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dimanche, janvier 04, 2015

464_ Kamel Daoud, Meusault, Chroniques, Médias divers, intellos et Tohu-bohu



J’ai commencé il y a quelques jours une double analyse portant à la fois sur le grand tohu-bohu suscité par le roman de Kamel Daoud, « Meursault, contre-enquête » et sur le roman lui-même. J’ai commencé, l’esprit peu tranquille. Peu tranquille pour la raison que, depuis quelques mois je me promettais de reprendre le manuscrit que j’avais entamé en mai 2013 et mis de côté en mai dernier pour éditer quelques écrits, ce qui fut fait (La petite mosquée des Inuits… et un recueil de poésie). Les écrits furent édités, mais j’ai entamé une « virée » au bled en novembre, animant des ateliers d’écriture… suivie d’un salon à Istres…



J’ai décidé donc de suspendre mon analyse et de revenir à mon manuscrit sur la haine, épais d’une cinquantaine de pages.

Ceci étant, il m’a semblé utile de mettre à disposition de mes lecteurs l’ensemble des documents en ma possession concernant le roman de Kamel Daoud et l’« affaire » qui en découla, où, malheureusement, se côtoient le meilleur et le pire...
Pour être juste il me faut préciser que ce sont plus les déclarations (parfois intempestives et calculées) de ce journaliste-auteur ainsi que ses chroniques, mais aussi parfois (nous en sommes témoin à Oran comme à Marseille) ses arrogances qui furent mises en point de mire plutôt que son roman dont on peut compter les recensions sur la moitié des doigts d’une seule main.



Voici donc documents et vidéos…

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27 FEVRIER 2014

Ce texte est un condensé par Christiane Chaulet Achour d’une conférence qu’elle a donnée à Lyon, le 30 janvier 2014, pour l’Association Coup de Soleil en Rhône-Alpes [1].

L’endroit de l’envers : Kamel Daoud et Albert Camus


Les écrits algériens sur Camus sont désormais si nombreux que nous avons éprouvé le besoin de les rassembler en une sorte de répertoire, publié ce mois-ci par Casbah éditions, Quand les Algériens lisent Camus [2]. Cet ouvrage permet de découvrir la richesse bibliographique sur le sujet.

Or, tout récemment, le roman de Kamel Daoud, Meursault. Contre-enquête, à Alger chez Barzakh, a retenu notre attention, une fois le « répertoire » terminé, à la fois par sa performance littéraire mais aussi par le fait qu’il appartient à la génération de la post-indépendance dont le rapport à l’œuvre de Camus est différent de celui des aînés.

Une ouverture incitative

Cette contre-enquête se déroule en 15 chapitres dont le premier chapitre développe les constantes de reprise et contre-proposition par rapport à Camus et d’évasion vers l’Algérie actuelle. On peut lire le roman sans connaître l’œuvre de Camus mais lorsqu’on la connaît l’effet de stéréophonie est savoureux et parfois même désopilant comme cette première phrase : « Aujourd’hui, M’ma est encore vivante. »

Le roman raconte ce qui n’a pas été dit : tout le monde parle d’un seul mort alors qu’il y en a deux ; ainsi le motif de la contre-enquête est dévoilé : « Je te le dis d’emblée : le second mort, celui qui a été assassiné, est mon frère. Il n’en reste rien. Il ne reste que moi pour parler à sa place, assis dans ce bar, à attendre des condoléances que jamais personne ne me présentera. »

Un "je" parle à un "tu" dans un bar d’Oran… évidemment pas dans un bar d’Amsterdam ! Oran comme dans La Peste ! Ce vieillard ne laisse pas la parole à son interlocuteur et l’exhorte au silence et à la patience : les choses seront dites quand elles devront être dites. Très vite ce narrateur développe une thématique récurrente : s’il écrit et parle en français, c’est qu’il a appris cette langue qui n’est pas la sienne pour se mesurer, sinon rivaliser avec Camus, lire son livre et raconter, lui-même, l’histoire complète qui n’éliminerait pas « l’Arabe ». Dans ce monde « ciselé » que Camus a su créer, une seule ombre, « celle des "Arabes", objets flous et incongrus, venus "d’autrefois", comme des fantômes avec, pour toute langue, un son de flûte. » L’Arabe sur la plage s’appelait Moussa : « Qui sait si Moussa avait un revolver, une philosophie, une tuberculose, des idées ou une mère et une justice ? »





