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dimanche, juillet 14, 2013

405- NATHALIE SARRAUTE: 18 juillet 1900- 19 octobre 1999






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Extraits de la pièce jouée par Martine Julien et Jean-Claude Wino.
Création à Grenoble en Septembre 2012
Video de Philippe Perroud-
Merci à Jean-Claude Wino
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Pourquoi vouloir faire revivre cela, sans mots qui puissent parvenir à capter, à retenir ne serait-ce qu'encore quelques instants ce qui m'est arrivé... comme viennent aux petites bergères les visions célestes... mais ici aucune sainte apparition, pas de pieuse enfant...


J'étais assise, encore au Luxembourg, sur un banc du jardin anglais, entre mon père et la jeune femme qui m'avait fait danser dans la grande chambre claire de la rue Boissonade. Il y avait, posé sur le banc entre nous ou sur les genoux de l'un d'eux, un gros livre relié... il me semble que c'étaient les Contes d'Andersen.

"Je venais d'en écouter un passage… je regardais les espaliers en fleurs le long du petit mur de briques roses, les arbres fleuris, la pelouse d'un vert étincelant jonchée de pâquerettes, de pétales blancs et roses, le ciel, bien sûr, était bleu, et l'air semblait vibrer légèrement... et à ce moment-là, c'est venu… quelque chose d'unique... qui ne reviendra plus jamais de cette façon, une sensation d'une telle violence qu'encore maintenant, après tant de temps écoulé, quand, amoindrie, en partie effacée elle me revient, j'éprouve... mais quoi? quel mot peut s'en saisir? pas le mot à tout dire : « bonheur », qui se présente le premier, non, pas lui... « félicité », « exaltation », sont trop laids, qu'ils n'y touchent pas... et « extase »... comme devant ce mot ce qui est là se rétracte... « Joie », oui, peut-être... ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger... mais il n'est pas capable de recueillir ce qui m'emplit, me déborde, s’épand, va se perdre, se fondre dans les briques roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et blancs, l'air qui vibre parcouru de tremblements à peine perceptibles, d'ondes... des ondes de vie, de vie tout court, quel autre mot?... de vie à l'état pur, aucune menace sur elle, aucun mélange, elle atteint tout à coup l'intensité la plus grande qu'elle puisse jamais atteindre... jamais plus cette sorte d'intensité-là, pour rien, parce que c'est là, parce que je suis dans cela, dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, la pelouse, l'air qui vibre... je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à moi." Nathalie SARRAUTE. Enfance – Gallimard/Folio – 1983
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17 avril 1993
En direct de son appartement, Nathalie Sarraute (91 ans),répond aux questions de Bruno Masure, alors que sa pièce de théâtre "Le silence" mise en scène par Jacques Lassalle a été choisie pour la réouverture de la deuxième salle dela Comédie française, le Théâtre du vieux Colombier : - elle donne ses impressions sur l'évolution au fil des temps des mises en scène de ses pièces ; elle parle de son futur livre, des textes brefs centrés autour d'un thème ; "j'ai besoin pour écrire d'être hors de chez moi et d'un bruit apaisant : un café, des gens qui parlent" ; elle évoque ses difficultés à se faire éditer autrefois, elle raconte les refus essuyés ; quand Masure lui demande quels conseils elle donnerait aux jeunes qui lisent de moins en moins, elle donne des conseils pour écrire ; pour la lecture "n'écouter aucun conseil, c'est très difficile d'apprendre à quelqu'un".
Images d'archive INA-Institut National de l'Audiovisuel
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 Article paru dans Le Matricule des Anges

 Numéro 22 de janvier-mars 1998

La vie des mots
Nathalie Sarraute poursuit son travail obsessionnel de décryptage de la conversation. Un exercice qui, hélas, manque cette fois de style.
Il n'y en a plus pour longtemps… ça doit être les tous premiers mots avant qu'on ne raccroche… On dirait que déjà la paroi se met à bouger…
- Quelle idée de l'avoir dressée… Nous enfermer pour si peu… Il n'y avait pas le moindre risque…"
La scène se passe dans un espace insolite. S'il fallait camper un décor de théâtre, cela pourrait ressembler à une usine à fabriquer des conversations avec, à proximité, un local immense, désaffecté, où l'on aurait entassé des mots destinés au rebut. Isolés dans un recoin de la conscience, rejetés au dehors, les mots bannis de la conversation sont les protagonistes du nouveau livre de Nathalie Sarraute. Ils observent derrière une paroi -que l'auteur a imaginé transparente- le langage en train de s'énoncer et s'entretiennent sur ce qu'aurait été leur propre performance si on leur avait donné à eux aussi la possibilité de servir la conversation.
Le regard rivé sur ce qui se trame dans l'usine en activité, les mots exclus s'agitent dans leur coin et cherchent le moyen de rétablir l'ordre dans la communication, de combler les manques et les déficiences.
Le lecteur sera d'abord séduit par ce que cet univers de sous-conversation a de déroutant et de drôle.
Le principe de Ouvrez, même si le rapprochement peut sembler hors de propos, rappelle un peu celui de Tout ce que vous auriez voulu savoir sur le sexe… le film de Woody Allen, où des spermatozoïdes à formes humaines se bousculent pour tenter de passer les premiers de l'autre côté. Woody Allen, qui partage avec Nathalie Sarraute un talent incomparable pour l'observation de ses contemporains, ne signait pas là son meilleur long métrage… Il est fort à parier que ceux qui ont aimé Tropismes, Le Planétarium, ou, plus récemment, Tu ne t'aimes pas, seront frappés d'une légère déception en lisant Ouvrez. Ce texte n'est pourtant pas fondamentalement différent des précédents. Mais entre Ici, l'avant-dernier roman de Nathalie Sarraute et Ouvrez, les petites touches sensibles, les bruissements de voix si propres à l'oeuvre de l'auteur, semblent avoir été pour cette fois proscrits. Certes, on retrouve dans Ouvrez le théâtre intérieur de Sarraute, son monde de sous-conversations, ces bribes de dialogues en apparence décousus et comme volées au réel le plus invisible, mais il manque comme une fêlure, peut-être la part maudite pour l'auteur de L'Ere du soupçon, celle qui révélait subrepticement au lecteur, des parcelles de sa vérité nue.
Ouvrez ressemble à un exercice de style, à un livre conçu comme une gageure : tenter de saisir la complexité et les contradictions des êtres à travers leurs conversations en donnant la parole aux mots. Malheureusement, la contrainte formelle devient rapidement un système, et passé le moment où le lecteur s'est amusé de cet étrange projet, le charme a disparu.
Où sont passés les Tropismes? Espérons qu'ils patientent dans une prison dorée et que l'auteur ne les exclura pas de son roman à venir.
Marie-Laure Picot
Ouvrez
Nathalie Sarraute
Gallimard
130 pages, 85 FF
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs
 

