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dimanche, septembre 11, 2011

281 - Recension du dernier Sansal: Rue Darwin



Rue Darwin, Boualem Sansal (Ed. Gallimard, Paris 2011. 255 pages).
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Dès les premières pages parcourues du dernier roman de Boualem Sansal, Rue Darwin (Gallimard, 2011), on pense à une de ses nouvelles qu’il a intitulée Ma mère, parue dans un ouvrage collectif portant le même titre (ed Chèvrefeuille étoilée, 2008, 406 pages). On y retrouve cette errance du jeune Boualem/Yaz ; la dislocation de la famille, les liens difficiles qu’entretiennent les grands-parents avec leur bru. Ma mère, est beaucoup plus autobiographique que Rue Darwin qui s’inspire du vécu de Boualem Sansal certes, mais c’est une fiction. Dans l’un et l’autre la déchirure est fortement présente. Dans Rue Darwin violence et douleur traversent tout le récit. B. Sansal disait en juin dernier sur France Culture avoir écrit Rue Darwin en écoutant l’adagio de Samuel Barber. Il me faut signaler ou préciser ici que cet adagio a été exécuté en septembre 2001 à New-York, quatre jours après les attentats contre les tours du World Trade Center (New-York) et le Pentagone (Washington DC) et qui firent près de trois mille morts en comptant ceux du Boeing qui s’est écrasé à Shanksville (Pennsylvanie). Ecoutez ou réécoutez ce chef-d’œuvre, vous comprendrez la profondeur de l’infinie douleur qui s’en dégage.







video
Leonard Slatkin dirigeant l’Orchestre de la BBC le
15 Septembre 2001, à Ground zero, New-York.
Merci à AUVIEX.


Pour revenir au roman lui-même, il s’ouvre sur une citation bien à-propos de Milarépa (11°siècle), un grand maître spirituel du Tibet, orphelin de père à sept ans et qui vécut avec sa mère dans de grandes souffrances, et sur une dédicace de l’auteur : « A ma défunte mère, A mes frères et mes sœurs de part le monde. » Boualem Sansal a perdu sa mère en avril 2008. Quelques semaines plus tard il entamait l’écriture de ce roman. Elle durera donc deux ans. Son titre, Rue Darwin, renvoie à une rue de Belcourt (Belouizded aujourd’hui), un quartier d’Alger où a résidé le jeune Yaz et sa famille, mais aussi l’adolescent Boualem, au numéro 13 exactement. Le roman se compose de deux parties inégales. La première (200 pages), est constituée de huit chapitres, la seconde (40 pages) de deux. Le roman retrace l’histoire complexe d’une quête d’identité, il raconte aussi l’histoire d’une famille sur laquelle règne une maquerelle intransigeante. Il révèle aussi l’histoire d’un pays qui ne cesse de sombrer dans la médiocrité, dans l’obscurité.

Les réminiscences du passé, parfois obscures, parfois très précises, sont permanentes. Tout le roman est écrit au passé donc, hormis de très courts extraits qui indiquent le temps du présent, c’est-à-dire le moment où le narrateur décide d’abandonner ce pays où il « demeure mais ne réside pas », où « il ne possède rien, n’a besoin de rien », abandonner l’Algérie, un pays trop froid ou trop chaud au profit d’un ailleurs « où il ne fait ni trop froid ni trop chaud. » Le premier de ces extraits qui indiquent le présent figure au chapitre trois, le narrateur dit qu’avant de prendre la route il a consigné par écrit les sept jours d’affilée qu’il a passés à rue Darwin sur injonction d’une voix de l’au-delà. Un deuxième moment indique le temps présent, il se trouve au chapitre quatre lorsque Yaz se dit que sa vraie mère travaillait dans une maison close, « c’est la première fois, là, aujourd’hui, que je me le dis à moi-même. » Puis un troisième temps du présent est mentionné au chapitre sept : « nous sommes en 2002 ». Enfin, un quatrième temps marquant le présent se situe en fin d’ouvrage « me voici arrivé au bout de ma route. Je vais maintenant partir ».
La partie une, et seulement celle-ci comporte treize monologues – comme  le 13 de la rue Darwin, lieu qui renferme une grande part de vérités –, monologues au travers desquels le narrateur s’interroge sur la vérité, le mensonge.

Trois phases articulent l’architecture du livre : La première est celle qui montre combien Paris et la rue Darwin furent des lieux de vérités retrouvées, la deuxième phase porte sur la recherche de soi et la clarification. La troisième concerne l’environnement, le pays et un certain regard.

De Paris à Alger, rue Darwin :

Yaz le narrateur hospitalise sa mère à Paris. Elle est mourante, atteinte d’hémopathie maligne. Il voulait que sa mère meure dignement. Qu’elle meure dans un lieu propre « dans une chambre claire sentant l’iode frais et la Javel parfumée lavande » et non dans un espace crasseux, poisseux comme l’offrent les hôpitaux en Algérie où « on meurt comme on mourrait dans les temps médiévaux, dans l’effroi et le grouillement de la misère. » Le luxe d’aller mourir ailleurs, n’est pas donné à tout le monde. A Paris, à l’hôpital Salpêtrière Yaz et ses frères et sœurs accompagnent leur mère dans le coma, jusqu’au dernier soupir. Les échanges entre lui et ceux-là sont pauvres, Yaz constate amer, « nous nous sommes retrouvés à Paris, étrangers les uns aux autres. » A la mort de sa mère Yaz entend comme un murmure venu de l’au-delà qui l’incite à retourner sur le lieu de son enfance pour y rechercher sa vérité. « Va, retourne à la rue Darwin (…) va voir Farroudja ». « Après le deuil de maman j’ai pris le chemin de Belcourt et de la vérité. » Yaz part à la recherche de son identité bousculée, reniée, violée. Cette recherche s’effectue à Paris et à Belcourt, rue Darwin. Les identités ne sont pas figées, certes. Elles sont plurielles, vouloir en renier ou en cacher une part, un pan, un volet et c’est tout notre être qui en souffre.
Durant toute une semaine « sainte » il plongera dans son quartier d’enfance veloutée, pour se redécouvrir. Car Yaz est « un enfant du néant et de la tromperie, écrasé par la honte. »  Il n’est pas ce qu’il devrait être. Il ne se connaît pas, ou du moins il s’est toujours caché la vérité, il l’a toujours refoulée, il s’est toujours contenté d’artifices. Alors, en retournant sur Belcourt, ce « pèlerinage réveillera tant de zones d’ombres », il ravivera une histoire, la sienne, qu’il avait jusque-là refusée, qu’on lui avait jusque-là dissimulée. Mais avant, à Paris, durant l’agonie de sa mère, Yaz a découvert plus ou moins aidé par la chance, beaucoup d’informations sur un de ses proches, Daoud. Cette découverte dont certains aspects le troublent (leur ressemblance…), le confortera dans sa recherche de toute la vérité le concernant lui-même et Daoud. « J’étais comme un vase brisé dont les morceaux ont été dispersés et dont on vient par miracle de retrouver quelques pièces, que l’on a rapidement recollées. »

Recherche de soi et élucidation :