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Moussa/Meursault-deux morts, un frère aîné/son petit frère, deux meurtres, l’un au soleil à 2h. de l’après-midi et l’autre sous la lune à 2h de la nuit…, le chiffre 2 est souverain et donne du sens en même temps qu’il montre le jeu auquel s’est livré Kamel Daoud : reprendre un texte si connu et si controversé sans en faire une tragédie mais comme un jeu où humour, ironie (de l’histoire…) et invention donnent une jubilation à celui qui jongle avec Camus et avec l’Algérie. Autour du « zoudj », Kamel Daoud, brode avec virtuosité. Au bout du … conte, on verra apparaître une équivalence, Meursault ou l’Arabe, c’est pareil, Meursault ou lui, le vieux narrateur, partagent la même identité de meurtrier impuni et d’homme indifférent au monde : « Un Arabe bref, techniquement fugace, qui a vécu deux heures et qui est mort soixante-dix ans sans interruption, même après son enterrement. » Et tout le monde a transformé un meurtre « en insolation ». Le frère qui parle s’appelle Haroun ; lui et Moussa sont Ouled el-assasse, fils du gardien. Or, dans « assasse », il y a aussi bien assassin qu’assassiné.

Ce roman est si intelligent et si bien construit, intégrant reprise, détournement et transgression de l’œuvre camusienne qu’on souhaiterait tout citer. Ne le pouvant pas, on conseille de le lire… Car, malgré sa proximité avec L’Etranger, Kamel Daoud parvient à écrire une œuvre autonome et originale, sans oublier son objectif qui apparaît comme unique dans le titre mais qui n’est pas le seul : une contre-enquête pour rétablir justice et droit que la première enquête a voilés.

Les quatorze chapitres suivants vont détailler la vie qu’a été celle du frère et de la mère après le meurtre, le quartier où ils vivaient puis leur déménagement à Hadjout où la mère vit toujours et, pour le vieillard qui parle, à Oran. Haroun a appris le français pour lire « un des livres les plus lus au monde », interprétant L’Etranger comme un récit des origines. Le chapitre 7 offre une magistrale transposition du fameux « Dimanche au balcon », déjà remis sur le métier par Camus dans Le Premier homme et qui devient ici « Le Vendredi au balcon ». Vient ensuite le récit de l’autre meurtre : au début de l’été 62, Haroun a tué un Français : ce n’est « pas un assassinat mais une restitution ». Le chapitre 15 est la clôture… « Fin de partie » comme dirait Beckett ! Le vieillard du bar est au bout de son histoire, il n’a pas été condamné et, comme Meursault dans sa cellule, il a rêvé que les autres assistent à sa pendaison avec des cris de haine et reconnaissent ainsi son existence.

Camus et sa lecture

Kamel Daoud sollicite plusieurs textes de Camus mais le dialogue massif se fait avec L’Etranger, avec une prédilection pour l’extension du récit : au-delà de ce que pouvait voir Camus, l’envers du décor qu’il ne voyait pas et le décor d’aujourd’hui qu’il ne pouvait connaître. Une fois la lecture terminée, il est patent que l’Arabe a été oublié sur la p(l)age et que la « colère » de ses semblables se justifie. Le reproche n’est pas fait à Camus de n’avoir pas procédé autrement : fils de l’Algérie coloniale – même si ces termes ne sont jamais utilisés – il ne pouvait concevoir les choses autrement. Dont acte. En cela il rejoint quelques interprétations universitaires qui, contrairement à ce qu’affirme Haroun, n’ont pas manqué de souligner la forte contextualisation algérienne du récit pour comprendre l’escamotage de la victime du meurtre. En 1960, Pierre Nora, approuvé par J. Derrida, interprétait, « L’Etranger comme un roman algérien dont la dernière scène – le coup de revolver de Meursault sur un Arabe anonyme – s’offre comme la réalisation fantasmatique d’un désir inconscient des Français d’Algérie. »

