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samedi, mai 03, 2014

437_ Le Blues, Oum Keltoum et moi



Le blues, Oum Keltoum et moi.

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Ne vous arrive-t-il jamais d’être pris dans la nasse de ce qu’on nomme vulgairement le cafard, d’avoir un coup de blues ? Comment y réagissez-vous ? « Cela dépend » me diriez-vous. Je suis parfaitement d’accord. Cela dépend de l’épaisseur dudit cafard, du degré de fragilité de notre état et des circonstances. Récemment, j’ai été son otage. Il m’est tombé dessus sans crier gare comme il sait bien le faire. Comme ça. Je n’ai rien demandé. Il est arrivé le blues, sans même demander mon avis. Toc, toc, « bonjour, je suis le cafard. Je viens t’accompagner un moment, pousse-toi. » Et je me suis poussé, obligé. Pas le choix. Le cafard s’est assis et m’a tenu les baskets pendant tout un après-midi. Je ne l’ai pas rejeté, je n’en avais pas les moyens. Instantanément, ça devait être son idée- car lorsque le cafard s’assoit, il ne le fait pas devant vous, devant tout le monde, non. Il est discret, il s’assoit en vous, dans votre esprit, mais ça vous le savez. Donc il m’a soufflé une idée, malgré lui. Instantanément je me suis dirigé vers ma discothèque, on dit cédéthèque aujourd’hui ? je ne sais pas. Bref j’ai pris un CD et l’ai introduit dans la fente du lecteur de CD de la chaîne hifi. En quelques secondes j’ai été projeté en arrière. Un coup de poing n’aurait pas mieux fait. 45 ou 48 ans dans le rétroviseur. Fichtre tant que ça ? Hé oui mon gars, qu’est-ce-que tu crois ? Vous verrez. Une vie c’est comme une Agera sur le Dakar ou la Highway 66, vous verrez, vous verrez, si vous n’avez pas encore la possibilité de le constater. Qu’est-ce que je disais, flûte alors ? Ah oui, je disais que j’ai mis un CD dans la chaîne à l’insu du cafard. Un CD d’Oum Keltoum. Pourquoi Oum Keltoum ? Je n’en sais rien. J’ai pris un paquet de CD, et c’est elle que je cherchais. Je ne sais pourquoi. C’est Oum Keltoum que je voulais entendre. Et la salive qui salive, amère. Al Atlal (Les pyramides). Il n’y avait rien de rationnel. Un geste. Et la voix. Un tremblement, des frissons. Et la mémoire qui s’agite, me secoue. Cocotier ou Orangina. Oran, Gambetta, avenue Gambetta, « e-Llidou ». 


En attendant le film, en attendant que la salle de cinéma se remplisse, c’est elle, Oum Keltoum, Kewkeb Echarq, l’Etoile de l’Orient, qui nous accompagne. L’agitation dans la salle enfle, mais ne peut rien contre cette voix, et quelle voix… « Aatini hourriyati atliq yadayya/ Innani outaytou Ma stabqaytou chaï’a… » Et les placeuses (oui, vous ne rêvez pas, dans ces années-là, à Oran il y avait des cinémas, beaux et propres avec des placeuses, je vous le jure) qui nous placent contre 0,20 centimes ou rien (je ne m’en souviens plus très bien à vrai dire). Et les placeuses disais-je, en blouse bleue, blanche et même rose, nous placent et nous font toujours la même recommandation. « Ne jetez rien par terre s’il vous plaît » (elles étaient très polies et très jolies). Les placeuses ne  supportent pas qu’on jette par terre les cosses de cacahuètes ou de graines de potirons, séchées et salées. Et cette voix divine, inimitable et inégalée à ce jour, « Hel raa el Hobbo soukara mithlana/ Kem Banaïna min khiyalin hawlana ».

Dès que Abdallah le projectionniste le décide, on éteint une première fois les lumières. C’est l’heure des Actualités. Le brouhaha s’estompe quelque peu. Ben-Bella ne squatte pas seul l’écran géant. Quelques retardataires se font accompagner par une placeuse et un filet de lumière en entonnoir qu’éjecte sa lampe de poche. Dix minutes et de nouveau les lumières inondent la salle. « Aaaaah ! » soupirent les impatients. C’est « Lentrac ». De nouveau l’Etoile envoûtante « Eh toi le noctambule qui s’assoupit/ Tu marmonnes ton serment et tu te réveilles/ Si une plaie se ferme/ Le souvenir en fera revivre la blessure… ». La blessure de notre insouciance. « Kewkew, kewkew, zerriâa… ». Abdallah descend en salle. Il vérifie les allées, les sièges et les strapontins en bois. Puis se place devant le guichet pour fumer une cigarette et discuter avec tel ou tel ou avec le guichetier qui demeure ouvert jusqu’à la dernière minute. Un dinar cinquante le ticket. Les lumières de nouveau s’éteignent. Et le brouhaha tombe raide avec la fin de l’entre-acte. C’est l’heure du film : « Les dix Commandements » avec Yul Brynner et Anne Baxter, ou « La flèche brisée » avec James Stewart et Jeff Chandler (ah Debrat Paget !) ou alors « La prisonnière du désert » avec John Wayne (ah Natalie Wood !) Plus on tuait d’Indiens, plus on exultait ! C’était comme ça à l’époque. On nous a toujours fait croire que les hommes les plus vilains, les plus méchants étaient les Sioux, les Comanches, les Apaches, les Iroquois, les Cheyennes… Alors évidemment, nous souhaitions, comme tous les gamins du monde, que les Indiens soient exterminés jusqu’au dernier. 


C’était la Vérité venue du Nord et qu’il nous fallait croire (comme aujourd’hui pour d’autres situations tout aussi dramatiques). Lorsque le film nous plaisait on pouvait rester pour le revoir, car c’était souvent « permanent ». Une fois je suis resté voir un film trois fois. C’était à L’Idéal sur la Place des Victoires, ou au Mogador sur l’étroite rue pentue, pas au Lido. J’ai vu trois fois « Spartacus » avec Kirk Douglas et Tony Curtis (ah Jean Simmons !) trois fois 184 minutes dans la même journée ! Nous étions heureux. Oui, nous étions heureux à quinze ans. « Wa dahakna dahka tiflayni maân/ Wa âdawna fassabaqna Dhillana ! » Sapristi de saperlipopette, et voilà que monsieur cafard s’est fait discrètement la belle. J’écoute Oum Keltoum la Diva. Mes amis, mon quartier ont disparu tandis que mon crayon va, vient, raye, ajoute, compose, triture.

A. H.
Mai 2014


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