Article paru dans Le Matricule des Anges
                               Numéro 3 d'avril/mai 1993

Sarraute en format de poche
Le Silence de Nathalie Sarraute inaugure la création chez Folio d'une collection théâtre. Ce texte très court, très drôle, absurde, démonte le mécanisme du langage. Quatre femmes, F1, F2, F3 et F4 et deux hommes, H1, H2 vont être complètement perturbés par le silence de Jean-Pierre. "Un petit mot de vous et on se sentirait délivrés. Tous rassurés. Apaisés. Car ils sont comme moi... ils ont peur... ils jouent le jeu comme ils disent, obligés de faire semblant"
Ce silence va pousser les autres dans leurs derniers retranchements, la violence, l'angoisse, leur solitude que n'arrivent pas à recouvrir les mots.
Cette montée dans l'irrationnel et la folie est orchestrée avec une concision et une efficacité implacable.
Le Silence et Elle est là inaugurent le 7 avril, le théâtre du Vieux Colombier à Paris, restauré et rattaché à la Comédie Française pour y présenter des textes plus contemporains.
Les autres titres de Folio Théâtre sont, eux, beaucoup plus classiques : Le Cid de Corneille dans sa version de 1637, Knock de Jules Romains, L'Avare de Molière et La Cantatrice chauve d'Eugène Ionesco.
Chaque ouvrage comporte préface, biographie de l'auteur, bibliographie, notes...
Le Silence
Nathalie Sarraute
Folio théâtre
Gallimard
96 pages, 26,50 FF
© Le Matricule des Anges et les rédacteurs

_______________ATELIER EXPERIMENTAL____________________


Voici un atelier d’écriture intitulé Tropismes, que j’avais proposé en mars 2010, lors d’une formation. L’objet est l’écriture de Nathalie Sarraute.

Il s’agit durant cet atelier expérimental d’avoir pour objet la langue elle même, d’aller à ses profondeurs, prendre le mot à son degré premier, tel qu’il naît afin de créer un monde qui résonne d’un sens et d’un son nouveau. Le mot, la langue, devenus sujets, bousculent nos habitudes et notre rapport à eux.

Camille Laurens écrit : «  Considérons le mot comme un corps vivant dont nos sens en alerte chercheraient à saisir la forme mouvante, mais encore comme une individualité complexe faite de mémoire et d’histoire, un caractère variable et moiré qui changerait aussi en fonction de nous, de notre passé, de notre vie, du moment : ce que j’ai éprouvé, un jour précis, dans ma danse avec l’un ou l’autre, n’est-ce pas ce que j’aurais ressenti la veille ou le lendemain, ce que j’en ai dit alors n’est sans doute pas non plus ce que vous en auriez dit, ce que vous en diriez. Le rapport au mot a quelque chose d’amical ou d’amoureux, avec ses tristesses et ses rires, ses emportements et ses jeux, ses silences, c’est une invitation à la valse, il faut y aller sans craindre aucun vertige – ne jamais séparer le bon grain de l’ivresse. Le mot n’est donc ni un objet ni même l’objeu cher à Ponge – un sujeu, plutôt, en tout cas un sujet, et pas toujours libre, trop souvent engoncé dans la fiction et l’usage. Nathalie Sarraute a donné à entendre leur cri, les mots veulent sortir, qu’on leur ouvre ».[1]

Et Nathalie Sarraute va plus loin. Il s’agit pour elle d’aller aux sources du langage, d’approcher ces « mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de la conscience »[2], ces mouvements « qui sont à l’origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu’il est possible de définir »[3] : les Tropismes.
Il s’agit de saisir le mot/la vie dans son état premier, la vie intérieure avant le mot. « La véritable question est alors posée : ‘‘(…) comment le romancier pourra-t-il se délivrer du sujet, des personnages et de l’intrigue ?’’ »[4]