Dans un premier temps nous apprenons que Yaz (Yazid) est le fils de Karima et de Kader Kadri mort en 1957 à 37 ans dans un accident de voiture. C’était un fêtard, il aimait les femmes et les nuits embrumées. Après la mort du père de Yaz, Djéda la grand-mère paternelle chasse Karima sa bru et garde le jeune Yazid. A huit ans celui-ci est kidnappé par Farroudja une amie de la mère, en complicité avec celle-ci. Yaz habitera chez sa mère à Alger « dans une pièce de quinze mètres carrés » (in Ma mère) dans la rue Darwin jusqu’en 1964. Comme l’auteur, Yaz est né en 1949. Auparavant il a habité dans un village à 300 km au sud-ouest d’Alger, comme l’auteur, chez la grand-mère paternelle qui est dans le roman une maquerelle très fortunée. Comme le fut la grand-mère de l’auteur. Au fil des pages nous nous apercevons de la complexité qui marque la grande famille. Ainsi, Djéda est, depuis le début du 20° siècle, à la tête d’un phalanstère où seuls ses intérêts comptent, d’une grande maison close, d’un bordel aux ramifications internationales. Quitte à s’accoquiner avec l’administration coloniale. En maquerelle intransigeante elle n’accepte pas d’écart. Autrement ils sont sanctionnés. C’est tout le drame de la mère de Yaz, la vraie ou fausse mère, la mère biologique. Celle-ci, Farroudja – « une jeune esclave enchaînée dans la citadelle de Djéda » – très probablement de son « nom d’artiste » Houda, se voit confisquer deux enfants : Daoud d’abord, puis Yaz. Un jour, entraîné par son amie Faïza, Yaz assiste impuissant au « spectacle de cette jeune prostituée, ma mère, suppliant une vieille maquerelle, ma grand-mère, de lui rendre son enfant » Il découvrait « que mon père n’était pas mon père, que ma mère n’était pas ma mère ; que ma vraie mère était une inconnue qui m’avait conçu avec des inconnus de passage dans une maison interdite. Ne restait que Djéda et plus tard j’ai découvert qu’elle n’était pas ma grand-mère. J’ai dû me demander qui j’étais, d’où je venais. » Yaz cherchera et trouvera qui il est. Il le saura en partie à Paris grâce notamment à Jean un ami de Doud, qui lui fera des révélations inattendues. Le reste, il le saura à Rue Darwin, grâce à Farroudja la mère biologique et amie de sa mère adoptive, Karima décédée à Paris donc, en 2002 d’un cancer du sang, à 72 ans. Farroudja mourra quelques jours après le décès de Karima. Elles avaient presque le même âge. Mais Yaz  « enfant du néant et de la tromperie, écrasé par la honte. » découvre la vérité grâce aussi à ses propres efforts sur soi. Lui qui n’a « eu ni père ni grand-père » qui n’a « jamais dit ni à l’une ni à l’autre [Karima et Farroudja ses deux mères] : ‘‘Maman, je t’aime.’’ » Toute la seconde partie est dédiée à la vérité et à celle qui la porte, Farroudja.

Le pays, de l’enfance à ‘aujourd’hui’, et un certain regard

L’enfance du narrateur se déroule dans un pays rongé par une « guerre [d’] une complexité effroyable ». Les Algériens subissent « une guerre monstrueuse ». Mais le jeune Yaz « phobique au mot imam » ne comprend pas « pourquoi les moudjahidin venaient commettre des crimes chez nous ? » Yaz recherche sa vérité et le lecteur découvre qu’elle n’est, parfois, pas très jolie, au-delà de la violence du microcosme constitué par le phalanstère. Voilà un homme (jeune, adolescent ou adulte) qui participe lui-même de la négation de son être social : il fustige son monde, celui de sa famille, mais aussi celui de ses compatriotes qui ont changé, « la terre a bien tourné ». Renié, il renie à son tour. Il fustige l’islam, qui dit-il « pousse ses partisans à l’orgueil, à l’exclusive ». Yaz opte pour une posture, pour le moins discutable. Lorsque son père adoptif, Kader, meurt en 1954, la veille de la guerre anticoloniale, c’est à dire à une période où la grande majorité des Algériens vivaient misérablement dans la pauvreté, le regard du narrateur est expéditif. Les récitants du Coran qui avaient « des yeux charbonneux et exaltés jetaient des lueurs étranges et sauvages sur les choses et les gens (…) sortes de mystiques, secs comme des pierres, réputés pour leur appétit pantagruélique (…) Une mousse blanchâtre abjecte leur montait aux commissures des lèvres et s’envolait en flocons neigeux. J’ai envie de vomir. » Nous aussi, mais pour d’autres raisons. Le narrateur (ou l’auteur) est-il frappé d’amnésie ? Il oublie qu’à l’époque, nos parents, qu’ils aient ou non été récitants de Coran, avaient en permanence faim. Habillés de guenilles rapiécées de toutes parts. Comment dans ces circonstances, dans une « maison collaboratrice » ne pas s’en donner à cœur joie ? « A mes yeux le problème est dans l’islam lui-même ». Le mot est lâché. Le narrateur déteste autant l’Islam que les récitants. Comme si celui-ci est figé de son propre fait et non de celui des hommes qui s’en réclament. Comme si les autres religions avaient évolué du fait de la religion intrinsèquement et non du fait des hommes qui les font dans leurs temps avec leurs perception contextualisée. Le narrateur, certes violenté lui même par son histoire et par l’histoire de Daoud son frère décédé, déraille : « seul le juif s’intéresse vraiment au monde et aux autres ». Le monopole de l’empathie et de la générosité est ainsi attribué au seul juif. Ma grand-mère aurait dit « Elhagna lemsegui », allons bon ! Evidemment, nous le connaissons, à travers Yaz, Boualem Sansal cherche à faire monter en mayonnaise une nouvelle polémique. Car dans un élan heureux, dans une sorte de spontanéité, il se rachète. Sansal fait dire ceci à Yaz s’adressant à Allah : « De ton islam tout blanc, très vénérable et festif, ils ont tiré un breuvage de sang et d’amertume. » Nous sommes alors bien d’accord.

A l’âge mûr, à l’âge où généralement on fait ses comptes, le narrateur ne peut plus vivre dans un pays qui va à vau-l’eau, où règne le chapardage, la gabegie et l’autoritarisme. Il ne peut vivre dans un pays où même le respect pour le mort a disparu, le mort qui, dans un hôpital, peut être « oublié quelque part, dans un cagibi, une soupente, un garage, et [qu’on] ne veuille pas se fatiguer à chercher. » Cela n’est plus possible. Alors Yaz, nanti de toute sa vérité, décide de « lever l’ancre, de quitter le pays ». Partir pour un pays où « il ne fait ni trop froid, ni trop chaud. » Mais dans cet ailleurs rêvé changera-t-il pour autant son identité comme l’ont fait ses frères et sœurs ? Peut-être pas. Ceux-là, ses demi-frères et demi-sœurs, n’ont pas eu à vivre la même histoire que Yazid. Une histoire puzzle dont il a retrouvé tous les fragments.

L’on peut reprocher à Boualem Sansal, ou à ses personnages, une certaine perception du monde, plutôt manichéenne, une perception parfois auto-flagellante. Ce reproche je le fais ici à travers cette recension incomplète, mais nous ne pouvons faire l’impasse sur la fiction en tant que telle. Rue Darwin est un roman de haute facture, même si cette inspiration, cette hardiesse, cette effervescence, ce mouvement qui ont émaillé ses premiers romans est moindre. Mouvement qui féconde la vérité, une vérité parmi d’autres, la vérité de la littérature. De son style fluide (à l’humour parfois malencontreux en l’espèce) transparaît un témoignage fort, bouleversant même, « écrit comme un impressionniste construit son œuvre », ou sa fresque.

