sour El-Ghozlane (Algérie) et décédé le 2 mars 2005 à Alger, est un écrivain algérien d'expression française.

Djamel Amrani est scolarisé en 1952, à l'école communale de Birmandres (Bir Mourad Raïs). Le 19 mai 1956, il participe à la grève des étudiants algériens. En 1957, il est arrêté, torturé et incarcéré par l'armée coloniale. En 1958, à sa sortie de prison, il est expulsé vers la France. En 1960, il publie son premier ouvrage aux Editions de Minuit, Le Témoin. Cette même année, il rencontre Pablo Neruda et crée le journal "Chaâb". En 1966, il devient producteur d'une émission maghrébine à l' ORTF, et entame une carrière radiophonique aux côtés de Leïla Boutaleb à la radio algérienne. En 2004, il reçoit la médaille Pablo Neruda, haute distinction internationale de la poésie.
In Wikipedia


 Wikipedia

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http://www.jehat.com/Jehaat/Fr/Poets/Djamel.htm

--> Djamel Amrani à la voix radiophonique, caractéristique, caverneuse, patriarcale, le flegme et l’indolence d’un petit vieux à l’espièglerie en sourire en coin, la générosité et la grandeur humaine incarnées, tapi dans son transat, un faux air d’Ernest Hemingway, blotti dans son fauteuil, entre deux volutes de tabac, entre un sourire, un rire et un rictus, sous une moiteur domestique, il respire et transpire simplement la bonté des humbles.
« Les poètes nous aident à aimer »
Anatole France


Cet homme, c’est le grand et l’immense poète algérien, homme de radio et critique littéraire, Djamel Amrani, l’auteur du Témoin et Bivouac des certitudes, dans son antre algéroise. Un coin de Florence. Tant son paisible havre est une cour des miracles. Un véritable musée de la photo dédié aux personnes ayant compté dans sa vie. Ici, Che Guevara, le révolutionaire argentin, là, Kateb Yacine, le brillant écrivain de Nedjma, là-bas, Khalida Messaoudi, ministre de la Culture ou encore les portraits de Azzedine Medjoubi, le comédien fauché par la folie meurtrière, Myriam Makeba, la Mama Africa, Zahia Yahi et Leïla Boutaleb, des amies et confidentes. Une idolatrie attendrissante et humaniste déconcertante. Il est d’une pruderie et d’une pudeur maladives.
Il ne veut pas parler de lui. Il est d’une grande humilité. La preuve ! C’est un mécène et un agitateur de jeunes talents qu’il protège, encourage et porte au firmament en adoptant un forcé profil bas. « Je n’ai jamais voulu parler de moi. C’est égoïste... ! » estime-t-il. Et pourtant, ce trouvère vient d’être le récipiendaire d’une récompense internationale révélant la dimension poétique, littéraire, utile, intellectuelle, universelle, humaine et surtout cardinale d’une trentaine d’œuvres (Bivouac des certitudes, Le dernier crépuscule, L’été dans ta peau, Vers l’amont...) au service de son prochain, de ses semblables, les humains. Et de sa patrie, l’Algérie. Pour laquelle il a été un battant, un combattant, un résistant, un moudjahid, sans démagogie, un « mutilé » de guerre psychologiquement et un enfant prodigue et prodige de la prosodie et autres allitérations à la consonance balistique, créative et lyrique algériennes. Car marqué à vie par la barbarie belliqueuse et coloniale de l’armée française.
Le 13 juillet 2004, le destin a voulu que Djamel Amrani se voit décerner la médaille Pablo Neruda, à l’effigie de l’illustre menestrel et progressiste chilien, le non moins prix Nobel de littérature en 1971 et auteur mythique d’œuvres comme Le chant général du Chili, L’Espagne au cœur, Tout l’amour, Mémorial de l’île ou encore celle posthume intitulée J’avoue que j’ai vécu. Une distinction au nom de Pablo Neruda. Son ami, son maître, son frère, pair et père spirituel partageant cet amour éperdument épris pour les mots et les causes justes et nobles. Cette gratification au souffle poétique, initiée sous l’impulsion et la proposition de Khalida Toumi pour une consécration bien que tardive mais ô combien significative a été remise par le président chilien Ricardo Lagos Escobar, et ce, à travers l’ambassade du Chili à Alger lors d’une cérémonie solennelle et fraternelle.
