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mardi, mars 19, 2013

376- Mouloud Féraoun


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Il a été assassiné par l’OAS le 15 mars 1962

Hommage au fils de Tizi Hibel

Mouloud Feraoun est l’un des écrivains qui ont marqué la littérature algérienne d’expression française.
La commémoration de la disparition  de l’écrivain Mouloud Feraoun coïncide, cette année, avec le centenaire de la naissance du romancier qui a marqué la littérature algérienne d’expression française. Et pour que nul n’oublie cet homme de lettres exceptionnel, le roman «La Terre et le Sang» a été adapté en une œuvre théâtrale produite par le théâtre régional Kateb Yacine de Tizi Ouzou (TRTO). Cette pièce a été, d’ailleurs, présentée, hier, au grand public au TRTO, dans le cadre des activités inscrites dans le programme de cet hommage. Elle a été adaptée par Mohamed Zamèiche.
Ce metteur en scène a donné des images scéniques au roman, tout en gardant l’âme de l’histoire. Il a choisi des comédiens en mesure de remplacer les personnages du roman comme celui auquel est confié le rôle de  Slimane qui voulait venger son frère Rabah assassiné dans une mine en France. Il accuse Amar, un cousin revenu de l’étranger avec Marie, son épouse, après une longue émigration. «Dda Ramdane, le beau-père, essaie d’empêcher cette vengeance parce qu’Amar et Slimane n’ont pas d’héritier. La terre familiale risque d’aller à d’autres personnes d’Ighil-N’Zmane. Pour racheter ce lopin de terre, ils encouragent Slimane à faire couler le sang. Amar et Slimane s’entretuent alors dans un duel où l’on apprend plus tard que Marie, l’épouse d’Amar,  n’est autre que la fille de Rabah et qu’elle porte enfin l’enfant tant espéré.  Marie symbolise le sang de la tribu qui revient à la terre pour donner la vie», tel est le résumé de la  pièce. .
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Par ailleurs, notons qu’outre le recueillement organisé, vendredi, sur la tombe de Feraoun, dans son village natal à Tizi Hibel, dans la daïra de Beni Douala, d’autres  activités sont au menu de cette semaine commémorative, afin de revisiter le défunt écrivain tombé sous les balles assassines de l’OAS en mars 1962.

Une exposition permanente portant essentiellement sur la vie et l’œuvre de l’auteur du Fils du pauvre a été mise en place au niveau de la maison de la culture de Tizi Ouzou qui abrite également  une journée d’étude sur l’engagement de  Feraoun dans la Révolution.
Un film documentaire sur l’itinéraire du fils de Tizi Hibel a été projeté, hier, à la salle de spectacles de la maison de la culture.  Mouloud Feraoun est né le 8 mars 1913, au village Tizi Hibel, dans la wilaya de Tizi Ouzou. Il est ravi aux siens par l’OAS le 15 mars 1962 à Alger, laissant derrière lui une œuvre immortelle.  «Le Fils du pauvre» et «Les chemins qui montent» sont, entre autres, les romans les plus connus de Feraoun. 

Hafid Azzouzi
On : El-Watan 17 mars 2013
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www.mouloudferaoun.free.fr
Œuvres de Mouloud Feraoun:

Les écrits de Mouloud Feraoun

Le Fils du pauvre : publié en 1950, le premier roman de Mouloud Feraoun est quasiment autobiographique. C’est une sorte de journal où est racontée la vie du jeune Fouroulou Menrad qui, en contournant son destin, opte ainsi pour l’instruction plutôt que de rester berger comme ses semblables. Cet itinéraire est très difficile car il est issu d’une famille pauvre ; il dit dans son Journal qu’il veut écrire. C’est également le vœu de Feraoun : il veut traduire «l’âme kabyle».