Beaucoup serait à dire sur les thématiques qui se déploient dans cette contre-enquête. Evoquons-en trois. La langue tout d’abord  : de façon appuyée et récurrente reviennent des paragraphes insistant sur Camus, maître de langue française et sur le style comme transformation du réel et sur la duplicité de l’écriture dès lors qu’elle s’attaque à l’Histoire plutôt qu’à la géographie. La femme est très présente tant chez Camus que chez Daoud. Que ce soit par le biais de la Mauresque prostituée dont Raymond est le proxénète ou Zoubida qui serait l’amie de Moussa et non sa sœur. Que ce soit avec les femmes aimées : Marie et Meriem ; plus contemporain, Kamel Daoud n’a pas la vision conformiste méditerranéenne de la femme aimante et soumise qu’a Camus et sa Meriem est pleine de vie, insoumise et constructive. Les mères enfin, en apparence opposées mais qui, au fond se ressemblent, régnant sur la vie de leurs fils pesamment. L’identité enfin. Meursault. Contre-enquête est l’histoire d’une restitution de l’identité de base à laquelle a droit chaque être humain. De cette spoliation naissent des êtres timorés, lâches et velléitaires comme le narrateur du bar d’Oran. S’il y a toujours « un autre » dans l’Histoire comme il nous le dit à un moment du récit, il faut savoir qui il est ; pour que chacun évolue en toute autonomie, il ne faut pas le réduire à une identité grégaire : hier l’Arabe est devenu Arabe par le regard de Meursault et a perdu son identité, aujourd’hui, par l’imposition d’une même attitude religieuse, tous deviennent des Meursault. « Arabe, je ne me suis jamais senti arabe, tu sais. […] Dans le quartier, dans notre monde, on était musulman, on avait un prénom, un visage et des habitudes. Point. »
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Il faut aussi, pour aller plus loin relire les « résumés » du récit camusien qui jalonnent le roman de Daoud et rétablissent l’endroit, la vie algérienne, de l’envers, la vie coloniale. Il faut se reporter aux pages 17-18, 69, 75, 88-89 : « Après l’Indépendance, plus je lisais les livres de ton héros et remontais sa carrière d’écrivain devenu célèbre, plus j’avais l’impression d’écraser mon visage sur la vitre d’une salle de fête où ni ma mère ni moi n’étions conviés. Tout s’est passé sans nous, même après la mort du meurtrier. Il n’y a pas de trace de notre deuil et de ce qu’il advint de nous par la suite. Rien de rien, l’ami ! Le monde entier assiste éternellement au même meurtre en plein soleil, personne n’a rien vu et personne ne nous a vus nous éloigner. Quand même ! Il y a de quoi se permettre un peu de colère, non ? Si seulement ton héros s’était contenté de s’en vanter sans aller jusqu’à en faire un livre ! Il y en avait des milliers comme lui, à cette époque, mais c’est son talent qui rendit son crime parfait. »

Mais Kamel Daoud ne s’en tient pas à la rectification du passé et c’est ce dépassement qui fait de son œuvre, une œuvre autonome et originale.

Car redonner un nom et une identité à son frère et, par extension, à un peuple, aux siens, c’est, en rétablissant une injustice de l’Histoire, tenter de mettre le doigt sur la course à la désillusion des années post-indépendance. Ce brouillage identitaire, à force d’être répété, transforme tous les Algériens en orphelins comme Haroun, comme Meursault, c’est-à-dire en acteurs passifs face à une réalité qu’ils ne parviennent pas à maîtriser. « J’ai vu récemment un groupe de Français devant un bureau de tabac à l’aéroport. Tels des spectres discrets et muets, ils nous regardaient, nous les Arabes, en silence, " ni plus ni moins que si nous étions des pierres ou des arbres morts". »