« Pour moi, ce prix est une grande distinction et une énorme surprise. Pablo Neruda, un grand poète et résistant, que je considère vraiment comme un maître pour son combat. C’était un ami. Je l’ai rencontré à deux reprises. La première , à Paris où il occupait le poste d’ambassadeur du Chili et la seconde, à Cuba. C’était lors d’un colloque international littéraire et poétique. J’en garde franchement un souvenir émouvant... » commentera-t-il à propos de cette médaille à l’avers et le revers de son heure de gloire non seulement nationale mais aussi internationale encore une fois. Djamel Amrani est né le 19 août 1935 à Sour El Ghozlane. Issu d’une modeste famille de neuf enfants dont il était le benjamin. D’un père exerçant la profession de receveur des P et T et d’une mère n’ayant jamais été scolarisée. Suivant leur père à travers des missions itinérantes, la famille Amrani séjournera dans plusieurs localités notamment à Cherchell avant de s’installer définitivement, en 1952, à Alger. Le jeune Djamel Amrani y fréquentera l’école communale de Bir Mourad Raïs. Et c’est en usant ses fonds de culotte sur les bancs d’écolier qu’il fera une découverte littéralement littéraire et capitale dans sa vie. La mort du loup d’Alfred de Vigny et Les amours de Chopin de George Sand qu’il connaissait par cœur l’inspireront aux premiers jets poétiquement candide. Une passion était éclose. « J’étais déjà poète à la base. Je faisais de la musique. J’étais au conservatoire d’Alger, je jouais du piano à 15 ans. J’étais le seul Algérien à avoir concouru avec la 5e étude de Chopin, la 7e nocturne de Gabriel Foret et puis suivront La Passionata... » se souviendra-t-il. Au lycée Bugeaud, le plus réputé d’Alger, où il avait emmené avec lui ce qu’il appelera des « odelettes » et dont il fera un autodafé car jugées inintéressantes.
Djamel Amrani sera confronté à l’âpre réalité coloniale : le racisme. Après l’obtention du bac, avec succès d’ailleurs, une revanche contre et envers les fils de colons. En 1956, il sera contacté par Amara Rachid pour monter au maquis aux côtés de leurs frères d’armes de l’Armée de libération nationale (ALN). Ayant participé activement à la réunion préparatoire et à la grève des étudiants du 19 mai 1956, il s’impliquera dans le mouvement national de résistance. Lors de la Bataille d’Alger, en 1957, il sera arrêté, torturé dans la villa Susini et incarcéré. En signe de représailles, les forces d’occupation françaises tueront les membres de la famille de Djamel Amrani. Le père, le frère et le beau-frère, Ali Boumendjel en un mois. « J’ai traversé cela comme un enfer de couleur corbeau... », commentera-t-il. Un cauchemar de flash-back. Il ne sortira de prison qu’une année après avant d’être expulsé vers la France. Et c’est Germaine Tillon qui l’acceuillera pour dénoncer la torture en Algérie dont il était la preuve vivante. Aussi, Djamel Amrani fera de belles rencontres avec ceux de la gauche, à l’époque, Jean et Simone Lacouture, Jean-Marie Domnac, Françoise Sagan, Florence Malraux, Serge Reggiani, Juliette Greco, Barbara et le cercle des poètes d’André Gide. Ces amis l’entouraient, défendaient sa cause, celle de l’indépendance de l’Algérie, et appréciaient le grand poète. André Breton dira de lui : « Djamel Amrani est im- mense, il est le plus grand poète de l’Algérie... »