La Terre et le sang : publié en 1953, ce roman est un appel de la terre natale à Amer, qui l’abandonne pendant quinze ans. En revenant, il ramène la Française Marie, probable fille de son oncle Rabah qu’il a tué accidentellement en France. Arrivé au village, Amer tombe amoureux de sa cousine Chabha, épouse de Slimane, qui veut venger la mort de Rabah. Finalement, un coup fatal, à la carrière, emporte le meurtrier Slimane et l’accusé Amer.

Les Chemins qui montent : publié en 1957, ce roman est la suite logique de La Terre et le sang. D’ailleurs on y retrouve les mêmes personnages, mais vieillis. Amer, qui est fils d’Amer de La Terre et le sang, revient de France. Il retrouve sa cousine Dahbia, convertie au christianisme. Celle-ci semble faite pour Amer. L’ayant vu opter pour Mokrane, il se suicide. Mais est-ce un suicide ou un meurtre ?

L’Anniversaire : roman publié à titre posthume en 1972, dix ans après la mort de Feraoun. C’est en fait un roman que l’auteur écrivait lorsque la mort le surprit. C’est aussi une histoire d’amour entre un Algérien et une Française, qui se solde inévitablement par un échec.

Jours de Kabylie ou encore Tajmaât (assemblée) : un récit écrit en 1954. C’est un document ethnographique sur la Kabylie de l’époque.

Journal : publié en 1962, aussi à titre posthume, ce témoignage est une douloureuse chronique de la guerre, vue principalement en Grande Kabylie. En fait, il nous permet de connaître Feraoun durant ces événements. Il disait de lui : «C’est un brûlot rageur où chacun en a pour son compte.»

Lettre à ses amis : tout comme le Journal, ce témoignage nous apprend beaucoup sur l’auteur et sur son œuvre (1949-1962).

Poèmes de Si Mohand : Feraoun a sorti de l’oubli les poèmes de Si Mohand ou Mhand, qu’il rassembla dans un recueil publié en 1960 et complété plus tard par feu Mouloud Mammeri dans Isefra de Si Mohand.

La Cité des Roses : En 1958, à la cité des Roses, un Algérien, directeur d’une école s’éprend de Françoise, une institutrice, tous deux mariés par ailleurs. L’amour étouffé et brûlant qui les unit trouvera les chemins de son effloraison dans le besoin de liberté qu’ils éprouvent profondément.

Mouloud Feraoun raconte son Algérie celle qui s’affranchit de la France avant de rompre définitivement avec elle. Il dresse ici un tableau sans concession de la passion enivrante qui lia ces deux pays et dont les spectres nous heurtent encore aujourd’hui. Ce sentiment complexe où se mêlent et s’entrechoquent les amours-propres, les préjugés, les traîtrises et les ignorances, conduit invariablement l’humanité à regarder ses propres turpitudes.

L’auteur du Fils du Pauvre dira à propos de ce livre : « Je continue par exemple de penser que si la politique peut donner une certaine teinte à l’amour, elle ne peut ni le nourrir, ni le modifier, ni l’empêcher. C’est la politique, la morale, l’honnêteté, etc. qui recherchent toujours des accommodements avec l’amour. Sauf bien entendu quand on a affaire à des héros ou à un faux amour.

J’ai cru qu’il était indiqué de faire s’épanouir un tel sentiment au milieu de la haine et qu’il suffisait de rappeler en contre point que cette haine existait, se traduisait par la colère, l’hypocrisie, la souffrance et la mort. Mais de cette situation historique sur laquelle je n’avais pas besoin d’insister, j’ai voulu que les personnages s’évadent en se donnant l’un à l’autre. »

Quarante-cinq ans après son assassinat, ce roman d’amour, d’une assourdissante vérité, vient sans conteste parachever son œuvre.
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Mouloud feraoun

Né le 8 mars 1913 dans le village de Tizi-Hibel (ancienne commune mixte de Fort-National), son nom est Aït-Chabane, Feraoun étant le nom attribué par l'état-civil français. Il fréquente l'école de Tizi-Hibel à partir de l'âge de 7 ans.