Nathalie Sarraute dit : « Ce qui m’intéresse ce n’est pas l’objet mais les mouvements intérieurs qu’il déclenche. Les objets ne sont que des catalyseurs (…) Chez moi l’objet est un déclencheur de tropismes (…) Ce n’est pas l’objet qui importe mais les tropismes qu’il déclenche. »[5]
« Nathalie Sarraute s’est débarrassée de tout, jusqu’à produire dans son dernier livre ‘‘ Ouvrez’’, un drame purement verbal, où les mots eux-mêmes sont animés de ces mouvements irrésistibles que, d’ordinaire, ils portent au dehors… »[6]

Nathalie Sarraute écrit en exergue de « Ouvrez » :

« Des mots, des êtres vivants parfaitement autonomes, sont les protagonistes de chacun de ces drames.
Dès que viennent des mots du dehors, une paroi est dressée. Seuls les mots capables de recevoir convenablement les visiteurs restent de ce côté. Tous les autres s’en vont et sont pour plus de sûreté enfermés derrière la paroi.
Mais la paroi est transparente et les exclus observent à travers elle.
Par moments, ce qu’ils voient leur donne envie d’intervenir, ils n’y tiennent plus, ils appellent… Ouvrez. 

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POUR UN OUI OU POUR UN NON

H.1 : Mais qu’est-ce que c’est, alors ?

H.2 : C’est… c’est plutôt que ce n’est rien… ce qui s’appelle rien… ce qu’on appelle ainsi… en parler seulement, évoquer ça… ça peut vous entraîner… de quoi on aurait l’air ? Personne, du reste… personne ne l’ose… on n’en entend jamais parler…

H.1 : Eh bien, je te demande au nom de tout ce que tu prétends que j’ai été pour toi… au nom de ta mère… de nos parents… je t’adjure solennellement, tu ne peux plus reculer… qu’est-ce qu’il y a eu ? Dis-le… tu me dois ça…

H.2, piteusement : Je te dis : ce n’est rien qu’on puisse dire… rien dont il soit permis de parler…

H.1 : Allons, vas-y…

H.2 : Eh bien, c’est juste des mots…

H.1 : Des mots ? entre nous ? Ne me dis pas qu’on a eu des mots… ce n’est pas possible… et je m’en serais souvenu…

H.2 : Non, pas des mots comme ça… d’autres mots… pas ceux dont on dit qu’on les a « eus », justement… On ne sait pas comment ils vous viennent…

H.1 : Lesquels ? Quels mots ? Tu me fais languir… tu me taquines…

H.2 : Mais non, je ne te taquines pas… Mais si je te les dis…

H.1 : Alors ? Qu’est-ce qui se passera ? Tu me dis que ce n’est rien…

H.2 : Mais justement, ce n’est rien… Et c’est à cause de ce rien…

H.1 : Ah on y arrive… C’est à cause de ce rien que tu t’es éloigné ? Que tu as voulu rompre avec moi ?

H.1 : Mais qu’est-ce que c’est, alors ?

H.2 : C’est… c’est plutôt que ce n’est rien… ce qui s’appelle rien… ce qu’on appelle ainsi… en parler seulement, évoquer ça… ça peut vous entraîner… de quoi on aurait l’air ? Personne, du reste… personne ne l’ose… on n’en entend jamais parler…

H.1 : Eh bien, je te demande au nom de tout ce que tu prétends que j’ai été pour toi… au nom de ta mère… de nos parents… je t’adjure solennellement, tu ne peux plus reculer… qu’est-ce qu’il y a eu ? Dis-le… tu me dois ça…

H.2, piteusement : Je te dis : ce n’est rien qu’on puisse dire… rien dont il soit permis de parler…

H.1 : Allons, vas-y…

H.2 : Eh bien, c’est juste des mots…

H.1 : Des mots ? entre nous ? Ne me dis pas qu’on a eu des mots… ce n’est pas possible… et je m’en serais souvenu…

H.2 : Non, pas des mots comme ça… d’autres mots… pas ceux dont on dit qu’on les a « eus », justement… On ne sait pas comment ils vous viennent…

H.1 : Lesquels ? Quels mots ? Tu me fais languir… tu me taquines…

H.2 : Mais non, je ne te taquines pas… Mais si je te les dis…

H.1 : Alors ? Qu’est-ce qui se passera ? Tu me dis que ce n’est rien…

H.2 : Mais justement, ce n’est rien… Et c’est à cause de ce rien…

H.1 : Ah on y arrive… C’est à cause de ce rien que tu t’es éloigné ? Que tu as voulu rompre avec moi ?

H.2, soupire : Oui… c’est à cause de ça… Tu ne comprendras jamais… Personne, du reste, ne pourra comprendre…

H.1 : Essaie toujours… Je ne suis pas si obtus…

H.2 : Oh si… pour ça, tu l’es. Vous l’êtes tous du reste.

H.1 : Alors, chiche… on verra…

H.2 : Eh bien… tu m’as dit il y a quelque temps… Tu m’as dit… quand je me suis vanté de je ne sais plus quoi… de je ne sais plus quel succès… Oui… dérisoire… quand je t’en ai parlé… tu m’as dit : « C’est bien…ça… »

H.1 : Répète-le, je t’en prie… j’ai dû mal entendre.