Supplice de tantale
Sa toute première œuvre fut Le témoin en 1960 aux éditions de Minuit. « Ce livre est l’histoire dramatique de ma vie... », commentera-t-il la gorge nouée. Et puis suivront des pontes aux succès d’estime comme Soleil de notre nuit, en 1964. Dans cette quête intrinsèque à la recherche de sa pierre de touche, Djamel Amrani trouvera ses pairs l’ayant soutenu dans les pires moments. Ils s’appellent Kateb Yacine, Malek Haddad, Jean Sénac, Issiakhem, Mohamed Zinet... « Kateb Yacine et Jean Sénac ont été des frères immenses pour moi. Je me dois de saluer leur mémoire. Malek Haddad avait été un grand ami... » Djamel Amrani se définit tel un révolutionnaire non pas du verbe mais du mot : « Je jouais pour la syntaxe quelle qu’elle soit... C’est un jeu avec mon histoire quand j’ai appris à lire et à écrire... ». Après un long séjour à Cuba, de 1962 à 1964, Djamel Amrani officiera dans le cabinet du président Houari Boumediène, avec Abdelaziz Bouteflika, Medegheri et Chérif Belkacem. Et où il rencontrera un jour un certain... Nelson Mandela.
Il sera aussi, juste avant, l’un des pionniers des médias algériens en éditant le journal Chaâb avec Salah Louanchi et Serge Michel et un autre intitulé Atlas avec Cheriel Lazhari. En 1966, il résidera en France où il s’essaiera à la production d’une émission maghrébine à la télévision française l’ORTF. De retour en Algérie, il intégrera l’équipe de la RTA pour des émissions littéraires. Ce fut la rencontre inespérée de son désormais alter ego, âme sœur et sœur d’armes, la voix féminine délicate des ondes de la Chaîne III, Leïla Boutaleb. Un tandem de chic et de choc d’émissions radiophoniques comme « Psaumes dans la rafale », « Poémérides », « Rhizomes magnétiques » ou encore la fameuse « A cœur ouvert ». Actuellement, Djamel Amrani anime sur cette même station radio une émission poétique « Le temps de vivre ». Parmi les cautions intellectuelles l’ayant encensé, on peut citer celles de Jean Breton : « Jeté à 20 ans dans la lutte pour l’indépendance de son pays, l’Algérie, Djamel Amrani fait partie de cette génération d’intellectuels de la résistance qui prirent tous les risques, à la fois par la plume et par le fusil. Sa poésie d’alors dénonciatrice des bourreaux qui le torturèrent parlait haut et net pour le drapeau et pour la victoire de façon à être comprise de tous. Le don éclate chez Amrani. Amrani réinvente l’élégie à sa manière, à base de “carpediem”... » Serge Brindeau dans la revue Sape saluera le trait cursif de Djamal Amrani : « Un poète algérien en quête des multiples signes du sacré. Il célébre la terre qu’il étreint, la lumière qui se déploie jusque dans les muscles, le sens nouveau des nuits et des jours. Un poète s’avance. Dans La vasque de ses mains, on peut le voir porter un jardin absolu d’orchidées. Il s’appelle Djamal Amrani. ». L’auteur des Chercheurs d’os, Tahar Djaout, n’est pas en reste.
En 1982 dans Algérie Actualité, il décrit Djamal Amrani : « De tous les poètes de la Révolution, Djamal Amrani est celui qui a le plus tenu ses promesses. Non seulement, il a imposé une heureuse continuité alors que tant de souffles se sont éteints. Mais il a, à l’image de ces grands poètes que sont par exemple Mohamed Dib et Jean Sénac, exploré de nouvelles voies, mettant à profit d’autres cordes sensibles, une somme de richesses langagières et de trouvailles oniriques... » Mais Djamal Amrani demeure un poète sans jeu de mots torturé : « Je n’ai jamais eu l’occasion de guérir. Ma plaie reste béante à jamais... »
Par K. Smaïl, El Watan
Sour El Ghozlane
A Sour El Ghozlane, mon village natal,
au parfum d’ambre et d’aubépine,
mes désirs enfantins se sont brisés, surpris,
écartés de la vie trop obscure même avec des gazelles
Et tous ces horizons qu’on appelle nos rêves
Là-bas à Sour quand l’aurore derrière les ronces
A Sour El Ghouzlane, j’avais juré de revenir un jour
Vingt-sept années m’enserrent font cahoter ma peine
Sour El Ghozlane construit l’Hommme absolu plus explosif que poète
Et fais en sorte qu’à mon réveil le temps, avocat des miracles,
m’enseigne l’ordre des paix et racornise ma peine
In Œuvres choisies ( Editions ANEP)