En 1928, il est boursier à l'Ecole Primaire Supérieure de Tizi-Ouzou. Il entre à l'Ecole Normale de Bouzaréa en 1932 où il fait la connaissance d'Emmanuel Roblès. En 1935, il est nommé instituteur à Tizi-Hibel où il épouse sa cousine Dehbia dont il aura 7 enfants. En 1946, il est muté à Taourirt-Moussa. En 1952, il est nommé directeur du Cours Complémentaire de Fort-National. En 1957, nommé directeur de l'Ecole Nador de Clos-Salembier, il quitte la Kabylie pour les hauteurs d'Alger.

En 1951, il est en correspondance avec Albert Camus, le 15 juillet, il termine La terre et le sang récompensé en 1953 par le prix populiste. 



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Il a été assassiné par l’OAS le 15 mars 1962

Hommage au fils de Tizi Hibel

Mouloud Feraoun est l’un des écrivains qui ont marqué la littérature algérienne d’expression française.
La commémoration de la disparition  de l’écrivain Mouloud Feraoun coïncide, cette année, avec le centenaire de la naissance du romancier qui a marqué la littérature algérienne d’expression française. Et pour que nul n’oublie cet homme de lettres exceptionnel, le roman «La Terre et le Sang» a été adapté en une œuvre théâtrale produite par le théâtre régional Kateb Yacine de Tizi Ouzou (TRTO). Cette pièce a été, d’ailleurs, présentée, hier, au grand public au TRTO, dans le cadre des activités inscrites dans le programme de cet hommage. Elle a été adaptée par Mohamed Zamèiche.
Ce metteur en scène a donné des images scéniques au roman, tout en gardant l’âme de l’histoire. Il a choisi des comédiens en mesure de remplacer les personnages du roman comme celui auquel est confié le rôle de  Slimane qui voulait venger son frère Rabah assassiné dans une mine en France. Il accuse Amar, un cousin revenu de l’étranger avec Marie, son épouse, après une longue émigration. «Dda Ramdane, le beau-père, essaie d’empêcher cette vengeance parce qu’Amar et Slimane n’ont pas d’héritier. La terre familiale risque d’aller à d’autres personnes d’Ighil-N’Zmane. Pour racheter ce lopin de terre, ils encouragent Slimane à faire couler le sang. Amar et Slimane s’entretuent alors dans un duel où l’on apprend plus tard que Marie, l’épouse d’Amar,  n’est autre que la fille de Rabah et qu’elle porte enfin l’enfant tant espéré.  Marie symbolise le sang de la tribu qui revient à la terre pour donner la vie», tel est le résumé de la  pièce. .
Par ailleurs, notons qu’outre le recueillement organisé, vendredi, sur la tombe de Feraoun, dans son village natal à Tizi Hibel, dans la daïra de Beni Douala, d’autres  activités sont au menu de cette semaine commémorative, afin de revisiter le défunt écrivain tombé sous les balles assassines de l’OAS en mars 1962.
Une exposition permanente portant essentiellement sur la vie et l’œuvre de l’auteur du Fils du pauvre a été mise en place au niveau de la maison de la culture de Tizi Ouzou qui abrite également  une journée d’étude sur l’engagement de  Feraoun dans la Révolution.
Un film documentaire sur l’itinéraire du fils de Tizi Hibel a été projeté, hier, à la salle de spectacles de la maison de la culture.  Mouloud Feraoun est né le 8 mars 1913, au village Tizi Hibel, dans la wilaya de Tizi Ouzou. Il est ravi aux siens par l’OAS le 15 mars 1962 à Alger, laissant derrière lui une œuvre immortelle.  «Le Fils du pauvre» et «Les chemins qui montent» sont, entre autres, les romans les plus connus de Feraoun. 