H.2, prenant courage : Tu m’as dit : « C’est bien…ça… » Juste avec ce suspens… cet accent…

H.1 : Ce n’ai pas vrai. Ca ne peut pas être ça… ce n’est pas possible…

H.2 : Tu vois, je te l’avais bien dit… à quoi bon ?...

H.1 : Non mais vraiment, ce n’est pas une plaisanterie ? Tu parles sérieusement ?

H.2 : Oui, Très. Très sérieusement.

H.1 : Ecoute, dis-moi si je rêve… si je me trompe… Tu m’aurais fait part d’une réussite… qu’elle réussite d’ailleurs…

H.2 : Oh peu importe… une réussite quelconque…

H.1 : Et alors je t’aurais dit : « C’est bien, ça ? »

H.2 : Pas tout à fait ainsi…





PARTIR[7]

Je me souviens d’une mère d’élève, qui, justifiant les difficultés de son fils, ne cessait de répéter : « C’est depuis que mon mari est parti. » En réponse, j’avais glosé un long moment sur les méfaits scolaires du divorce, avant de comprendre que le pauvre homme était tout simplement mort. L’euphémisme du départ pour l’autre monde trouve sa source dans la définition première du verbe – partir : se mettre en mouvement pour quitter un lieu. Sans doute aime-t-on l’idée que les morts sont actifs et qu’ils vont quelque part. Et puis, si, comme on dit, « partir, c’est mourir un peu », « mourir, c’est partir beaucoup ». Mais la proximité de partir et de mourir vient aussi, je crois, de ce que, dans les deux cas, on laisse non seulement quelque chose derrière soi, mais encore et surtout quelque chose de soi. L’étymologie nous enseigne : partir, c’est partager, séparer un tout en parties (ou en partis). Quand on part, on se divise, on éclate (« parti mon cuer de destroit » – « mon cœur est brisé d’angoisse ») ; il y a donc une part de soi qui ne part pas, une partie qui reste. C’est pourquoi la question de Beaudelaire – « Faut-il partir ? Rester ? » – n’a guère de sens ; on ne choisit pas vraiment entre partir et rester, on est partagé. On peut bien partir comme une flèche, partir sans se retourner, sans laisser d’adresse, sans espoir de retour, on ne fait qu’écrire une autre partition, une nouvelle répartition. Tout départ change la donne, où participent différemment la mémoire, l’imagination, l’espace physique et mental. L’amoureux proustien l’éprouve avec force : « la femme qui est partie n’est pas la même que celle qui était là. » Partir, c’est répartir autrement les fragments de soi en l’autre, les bribes de l’autre en soi, les morceaux de l’unité, de l’unicité que nous formions auparavant avec une personne ou un lieu. L’argot l’a bien compris, pour qui partir n’est qu’une façon de mettre les bouts ; cela se fait rarement sans la douleur de l’arrachement ou de la brisure, même si on la nie : bon, allez, salut, je me casse.
Cependant, malgré les éclats fréquents du départ, celui-ci peut se faire sans dommage : on en prend son parti sans se départir de son calme, on part sans avoir maille à partir, on s’en va sans avoir aucun mal à partir, avec un peu d’entraînement on peut même, cela arrive, en être heureux – partir alors d’un grand éclat de rire. Se tirer, se barrer, se trotter, lever l’ancre, jouer des flûtes, c’est tout un art et c’est du sport. Qu’est-ce qu’on gagne ? Le large. Prêts ? Partez !
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TOI[8]

Il y a des gens qu’on tutoie presque d’emblée ; les voyant, on a envie de leur dire tu, toi – d’être à tu et à toi. C’est que toi va bien avec moi, toi et moi sont en équilibre, plateau d’une juste balance amoureuse ou amicale, tandis que vous et moi peinent à s’harmoniser, se cantonnent aux mondanités, pour l’amour, en tout cas, ils ne font pas le poids. Victor Hugo l’a bien senti qui, dans la préface des Contemplations, passe sans transition de l’un à l’autre : « Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous… Ah ! insensé qui crois que je ne suis pas toi ! » Car à toi l’on dit tout, alors qu’à vous on ne confie rien, on reste coi, ou du moins sur son quant-à-soi.
Toi, dans la passion, c’est toujours un peu moi, avec ce rien de différence qui permet l’attirance, t, m, t’aime, m’aime, c’est du pareil au même, à peu de chose près. Même si, bien sûr, c’est moi d’abord, juste après toi, c’est toi – et que tu sois sans feu ni lieu, sans foi ni loi, n’y change rien, tu restes toi, c’est toi que j’aime, ce double où je me vois, où je me bois, où je me noie. Tel est le discours de l’amoureux, qui fait de toi le seul abri où reposer son moi– trouver un toi, voilà son objectif premier, son idéal ; alors le reste de la terre disparaît (elles, eux) : « Ô mon amour ô mon amour, s’écrie Aragon dans Le Crève-cœur, toi seule existes » ; et Cyrano : « C’est ce qui te fait toi, tu m’entends, que j’adore. » Toi, ce n’est donc pas n’importe quoi, n’importe qui. Cependant, il n’a pas d’autonomie véritable : contrairement à moi, plus égoïste, voire haïssable, toi n’est pas indépendant, il dépend de moi. Toi et moi recueil poétique de Paul Géraldy qui eut autrefois son heure de gloire, exprime dans son titre tout le destin de ce petit mot enchaîné : sans moi, qu’en est-il de toi ? Rien. Jules Romains s’en explique à la faveur d’un souvenir : « ‘‘ Toi’’ ce n’était pas exactement la petite Antonia… C’était le quelque chose à propos duquel et de moi je disais ‘‘ nous’’. » Le voilà donc constamment pris au piège : toi n’existe que par rapport à moi, si je ne dis pas « toi », si je ne crois pas en toi, pffft, disparu : toi et moi, ensemble mais pas égaux. D’ailleurs, dès que le torchon brûle, malheur à toi ! Ma pomme a toujours le dernier mot, tout ce qui n’est pas bibi retourne au néant, c’est le triomphe du tout à l’égo, et pour dézinguer tézigue, vous pouvez compter sur moi. Si, un jour prochain, rien ne va plus de soi, si toi et moi ça fait deux, mon parti est pris (je peux vivre sans toi, tu sais) : je tue toi et je me voue à vous.
Donc, si j’étais toi, je ferais attention à moi.