Parcours :
   19 août 1934 : Naissance à Sour El Ghozlane
   1952 : Scolarisation à l’école communale de Bir Mourad Raïs
   19 mai 1956 : Participation à la grève des étudiants algériens
   1957 : Arrestation, torture et incarcération par l’armée coloniale
   1958 : Sortie de prison Expulsion vers la France Sortie du 1er recueil Le Témoin aux éditions de Minuit 1960 : Rencontre avec Pablo Neruda
   Création du journal Chaâb 1964 : Parution de Soleil de notre nuit 1966 : - Producteur d’une émission maghrébine à l’ORTF
   Début d’une carrière radiophonique aux côtés de Leïla Boutaleb à la Radio algérienne
   2003 : Parution du recueil La Nuit du dedans aux éditions Marsa
   2004 : Médaille Pablo Neruda, haute distinction internationale de la poésie



Djamel Amrani, le troubadour rejoint le firmament
Sa voix ténébreuse et rocailleuse s’est tue. Désormais, on ne pourra plus entendre ses “Temps de vivre” qui déchirent le silence accablant de minuit. Les ondes de la chaîne III sont restées orphelines. Orphelines de cette voix grave mais tendre.De ces mots tantôt acérés, tantôt lisses;  tantôt orageux tantôt calmes. Car les poèmes de ce grand monsieur ne sont déclamés que pour extérioriser des maux. Ceux d’antan et d’aujourd’hui. Devra-t-on aujourd’hui, maintenant qu’il a quitté cette terre torturée, encore une fois présenter cette plume? Devra-t-on derechef retracer son parcours ? Certainement pas. Mais le devoir de mémoire nous incite à le faire, notamment dans pareilles circonstances. Djamel Amrani est né un certain 19 août 1935 à Sour El Ghouzlane, dans la wilaya de Bouira. “Cette âme sensible et tourmentée” qui a porté l'Algérie dans son cœur a traîné la grande blessure d'une adolescence frappée de plein fouet par la révolution algérienne. Son engagement et son militantisme pour l’indépendance de l’Algérie, il les a chèrement payés. Il est resté, depuis cette triste expérience, démuni d’une partie de son corps. La blessure physique s’est cicatrisée, mais le fond de sa personne est éternellement secoué. “Je n’ai jamais eu l’occasion de guérir. Ma plaie reste béante à jamais”, disait-il. Il ne s’agit pas là seulement de la torture dont il a été victime, mais aussi de l’assassinat, en série, de son père, de son frère et de son beau-père par l’armée coloniale. Un acte barbare qu’il n’a de cesse de répéter dans ses œuvres : “Bivouac des certitudes”, “Déminer la mémoire”, “La nuit du dedans”, “Vers l’amont”, “Entre la dent et la mémoire”, “La nuit du dedans”… Par ailleurs, en guise de reconnaissance, notre poète s’est vu décerner le prix des libraires algériens 2004 pour l'ensemble de ses œuvres, par l'Association des libraires algériens (ASLIA), en marge du 9e Salon international du livre. Aussi il s’est vu remettre la médaille présidentielle “Pablo Neruda” à l’occasion de la commémoration du centenaire de la naissance de ce célèbre poète chilien. Djamel Amrani s’en va. Il a rejoint le firmament pour demeurer aux côtés de tous les poètes de l’univers. Repose en paix artiste! 
Culture-Le soir d'Algérie-05/03/2005
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DJAMEL AMRANI
Le poète nous a quittés
O. HIND   
Le talent de ce moudjahid n’avait d’égal que sa mystérieuse personnalité.
Colérique, grincheux, atypique, érudit, volcanique, poète jusqu’au bout du souffle, Djamel Amrani nous a quittés mercredi à l’âge de 70 ans. La voix radiophonique de «poésie ininterrompue» qui passait régulièrement sur les ondes d’Alger Chaîne III ne retentira plus jamais.
Né le 29 août 1935 à Sour El-Ghozlane, Djamel Amrani était de l’acabit d’une Anna Gréki ou de Jean Amrouche, c’était un poète de la Révolution algérienne ayant connu les affres de la torture et de la guerre. Il «trempait», lui, son courage dans l’encre et la littérature pour en faire naître des oeuvres d’une grande qualité artistique. La gouaille de Djamel Amrani n’avait d’égal que sa mystérieuse personnalité. Le moudjahid a reçu le 29 juillet dernier la médaille Pablo Neruda, du nom du célèbre poète chilien, son «maître de combat».
Le 19 septembre, il recevait aussi le prix des libraires pour la totalité de son oeuvre. On notera parmi ses ouvrages le Témoin (1960), Entre dents et mémoire (1981), Déminer la mémoire (1986), Jours couleur de soleil. Depuis quelques années, on s’était habitué à l’écouter lire des extraits de poésie lors de conférences ou de rencontres littéraires en compagnie d’une autre grande dame de la radio, Leïla Boutaleb. Mais il était fait maître et avait pour disciple une jeune fille téméraire et non moins grande poète, Samira Negrouche, qui, avec le temps et l’amour des vers aidant, étaient devenus des amis inséparables, unis par la passion du verbe. Et que diable les années qui les séparaient... Djamel Amrani était vraiment un artiste. Jeune, il s’est adonné à la musique.
Il était au conservatoire d’Alger. Il jouait du piano à l’âge de 15 ans. «J’étais le seul Algérien à avoir concouru avec la 5e étude de Chopin, la 7e nocturne de Gabriel Foret et puis suivra la Passionata...».
Lors de la bataille d’Alger en 1957, il sera arrêté et torturé dans la villa Susini. Après sa sortie de prison un an après, il est expulsé vers la France. Après un séjour à Cuba en tant qu’ambassadeur, il officiera dans le cabinet du président Houari Boumediene.
Touchant aux médias, il aura édité le journal Chaâb avec Salah Louanchi et Serge Michel et un autre intitulé Atlas avec Cheriet Lazhari. Djamel Amrani a marqué son temps.
Il symbolisait l’anti-médiocrité, avec cet air sérieux qu’on lui connaît, il cachait une grande sensibilité et un grand sens de la générosité.
Djamel Amrani au cours de sa vie a côtoyé d’autres grands de ce monde à l’image du «Che» ou encore des écrivains comme Nazim Hikmet, Romain Gary et Ismaël Kadaré... Entré dans les années 70 à la radio, il en sortira hier matin avec les grands honneurs qu’on lui doit puisqu’un ultime hommage lui a été rendu à l’auditorium Aïssa Messaoudi par sa grande famille de la radio avant d’être inhumé au cimetière Sidi Yahia pour le dernier voyage. Mais comme disait une fidèle auditrice d’Alger Chaîne III, hier, «Djamel Amrani n’est pas mort. Il est toujours parmi nous». Dans son message de condoléances, à la famille du défunt, le président de la République a confié son «immense tristesse [qui] a étreint mon coeur à l’annonce du rappel à Dieu le défunt Djamel Amrani».
Il rappellera son âme révolutionnaire et son talent de dire son amour et son attachement à la liberté. Pour sa part, la ministre de la Culture, Khalida Toumi, a souligné le caractère engagé de cet homme de lettres et de parole qui a rejoint la résistance contre le colonialisme français à Alger où il fut arrêté en 1957. et d’ajouter: «Il a fait découvrir à des générations d’Algériens, la poésie du monde entier dite dans toutes les langues, toutes les cultures, toutes les couleurs».
Elle exprimera toute sa «reconnaissance pour cet homme généreux, discret et profondément attaché à la jeunesse de son pays auprès de laquelle il n’a cessé de diffuser et faire aimer poésie, rythme, amour de l’Algérie, de son peuple, de ses paysages, de son histoire et de sa culture».