Il semblerait alors qu’en écrivant Meursault. Contre-enquête, Kamel Daoud a voulu rétablir une analyse historique, sans reproche ni nostalgie. Certaines de ses chroniques « Raïna Raïkoum » ont déjà abordé ce devenir des relations algéro-françaises qui, selon lui, ne pourront repartir sur des bases saines que si on règle le passé pour solde de tout compte. Si on poursuit dans l’occultation et le meurtre, réel ou symbolique, on devient tous des Meursault, « l’Autre est une mesure que l’on perd quand on tue. » C’est ainsi que je lis toutes les passages sur l’Algérie d’aujourd’hui, par réalisme bien sûr puisqu’Haroun y vit, mais surtout par désir de clore le débat. Son désir d’écrire cette œuvre a-t-il été réactivé par la fameuse polémique autour de « la caravane Albert Camus » ou par le passage aux propos inconvenants de Michel Onfray à Alger ? Peut-être. Néanmoins, ce solde de tout compte a largement précédé cette actualité et même le « centenaire » de Camus, comme on peut le lire dans une de ses chroniques du Quotidien d’Oran, du 27 avril 2006, « L’ "Etranger" de Camus n’est plus le pied-noir ». Il y a dans ce roman et de façon plus générale dans ses chroniques, affirmation d’un avenir possible moins déceptif si la mémoire pervertie n’occulte pas ses potentialités ; un avenir sans Meursault, sans Caïn et Abel et en redonnant à l’absurde, son sens usuel et non celui d’une philosophie existentielle.

Dans un Café littéraire récent à Béjaïa, Kamel Daoud a affirmé : « J’ai démantelé l’œuvre de Camus, mais avec amusement. » Il faut croire que l’amusement n’est pas incompatible avec un travail en profondeur et en connaissance de cause de l’œuvre du « démantelé »… Que cette proposition emporte ou non notre conviction n’empêche pas la lecture d’un des romans algériens « camusiens » les plus réussis.

Christiane Chaulet Achour



Notes


[1] La version intégrale, « Une variation algérienne sur l’écriture camusienne : Meursault. Contre-enquête de Kamel Daoud (2013) », figure sur le site internet de Christiane Chaulet Achour où elle est téléchargeable : http://christianeachour.net./images....

[2] Par Amina Azza-Bekkat, Afifa Bererhi, Christiane Chaulet Achour, Bouba Mohammedi-Tabti, 2014.