Hafid Azzouzi
On : El-Watan 17 mars 2013
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www.mouloudferaoun.free.fr
Œuvres de Mouloud Feraoun:

Les écrits de Mouloud Feraoun

Le Fils du pauvre : publié en 1950, le premier roman de Mouloud Feraoun est quasiment autobiographique. C’est une sorte de journal où est racontée la vie du jeune Fouroulou Menrad qui, en contournant son destin, opte ainsi pour l’instruction plutôt que de rester berger comme ses semblables. Cet itinéraire est très difficile car il est issu d’une famille pauvre ; il dit dans son Journal qu’il veut écrire. C’est également le vœu de Feraoun : il veut traduire «l’âme kabyle».

La Terre et le sang : publié en 1953, ce roman est un appel de la terre natale à Amer, qui l’abandonne pendant quinze ans. En revenant, il ramène la Française Marie, probable fille de son oncle Rabah qu’il a tué accidentellement en France. Arrivé au village, Amer tombe amoureux de sa cousine Chabha, épouse de Slimane, qui veut venger la mort de Rabah. Finalement, un coup fatal, à la carrière, emporte le meurtrier Slimane et l’accusé Amer.

Les Chemins qui montent : publié en 1957, ce roman est la suite logique de La Terre et le sang. D’ailleurs on y retrouve les mêmes personnages, mais vieillis. Amer, qui est fils d’Amer de La Terre et le sang, revient de France. Il retrouve sa cousine Dahbia, convertie au christianisme. Celle-ci semble faite pour Amer. L’ayant vu opter pour Mokrane, il se suicide. Mais est-ce un suicide ou un meurtre ?

L’Anniversaire : roman publié à titre posthume en 1972, dix ans après la mort de Feraoun. C’est en fait un roman que l’auteur écrivait lorsque la mort le surprit. C’est aussi une histoire d’amour entre un Algérien et une Française, qui se solde inévitablement par un échec.

Jours de Kabylie ou encore Tajmaât (assemblée) : un récit écrit en 1954. C’est un document ethnographique sur la Kabylie de l’époque.

Journal : publié en 1962, aussi à titre posthume, ce témoignage est une douloureuse chronique de la guerre, vue principalement en Grande Kabylie. En fait, il nous permet de connaître Feraoun durant ces événements. Il disait de lui : «C’est un brûlot rageur où chacun en a pour son compte.»

Lettre à ses amis : tout comme le Journal, ce témoignage nous apprend beaucoup sur l’auteur et sur son œuvre (1949-1962).

Poèmes de Si Mohand : Feraoun a sorti de l’oubli les poèmes de Si Mohand ou Mhand, qu’il rassembla dans un recueil publié en 1960 et complété plus tard par feu Mouloud Mammeri dans Isefra de Si Mohand.

La Cité des Roses : En 1958, à la cité des Roses, un Algérien, directeur d’une école s’éprend de Françoise, une institutrice, tous deux mariés par ailleurs. L’amour étouffé et brûlant qui les unit trouvera les chemins de son effloraison dans le besoin de liberté qu’ils éprouvent profondément.

Mouloud Feraoun raconte son Algérie celle qui s’affranchit de la France avant de rompre définitivement avec elle. Il dresse ici un tableau sans concession de la passion enivrante qui lia ces deux pays et dont les spectres nous heurtent encore aujourd’hui. Ce sentiment complexe où se mêlent et s’entrechoquent les amours-propres, les préjugés, les traîtrises et les ignorances, conduit invariablement l’humanité à regarder ses propres turpitudes.

L’auteur du Fils du Pauvre dira à propos de ce livre : « Je continue par exemple de penser que si la politique peut donner une certaine teinte à l’amour, elle ne peut ni le nourrir, ni le modifier, ni l’empêcher. C’est la politique, la morale, l’honnêteté, etc. qui recherchent toujours des accommodements avec l’amour. Sauf bien entendu quand on a affaire à des héros ou à un faux amour.