05 mars 2005 L'Expression DZ.COM





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vendredi, février 27, 2015

482_ MOULOUD MAMMERI





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                                                              Mouloud Mammeri 1.2


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                          Mouloud Mammeri 2.2




WIKIPEDIA:


Mouloud Mammeri fait ses études primaires dans son village natal. En 1928, il part chez son oncle installé à Rabat au ( Maroc), où ce dernier est alors le précepteur de Mohammed V. Quatre ans après il revient à Alger et poursuit ses études au Lycée Bugeaud (actuel Lycée Emir Abdelkader, à Bab-El-Oued, Alger). Il part ensuite au Lycée Louis-le-Grand à Paris ayant l'intention de rentrer à l’Ecole normale supérieure. Mobilisé en 1939 et libéré en octobre 1940, Mouloud Mammeri s’inscrit à la Faculté des Lettres d’Alger. Mobilisé à nouveau en 1942 après le débarquement américain, il participe aux campagnes d’Italie, de France et d’Allemagne.

À la fin de la guerre, il prépare à Paris un concours de professorat de Lettres et rentre en Algérie en septembre 1947. Il enseigne à Médéa, puis à Ben-Aknoun et publie son premier roman, La Colline oubliée en 1952. Sous la pression des événements, il doit quitter Alger en 1957.

De 1957 à 1962, Mouloud Mammeri reste au Maroc et rejoint l'Algérie au lendemain de son indépendance. De 1968 à 1972 il enseigne le berbère à l'université dans le cadre de la section d'ethnologie, la chaire de berbère ayant été supprimée en 1962. Il n'assure des cours dans cette langue qu'au gré des autorisations, animant bénévolement des cours jusqu’en 1973 tandis que certaines matières telles l’ethnologie et l’anthropologie jugées sciences coloniales doivent disparaître des enseignements universitaires. De 1969 à 1980, il dirige le Centre de Recherches Anthropologiques, Préhistoriques et Ethnographiques d’Alger (CRAPE). Il a également un passage éphémère à la tête de la première union nationale des écrivains algériens qu’il abandonne pour discordance de vue sur le rôle de l’écrivain dans la société.

Mouloud Mammeri recueille et publie en 1969, les textes du poète algérien Si Mohand. En 1980, c'est l'interdiction d'une de ses conférences à Tizi Ouzou sur la poésie kabyle ancienne qui est à l'origine des événements du Printemps berbère.

En 1982, il fonde à Paris le Centre d’Études et de Recherches Amazighes (CERAM) et la revue Awal (La parole), animant également un séminaire sur la langue et la littérature amazighes sous forme de conférences complémentaires au sein de l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). Ce long itinéraire scientifique lui a permis de rassembler une somme d’éléments fondamentaux sur la langue et la littérature amazighes. En 1988, Mouloud Mammeri reçoit le titre de docteur honoris causa à la Sorbonne.

Mouloud Mammeri meurt le soir du 26 février 1989des suites d'un accident de voiture, qui eut lieu près de Aïn-Defla à son retour d'un colloque d'Oujda (Maroc) sur l’amazighité. Certains disent qu'il ne s'agissait pas d'un simple accident, mais qu'il a été assassiné par le pouvoir algérien pour l'empêcher de continuer son combat pour son identité amazighe.

Le 27 février, sa dépouille est ramenée à son domicile, rue Sfindja (ex Laperlier) à Alger. Mouloud Mammeri est inhumé, le lendemain, à Taourirt Mimoun. Ses funérailles sont spectaculaires : plus de 200 000 personnes assistent à son enterrement. Aucun personnage officiel n'assiste à la cérémonie alors qu'une foule compacte scande des slogans contre le pouvoir en place.

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                                                                                                            La Colline oubliée
 