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MARS 2014



Littératures du monde

L’objet du crime


« Meursault, contre-enquête », de Kamel Daoud

par Sébastien Lapaque, mars 2014
En Algérie, où Albert Camus continue d’être lu et commenté comme un enfant du pays, même ses admirateurs doivent confesser leur trouble lorsqu’on leur fait remarquer que, parmi les personnages décisifs de L’Etranger, un seul est privé de nom et de prénom : l’Arabe tué par Meursault de cinq coups de feu, un dimanche après-midi dans la banlieue d’Alger, au cours d’une promenade à la plage. On a beau se souvenir du reportage de Camus « Misère de la Kabylie », paru du 5 au 15 juin 1939 dans le quotidien Alger républicain, de sa dénonciation du régime du travail mis en place par les Français à Tizi Ouzou et ailleurs, il est permis de se demander si cet Arabe sans état civil n’est pas une fantomatique — et involontaire — incarnation de la relégation dont étaient victimes les autochtones assujettis au code de l’indigénat.
C’est en romancier que Kamel Daoud éclaire aujourd’hui la question. Né en 1970 à Mostaganem, auteur d’ouvrages de fiction qui ont traversé la Méditerranée pour être publiés en Allemagne, en France et en Italie, le chroniqueur du Quotidien d’Oran aurait pu composer un essai sur Camus et l’Algérie. Mais cette affaire flotte dans une sorte de clair-obscur dont seul le roman peut rendre compte. Daoud le démontre en faisant parler à la première personne le frère de l’Arabe assassiné par Meursault. « Tu peux retourner cette histoire dans tous les sens, elle ne tient pas la route. C’est l’histoire d’un crime, mais l’Arabe n’y est même pas tué — enfin, il l’est à peine, il l’est du bout des doigts. C’est lui, le deuxième personnage le plus important, mais il n’a ni nom, ni visage, ni paroles. »
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002_Le chroniqueur et écrivain Kamel Daoud à la bibliothèque Paroles et écritures de Sidi Bel Abbes le 01 Mars 2014_Merci Bel-Abbes Info_29122014
Reclus dans un bar d’Oran où il est encore possible de boire de l’alcool, le narrateur de Meursault, contre-enquête se confie à un universitaire camusien qui veut entendre sa version des faits. A son frère, il commence par rendre son prénom : Moussa. Haroun est au soir de sa vie. Depuis la mort de Moussa, en juillet 1942, il a connu la guerre de libération, l’indépendance, Houari Boumediène, la « décennie noire » et le maintien au pouvoir d’un Front de libération nationale (FLN) crépusculaire. Les images d’un demi-siècle d’histoire algérienne défilent dans sa longue confession. Mais là où l’art du roman atteint avec Daoud une subtilité rare, c’est lorsqu’il fait de Haroun un troublant Doppelgänger (1) de Meursault.
Car au cours de son existence, lui aussi a été confronté à l’absurdité du monde, à l’impossibilité de l’amour et à un crime sans objet. Et il ne lui déplaît pas de le raconter en français, tandis que l’appel du muezzin à la prière retentit dans la ville radieuse : il veut que l’Arabe, son frère, ait droit au même tombeau de mots que l’Européen condamné à avoir la tête tranchée. Meursault, à propos de son crime, tentait de préciser les « causes » : « Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front (...). Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. » Tué à cause du soleil, vraiment ? Haroun pose la question en faisant entendre des échos de L’Etranger. « Les mots du meurtrier et ses expressions sont mon bien vacant », jure-t-il avec fierté. En s’en emparant, il fait résonner le fameux trait de Kateb Yacine : « La langue française a été et reste un butin de guerre. »

Sébastien Lapaque
Meursault, contre-enquête, de Kamel Daoud, Barzakh, Alger, 2013, 192 pages, 700 dinars algériens.
(1) Mot allemand qui désigne le « double ».




 01 JUIN 2014



Meursault, contre-enquête • Kamel Daoud, Editions Actes Sud


Par Béatrice ARVET • Correspondante La Semaine • 01/06/2014 à 11h36

C'est vrai qu'il aurait pu l'appeler Mohamed, Mouloud ou pourquoi pas Moussa. Assurément, au regard de l'évolution des mentalités, cet Arabe sans nom que Meursault tue sous un soleil aveuglant sur une plage d'Alger, paraît terriblement politiquement incorrect. En prenant la voix du frère de la victime, Kamel Daoud invente un contrepoint au roman d'Albert Camus tout en restant sans concession, pour l'Algérie actuelle.

Il fallait un sacré culot pour se frotter à " L'Étranger* " l'un des livres les plus lus au monde, inscrit sur la liste des cent meilleurs de tous les temps par le Cercle norvégien. Kamel Daoud n'en manque pas, qui écrit chaque jour une charge contre le pouvoir algérien dans le " Quotidien d'Oran ". Il n'est pas non plus dépourvu d'ambition lorsqu'il affirme " Je ne réponds pas à Albert Camus, je joins ma petite voix au cri houleux et muet d'Edward Munch dont Meursault est l'alphabet et le livre sacré. " D'ailleurs il formule si bien ses intentions que l'on ne peut que s'en faire l'écho. Il ne s'agit pas ici d'un règlement de comptes, d'une guerre des mémoires, de faire le procès de Camus ou de la colonisation, mais " d'écrire pour continuer l'interrogation de Meursault, son face à face avec un monde sans Dieu ". Et également de donner chair à cet " Arabe " anonyme, en lui attribuant un prénom, Moussa (Moïse), un passé, une mère définitivement drapée dans le deuil, un père absent et un frère, Haroun, qui raconte son histoire dans un bar d'Oran, un peu à la manière de Clamence dans " La Chute* ". La mort de Moussa dont on n'aurait jamais retrouvé le corps et la quête obsessionnelle de la mère ont créé chez lui une frustration et une colère qui ont forgé son identité jusqu'à ce qu'il découvre l'existence rédemptrice du roman. L'œuvre de Camus est omniprésente dans ce monologue dont la structure, calquée sur son modèle, donne parfois l'impression d'en être non seulement le verso, mais le négatif. L'exercice est périlleux. Kamel Daoud ne s'en sort pas si mal, même s'il peine à convaincre de ses présupposés et que cet " Arabe " qu'il s'entête à personnifier, reste - intentionnellement ? - flou. Plus à l'aise avec le volet politique et les héritages de l'Algérie, il pose lui aussi la question du meurtre et de la vengeance - y a-t-il de meilleures raisons que d'autres de tuer ? - qui, compte tenu de l'actualité régionale, donne tout son sens à cet exercice rempli de références bibliques, historiques ou philosophiques. Un détournement original de la fiction camusienne à découvrir en même temps que l'on lit ou relit l'œuvre du prix Nobel.