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X[9]
« - Ca y est, « Tu » a encore fait des siennes…
- Oh, avec « Tu », on peut s’attendre à n’importe quoi…
- En tout cas à une de ces crises de laisser-aller qu’il lui arrive d’avoir de temps à autre…
- Il se débraille, il va jusqu’à se dénuder sans aucune pudeur…
- Vous le voyez maintenant, il a une de ses belles crises… le voilà avec « n’as qu’à »… « Tu n’as qu’à »… Eh bien, ce « n’as qu’à » collé à lui le gêne… Alors il n’hésite pas… il se débarrasse de son « u », de son « n »… « T’as qu’à ».
 - Vraiment, il faut qu’il n’ait pas honte…
 - Honte ? Mais il est enchanté, cette tenue lui convient. Il s’y sent délicieusement à son aise…
 - Non, ce n’est pas possible, il ne se rend pas compte… On va lui montrer de quoi il a l’air…
- Vous croyez qu’il va ouvrir ?
- Peut-être bien, il se sent si détendu… Vous voyez, il nous ouvre.
- Il faut en profiter, se dépêcher… ne pas y aller par quatre chemins…
- Ecoute, « Tu n’as qu’à »…
- Qu’es-ce qu’il y a ? Qu’est-ce que vous me voulez ?
- Oh, « Tu n’as qu’à », ne joue pas les innocents… Qu’as-tu fait de ton « u », de ton « n » ?
- Eh bien oui, ils me gênaient… collés à moi… J’ai voulu me sentir plus à l’aise…
- Plus à l’aise… « u » et « n » te gênaient… voyez-vous ça… Alors tu sais de quoi tu as l’air maintenant ?
- Non, de quoi ?
- Tu as l’air d’un « Taka », tu t’en rends compte ?...
- D’un « Taka », c’est amusant…
- Amusant un « Taka » ? mais tu ne sens pas combien « Taka » est laid, vulgaire ?
- Non, moi « Taka » ne me choque pas… mais pas du tout… Taka… Taka… Ca a un petit air exotique… Taka… Taka… ce nom, plus je le répète, plus il me plaît.
- Il faut le saisir à bras-le-corps, le secouer… « Tu n’as qu’à », écoute-nous, au nom du ciel, reviens à toi… « Tu n’as qu’à », regarde ce que tu as fait de toi… Tu n’as plus de « u », plus de « n »…
- A force de te laisser aller… Ah, voilà ce que c’est que d’être « Tu »… Ce n’est pas à « Vous » que ça pourrait arriver…
- Regarde, « Vous n’avez qu’à » avec son « n’avez », si calme, qui s’étale sans hâte, avec dignité…
- Tandis que « Tu »… « Tu »… qui n’a juste que ce « u »… dont il t’est si facile de te débarrasser…
- En le remplaçant par cette « ’ », un oripeau… un bout de chiffon qui ajoute encore à ton aspect débraillé… « Tu », il faut dans une situation comme la tienne se surveiller davantage… Ne pas t’acoquiner… laisser « as qu’à » se coller à toi de si près sans rien qui te protège…
- Sans ton « u » ni ton « n »… Crois-nous, tu ne peux pas t’en passer… sans te déclasser.
- Tu sais, il y a des gens – et pas particulièrement délicats – à qui le contact possible de « Taka » donne envie de se reculer… de se protéger… comme s’ils allaient recevoir « un postillon »… ce mot vulgaire ne te choquera pas…
- Il n’y a rien à faire. Malheureusement, ce sont de ces « choses qui arrivent », on ne sait pourquoi, même dans un milieu raffiné tout à coup, des individus prennent plaisir à se déclasser…
- C’est ce que tu fais, « Tu n’as qu’à »…
- C’est navrant…
- Mais il vaut mieux ne pas insister… D’être un « Taka », rien ne peut lui plaîre davantage… Vous l’entendez ? « Taka »… « Taka »… et même pour augmenter le plaisir de s’avilir, il fait prendre à « Taka » un air vautré, une allure veule, traînante… « Taa…kaa… »

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II[10]