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Publié le 14 avril 2014


« La colline oubliée », un film et une polémique

Une controverse encore pleine d’enseignements


Quand le premier roman de Mouloud Mammeri, « la Colline oubliée », paraît en 1952, il fut aussitôt suivi d’une vive polémique qui opposa l’auteur à de nombreux intellectuels proches du PPA-MTLD, alors en phase ascendante.
Certains intellectuels, à l’exemple de Mostefa Lacheraf, Amar Ouzegane ou Mohamed Cherif Sahli reprochèrent à l’auteur de « La Colline oubliée » d’avoir écrit une œuvre qui n’était pas, pour reprendre Ouzegane, « une version nationale de ‘’la Case de l’oncle Tom’’ ». Le premier n’hésita pas à parler de « colline du reniement ». Le romancier qui avait répondu à ses détracteurs s’était, aux yeux de ces critiques, rendu coupable de travestir la vérité, de s’intéresser à des « consciences anachroniques » au moment où les Algériens devaient se mobiliser. Evoquant et regrettant cet épisode, Mohamed Harbi écrira dans ses Mémoires : « Nous avions tendance à considérer la création artistique et littéraire comme un simple instrument du combat politique. Nous estimions que l’important dans une œuvre était la cause qu’elle servait » (‘’Une Vie debout’’ p. 100). Bien plus tard, dans son livre d’entretiens avec Tahar Djaout paru en 1987, Mammeri estimera : « Mon critique se trompait de cible. Ce que j’écrivais était un roman ; ce qu’il fallait me demander, ou se demander, c’était est-ce que la peinture était fidèle au modèle vrai et pas aux figures d’artifice qu’une mauvaise idéologie leur substitue ? ». C’est un peu le même reproche que formulera plus tard Lacheraf quand parut « la Soif », le premier roman d’Assia Djebbar où la guerre d’Algérie qui faisait rage ne trouva pas d’écho. Pour Lacheraf et les contempteurs de Mammeri, un roman ne pouvait qu’être un outil pour faire prendre conscience aux Algériens de leur misère et contester l’ordre colonial.Dans le roman de Mammeri, une référence à cette misère à travers le personnage d’Ibrahim, qui peinait à faire vivre les siens, n’était pas absente. On y trouve aussi une vague évocation de maquisards. L’essentiel était pourtant ailleurs. Il s’attachait à décrire un groupe de jeunes troublés davantage par les séparations, des amours impossibles dans un milieu pétri d’authenticité. Il y a surtout cette poésie du monde berbère où d’aucuns crurent déceler un soupçon de berbérisme, un courant alors violemment contesté dans le mouvement nationaliste. Le roman qui eut un énorme succès soulevait des problèmes aussi sensibles que le conflit de générations et de civilisations. Quelle voie choisir ? semblait se demander chacun des protagonistes du livre.

Echos actuels
C’est à cette vieille polémique que Hand Sadi, le jeune frère du Dr Saïd Sadi, agrégé de mathématiques, s’intéresse dans un livre qui vient de paraître aux Editions Achab sous le titre « La colline emblématique » Enseignant à l’université de Tizi Ouzou, c’était lui qui prit l’initiative d’inviter l’écrivain pour la conférence annulée en avril 1980. Il a réuni les éléments des débats éparpillés jusque-la dans des compilations de vieux journaux comme « le Jeune musulman » qui abrita une bonne partie des « échanges ». D’autres avant lui à l’exemple de l’ancien ambassadeur et ministre Mohamed Salah Dembri se sont intéressés à ce sujet, mais l’auteur est allé plus loin. Il a cherché à situer les motivations de ceux qui ont contesté le livre que va encenser un grand auteur, en l’occurrence Taha Hussein. Etranger aux considérations politiques qui entouraient le débat autour du livre, le grand romancier égyptien n’en retiendra que ses qualités esthétiques. Cette polémique est ressuscitée avec un souci du détail et une analyse pertinente qui prend en compte les enjeux politiques qui expliquent les positionnements des uns et des autres. Elle est surtout appréhendée comme matrice de questionnements qui se sont prolongés bien après l’indépendance. L’engagement, la place et le rôle de l’intellectuel, la définition de l’identité nationale, trouvent écho au cœur dans cette étude qui s’attarde sur le contexte politique et historique à l’échelle nationale et internationale qui entoura la polémique. Par le biais de ce roman qui avait soulevé une controverse en même temps d’ailleurs qu’un livre de Malek Bennabi (vocation de l’islam). On retrouve les termes d’une équation qui plus d’un demi-siècle plus tard n’a pas encore trouvé de solution. La place de la berbérité et de l’Islam dans la société que posent en filigrane ces deux livres est encore au cœur des débats actuels.

R. Hammoudi
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www.kabyleuniversel.com
Culture_ La colline oubliée ou le roman de la polémique
by onelas_ January 11, 2012