Ahmed HANIFI,
le 11 septembre 2011
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Lire aussi ici bas  mon post N°   279 - "Rue Darwin" (Alger) de Boualem SANSAL
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Boualem Sansal : "Je suis légitime en Algérie, c'est au pouvoir de partir"


Non, il n'est pas exilé en France ! Non, il n'a pas sa langue dans sa poche ! Avec la publication de son sixième roman, "Rue Darwin", l'écrivain algérien Boualem Sansal démontre qu'il n'a pas l'intention de s'assagir. Entretien avec un homme qui, sans jamais perdre son humour quelque peu désespéré, rêve à l'oral comme à l'écrit d'une Algérie qui aurait exorcisé ses démons.
Boualem Sansal, ingénieur diplômé et docteur en économie, est devenu écrivain sur le tard, à la fin du 20e siècle, la cinquantaine arrivée. Une entrée en littérature grâce à un roman envoyé par la poste chez Gallimard, Le serment des barbares, qui, en Algérie, ne pouvait qu'avoir valeur d'engagement en ces temps où l'islamisme faisait encore souvent régner la terreur. Elle fut d'autant plus remarquée que la verve de l'auteur et son style puissant et ironique, comme sa langue volontiers truculente, le hissa tout de suite sur le podium des écrivains algériens contemporains majeurs. Une gloire qui, rapidement, lui vaudra quelques ennuis, notamment professionnels, avec des autorités qu'assurément il ne ménage pas - c'est un euphémisme - dans ses écrits.
Avec son sixième roman, Rue Darwin, il démontre aujourd'hui qu'il n'a pas l'intention de s'assagir. Racontant l'histoire depuis l'enfance du narrateur, nommé Yazid et manifestement le double de l'auteur, ainsi que de sa famille dispersée autour de la planète, il nous fait revisiter de façon peu banale l'histoire tourmentée de l'Algérie depuis soixante ans. En évoquant des situations et surtout des personnages pour le moins hauts en couleurs qui ont marqué l'existence de cet homme parti, après la mort de sa mère, à la recherche de ses origines et des secrets, potentiellement honteux, qui les entourent. La figure centrale de cette « saga » peu conventionnelle sera celle de l'étonnante grand-mère de Yazid, à la fois chef de tribu, mère maquerelle et femme d'affaires richissime capable de subjuguer tous les hommes de pouvoir.
Tous les personnages et ce qu'ils ont vécu dans le livre est à considérer comme authentique, nous assure Boualem Sansal dans l'entretien qui suit. De quoi, évidemment, conférer encore plus de valeur aux propos de cet auteur qui conserve aujourd'hui une sympathique allure d'étudiant ou de professeur des années soixante-dix et qui, sans jamais perdre son humour quelque peu désespéré, rêve à l'oral comme à l'écrit d'une Algérie qui aurait exorcisé ses démons.
Jeune Afrique : Malgré votre regard pour le moins acerbe sur le régime, pouvez-vous continuer à vivre en Algérie ?
Boualem Sansal : J'y vis toujours. À Boumerdès. Cela surprend hors d'Algérie. Mais le plus étonnant, c'est que tous les gens en Algérie même sont eux aussi convaincus que je réside en France. A cause de ce que j'écris, et à cause de ce qu'ils pensent de moi. Encore récemment dans un blog, quelqu'un disait : oui, il critique l'islam et tout ça, mais de toute façon il vit dans un pays laïc, il peut tout se permettre. Et quand je rencontre quelqu'un en Algérie, je m'entends dire régulièrement : tu es là pour quelques jours ? Quand je réponds que c'est quand je suis ailleurs que c'est pour quelques jours, on a du mal à me croire, on veut même vérifier. Du coup, j'en arrive souvent à me demander pourquoi je suis si peu inquiété par les autorités [rires]. Je me dis que c'est probablement parce que je les sers ...
Parce-que ce que vous écrivez démontre justement qu'on peut être très critique envers le régime, qui apparaît donc tolérant ?
Je vais vous raconter une anecdote à ce sujet. C'était en 2003, pour la manifestation « Les belles étrangères » organisée chaque année par la France. C'était le tour de l'Algérie, et, comme ils le font toujours, ils avaient invité des écrivains vivant dans le pays. Six mois avant la manifestation ils avaient décidé d'aller voir chez eux une partie de ces écrivains afin de réaliser un film les montrant et les interrogeant dans leur cadre de vie. Quand la télévision, une équipe d'Arte, est venue me voir, elle voulait tourner dans ma ville de Boumerdès, d'autant qu'un un tremblement de terre avait eu lieu et que beaucoup de bâtiments, à commencer par ma maison, étaient plus ou moins détruits. Elle avait toutes les autorisations de divers ministères pour cela, mais des policiers descendus d'une voiture de patrouille, bientôt rejoints par des collègues en civil, nous ont empêché de tourner, armes au poing, sous un mauvais prétexte. « Vous n'avez pas le droit !», maintenaient-ils même après avoir vu les papiers officiels qu'on leur montrait. Car les autorisations, qui évoquaient « Alger, Tizi Ouzou, Bouira, etc », ne mentionnaient pas explicitement Boumerdès parmi les lieux de tournage prévus. On n'a pas insisté et on est donc reparti vers chez moi.
Quand le film a été projeté à Paris à la Bibliothèque nationale comme prévu, avant le début, il y a eu des discours, et notamment un de l'ambassadeur d'Algérie, édifiant, qui vantait la liberté d'expression et la démocratie dans son pays. En donnant comme preuve le fait qu'un écrivain comme moi, qui, disait-il, passait pourtant ses journées à étriller les autorités dans ses écrits, pouvait vivre tranquillement et sans aucun problème en Algérie. Il était très content de son discours … jusqu'à ce qu'on voit les images, car les caméramen, sans même que je m'en aperçoive, avaient filmé en catimini toute la scène où on nous interdisait de tourner et le réalisateur l'avait inclus dans sa totalité dans le film. Remous dans la salle. À tel point qu'on a arrêté la projection puis qu'on l'a reprise, après des conciliabules, en accélérant les scènes qui me concernaient pour les neutraliser. À la fin, l'ambassadeur a foncé sur moi et m'a dit : « Tu le paieras très cher ! », ajoutant : « Pour le pays, c'est une insulte majeure, on ne te le pardonnera jamais ». Je lui ai alors fait remarquer qu'il n'y avait rien de si problématique dans ce film et qu'il s'était simplement mis lui-même en difficulté avec son discours mensonger. Et on en est resté là, après que je lui ai dit ce que je pensais de ses menaces.
Après avoir été limogé de votre poste de haut-fonctionnaire au ministère de l'industrie en 2003, suite à une interview qui avait déplu, avez-vous pu retrouver un travail comme on vous l'avait promis quelque temps après ?
On ne m'a en fait jamais proposé de nouveau poste. J'avais alors essayé de chercher du boulot mais apparemment c'était devenu impossible dans toute la fonction publique. J'avais essayé au moins de réintégrer l'université où j'avais déjà travaillé. Tous ceux que je contactais me disaient qu'ils seraient ravis de m'employer, que ce serait un honneur, mais que, de toute façon, cela ne servait à rien de tenter de le faire car la nomination serait bloquée. Les fonctionnaires d'un certain niveau sont nommés par arrêté du ministre, par un décret, et, si cela fait défaut, on ne peut pas payer celui qu'on emploie, me rappelait-on. Donc pas moyen de trouver un emploi avec un salaire dans le public. Et dans le privé,  je n'avais envie ni de travailler pour des sociétés étrangères – on me l'aurait d'ailleurs vivement reproché - ni pour des Algériens – en général, là, c'est bandits et compagnie. Alors, je n'ai jamais pu retravailler régulièrement.
Par chance, entre les ventes de mes livres, les prix que j'ai obtenus, les conférences et les rencontres rétribuées, même si cela ne représentait pas des sommes énormes, quand on les convertissait en monnaie locale, et comme je n'ai pas beaucoup de besoins, je pouvais m'en sortir. En dinars, c'est comme si on multipliait par dix ce qu'on a touché dans les autres monnaies. Heureusement, car ma femme, qui était enseignante, a elle aussi été quasiment forcée un peu plus tard de démissionner de son travail.
Et, après tout cela, vous n'avez pas songé à vous exiler ?
Tous les jours, j'y ai pensé, et j'y pense encore. Tous les jours. C'est invivable. A chaque fois que j'allume la télévision, je me dis : « c'est pas possible ». Et quand je sors, je me dis la même chose. Pourquoi je ne l'ai jamais fait ? D'abord, quand elle était encore vivante, je me disais que je ne voulais pas laisser ma mère âgée derrière moi. Puis j'ai pensé aussi, avec mon côté orgueilleux : ce n'est pas à moi de partir ! Moi, je suis légitime dans ce pays, dans mon pays, et non pas ceux qui le gouvernent, avec leur gestion calamiteuse. Ils nous poussent à partir, mais il n'y a pas de raison de s'y résoudre. C'est au pouvoir de partir !
Votre dernier livre, autant ou plus encore que les précédents, porte des accusations graves - incompétence mais aussi enrichissement, etc - contre les dirigeants algériens, jusqu'au président qui apparaît sous le nom transparent d'Abdelaziz 1er. Et met en scène des personnages incroyables, comme cette Djéda qui régente la famille hors norme du narrateur, son petit-fils. C'est du roman ou cela renvoie toujours de près ou de loin à la réalité, comme vous le laissez entendre en disant parfois que vous n'avez pas d'imagination ?
