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mardi, janvier 22, 2013

359 - PIERRE BOURDIEU 01 / 08 / 1930 + 23 / 01 / 2002

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Pierre Bourdieu était (est) un acteur majeur du champ intellectuel français. Un des plus éminents sociologues du XX° siècle. Il questionna durant de très nombreuses années les faits sociaux. Il apporta des réponses importantes et reconnues aux questions des rapports sociaux. Il introduisit des concepts qu’il élabora durant sa carrière comme « Champ », « Habitus » ou « violence symbolique » reconnus et admis par tous aujourd’hui.
Il est l’auteur de La Misère du monde, un ouvrage indispensable pour tout apprenti sociologue, comme le furent des années auparavant « La Reproduction », « Question de sociologie » ou « Les Héritiers ». J’ai eu l’honneur de le rencontrer lors d'une conférence qu'il donnait à l’IMA (l'Institut du monde arabe à Paris) et lors d’un hommage à Abdelmalek Sayad à Paris.
L'année dernière alors que l'on commémorait la 10° année de sa disparition, rares furent les médias qui l'évoquèrent. Surtout pas la télévision. Lui n'aimait pas la télévision pour plusieurs raisons, dont ses partis-pris manifestes, son incompétence et son "quant-à-soi" que le chercheur a formidablement décortiqué et dénoncé
Voici des extraits de « Sur la télévision » Liber édition/raison d’agir. 1996
"Il est évident qu'il y a des choses qu'un gouvernement ne fera pas à Bouygues sachant que Bouygues est derrière TF1. Ce sont là des choses tellement grosses et grossières que la critique la plus élémentaire les perçoit, mais qui cachent les mécanismes anonymes, invisibles, à travers lesquels s'exercent les censures de tous ordres qui font de la télévision un formidable instrument de maintien de l'ordre symbolique."
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Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 14

"Les prestidigitateurs ont un principe élémentaire qui consiste à attirer l'attention sur autre chose que ce qu'ils font. Une part de l'action symbolique de la télévision, au niveau des informations par exemple, consiste à attirer l'attention sur des faits qui sont de nature à intéresser tout le monde, dont on peut dire qu'ils sont omnibus - c'est-à-dire pour tout le monde. Les faits omnibus sont des faits qui, comme on dit, ne doivent choquer personne, qui sont sans enjeu, qui ne divisent pas, qui font le consensus, qui intéressent tout le monde mais sur un mode tel qu'ils ne touchent à rien d'important."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 16

"La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population. Or, en mettant l'accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ces droits démocratiques."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 18

"On dit toujours, au nom du credo libéral, que le monopole uniformise et que la concurrence diversifie. Je n'ai rien, évidemment contre la concurrence, mais j'observe seulement que, lorsqu'elle s'exerce entre des journalistes ou des journaux qui sont soumis aux mêmes contraintes, aux mêmes sondages, aux mêmes annonceurs (il suffit de voir avec quelle facilité les journalistes passent d'un journal à l'autre), elle homogénéise."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 23

"L'audimat, c'est cette mesure du taux d'audience dont bénéficient les différentes chaînes (il y a des instruments, actuellement, dans certaines chaînes qui permettent de vérifier l'audimat quart d'heure par quart d'heure et même, c'est un perfectionnement qui a été introduit récemment, de voir les variations par grandes catégories sociales). On a donc une connaissance très précise de ce qui passe et de ce qui ne passe pas. Cette mesure est devenue le jugement dernier du journaliste, jusque dans les lieux les plus autonomes du journalisme, à part peut-être Le Canard Enchaîné, Le Monde diplomatique, et quelques petites revues d'avant-garde, animées par des gens généreux et "irresponsables", l'audimat est actuellement dans tous les cerveaux."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 28

"Vous avez des professionnels du plateau, des professionnels de la parole et du plateau, et en face d'eux des amateurs (ça peut être des grévistes qui, autour d'un feu de bois vont...), c'est d'une inégalité extraordinaire. Et pour établir un tout petit peu d'égalité, il faudrait que le présentateur soit inégal, c'est-à-dire qu'il assiste les plus démunis relativement, comme nous l'avons fait notre travail d'enquête pour La Misère du monde."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 36

"Poussées par la concurrence pour les parts de marché, les télévisions recourent de plus en plus aux vieilles ficelles des journaux à sensation, donnant la première place, quand ce n'est pas toute la place aux faits divers ou aux nouvelles sportives..."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 59