Dès sa parution en 1952, le roman La colline oubliée de Mouloud Mammeri allait susciter l’une des premières grandes polémiques, voire la plus grande, de la littérature algérienne en général. La presse française d’alors s’en était saisie pour d’emblée l’étiqueter du Beau roman Kabyle ou encore de roman décrivant L’âme berbère. Comme si les Kabyles n’étaient pas partie intégrante de cette grande entité qu’était le pays Algérie.
Mais, on aurait sans doute pu balayer du revers de la main ces critiques, si elles n’avaient pas juste eu comme origine la France coloniale d’alors. Puisque, les critiques les plus acerbes, les plus nourries par les sentiments les plus contradictoires, émanaient, elles, au contraire, des algériens. Des compatriotes de l’écrivain qui ne voyaient dans la littérature que la dimension utile  ou fonctionnelle. C’est-à-dire à quoi peut servir une œuvre littéraire dans un contexte nationaliste où s’embrasent les sentiments les plus bellicistes si ce n’est pour juste servir la cause nationale et construire une opinion publique en faveur de l’indépendance du pays?  Le contexte historique, arguait alors bien du monde, était pour l’idéalisation de la patrie et pour surtout, le rôle idéologique de l’écrivain ou de tout autre intellectuel, galvaniser les hommes.
Mohamed Chérif Sahli publiait un article dans Le jeune musulman qui n’avait pas besoin de plus d’explications pour annoncer la couleur. Il le titra La colline du reniement (1) ou en en d’autres termes la colline qui se renie, s’auto-flagelle et succombe on ne peut plus indécemment au « jeu » de  «l’autre». Il écrit : « Il nous importe peu qu’un algérien, écrivant en français, se taille une place dans la littérature française par les qualités formelles de son œuvre, y lisons-nous. La théorie de l’art pour l’art est particulièrement odieuse dans ces moments historiques où les peuples engagent leur existence dans les durs combats de la libération. Une œuvre signée d’un algérien ne peut donc nous intéresser que d’un seul point de vue : quelle cause sert-elle? Quelle est sa position dans la lutte qui oppose le mouvement national au colonialisme. » et plus loin d’accuser presque: « La rumeur place l’œuvre de M. Mammeri sous la protection d’un maréchal de France qui s’y connaît fort bien en gommiers (traitres) ».
Bien entendu, l’accusation était entièrement infondée. Il s’agissait selon le spécialiste de la littérature algérienne, Jean Dejeux, de l’œuvre de Taïeb Djemeri La course de l’étoile parue au Maroc en septembre 1953, qui traite de la conquête du Maroc, de la compagne d’Italie et d’Allemagne en 1943-1945 et qui avait été préfacé en effet par le Maréchal Juin (2).  
Pour conclure l’article qui fustigeait ce grand classique de la littérature algérienne, Mohamed Chérif Sahli défiait Mammeri  de démontrer le contraire de ce qu’il lui reprochait pour terminer par cette phrase assassine où il disait que sa Colline oubliée était « digne de l’oubli et du mépris de tout un peuple vaillant et fier ».
Pourtant, la réponse de Mammeri était celle d’un intellectuel et auteur serein dont la préoccupation centrale n’était pas tant de caresser les égos dans le sens du poil, mais de témoigner et de dire ce qu’est l’histoire d’un peuple avec ces petitesses et grandeurs, ses côtés attrayants et ses laideurs, il avait écrit : « Un roman algérien sur des réalités algériennes, un roman qui comme tel ne peut donc que servir la cause algérienne» (3).
Mostapha Lachraf, un jeune intellectuel alors, fait paraître de son côté la même année, c’est-à-dire en 1952, un long article sur le roman de Mammeri qu’il intitule : « La colline oubliée ou les consciences anachroniques»(4) consciences en retard sur l’époque). L’auteur de l’article avoue ce qu’il appelle son dépaysement devant le roman et dit que le livre est loin d’être une avancée dans l’aspiration populaire. C’est un roman selon lui pour une petite partie qui occulte le reste du pays, un roman, dit-il, particulièrement fondé sur « de fausses données ethniques » et où le régionalisme est plus que saillant. M. Lachraf critique par ailleurs l’évocation hésitante de Mammeri dans le roman pour un maquis qui existait bien avant dans les montagnes Kabyles, cet aspect de l’œuvre littéraire que symbolisait le bandit d’honneur Ouali, un peu comme Robin des Bois, un personnage important dans l’histoire et qui donnait à voir cette vieille tradition chevaleresque propre aux méditerranéens.
Pareillement, Mahfoud Kaddache, sans doute l’un des plus grands historiens algériens, pourtant un ami de Mammeri, écrit un article tout simplement intitulé La colline oubliée (5)  où il loue les qualités indéniables du roman : « Langue simple, écrit-il, directe, une certaine bonhomie de l’expression, une certaine malice même » mais pour dire plus loin : « Le ton général du livre choque, Mammeri parle avec désinvolture de certaines croyances, de certaines coutumes ». Il dit explicitement que si le roman plait au colonisateur c’est qu’il est mauvais pour le colonisé : « Du moment que les français réagissent à ce genre de littérature c’est donc qu’il va contre nos intérêts… En se taisant on déforme la vérité, on trahit sa mission, on devient complice… Le jeune colonisé veut que sa cause soit défendue par l’artiste et l’écrivain».
Même Jean Sénac, cet immense poète humaniste, écrit sous le pseudonyme de Gérard Gomma un article dans la revue Terrasses en 1953 dont lequel il assène que « les questions les plus tragiques sont abordées superficiellement » dans le roman.