Je n'invente rien. Bien sûr, il y a quelques rares personnages ajoutés ou transformés pour ménager les susceptibilités et brouiller un peu les pistes vis à vis de ma famille. Mais, à ces exceptions près, tout ce que je raconte est authentique et tous les personnages sont réels. Djéda, devenu chef de sa tribu à la mort de son père, par ailleurs patronne de bordels dans plusieurs villes, était bien de ma famille. J'ai effectivement vécu enfant dans cette sorte de phalanstère qu'elle avait créé dans son village. Et les quintaux d'or qu'elle a donné avant au gouvernement de Ben Bella quand on a créé le dinar, c'est vrai. Comme tout le reste.
Mais alors, si tout ou presque est vrai dans ce livre comme dans les précédents, votre vie est un roman, une série de romans même…
Absolument. Même s'il y a bien sûr dans mes livres une façon particulière de raconter les choses. Et si parfois je n'écris pas seulement à partir de ce que j'ai vécu mais aussi à partir de ce qu'on m'a rapporté. Notamment quand j'étais dirigeant d'entreprise avec mes interlocuteurs ou au cours de mes déplacements. Par exemple, pour mon livre précédent, Le village allemand, c'est quand j'étais directeur au ministère de l'Industrie que j'ai découvert au cours d'une mission à côté de Sétif l'existence incroyable d'un petit village qui ne ressemblait à aucun autre village algérien, tellement il était bien tenu, avec des fleurs ici et là comme nulle part ailleurs, etc. On m'a appris qu'on l'appelait le « village allemand » car il y avait justement un Allemand qui habitait là depuis la guerre, un ancien nazi qui avait rejoint la Révolution et qui avait transformé la physionomie du lieu. Je suis tombé ensuite sur le cinéaste Lakhdar Hamina, originaire de la région, qui m'a dit qu'il connaissait cette histoire, ce qui a renforcé ma curiosité. J'ai alors un peu enquêté et c'est comme cela que sur la base de faits réels, comme toujours, j'ai écrit ce livre.
Vos détracteurs algériens, en se référant à vos écrits sur l'Algérie, vous reprochent souvent de ne pas aimer votre pays. Vous en parlez avec passion, mais en contestant tout ce qui s'y passe. Alors, ont-ils totalement tort ?
C'est mon pays. Et mon rêve, ce serait qu'on y vive en paix, en démocratie. Au moins qu'on y vive comme on vit au Maroc ou en Tunisie. Mais à cause de la malédiction du pétrole et - excusez l'expression - de cette armée et de ce pouvoir de merde, on est dans une situation telle qu'il n'y a rien qui soit aimable dans le pays. On est comme des gens enfermés qui deviennent fous. Vivre en Algérie, avec cette violence, cette corruption, c'est très difficile. Il y a encore trois jours, j'ai dû aller à la mairie, j'ai pu encore voir qu'on nous traite comme des chiens. Et je ne vise pas que les dirigeants, ce n'est pas Ben Bella qui me recevait, ce n'est pas Bouteflika, on est tous concernés. La saleté, le délabrement du pays, c'est nous tous. Dix ans de guerre civile nous ont rendus insensibles à tout. Et avec l'argent du pétrole, on est dans un matérialisme débridé. Comment on va s'en sortir ? Mais, je l'ai dit, en fin de compte, je n'ai pas envie de partir, c'est mon pays, et chacun doit pouvoir lui apporter son petit quelque chose.
D'autant que vos livres sont totalement imprégnés de l'Algérie. Pourriez-vous les écrire ailleurs ?
Ça me paraît difficile. Mais quand je vois Yasmina Khadra, qui écrit bien lui aussi sur l'Algérie, ou quelques autres, je me dis qu'au fond c'est possible. Je pense d'ailleurs pouvoir écrire sur autre chose que l'Algérie.
Vous dites que ce que vous écrivez est vrai, mais, vu ce que vous dites de votre pays, on peut penser que le contenu de Rue Darwin, et notamment la présence centrale d'un bordel dans le récit, peut fonctionner aussi de façon métaphorique…
En effet, je l'ai découvert après, mais ça fonctionne merveilleusement. Le foutoir, la présence de bâtards, comme le narrateur, dans ce pays où l'on a été sans cesse métissé depuis 2000 ans, tout fonctionne très bien. Précisons d'ailleurs tout de suite que c'est un atout, ce métissage. Je suis atterré par mes compatriotes qui rêvent de pureté de la race. Il y a encore quelques jours, je discutais avec une amie, une femme très intelligente, qui me disait : « moi je suis une vraie arabe ». Pourquoi « vraie », cela veut dire quoi ? Cela me fait peur. La pureté, ça se mesure ? Cela ne suffit pas d'être arabe, ou berbère ?
Rue Darwin se passe en grande partie pendant l'enfance du narrateur, donc pendant la guerre d'Algérie. Et pourtant cette guerre ne paraît pas si présente, elle paraît même parfois lointaine. C'est comme cela que vous l'avez vécu enfant ?
Il est vrai que surtout au début, quand le narrateur vit dans son village, tout comme moi, il ne la voit pas, cette guerre. En 1954 ou 55, j'avais 5 ou 6 ans alors, on entendait dire qu'il y avait eu des morts, que le camion qui ramasse les ordures avait été attaqué par des hommes qu'on traitait de bandits. C'est tout. Car le FLN n'existait pas encore dans la conscience populaire. Puis un jour on a vu débarquer l'armée française. On trouvait ça passionnant, voir des GMC américains, des militaires et leurs armes, on courait après eux dans le village. De plus, ces militaires qui n'avaient pas de caserne se sont installés chez ma grand-mère, chez Djéda, donc chez nous. Et on ne savait pas ce qu'ils faisaient. Tout a changé avec mon arrivée à Alger, en pleine bataille d'Alger en 1957.
Là j'avais l'âge d'être conscient, de parler un peu de la guerre avec les copains, même si on ne se sentait pas forcément très concerné. On s'amusait, on répétait ce qui se disait, aussi bien contre le FLN que contre « les Français, qui sont des salauds » ». Au lycée, quand j'y suis rentré, je suis allé dans une section latine, donc j'étais le seul Algérien dans ma classe. Mais comme je connaissais les jeunes du quartier, je n'y ai pas fait attention. Je n'ai pris conscience que j'étais différent des autres 20 ou 25 élèves que lorsque l'un d'eux, fils d'un procureur, un grand alors que j'étais chétif, m'a un jour tabassé, quasiment à mort, dans un vestiaire de la salle de gymnastique, me disant « qu'est-ce que tu fais avec nous, va avec les tiens ». Alors que je le prenais pour un copain.
Je ne sais ce qui avait pu se passer, ou ce que son père lui avait raconté. Je me suis caché, je n'ai pas voulu le raconter à ma mère, qui a appris deux jours plus tard que je n'avais pas été au lycée. Là, évidemment, j'ai commencé à avoir une claire conscience des choses. Mais, de toute façon, la séparation était en train de devenir totale. Les pieds noirs étaient d'un côté, les Algériens, les musulmans comme on disait à l'époque, étant d'un autre côté. On a dû quitter la rue Darwin, qui était devenue une frontière, pour déménager un peu plus loin. Mais c'est vrai que je ne parle guère de cela dans le roman. Ce n'était pas mon propos principal et je ne voulais pas écrire 600 pages.
Le fait que vous ayez été choisi comme héritier de votre grand-mère maquerelle par celle-ci est exact ?
Mais oui. Un jour, encore enfant, ma mère nous avait amené chez le notaire. Je n'avais rien compris. Et on avait alors refusé l'héritage, car ma mère considérait que c'était de l'argent du malheur, du vice, dont elle ne voulait pas pour ses enfants. Djéda, je l'ai appris après, avait des biens partout. Cela a été pillé après l'indépendance. Notamment le palais qu'elle avait acquis au début des années 1950 à Alger, celui de la reine Ranavalona III, la dernière qui avait régné à Madagascar et qui avait été exilée en Algérie par les Français. Elle est morte mystérieusement en 1917 alors qu'elle habitait encore ce palais dans lequel Djéda a reçu Ben Bella et Nasser peu après l'indépendance, ce qui a fait d'elle une héroïne de la Révolution ! Maintenant, ce palais est devenu la propriété de Bouteflika.
À vous lire, vous avez été fasciné par cette reine de Madagascar et, d'ailleurs, vous avez l'air de rejeter encore plus fortement la colonisation de la Grande Île que celle de l'Algérie ...
Là, il faut faire une distinction entre les formes de colonisation. Madagascar, c'était une pure colonisation, de type militaire uniquement. Là il n’y a rien à discuter, c'est seulement quelque chose à corriger. En Algérie, il y a eu un peuplement. Et deux peuples ont vécu ensemble, même si c'était souvent dans deux univers différents, pendant plus d'un siècle. Il y avait donc à la fois le côté détestable de la colonisation, avec sa violence, l'inégalité, etc, mais aussi deux peuples. Qui sait ce qui se serait passé, quelle évolution se serait produite si cela avait duré plusieurs siècles. Regardez les États-Unis, la durée qu'il a fallu pour que les choses évoluent. L'indépendance de l'Algérie était évidemment inéluctable, mais était-il inévitable que les ultras de tous les côtés l'emportent à ce moment-là.
On dit souvent qu'après un grand traumatisme, il faut deux générations pour pouvoir enfin passer à autre chose. En Algérie, l'indépendance date de 50 ans, d'il y a deux générations. Cela vous fait-il espérer un profond changement pour bientôt ?
À long terme, on est forcément optimiste. On voit déjà que les jeunes, ceux qui ont de 20 à 30 ans, sont très loin de la guerre qui légitime encore le pouvoir actuel, celui qui nous dit : on vous a libéré, donc c'est nous les chefs. La biologie joue évidemment pour les jeunes. Ils finiront bien par être au pouvoir, au plus tard d'ici à une dizaine d'années quand les anciens auront disparu.