"On peut et on doit lutter contre l'audimat au nom de la démocratie. Ça paraît presque paradoxal parce que les gens qui défendent l'audimat prétendent qu'il n'y a rien de plus démocratique (c'est l'argument favori des annonceurs et des publicitaires les plus cyniques, relayés par certains sociologues, sans parler des essayistes aux idées courtes, qui identifient la critique des sondages - de l'audimat - à la critique du suffrage universel, qu'il faut laisser aux gens la liberté de juger, de choisir ("ce sont vos préjugés d'intellectuels qui vous portent à considérer tout ça comme méprisables"). L'audimat, c'est la sanction du marché, de l'économie, c'est-à-dire d'une légalité externe et purement commerciale, et la soumission aux exigences de cet instrument de marketing est l'exact équivalent en matière de culture de ce qu'est la démagogie orientée par les sondages d'opinion en matière de politique. La télévision régie par l'audimat contribue à faire peser sur le consommateur supposé libre et éclairé les contraintes du marché, qui n'ont rien de l'expression démocratique d'une opinion collective éclairée, rationnelle, d'une raison publique, comme veulent le faire croire les démagogues cyniques."
Pierre Bourdieu - 1930-2002 - Sur la télévision - 1996, page 77

"La télévision a une sorte de monopole de fait sur la formation des cerveaux d'une partie très importante de la population."
In : www.toupie.org
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www.monde-diplomatique.fr

Deux cours inédits de Pierre Bourdieu au Collège de France
A cent contre un
par Pierre Rimbert, janvier 2012


« J’ai eu la joie d’être attaqué, souvent assez violemment, par tous les grands journalistes français, expliquait Pierre Bourdieu en 1998 à la réalisatrice Barbro Schultz Lundestam. Parce que ces gens qui se croient des sujets n’ont pas supporté de découvrir qu’ils étaient des marionnettes (Entretien filmé au Collège de France, 26 février 1998). » Dix ans après la disparition du sociologue français le plus cité dans le monde, le temps et le repositionnement idéologique des éditorialistes ont gommé le souvenir des batailles et l’identité des protagonistes. La « mondialisation heureuse » ne se chante plus qu’à mi-voix, la déploration des inégalités mobilise jusqu’à certains banquiers, et l’on relit avec curiosité les assauts portés contre l’auteur de La Misère du monde.