En général, beaucoup des articles qui avaient critiqué le roman, même s’ils étaient pour la plupart différents dans les angles choisis, ils s’entendaient néanmoins tous sur certains points parmi lesquels le régionalisme du livre, son Berbérisme qui ne cadrait pas avec la «Bienensance» de l’époque, et puis –et surtout- le ton du livre qui abordait des sujets jamais abordés encore par un auteur algérien. Les temps, arguait-on, étaient plutôt pour l’effervescence nationaliste, pour l’intensification des activités de l’OS, de l’Action Unitaire pour un Front algérien, etc. Mais, était-ce pour autant une raison pour qu’un auteur ourdisse le costume à la convenance  du pensé commun? Mammeri se devait-il d’écrire pour faire plaisir, et ce, quels que soient la portée, l’objectif et le soubassement d’un nationalisme naissant aux contours imprécis, indécis et surtout souvent fruit de charges émotionnelles? Le rôle d’un écrivain n’est-il pas d’être en perpétuelle symbiose avec les siens?
Mammeri traite dans La colline oubliée d’une société en proie à des chamboulements inédits, à des changements immanquablement mutationnels. Lorsque Mohammed Cherif Sahli qualifie dans son article La colline du reniement  de «mesquinerie villageoise» (6) l’évocation de Mammeri pour les penchants peut-être homosexuels de deux de ses personnages centraux, n’était-il pas en train justement d’avouer l’incapacité même de l’intellectuel à traiter sur un sujet aussi tabou? Un certain Marc Soriano s’était même posé cette question : « Pourquoi, dit-il, avoir choisi une situation aussi épineuse que celle de la jeunesse algérienne à la croisée des chemins! Comment l’auteur n’a-t-il pas senti que son sujet était de toute évidence le drame d’un peuple mis en demeure de choisir son destin? » (7).
Pourtant, soixante ans plus tard, La colline oubliée est toujours à l’épicentre de l’actualité. Tous les sujets qui y sont traités sont aussi bien universels que profondément ancrés dans une Algérie qui a toujours du mal avec la modernité.
«Ils étaient là, tous les deux, étendus sur le dos, le bras de chacun passé sous le bras de l’autre. Je ne voulais pas en croire mes yeux… Un obscur sentiment me poussait à fuir sans révéler que j’étais là. Un désir mauvais d’en savoir plus m’arrêta… Je n’apporterai pas ce qu’ils dirent… était-il possible que Menach soit descendu aussi bas»  écrit Mammeri dans son roman à la page 56 pour évoquer le sujet de l’homosexualité rattaché inévitablement dans la mémoire collective d’alors et même de maintenant au mythe du peuple de Sodome voué aux flammes éternelles.
Le roman dresse un constat alarmant sur la société traditionnelle comme sur la condition coloniale, ose donner pour une fois la parole à la femme algérienne pour qu’elle outrepasse son ultime condition de femme-épouse et aller vers la femme fatale, la femme rebelle, la femme combattante. Davda, même mariée, ose dire à son amant qu’elle l’aime. Une autre femme épouse ose dire à son mari que son départ pour l’exil est injuste. Bref, un monde occulté jusque là, tout un monde, ose prendre la parole, ose penser son monde de manière autonome.
Mammeri était déjà conscient d’avoir écrit une œuvre méditerranéenne qui reprend un peu de la mythologie grecque, qui perpétue la conception du peuple berbère pour les bandits d’honneur. Ces hommes qui sortaient de la légalité pour être au service des démunis à l’instar D’Arezki Oulvachir chez nous ou du plus célèbre Robin Des Bois ailleurs.
Du reste, puisque on en parle, Ouali, en bandit d’honneur un jour qu’il se trouve en train de pister un assassin pour venger l’honneur d’une famille, est conscient d’être aussi loin des siens qu’il qualifie le pays étranger du pays arabe où les femmes, selon le personnage, ont d’autres mœurs que les femmes qu’il a connues chez lui dans sa Colline oubliée. C’est dire que le berbérisme du roman est incontestable comme était sa vocation algérienne. La preuve en est que l’on revient de plus en plus à la vraie identité ou identités des algériens…
Parce que c’était un livre complet, très actuel, un livre interrogateur, Taha Hussein avait déclaré lors de sa lecture pour ce roman qu’il était l’une des plus belles œuvres qu’il avait lues de sa vie. Tout aussi admiratif, Mostapha Lachraf déclarait dans Les temps modernes après l’indépendance pour répondre à la question quels étaient selon lui les écrivains les plus algériens que Mammeri, Feraoun et Kateb Yacine étaient incontestablement les plus connaisseurs de la réalité algérienne. Pourquoi? avait posé le journaliste la question. Parce, répondait M. Lachraf, leur connaissance du peuple était plus affective qu’intellectuelle. Autrement dit, c’étaient des auteurs qui ne faisaient pas de grands efforts intellectualistes pour décrire les leurs tant ils étaient d’eux.
Pourquoi ce changement d’opinion à l’égard de Mammeri et de son roman par un intellectuel aussi sérieux que Lachraf? D’aucuns diront que c’est parce qu’il était jeune en 1952 lorsqu’il a écrit son article sur le roman et qu’après l’indépendance, là oui!, il avait pris de la maturité, il pouvait par conséquent mieux comprendre ce qu’avait voulu dire l’un des fondateurs de la littérature algérienne.
H. Lounes


1_DEJEUX Jean, Littérature maghrébine d’expression française, Ottawa, Éditions Naaman, 1973, p. 187.
2- Ibid., p. 187.
3- Ibid., p. 187.
4-  LACHRAF Mostapha, «La colline oubliée ou les consciences anachroniques», In Le Jeune Musulman, février 1953, Numéro 15, p. p 4-6.
5– KADDACHE Mahfoud, La colline oubliée, In La voix Des Jeunes, février 1953, Numéro 8, p. 7.
6- Ibid.
7- Ibid, La pensée numero 46, janvier-fevrier 1953 (Marc Soriano) cité par Jean DEJEUX, ibid., p. 187.
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