Vous espérez plus de la biologie que d'une contagion de ce qu'on appelle le printemps arabe pour que l'Algérie change !
Parce qu'on n'a pas de société civile en Algérie. À cause de la guerre civile et de l'émigration qu'elle a provoquée, à cause du pouvoir qui l'empêche de jouer son rôle, il n'y a personne pour parler à la société, lui amener du sens, évoquer l'histoire, l'avenir. Ceux qui pourraient le faire sont exilés ou confinés à la marge. La jeunesse algérienne n'a aucune idée de ce qu'elle pourrait vouloir être. Il faut savoir qu'il y a beaucoup d'Algériens de 30 ans, à l'intérieur du pays, qui n'ont jamais vu un étranger, sinon à la télé ! Et personne ne peut leur proposer un regard critique.
Les personnages les plus forts, dans cette famille dont vous rapportez l'histoire dans Rue Darwin, ce sont les femmes. C'est d'elles que vous attendez le plus ?
Dans toutes les familles traditionnelles, c'est comme cela, les hommes sont des personnages insipides. Elles ne jouent peut-être pas un rôle politique, mais elles détiennent le vrai pouvoir, dans leur famille, leur milieu. Il va de soi qu'elles sont aussi compétentes que les hommes dans tous les domaines et qu'elles sont appelés à jouer un plus grand rôle. Mais la société freine.
Vous apparaissez, dans vos écrits, comme un farouche adversaire sinon de l'islam du moins de ses représentants dans la société et surtout des islamistes. Quel danger représentent-ils encore à vos yeux ?
Quand on critique l'islamisme, comme une idéologie totalitaire, qui mène à la violence, en Algérie maintenant il n'est pas difficile d'être entendu. On a expérimenté, on a donné, et tout le monde a vu le résultat. Les islamistes eux-mêmes ont d'ailleurs changé de discours, ils se réclament maintenant de la Turquie. L'islamisme, de toute façon, n'est pas tombé du ciel. Ils puisent dans le coran. Et on devrait donc pouvoir au moins débattre autour des écrits. Mais la façon dont l'islam a été socialisé a créé un islam récessif, bête, craintif, qui ne regarde pas les choses en face, n'affronte pas la réalité. Et c'est cet islam-là dont on a fait la religion d'État. Alors on peut se demander s’il ne faut pas aussi le détruire, cet islam replié, colporté par des ignares, qui refusent tout débat. En tout cas l'attaquer pour l'obliger à se poser des questions, à faire un travail de renouvellement.
Jusqu'à accepter qu'on parle de séparation de la religion et de l'État ?
Mais pourquoi pas. Le RCD, par exemple, est un parti qui prône très officiellement la laïcité. On doit pouvoir en débattre sans se lancer des anathèmes. Je ne sais pas si on arrivera à faire bouger les choses profondément de mon vivant, mais les digues finiront bien par s'ouvrir. C'est une chose formidable, la laïcité, et je suis étonné qu'on ne puisse pas en discuter partout comme on l'a fait en France en 1905.
Quelle est votre interprétation de ce qui se passe dans le monde arabe aujourd'hui. Un simple rejet des dictatures ou la naissance d'un nouvel individu arabe comme le disent certains ?
Je crois plus à cette seconde interprétation qu'à celle qui ne parle que des dictateurs. À la limite, les pouvoirs dictatoriaux, dans beaucoup de pays et en particulier en Algérie, on a fini par les accepter en attendant qu'ils disparaissent, avec l'idée que les régimes évolueront forcément. Alors que l'on voit à quel point tout est différent chez les jeunes. Ils ont rompu, comme jamais auparavant, avec les générations précédentes. Les évolutions technologiques, des mœurs - il n'y a aujourd'hui plus une fille de 20 ans qui est vierge dans les milieux un peu évolués dans les villes en Algérie -, font qu'ils sont complètement différents des vieux, avec lesquels ils n'ont même pas envie de discuter en attendant qu'ils disparaissent. Et l'évolution s'accélère.
Le narrateur de votre livre, qui est manifestement votre porte-parole, est en fin de compte quelqu'un sans grande ambition sinon un raté. Vous ne vous voyez quand même pas comme cela ?
Mais c'est bien mon cas. Je n'ai jamais eu beaucoup d'ambition. J'ai fait de bonnes études, j'aurais pu aller aux États-Unis travailler pour la NASA, elle me l'a proposé après des publications sur des turboréacteurs que j'avais faites dans des revues. Et j'ai vu tous mes frères réussir à l'étranger. Mais, moi, j'étais bien quand je travaillais comme fonctionnaire. Ce n'est peut-être pas un hasard si je suis devenu si tard un écrivain.
Écrire, pour vous, alors que le narrateur s'interroge tout le temps sur sa vie, sur ses origines, sur la vérité, sur la honte, n'est-ce pas une sorte d'auto-analyse permanente ?
C'est une question que je me pose. D'ailleurs, il y a quelque temps, j'ai reçu une invitation pour intervenir dans un grand congrès de psychanalystes. Je leur ai dit qu'il devait faire erreur. Pas du tout, m'a-t-on répondu, vous n'imaginez pas à quel point ce que vous abordez est intéressant pour nous. Je n'ai pas pu y aller, mais cela m'a fait m'interroger sur ce que je fouillais. Quand j'ai commencé à écrire, d'ailleurs, je m'étais dit que si je n'étais pas publié, cela resterait de l'ordre de la thérapie personnelle.
Avez-vous déjà l'idée directrice de votre prochain livre ?
Jusque-là, à chaque fois, j'avais l'idée de ce que j'allais faire après. De l'histoire dont j'allais parler. Mais là non. Si ce n'est que je me dis que je devrais peut-être écrire quelque chose de différent. À un moment donné, je voulais faire un récit sous forme de carnet de voyage en Kabylie. Je ne suis pas Kabyle, mais cette région est emblématique, elle a une aura incomparable. Ça viendra peut-être un jour.
 