J’ai cru qu’il était indiqué de faire s’épanouir un tel sentiment au milieu de la haine et qu’il suffisait de rappeler en contre point que cette haine existait, se traduisait par la colère, l’hypocrisie, la souffrance et la mort. Mais de cette situation historique sur laquelle je n’avais pas besoin d’insister, j’ai voulu que les personnages s’évadent en se donnant l’un à l’autre. »

Quarante-cinq ans après son assassinat, ce roman d’amour, d’une assourdissante vérité, vient sans conteste parachever son œuvre.
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Mouloud feraoun

Né le 8 mars 1913 dans le village de Tizi-Hibel (ancienne commune mixte de Fort-National), son nom est Aït-Chabane, Feraoun étant le nom attribué par l'état-civil français. Il fréquente l'école de Tizi-Hibel à partir de l'âge de 7 ans.

En 1928, il est boursier à l'Ecole Primaire Supérieure de Tizi-Ouzou. Il entre à l'Ecole Normale de Bouzaréa en 1932 où il fait la connaissance d'Emmanuel Roblès. En 1935, il est nommé instituteur à Tizi-Hibel où il épouse sa cousine Dehbia dont il aura 7 enfants. En 1946, il est muté à Taourirt-Moussa. En 1952, il est nommé directeur du Cours Complémentaire de Fort-National. En 1957, nommé directeur de l'Ecole Nador de Clos-Salembier, il quitte la Kabylie pour les hauteurs d'Alger.

En 1951, il est en correspondance avec Albert Camus, le 15 juillet, il termine La terre et le sang récompensé en 1953 par le prix populiste.

En 1960, il est Inspecteur des Centres Sociaux à Château-Royal près de Ben-Aknoun. Avec cinq de ses collègues, c'est là qu'il est assassiné par l'OAS le 15 mars 1962 à quatre jours du cessez-le-feu. Mouloud Feraoun a commencé son premier roman autobiographique Le fils du pauvre en 1939 ; il n'est publié qu'en 1950 à compte d'auteur. Ce n'est qu'en 1954 que Le Seuil le publie expurgé des 70 pages relatives à l'Ecole Normale de Bouzaréa.

Les éditions du Seuil publient, en 1957, Les chemins qui montent, la traduction des Poèmes de Si Mohand étant éditée par les Editions de Minuit en 1960. Son Journal, rédigé de 1955 à 1962 est remis au Seuil en février 1962 et ne sera publié qu'après sa mort.
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Mouloud Feraoun
Extraits :
Jours de Kabylie

Les beaux jours

Tout le monde connait le voeu de Si-Mehemmed. Si-Mehemmed est un chacal. Un chacal Kabyle. Lorsqu'on lui a demandé ce qu'il pensait des saisons, il a été catégorique :

- L'hiver ? - Un jour puis un autre.
- L'été ? - Une année et une autre.
- Lekhrif ? - Un mois suit l'autre.

Disons tout de suite que lekhrif est la saison des figues et que de ce mot, lekhrif, nous avons tiré un verbe, le verbe se régaler. C'est compris ? Deux jours d'hiver, deux ans d'été et l'éternité pour lekhrif. Voilà le voeu de Si-Mehemmed. Le printemps, la verdure, le chant des oiseaux et le murmure des sources, le ciel bleu d'avril et la nature en fête, peu lui chaut tout cela. Si-Mehemmed n'est pas un rêveur mais un malin.