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Ses torts furent d’engager les acquis de sa discipline dans les luttes qui marquèrent le renouveau de la critique sociale dans la seconde moitié des années 1990 ; d’opposer une « gauche de gauche » aux gouvernements sociaux-libéraux majoritaires en Europe à la fin du siècle dernier ; de lancer avec succès — et avant les autres — une collection de petits ouvrages bon marché proposant au grand public des outils intellectuels de « résistance à l’invasion néolibérale » (les éditions Raisons d’agir). Enfin, il commit l’hérésie suprême de « rappeler à la prudence les essayistes bavards et incompétents qui occupent à longueur de temps les journaux, les radios et les télévisions ». (Pierre Bourdieu, Contre-feux 2, Raisons d’agir, Paris, 2001.) Ces derniers dressèrent donc un bûcher.
Le philosophe Alain Finkielkraut l’accusa de conduire une « critique totalitaire » (France Culture, 15 juillet 1999), et le directeur de la rédaction du Monde, Edwy Plenel, condamna sa « vision schématique de l’univers médiatique » (Le Monde diplomatique, février 1998) ; l’écrivain Philippe Sollers le jugea « stalinien typique » et « mauvais écrivain » (L’Année du Tigre, Seuil, Paris, 1999). « Il produit, sous une couverture scientifique, la vulgate qui fait l’essentiel des conversations dans la petite bourgeoisie d’Etat », tranchèrent le cinéaste Claude Lanzmann et le philosophe Robert Redeker (Le Monde, 18 septembre 1998). Si le directeur de la revue Esprit, Olivier Mongin, le peignit en « singe savant militant », chef d’une « voyoucratie intellectuelle », le politiste Marc Lazar détectait dans les « analyses simplistes, profondément régressives et dangereuses » façonnées par ce « populiste » la « vieille hostilité d’une partie de la gauche à la démocratie représentative et au réformisme » (Esprit, juin 1998).
La journaliste Françoise Giroud n’avait vu dans ses textes qu’« aigreur et lieux communs » (Le Nouvel Observateur, 30 janvier 1997). « Bourdieu : ce que les années 1960 nous lèguent de plus éculé », avait décrété Bernard-Henri Lévy (Le Point, 29 juin 1996) ; « Bourdieu, il n’y a rien, il n’y a pas un fait. Il n’y a pas un fait, il n’y a que des diatribes, il n’y a pas un fait », s’exaspéra Daniel Schneidermann, alors critique de télévision au Monde (France 2, 28 mai 1999). L’historien Pierre Nora qualifiait sa sociologie de « réductrice, simplificatrice, faussement scientifique et… pas vraie » (LCI, 16 juillet 1998). « Il a fondé beaucoup de ses analyses sur des archaïsmes et des erreurs historiques », confirmait le chroniqueur Jean-Marc Sylvestre (LCI, 27 janvier 2002). La surface d’un numéro entier du Monde diplomatique ne suffisant pas à compiler les avanies parfois burlesques essuyées par le professeur au Collège de France, on se contentera d’en reproduire quelques spécimens.
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Alain Minc, essayiste, décrit Bourdieu comme « fou d’orgueil, narcissique, manipulateur, hypocrite, pervers, grandiloquent, ridicule, insupportable, et cette litanie à la comtesse de Sévigné pourrait continuer sans fin. Cet homme a noyauté les réseaux universitaires avec l’intelligence des bolcheviks » (Le Fracas du monde, Seuil, Paris, 2002).
Laurent Joffrin, alors directeur de Libération, résume ce qu’il a compris de la sociologie de Bourdieu : « Les journalistes se développent dans un “champ”, selon le jargon des élèves de Bourdieu, et, un peu comme les pommes de terre, ils sont les produits passifs et inconscients de ce “champ”. (…) Nous avons affaire à un bizarre croisement entre “X-Files” et Maurice Thorez. C’est là que nous retrouvons la menace. Décrire ainsi la démocratie (qui a, par ailleurs, bien besoin d’être défendue contre les excès du marché), c’est participer d’une vision fantasmagorique, déstructurante et paranoïaque du monde, que l’on retrouve aussi bien à l’extrême gauche qu’à l’extrême droite » (Libération, Paris, 12 mai 1998).
Nicolas Weill, journaliste au Monde : « Sous couvert de déverser des tombereaux d’injures sur les journalistes, accusés d’être les serviteurs des puissants, il se pourrait bien que ce soit donc l’ordre même de la liberté qui soit remis en question dans ces critiques. (…) L’analyse n’a pas été poussée jusqu’au point où la critique du journalisme au XIXe et au début du XXe siècle épouse un autre phénomène : celui de l’antisémitisme, le journalisme étant chez certains considéré comme la profession par excellence des Juifs, supposés inaptes aux métiers “créatifs”. Car il n’est pas interdit de penser que sur ce point aussi, la haine du journalisme épouse celle de la démocratie et des Lumières symbolisées par l’émancipation des minorités » (Le Monde des livres, 2 avril 2004).
Jacques Julliard, alors directeur délégué du Nouvel Observateur, rédige cet hommage : « Ici commencent la gloire et le déclin de Pierre Bourdieu. Plus il s’impose dans les médias (il a compris qu’il fallait les insulter), plus son discours populiste devient simpliste, naïf, moralisateur comme celui d’un catho déluré. Dans son méchant pamphlet sur la télévision, il rêve d’un pouvoir des savants à la Auguste Comte, qui régnerait souverainement sur le petit écran et sur le droit d’y accéder. Egale à elle-même, la France ne célèbre dans ses grands hommes que leur déchéance. Adieu, Pierre Bourdieu » (Le Nouvel Observateur, Paris, 31 janvier 2002).
Certains détracteurs (et les journaux qui les publient) se glisseront-ils à la faveur de l’oubli dans le chœur des hommages au chercheur ?
Pierre Rimbert
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LA VIDEO « L’économie et le social » est extraite de : «  la sociologie est un sport de combat »
Il y a des témoins du monde, ceux qui disent tout haut ce qu’on pense plus bas, ni gourous, ni maîtres, mais qui considèrent que la cité, le monde, peuvent être pensés. Le sociologue Pierre Bourdieu était de ceux-là. Pendant trois ans, de 1998 à 2001, Pierre Carles a suivi Pierre Bourdieu au travail, attelé à son quotidien, sous toutes ces facettes. En s’immisçant dans son bureau, ses salles de cours au Collège de France, lors de manifestations de rues ou à un meeting alter-mondialiste, ce film révèle la pensée de Bourdieu en train de se dire en mouvement. Donnant à voir le combat généralement invisible que mène le sociologue contre l’ordre dominant. Et c’est une pensée qui se déploie comme familière, à côté de nous, et toujours abordable, celle d’un intellectuel qui choisit de penser son temps, prônant l’intelligence et l’analyse comme armes fatales. Une pensée que le réalisateur Pierre Carles (Pas Vu Pas Pris, Enfin Pris, Attention Danger Travail, Volem Rien Foutre al Pais), parvient à rendre lumineuse pour ce premier film sur l’auteur de La Misère du Monde et de la Noblesse d’Etat, l’un des plus grands penseurs de la fin du XXe siècle, disparu depuis.















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