Propos recueillis par Renaud de Rochebrune, le 05/10/2011
In : http://www.jeuneafrique.com
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Boualem Sansal: Rue Darwin


La quête des origines, à la recherche de la mère, et à celle du père : voilà me direz-vous un thème autobiographique que les romanciers ont usé jusqu'à la corde depuis des siècles. Boualem Sansal, pourtant, réussit l'exploit de nous persuader que l'exercice en était encore balbutiant. Avec "Rue Darwin" le romancier de Boumerdès — à moins qu'il ne se soit enfin résolu à émigrer comme tous les autres romanciers de son pays — renouvelle le genre en l'accompagnant de mystères qui semblent s'épaissir deux cents pages durant avant que la lumière ne se fasse sur ses origines — du moins celles du narrateur nommé Yazid.
• Déjà dans "Le village de l'Allemand" il y avait un héros qui, en enquêtant sur la mort de son frère, finissait par découvrir le passé caché de leur père. Avec "Rue Darwin", la recherche de l'identité du narrateur s'approfondit en quête de l'identité des parents véritables, et par ce biais, en quête de la généalogie d'une famille un peu spéciale.
« Je découvrais que mon père n'était pas mon père et il venait de mourir ; que ma mère n'était pas ma mère et elle venait de disparaître ; que ma vraie mère était une inconnue qui m'avait conçu avec des inconnus de passage dans une maison interdite et elle avait disparu à son tour. Ne restait que Djéda et plus tard j'ai découvert qu'elle n'était pas ma grand-mère mais la sœur aînée de ma grand-mère, laquelle n'était pas plus ma grand-mère que son fils n'était mon père.»
On comprendra petit à petit que le narrateur resté vieux garçon est le dernier rejeton vivant en Algérie d'une tribu aspirée par la diaspora, et dont l'histoire, livrée dans l'intermittence d'un récit de deuils, est comme on dit "haute en couleur".
• Vers 1900, le clan des Kadri avait connu un tournant remarquable : la jeune Sadia, dix-huit ans, en devint le chef. Un siècle plus tard, Yazid se souvient de celle qu'on n'appelait que Lalla, bonne maîtresse, ou chère Djéda, chère grand-mère. Elle dirigea jusqu'en 1964 une sorte d'empire féodal et commercial, et à l'époque de l'enfance de Yazid, sa fortune reposait en bonne part sur le premier bordel du pays. Au village, Djéda régnait sur une citadelle doublée d'une grande maison qui abritait les pensionnaires comme Karima ou Farroudja et beaucoup d'autres. Parfois, malgré les avorteuses, l'une de ces filles avait « un accident de travail » et un petit pupille s'ajoutait à la marmaille du « phalanstère ». Bien des années plus tard, Karima est une vieille dame qui vit à Alger en compagnie de Yazid alors que ses enfants ont tous émigré. Le cancer menaçant l'existence de Karima, le narrateur l'hospitalise à Paris. Mais l'issue est inéluctable. Au moment où elle meurt, tous ses enfants sont revenus autour d'elle, sauf le plus jeune parti chez les talibans et de ce fait injoignable.
• Les souvenirs du narrateur, jouant habilement de la temporalité éclatée, sont pour l'essentiel construits autour des décès de ses proches. Ceci fait du roman une passionnante interrogation sur la vie et la mort, mais aussi une réflexion sur les véritables liens de parenté. Des liens du sang ou des liens du cœur, lesquels sont les plus forts chez Yazid ? Une fois sa mère décédée à Paris, il devra retourner à Alger chercher rue Darwin la clé de ses origines. Il ira écouter la vieille Farroudja, dans ce pauvre quartier de Belcourt où lui-même avait vécu quand Djéda trônait dans un luxueux palais qui avait abrité une reine en exil. La vie de Yazid a ainsi été disloquée entre deux familles qui s'ignorent, il n'a jamais pu dire « maman, je t'aime !» et, « enfant du néant et de la tromperie », il s'aperçoit qu'il a été privé d'un frère, un vrai, éloigné de lui par l'oukaze d'une grand-mère autocrate! Sans compter que la belle Faïza est devenue à sa place le chef du clan Kadri réinstallé en Europe.
• En plus du roman familial, "Rue Darwin" s'accompagne d'une double thématique rituelle chez l'auteur. Il s'agit d'une part de la critique de la religion, des imams et des muezzins, et — comme il se doit — de la critique du pouvoir politique. Boualem Sansal a ses raisons : le Courrier International (n°1092, 6-12 octobre 2011) reprend un article de la Frankfurter Zeitung que je cite. « Il n'a plus rien à perdre, dit-il, sauf la vie. Il y a longtemps qu'on lui a pris tout le reste. Et pourtant ni l'interdiction professionnelle, ni le bannissement social, ni même les menaces de mort n'ont réussi à l'empêcher de critiquer l'Algérie. En 2003 Boualem Sansal a perdu son poste de haut fonctionnaire. Puis ce sont ses livres qui ont été interdits. Puis c'est son épouse qui a été contrainte d'abandonner son métier d'enseignante. Puis c'est son frère qui a été en butte à tant de redressements fiscaux aberrants qu'il a dû fermer son entreprise.» Yazid le narrateur a aussi aggravé son cas — si je puis dire — en faisant d'un vieux rabin du quartier de Belcourt un ami de la famille et en prétendant qu'Abdelaziz Ier se serait approprié l'ancien palais de sa grand-mère (et de la reine Ranavalona III par la même occasion) en manipulant le cadastre. Le lecteur qui n'aurait pas été persuadé que les piques du narrateur à l'endroit du pouvoir sont en fait celles de l'auteur pourra se reporter à l'interview donnée à Jeune Afrique (n°2647, 2-8 octobre 2011). J'en ai extrait cette phrase qui fera date : « Ce n'est pas à moi de partir ! Moi, je suis légitime dans ce pays, dans mon pays, et non pas ceux qui le gouvernent, avec leur gestion calamiteuse. Ils nous poussent à partir, mais il n'y a pas de raison de s'y résoudre. C'est au pouvoir de partir !»
• Pour revenir à la littérature et conclure, il m'a paru que l'écriture de Boualem Sansal s'était simplifiée par rapport à ses plus anciens textes (il est publié depuis 1999, cf. "Le serment des barbares") et comme ici l'évocation des morts sert de fil conducteur au récit, on ne reprochera pas à l'auteur d'avoir allégé son style pour la circonstance, bien au contraire. Et comme le dit si bien Dominique
[un lecteur sur la toile, le web], faites une place à ce livre dans votre bibliothèque...
 