Ils s’arrachaient à leurs armoires à glace où ils étaient en train de scruter leurs visages. Se soulevaient sur leurs lits : « C’est servi, c’est servi », disait-elle. Elle rassemblait à table la famille, chacun caché dans son antre, solitaire, hargneux, épuisé. « Mais qu’ont-ils donc pour avoir l’air toujours vannés ? » disait-elle quand elle parlait à la cuisinière.
Elle parlait à la cuisinière pendant des heures, s’agitant autour de la table, s’agitant toujours, préparant des potions pour eux ou des plats, elle parlait, critiquant les gens qui venaient à la maison, les amis : « et les cheveux d’une telle qui vont foncer, ils seront comme ceux de sa mère et droits ; ils ont de la chance, ceux qui n’ont pas besoin de permanente ». – « Mademoiselle a de beaux cheveux » disait la cuisinière, « ils sont épais, ils sont beaux malgré qu’ils ne bouclent pas ». – « Et un tel, je suis sûre qu’il ne vous a pas laissé quelque chose. Ils sont avares, avares tous, et ils ont de l’argent, ils ont de l’argent, c’est dégoûtant. Et ils se privent de tout. Moi, je ne comprends pas ça. » – « Ah ! non, disait la cuisinière, non, ils ne l’emporteront pas avec eux. Et leur fille, elle n’est toujours pas mariée, et elle n’est pas mal, elle a de beaux cheveux, un petit nez, de jolis pieds aussi. » – « Oui, de beaux cheveux, c’est vrai, disait-elle, mais personne ne l’aime, vous savez, elle ne plaît pas. Ah ! C’est drôle vraiment ».
Et il sentait filtrer de la cuisine la pensée humble et crasseuse, piétinante, piétinant toujours sur place, toujours sur place, tournant en rond, en rond, comme s’ils avaient le vertige mais ne pouvaient pas s’arrêter, comme s’ils avaient mal au cœur mais ne pouvaient pas s’arrêter, comme on se ronge les ongles, comme on arrache par morceaux sa peau quand on pèle, comme on se gratte quand on a de l’urticaire, comme on se retourne dans son lit pendant l’insomnie, pour se faire plaisir et pour se faire souffrir, à s’épuiser, en avoir la respiration coupée…
« Mais peut être que pour eux c’était autre chose. » C’était ce qu’il pensait, écoutant, étendu sur son lit, pendant que comme une sorte de bave poisseuse leur pensée s’infiltrait en lui, se collait à lui, le tapissait intérieurement.
Il n’y avait rien à faire. Rien à faire. Se soustraire était impossible. Partout, sous des formes innombrables, « traître » (« c’est traître le soleil d’aujourd’hui, disait la concierge, c’est traître et on risque d’attraper du mal. Ainsi, mon pauvre mari, pourtant il aimait se soigner… »), partout, sous les apparences de la vie elle-même, cela vous happait au passage, quand vous passiez en courant devant la loge du concierge, quand vous répondiez au téléphone, déjeuniez en famille, invitiez des amis, adressiez la parole à qui que ce fût.
Il fallait leur répondre et les encourager avec douceur, et surtout, surtout ne pas leur faire sentir, ne pas leur faire sentir un seul instant qu’on se croyait différent. Se plier, se plier, s’effacer : « Oui, oui, oui, oui, c’est vrai, bien sûr », voilà ce qu’il fallait leur dire, et les regarder avec sympathie, avec tendresse, sans quoi un déchirement, un arrachement, quelque chose d’inattendu, de violent allait se produire, quelque chose qui jamais ne s’était produit et qui serait effrayant.
Il lui semblait qu’alors, dans un déferlement subit d’action, de puissance, avec une force immense, il les secouerait comme de vieux chiffons sales, les tordrait, les déchirerait, les détruirait complètement.
Mais il savait aussi que c’était probablement une impression fausse. Avant qu’il ait le temps de se jeter sur eux – avec cet instinct sûr, cet instinct de défense, cette vitalité facile qui faisait leur force inquiétante, ils se retourneraient sur lui et, d’un coup, il ne savait comment, l’assommeraient.

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CONSIGNE 1 : [A LA SUITE DU TEXTE « PARTIR » *******

Listez un ensemble d’expressions toutes faites. Des mots tous simples pour paraphraser Nathalie Sarraute (Ouvrez page 102) de mots bien connus dont on dit qu’ils sont « courants ». C’est vrai qu’ils courent partout on les voit passer mille fois.
Exemple : A votre santé, c’est n’importe quoi, excusez-moi, mince alors, s’il vous plaît, après tout, au-revoir…

CONSIGNE 2 : [A LA SUITE DE « X » (TAKA)] *******
Insérez les expressions [de la 1° consigne] dans un texte qui n’aura pour objet ou pour sujet que les mots eux-mêmes, que les tropismes qui en sont à la source. Afin de mettre en avant ces mouvements intérieurs, ces petits riens qui déclenchent les mots les gestes.

Insérez ces expressions, ces mots, dans un texte.

Lectures…

CONSIGNE 3 :  [IDEM QUE 2] *******

Reprenez votre texte (suite à la consigne 2), soulignez les mots, ou expressions-pivots. (Environ une petite dizaine).
Lisez ces mots-pivots.