Journal 1955-1962

« N'ai-je pas écrit tout ceci au jour le jour, selon mon état d'âme, mon humeur, selon les circonstances, l'atmosphère créée par l'événement et le retentissement qu'il a pu avoir dans mon cœur ? Et pourquoi ai-je ainsi écrit au fur et à mesure si ce n'est pour témoigner, pour clamer à la face du monde la souffrance et le malheur qui ont rôdé autour de moi ? Certes, j'ai été bien maladroit, bien téméraire, le jour où j'ai décidé d'écrire, mais autour de moi, qui eût voulu le faire à ma place et aurais-je pu rester aveugle et sourd pour me taire et ne pas risquer d'étouffer à force de rentrer mon désespoir et ma colère ? Et maintenant que c'est fait, que tout est là, consigné, bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, maintenant que nous entrevoyons la fin du cauchemar, faudra-t-il garder tout ceci pour moi ?
Après ce qui s'est écrit sur la guerre d'Algérie, bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, il convient qu'à cela s'ajoute mon journal, comme une pièce supplémentaire à un dossier déjà si lourd.
Je sais combien il est difficile d'être juste, je sais que la grandeur d'âme consiste à accepter l'injustice pour éviter soi-même d'être injuste, je connais enfin les vertus héroïques du silence. Bonnes gens, j'aurais pu mourir depuis bientôt dix ans, dix fois j'ai pu détourner la menace, me mettre à l'abri pour continuer de regarder ceux qui meurent. Ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts pourraient dire des choses et des choses. J'ai voulu timidement en dire un peu à leur place. Et ce que j'en dis, c'est de tout cœur, avec ce que je peux avoir de discernement et de conscience. »

Mouloud Feraoun


Feraoun : pourquoi ce gâchis ?

" L'incompréhension, le doute, le mensonge n'ont pas fini d'accumuler sur nous la ruine. Que faire, mon Dieu ? Est-ce que des hommes dignes de ce nom peuvent encore sauver notre pays ? " 12 mars 1956.

" Il arrivera un moment où l'armée et le maquis rivaliseront de brutalité et de cruauté les uns au nom d'une liberté difficile à conquérir, l'autre au nom d'un système périmé qu'elle s'acharne à défendre. Ceux qui font les fruits de ces colères implacables les subissent sans étonnement et sans panique, ayant enfin conscience de se trouver engagés dans un circuit infernal d'où toute tentative d'évasion est devenue une utopie. " Dans le maquis et dans les villes, on gâche les vies et on gaspille le sang des hommes […] Pourquoi ce gâchis et pourquoi les discours ? " 4 avril 1957.

Mouloud Feraoun, Journal, 1955-1962. Le Seuil, 1962

Mouloud Feraoun ou l’écriture de la colère

Nous sommes damnés pour la vie, et quand notre triste cohorte débarque au printemps dans le pays civilisé auquel elle va demander de l’argent, nous nous considérons comme des âmes en peine visitant le paradis des Elus. Les Elus nous reçoivent, mais nous n’en sommes pas : il est clair que nous ne pouvons être heureux parmi eux.»

(Les Chemins qui montent, 1957)
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En 1960, il est Inspecteur des Centres Sociaux à Château-Royal près de Ben-Aknoun. Avec cinq de ses collègues, c'est là qu'il est assassiné par l'OAS le 15 mars 1962 à quatre jours du cessez-le-feu. Mouloud Feraoun a commencé son premier roman autobiographique Le fils du pauvre en 1939 ; il n'est publié qu'en 1950 à compte d'auteur. Ce n'est qu'en 1954 que Le Seuil le publie expurgé des 70 pages relatives à l'Ecole Normale de Bouzaréa.

Les éditions du Seuil publient, en 1957, Les chemins qui montent, la traduction des Poèmes de Si Mohand étant éditée par les Editions de Minuit en 1960. Son Journal, rédigé de 1955 à 1962 est remis au Seuil en février 1962 et ne sera publié qu'après sa mort.

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Mouloud Feraoun
Extraits :
Jours de Kabylie

Les beaux jours

Tout le monde connait le voeu de Si-Mehemmed. Si-Mehemmed est un chacal. Un chacal Kabyle. Lorsqu'on lui a demandé ce qu'il pensait des saisons, il a été catégorique :

- L'hiver ? - Un jour puis un autre.
- L'été ? - Une année et une autre.
- Lekhrif ? - Un mois suit l'autre.