Par Mapero
Lundi 10 octobre 2011  

in: http://wodka.over-blog.com/article-boualem-sansal-rue-darwin-86268596.html


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RUE DARWIN
"L'islamisme, même à dose microscopique, détruit un pays"
lundi 26 septembre 2011 à 10h52
Boualem Sansal se défend d'être un héros. L'écrivain algérien en a pourtant l'étoffe. C'est au péril de sa vie qu'il pousse un cri de révolte contre les islamistes qui gangrènent son pays chéri et contre un régime qui sème la haine et réduit la liberté individuelle. « Tout n'est pas perdu », à condition de connaître son histoire et ses origines. Les siennes prennent racine dans la Rue Darwin (Gallimard). Un roman intense qui retrace une enfance hybride, partagée entre plusieurs identités. Une enfance « écourtée par la guerre », mais enrichie par la force des femmes. On y assiste aussi à la mutation de l'Algérie, qu'il décrit sans complaisance. Quels sont les observations et les combats de Boualem Sansal ? Rencontre avec le lauréat 2011 du prestigieux prix de la Paix des libraires allemands.

Le Vif/L'Express : Vous écrivez que « le seul véritable inconnu, c'est soi-même ». Pourquoi l'identité est-elle un thème récurrent dans votre oeuvre ?
Boualem Sansal : L'identité se lit à livre ouvert, on la révèle par sa façon d'être. Jusqu'à présent, j'abordais la question de l'identité collective, or pourquoi le collectif s'affuble-t-il d'une identité ? Quelle est celle de tout un peuple ? L'Etat construit une pièce de théâtre avec ses actes et ses identités. Les pouvoirs étant dominants, ils imposent ce récit afin que ça devienne une norme. Ceux qui s'en écartent sont en situation difficile. Je suis un être complexe... Héritier d'une longue histoire, j'ai été façonné par trente-six mille choses. Etre réduit à l'identité musulmane revient à être défini sur la marge d'un timbre verrouillé. On doit se mutiler pour y entrer ! Cela nous coupe les pieds, les ailes et les langues. C'est contre ça que je me rebelle. Je refuse la petite identité officielle tant elle est caricaturale. Réapproprions-nous notre identité individuelle et, si nécessaire, l'identité collective, en reconnaissant toutes ses dimensions, en comprenant toute son histoire. Cela exige un travail de reconstruction et de rejet de ce qu'on nous impose.
On ressent, dans votre livre, la nostalgie d'une époque révolue où la cohabitation, notamment avec les juifs, était possible. N'y a-t-il pas, dans des pays comme l'Algérie, une régression dans l'acceptation de l'autre ?
Complètement. Tous les Algériens d'un certain âge vivent avec cette nostalgie parce que l'on a vu comment, depuis l'indépendance, des espaces de liberté ont été rognés. On nous a enfermés dans des identités tellement étroites qu'elles deviennent, comme cela a été dit par d'autres, des « identités meurtrières ». La multiplicité des identités en Algérie était extraordinaire. Par catégories sociales, nous vivions en parfaite entente. Dans le quartier de Belcourt, à Alger, j'allais réviser mes devoirs à la synagogue parce que l'on habitait une petite pièce où il était impossible d'étudier. On aurait pu conserver cela.
Dans ce roman, vous faites un clin d'£il à Camus, qui habitait à deux pas de chez vous. Pourquoi estimez-vous que « quand on le lit, on voit une autre Algérie qui parle à l'humain » ?
Camus incarne le révolté philosophique. Avant, l'idée de l'identité algérienne était extrêmement complexe, alors qu'aujourd'hui elle est réductrice. Albert Camus a perçu qu'un nouveau peuple était en train de naître, ça me fascine. Les gens venaient de partout avec leur histoire, leur espérance et leur identité différente. C'est l'Histoire qui les a mis ensemble sur un territoire. Un pays était en train de surgir, avec sa nouvelle géographie. Il ne s'agissait ni de l'Algérie ottomane ni de l'Algérie française ou musulmane.
En quoi ce pays vous a-t-il façonné ?
C'est celui où je suis né, celui où j'ai toujours vécu. Dans ma famille, on ne s'est pas laissé enfermer par une identité artificielle. Non seulement, je n'ai pas été embrigadé par « cet Algérien nouveau », mais, en plus, j'ai gardé ma liberté et mon identité plurielle. Nous ne sommes, hélas, plus qu'une petite minorité qui disparaît. La nouvelle génération étant totalement formatée, le travail sera difficile à faire. On ne lui explique pas l'histoire, qui a été mise sous le chapeau. Dire qu'il y a quinze ans on pouvait boire et fumer à une terrasse, lors du ramadan ! Même dans certaines banlieues françaises, ce n'est plus possible. Les jeunes Algériens rêvent actuellement d'obtenir un visa pour se réaliser en France.
Pourquoi n'est-ce plus possible aujourd'hui ? A cause d'un pouvoir qui impose une identité réductrice ?
Les régimes totalitaires veulent un peuple à leur main. Ils construisent une identité. Ils se légitiment par des mensonges et des exclusions, jamais par des idées de rassemblement. Ensuite, les théoriciens théorisent cela ; ils construisent des slogans, des histoires. Ils sacralisent, ce qui fait qu'après il est très dangereux de déconstruire. Pourtant, on ne peut pas accepter cela. Il faut se révolter, il faut se réapproprier les choses. J'ai l'impression que ce moment est arrivé dans le monde arabo-musulman.
L'identité de l'Algérien nouveau que le pouvoir a voulu fasciner est-elle celle d'un islamiste ? A propos de Hédi, le jeune frère islamiste de votre héros, vous suggérez que c'est l'école publique qui l'a ainsi formaté ?
A partir de l'indépendance, le pouvoir a voulu construire un peuple nouveau. Par petites touches et par des phrases très simples : « Nous sommes arabes. Nous sommes musulmans. Nous sommes socialistes. » Cette période-là a conduit à l'échec, trente ans après : pays détruit, chômage, industrie non productive. Les islamistes sont arrivés et ils ont dit : « Si vous avez échoué, c'est parce que vous n'avez pas été de vrais musulmans. Le Coran est la solution. Vous devez vous convertir, partir ou mourir. » Certains se sont adaptés au péril de leur vie.
Les Algériens ont-ils déjà dressé le constat de l'échec de cette stratégie islamiste ?
L'échec est visible sans l'être. Les islamistes assurent n'être pas vraiment rentrés dans le vif du sujet puisque le pouvoir est encore détenu par des « mécréants ». Dans leur entendement, il faut procéder à une épuration, prendre le pouvoir et installer une république islamique. Eux ne reconnaissent pas l'échec. Nous, on voit bien que l'islamisme, même à dose microscopique, détruit un pays. Par rapport à la première médication socialiste, l'islamisme a cette particularité de détruire les familles. Dans nos pays, la famille est hyper-importante parce qu'elle est la cellule de base. Chez l'être humain, quand quelque chose détruit la cellule, c'est le cancer, les métastases, et la mort assurée.