LECTURES à haute voix, à tour de rôle.
CONSIGNE 4  [IDEM QUE 2] *******:

A- Interrogez-vous sur la portée de ces mots-pivots, sur leurs synonymes possibles, leurs antonymes. Interrogez-vous sur ce sur quoi ils peuvent déboucher, sur ces tropismes, ces riens qu’ils soulèvent.
Puis face à chacun des mots-pivots entamez une réflexion les concernant, faites-les vivre en écrivant votre réflexion les concernant. Raymond Queneau dirait « Prends ces mots dans tes mains et vois comme ils sont faits » [in Le grain des mots de Camille Laurens. Ed : P.O.L. page 7]

Interpellez-les, dire ce que vous en pensez, ce qu’ils évoquent pour vous.
Imaginez ces mots, ces expressions comme des êtres réactifs

B- Puis faites la même chose du reste du texte : interrogez les restes de phrases, comment les élargir, les enrichir…
CONSIGNE 5 : [A LA SUITE DE « II » (TROPISMES)] *******
Faites comme un peintre devant sa toile : rayez, raturez, changez les mots, les expressions, les phrases.
Etoffez le texte. Réfléchissez à une architecture complète.
L’objectif étant de produire un texte cohérent dont l’objet est le mot ou l’expression ; la langue par elle-même.

LECTURES…
Fin de l’animation.
Retour sur l’animation. Discussions. Critiques.
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[1] Camille Laurens. Le grain des mots. Ed : P.O.L., page 11.
[2] Le Monde 27 octobre 1999.
[3] Le Monde 27 octobre 1999.
[4] Introduction de Jean-Yves Tadié in : « Nathalie Sarraute, Œuvres complètes » ed Gallimard/Nrf  La Pléiade, 1996, page XII.
[5] Entretien avec Marc Saporta in revue L’Arc n° 95, page 23.
[6] Encyclopaedia Universalis Volume ‘‘Universalia 2000’’ page 467.
[7] Camille Laurens. Le grain des mots. Ed : P.O.L. pages 52-54
[8] Camille Laurens. Le grain des mots ed : P.O.L. pages 172-174.
[9] Nathalie Sarraute. Ouvrez. Ed : Gallimard/ Folio. Pages 109-112.
[10] Nathalie Sarraute. Tropismes. Ed : Les Editions de minuit. Pages 15 à 18. 