Disons tout de suite que lekhrif est la saison des figues et que de ce mot, lekhrif, nous avons tiré un verbe, le verbe se régaler. C'est compris ? Deux jours d'hiver, deux ans d'été et l'éternité pour lekhrif. Voilà le voeu de Si-Mehemmed. Le printemps, la verdure, le chant des oiseaux et le murmure des sources, le ciel bleu d'avril et la nature en fête, peu lui chaut tout cela. Si-Mehemmed n'est pas un rêveur mais un malin.

Journal 1955-1962

« N'ai-je pas écrit tout ceci au jour le jour, selon mon état d'âme, mon humeur, selon les circonstances, l'atmosphère créée par l'événement et le retentissement qu'il a pu avoir dans mon cœur ? Et pourquoi ai-je ainsi écrit au fur et à mesure si ce n'est pour témoigner, pour clamer à la face du monde la souffrance et le malheur qui ont rôdé autour de moi ? Certes, j'ai été bien maladroit, bien téméraire, le jour où j'ai décidé d'écrire, mais autour de moi, qui eût voulu le faire à ma place et aurais-je pu rester aveugle et sourd pour me taire et ne pas risquer d'étouffer à force de rentrer mon désespoir et ma colère ? Et maintenant que c'est fait, que tout est là, consigné, bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, maintenant que nous entrevoyons la fin du cauchemar, faudra-t-il garder tout ceci pour moi ?
Après ce qui s'est écrit sur la guerre d'Algérie, bon ou mauvais, vrai ou faux, juste ou injuste, il convient qu'à cela s'ajoute mon journal, comme une pièce supplémentaire à un dossier déjà si lourd.
Je sais combien il est difficile d'être juste, je sais que la grandeur d'âme consiste à accepter l'injustice pour éviter soi-même d'être injuste, je connais enfin les vertus héroïques du silence. Bonnes gens, j'aurais pu mourir depuis bientôt dix ans, dix fois j'ai pu détourner la menace, me mettre à l'abri pour continuer de regarder ceux qui meurent. Ceux qui ont souffert, ceux qui sont morts pourraient dire des choses et des choses. J'ai voulu timidement en dire un peu à leur place. Et ce que j'en dis, c'est de tout cœur, avec ce que je peux avoir de discernement et de conscience. »

Mouloud Feraoun


Feraoun : pourquoi ce gâchis ?

" L'incompréhension, le doute, le mensonge n'ont pas fini d'accumuler sur nous la ruine. Que faire, mon Dieu ? Est-ce que des hommes dignes de ce nom peuvent encore sauver notre pays ? " 12 mars 1956.

" Il arrivera un moment où l'armée et le maquis rivaliseront de brutalité et de cruauté les uns au nom d'une liberté difficile à conquérir, l'autre au nom d'un système périmé qu'elle s'acharne à défendre. Ceux qui font les fruits de ces colères implacables les subissent sans étonnement et sans panique, ayant enfin conscience de se trouver engagés dans un circuit infernal d'où toute tentative d'évasion est devenue une utopie. " Dans le maquis et dans les villes, on gâche les vies et on gaspille le sang des hommes […] Pourquoi ce gâchis et pourquoi les discours ? " 4 avril 1957.

Mouloud Feraoun, Journal, 1955-1962. Le Seuil, 1962

Mouloud Feraoun ou l’écriture de la colère

Nous sommes damnés pour la vie, et quand notre triste cohorte débarque au printemps dans le pays civilisé auquel elle va demander de l’argent, nous nous considérons comme des âmes en peine visitant le paradis des Elus. Les Elus nous reçoivent, mais nous n’en sommes pas : il est clair que nous ne pouvons être heureux parmi eux.»

(Les Chemins qui montent, 1957)
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