* " L'Étranger " et " La chute " - Albert Camus (Folio)






JUIN 2014



« Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud


juin 2014

Cinquante ans après l’indépendance, voilà qu’un écrivain algérien s’empare de la langue française pour affronter l’autorité du régime actuel et pour faire face à sa langue de bois.  Le français n’est plus, comme au temps de Kateb Yacine, « un butin de guerre», car le pouvoir en Algérie ne parle plus cette langue. Il est devenu ce que Kamel Daoud appelle, dans Meursault, contre-enquête,  roman qui fera date dans la littérature algérienne, « un bien vacant » :  une maison de fantômes, pourtant solidement construite, où l’on peut rêver d’une autre vie1.
Né en 1970, Daoud a été scolarisé en langue arabe dans un pays qui classe le français parmi les langues étrangères.  Dans son école, m’explique t-il, c’était « une petite matière.»  Aujourd’hui, à l’école Mohamed Benzineb, autrefois  l’école communale où Camus a appris ses lettres, le français est obligatoire dès la troisième année du primaire.  Les élèves font une heure et demie d’étude, trois fois par semaine—ce qui n’est pas négligeable.  Mais toutes les écoles n’ont pas que de bons professeurs, et certains n’en ont aucun.
Daoud s’est mis à apprendre  le français «tout seul »  à partir de neuf ans, chez ses grands parents à Mostaganem.  On croit entendre Camus quand il explique que « très peu de gens autour de moi savaient lire. » En même temps, un père gendarme qui habitait loin lui envoyait de temps en temps des lettres en français, comme un défi.
Être né en 1970 en Algérie, c’est avoir passé les plus belles années de sa jeunesse en temps de guerre, dans la terreur.  On ne peut en sortir indemne.  Aujourd’hui, chroniqueur au Quotidien d’Oran, sous la rubrique « mon opinion, votre opinion, » Daoud est connu pour un style qui a fait penser à un "mélange entre Thomas Bernhard et Alexis de Tocqueville" ,  colère lyrique tempérée de percutantes analyses de société.  Son atelier d’écriture était le journalisme avec les faits divers, au moment où il couvrait les procès pour Le Quotidien d’Oran dont il a été pendant huit ans rédacteur-en-chef.  La littérature en langue française a toujours été pour lui, dès l’enfance, la porte de sortie d’une société meurtrière, par où passaient la femme, le sexe, la poésie, la mythologie grecque—tout ce qui n’était ni récit national, ni Coran.  Auteur de nouvelles tout d’abord,  Daoud a publié Meursault, contre-enquête,  son premier roman, aux Editions Barzakh (Alger) en octobre 2013 ;  en mai 2014, Actes Sud (Arles) a publié le même texte à quelques détails près.  Le « Meursault » du titre, évidemment, c’est le Meursault de Camus, ce personnage connu de tous, qui ne laisse personne indifférent.  En prenant L’Etranger comme tremplin,  en s’emparant de son narrateur, Kamel Daoud a réussi un exploit à la fois critique et hautement littéraire.