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WIKIPEDIA :
Nathalie Sarraute, née Natalia (Natacha) Tcherniak à Ivanovo, en Russie, le 18 juillet 1900, et décédée à Paris le 19 octobre 1999, est une écrivaine française d'origine russe. Elle est la mère de Claude Sarraute (journaliste, romancière et comédienne), d'Anne Sarraute (assistante de réalisation, chef monteuse et secrétaire de rédaction de La Quinzaine Littéraire) et de Dominique Sarraute (photographe).
Biographie
Nathalie Sarraute, née Natalia Ilinitchna Tcherniak, voit le jour le 18 juillet 19001 à Ivanovo, près de Moscou, dans une famille de la bourgeoisie juive assimilée, aisée et cultivée. Ses parents, Ilya Tcherniak et Pauline Chatounowski, divorcent alors qu'elle est âgée de deux ans. Sa mère l'emmène vivre avec elle à Genève, puis à Paris, où elles habitent dans le cinquième arrondissement. Natalia va à l'école maternelle de la rue des Feuillantines. Chaque année, elle passe un mois avec son père, soit en Russie soit en Suisse. Ensuite Natalia Tcherniak ira de nouveau vivre en Russie, à Saint-Pétersbourg, avec sa mère et le nouveau mari de celle-ci, Nicolas Boretzki. Ilya Tcherniak, le père de Natalyia, qui connaît des difficultés en Russie du fait de ses opinions politiques, sera quant à lui contraint d'émigrer à Paris. Il va créer une usine de matières colorantes à Vanves. La jeune Natalia grandit aussi près de son père à Paris et avec Véra, la seconde femme de son père, Véra, et bientôt sa demi-sœur Hélène, dite Lili. Cette période, entre 1909 et 1917, sera difficilement vécue par Nathalie Sarraute. Elle a une éducation cosmopolite et, avant de trouver sa voie, poursuit d'ailleurs des études diverses : elle étudie parallèlement l'anglais et l'histoire à Oxford, ensuite la sociologie à Berlin, puis fait des études de droit à Paris. Elle devient ensuite avocate, inscrite au barreau de Paris. En 1925, elle épouse Raymond Sarraute, avocat comme elle. Elle a alors 25 ans. De cette union naissent trois enfants : Claude (née en 1927), Anne (née en 1930) et Dominique.
Parallèlement, Nathalie Sarraute découvre la littérature du XXe siècle, spécialement avec Marcel Proust, James Joyce et Virginia Woolf, qui bouleversent sa conception du roman. En 1932, elle écrit les premiers textes de ce qui deviendra le recueil de courts textes Tropismes où elle analyse les réactions physiques spontanées imperceptibles, très ténues, en réponse à une stimulation : « mouvements indéfinissables qui glissent très rapidement aux limites de la conscience ; ils sont à l'origine de nos gestes, de nos paroles, des sentiments que nous manifestons, que nous croyons éprouver et qu'il est possible de définir ». Tropismes sera publié en 1939 et salué par Jean-Paul Sartre et Max Jacob.
En 1940, Nathalie Sarraute est radiée du barreau à la suite des lois anti-juives et décide de se consacrer alors à la littérature. Elle a alors 41 ans. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle héberge un temps Samuel Beckett, dramaturge du théâtre de "l'absurde" alors recherché par la Gestapo pour ses activités de résistance. Elle réussira à rester en Ile-de-France avec plusieurs changements d'adresse et de faux papiers, elle sera contrainte de divorcer pour protéger Raymond d'une radiation du barreau.
En 1947, Jean-Paul Sartre écrit la préface de Portrait d'un inconnu, qui sera publié un an après par Robert Marin. Mais il lui faudra attendre la publication de Martereau (1953) pour commencer à connaître le succès. Le livre paraît chez Gallimard et elle restera désormais fidèle à cette maison d'édition.
En 1960, elle compte au nombre des signataires du Manifeste des 121.
En 1964, elle reçoit le Prix international de littérature pour son roman Les Fruits d'Or. C'est la consécration.
Parallèlement à son œuvre romanesque, elle commence à écrire pour le théâtre, à l'invitation d'une radio allemande. Le Silence paraîtra en 1964, Le Mensonge deux ans plus tard. Suivront Isma, C'est beau, Elle est là et Pour un oui ou pour un non. Ces pièces suscitent rapidement l'intérêt des metteurs en scène. Ainsi, Claude Régy crée Isma en 1970, puis C'est beau en 1975 et Elle est là en 1980 ; Jean-Louis Barrault crée en 1967 Le Silence et Le Mensonge à l'Odéon, pièces que montera plus tard Jacques Lassalle (1993) pour l'inauguration du Vieux Colombier en tant que deuxième salle de la Comédie-Française. Simone Benmussa adapte son autobiographie Enfance pour la scène (1984), à Paris (Théâtre du Rond-Point), puis à New York sous le titre Childhood (1985) et crée ensuite Pour un oui ou pour un non (création en France, 1986, Théâtre du Rond-Point) - création mondiale à New York par S.B. sous le titre For no good reason (1985). Simone Benmussa réalise aussi le film Portrait de Nathalie Sarraute, avec Nathalie Sarraute (production Centre Georges Pompidou et Éditions Gallimard), sélectionné dans "Perspectives du cinéma français" pour le Festival de Cannes de 1978.
Nathalie Sarraute décède à Paris le 19 octobre 1999 alors qu'elle travaille à une septième pièce et est inhumée à Chérence, dans le Val-d'Oise.
Les enjeux de l'écriture
En 1956, Sarraute publie l'Ère du soupçon, essai sur la littérature qui récuse les conventions traditionnelles du roman. Elle y décrit notamment la nature novatrice des œuvres de Woolf, de Kafka, de Proust, de Joyce et de Dostoïevski. Elle devient alors, avec Alain Robbe-Grillet, Michel Butor ou encore Claude Simon, une figure de proue du courant du nouveau roman.
Sarraute ambitionne d’atteindre une « matière anonyme comme le sang », veut révéler « le non-dit, le non-avoué », tout l’univers de la “sous-conversation”. N'a-t-on pas dit d'elle qu'elle s'était fixé pour objectif de « peindre l'invisible » ? Elle excelle à détecter les « innombrables petits crimes » que provoquent sur nous les paroles d’autrui. Ces paroles sont souvent anodines, leur force destructrice se cache sous la carapace des lieux communs, gentillesses d’usage, politesses… Nos apparences sans cesse dévoilent et masquent à la fois ces petits drames.
Le terme « tropisme », emprunté au langage scientifique, désigne l'orientation des plantes en fonction de leur milieu. Chez Sarraute, qui a intitulé sa première publication Tropismes, ce vocable renvoie à des mouvements intérieurs presque insensibles dus à des causes extérieures: phrases stéréotypées, conventions sociales. Sous la banalité apparente de ces conventions langagières, il existe en effet des rapports humains complexes, des sentiments intenses, voire violents (sensations d'enfermement, d'angoisse, de panique). Sarraute les décrit comme des mouvements instinctifs, déclenchés par la présence d'autrui ou par les paroles des autres. Tropismes, refusé par Gallimard et par Grasset, ne sera reconnu par la critique qu'une quinzaine d'années après sa parution.
En 1983, Sarraute publie Enfance, qui fait revivre le monde disparu des émigrés russes à Paris au début du XXe siècle. Dans ce recueil de scènes isolées, l'auteur s'efforce de retrouver ce qui constitue sa personnalité, s'attachant en particulier à reconstituer ses premières rencontres avec les mots, le plaisir de la lecture et l'activité introspective de l'écriture. Écriture à deux voix, ce texte se présente sous la forme d'un dialogue entre l'écrivain et son double, qui soumet l'entreprise autobiographique à un contrôle à la fois constant et rigoureux.
Œuvre
Romans
Théâtre
  • Le Silence suivi de Le mensonge, 1967, Gallimard.
  • Isma ou Ce qui s'appelle rien suivi de Le silence et Le mensonge, 1970, Gallimard (coll. "Le Manteau d'Arlequin").
  • Théâtre contenant Elle est là (E.O.), Le Mensonge, Isma, C'est beau, 18 octobre 1978, Gallimard.
  • Pour un oui ou pour un non, 25 janvier 1982, Gallimard. (ISBN 978-2070264070)
Essais