Dans votre livre, Yazid, pour rassurer sa maman et se rassurer, parle à propos de son jeune frère d'islamiste modéré, de taliban politique... mais sans trop y croire. Vous aussi, vous ne croyez pas à l'islamisme modéré ?
Non, je n'y crois pas. L'islamisme modéré relève de la stratégie. Les islamistes se repositionnent comme les partis d'extrême droite qui, à un moment donné, jouent la carte de la modération pour élargir leur base sociale et atteindre le pouvoir. Lorsque surviendront les difficultés, l'islamiste modéré ne pactisera pas avec le démocrate au détriment de l'islamiste radical. Il ira vers l'islamiste radical. C'est sa famille naturelle. En Turquie, l'AKP [NDLR : Parti de la justice et du développement, au pouvoir] est un parti islamiste modéré, mais il ne fait pas alliance avec les démocrates. Il pourrait sceller cette alliance pour forcer l'armée à sortir du champ politique. Non, il préfère composer avec l'armée.
Où placez-vous le curseur de la frontière entre islam démocratique et islamisme. Quand le chef du Conseil national de transition libyen annonce que la charia constituera la principale source de législation, qu'en pensez-vous ?
Je suis catastrophé. Pourquoi a-t-il cru nécessaire de dire cela ? Il n'en a pas le droit. Le CNT ne représente rien ; il n'a aucune autre légitimité que la victoire contre Kadhafi. Dans six mois, quand les Libyens disposeront de leur assemblée constituante, qu'il fasse cette proposition aux électeurs, soit. C'est la démocratie. Mais là, le CNT se met dans la peau des vainqueurs. Dans un contexte où il y a d'autres priorités (parachever la libération du pays, assurer la sécurité, récupérer les armes...), pourquoi cette annonce ? N'est-ce pas un appel aux islamistes pour commencer, déjà, à se mobiliser ou est-ce une tactique pour éviter que les islamistes prennent le maquis ? Je suis très méfiant. Les islamistes sont de grands stratèges.
Déjà dans Le Village de l'Allemand, vous dénonciez l'islamisation des banlieues françaises. La lutte contre l'islamisme, c'est le combat de votre vie ?
Je n'ai aucune compétence pour parler du Coran et du message coranique. Mais l'islam qui est enseigné depuis une cinquantaine d'années par les institutions, par les écoles coraniques, est un islam radical. Cet enseignement porte en lui les germes de l'islamisme. Il ne peut pas produire des hommes de paix et de tolérance. Dans l'islam sunnite, il n'y a pas de clergé. C'est tout le drame du monde musulman. Il faut que, dans les pays musulmans, on commence à enseigner un autre islam. On ne peut pas être optimiste.
Espérez-vous tout de même des changements des révoltes arabes ?
Je suis pessimiste. L'autre drame du monde arabo-musulman est l'absence de société civile. Le vecteur de la démocratie est la classe moyenne, éduquée et ouverte, et la société civile qui produit du sens pour le peuple. Notre société civile est à l'étranger. Son message est forcément rejeté. La seule société organisée est aujourd'hui l'armée. La conclusion s'impose : de nouvelles dictatures sous une façade acceptable, une gestion de la société par les services secrets et le clientélisme, des marionnettes pour créer l'illusion démocratique...
Pourquoi restez-vous en Algérie, alors que vous y êtes menacé et censuré ?
Parce qu'il y a une certaine utilité à rester. Tout n'est pas perdu. Le « printemps arabe » est surtout vrai en Tunisie et en Egypte grâce aux réseaux sociaux. La classe moyenne y est essentielle pour traduire en propos leurs actions. Les femmes se battent aussi, leur lutte est bien plus intéressante.
Comme le rappelle ce roman, vous avez été élevé et porté par les femmes. Que vous ont-elles appris de la vie ?
Les femmes sont extraordinaires. Même dans les rêveries débridées elles s'avèrent très concrètes. On a beau gouverner ce pays par les légendes, elles ne s'en satisfont pas. Lors des premières émeutes algériennes, en octobre 1988, les hommes ont vécu l'euphorie. L'Algérie des femmes n'était pas faite de discours, mais de créations de centaines d'associations, existant toujours. Les seuls progrès, réalisés dans ce pays, c'est aux femmes qu'on les doit. Celles qui m'ont élevé m'ont appris le courage et la faculté à ne pas se dérober. C'est une grande vertu, même si je ne me perçois pas comme étant courageux.
Pourquoi la mort de votre mère a-t-elle donné naissance à ce roman ?
Quand j'étais petit, le rabbin disait que « c'est aux enfants d'enterrer leurs parents ». A 60 ans, c'est cependant terrible ! Contrairement à ma fratrie, qui a vécu dans d'autres pays, je n'ai jamais quitté ma mère, alors j'ai vu la mort se dessiner sur son visage. Cela faisait longtemps que je pensais tirer un roman de notre histoire, mais c'est compliqué de parler de sa propre famille. D'autant que nous avons vécu dans le silence et le secret. Je ne me sentais pas le droit de faire un livre autobiographique, or il s'est imposé, afin d'en tirer des enseignements. Comment nous, les vivants, héritons-nous de l'histoire du passé ? Cette même question se trouvait déjà dans Le Village de l'Allemand, à savoir utiliser le peu qu'on sait de notre histoire pour la questionner à nouveau. Après avoir abordé ce thème à travers le peuple, je l'applique à l'échelle familiale et individuelle.
Quel enseignement en tirez-vous ?
Tout comme dans Le Village de l'Allemand, il y a le devoir de savoir. Je n'accepte pas l'idée qu'on vive dans l'ignorance. Nous devons connaître notre histoire ! Je m'en veux de ne pas avoir posé de questions à ma mère, mais je n'ai pas osé lui faire mal ou l'obliger à me mentir. Ainsi, ce livre aborde aussi le devoir de transmission. La vie est une continuité, d'autres vont venir après nous. Une fois qu'on « sait », que faut-il transmettre à ses enfants ? Devons-nous les protéger ? Autre devoir : celui de la responsabilité. Le savoir peut engendrer des torts ou mener à la folie. Parmi les déviations, il y a la vengeance et les identités meurtrières. On vit sur les secrets et les mensonges, il faut l'accepter ou y ajouter les siens.
« La trahison est une plaie qui ne se referme pas. » Pourquoi est-elle au coeur de vos livres et à partir de quand se trahit-on soi-même ?
A un moment donné, on se sent « traître » car on a failli à quelque chose, on a franchi une certaine ligne. Dans mon discours du prix de la Paix des libraires allemands, je vais dire que « le seul véritable chemin vers la vérité est la droiture ». La question en creux est celle de la trahison, de l'irresponsabilité. Quand on ne cherche pas à savoir, on tergiverse, on louvoie, on temporise... Ma vérité ? Je ne sais pas, c'est une quête sans fin. On ne peut pas répondre à certaines questions. Ce que j'écris dérange, mais je n'ai jamais épousé de théorie ou bougé de mon coin. Le petit garçon sympathique de la rue Darwin est toujours intact en moi.


PROPOS RECUEILLIS PAR GÉRALD PAPY ET KERENN ELKAÏM
 

In: http://www.levif.be/info/actualite
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