« Aujourd’hui, M’ma est encore vivante »

Meursault, contre-enquête est un détournement,  dans la grande tradition post-coloniale d’ouvrages qui sont des « remakes » d’œuvres canoniques de la  littérature européenne.  On pense à La prisonnière des Sargasses de Jean Rhys. Dans ce roman de 1966, Rhys reprend l’histoire de Bertha Antoinette Mason, la folle au grenier, fantôme plus que personnage de Jayne Eyre, qui met le feu à la maison de Rochester. Rhys raconte son histoire depuis sa petite enfance dans les Antilles jusqu’à sa folie qui n’en est pas une.  Admettons que tout grand roman nous invite à ce genre de réécriture.  Comment lire Madame Bovary sans se demander quel fut le destin de la fille d’Emma ; comment tourner la dernière page  de Tendre est la nuit sans imaginer la fin de vie de Dick Diver ? Enfin comment lire L’Etranger sans vouloir connaître la vie de l’Arabe ?
Pour Daoud, le remake fait écho à ses premières expériences de lecture.  Enfant dans une maison où il y avait très peu de livres, son regard s’attardait toujours sur la page « du même auteur » et il s’essayait à imaginer les histoires qui correspondaient aux titres.   L’idée de réinventer L’Etranger lui est venu au cours d’une conversation avec un visiteur  à Oran qui voulait lui parler de Camus : il ne lui a pas posé une seule question sur l’Arabe.
« Les Arabes dans La Peste  et L’Etranger, » disait Edward Said dans un des essais fondateurs de la théorie post-coloniale, « sont des êtres sans nom qui servent d’arrière fond à la grandiose métaphysique européenne qu’explore Camus. »2.  Kamel Daoud ne dit pas le contraire.  Mais là n’est pas son propos.  Pour lui, le fait que le personnage Meursault tire cinq fois sur un Arabe sans nom, qu’il y a vingt-cinq mentions d’Arabes dans le texte sans que l’Arabe assassiné compte dans l’acte d’accusation contre Meursault, le fait que l’ultime crime de Meursault, d’après ceux qui le juge, sera de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère, tout ceci produit avant tout un désir d’écrire.  L’Arabe portera désormais comme nom  Moussa, qui fait si joliment écho à Meursault.   Puisque Moussa est mort,  Daoud fait parler son frère, Haroun, qui aura le soin de raconter le jour où son frère est mort ainsi que sa destinée personnelle et celle de sa M’ma, les survivants du crime. Meursault, contre-enquête commence dans la colère de  Haroun contre Meursault.  Mais finit ailleurs.

« Tu y comprends quelque chose, toi l’universitaire ? »

Meursault, contre-enquête est un ouvrage qui fera certainement la joie des professeurs de lettres, tant s’y trouvent de clins d’œil aux textes de Camus.  Contrainte OuLiPienne:  Son roman a exactement le même nombre de signes que L’Etranger.   Il côtoie le texte de Camus par des citations, mises entre guillemets dans le texte,  et par des reprises d’éléments de l’original, tournés avec science et humour.  Quant à la forme du récit, elle s’inspire non pas de L’Etranger mais de ce que Daoud considère comme le  texte  « le plus sincère  et  le moins construit » de Camus, La Chute.  L’histoire se déroule dans un bar,  Le Titanic, devenu depuis l’indépendance  Djebel Zendel ( haut lieu des maquisards), où Haroun, nourri d’alcool, fabule.  Un bar—le genre d’endroit menacé d’extinction dans la pieuse Algérie d’aujourd’hui,  fait écho au bar   «Mexico-City»  à Amsterdam, où se déroule La Chute.   Clamance, dans La Chute, déclame devant un interlocuteur invisible.  Haroun livre sa tirade à  l’un des nombreux universitaires qui viennent en Algérie  pour étudier le grand auteur – les mêmes qui vont certainement éplucher le roman de Daoud.
On retrouve à travers la tirade de Haroun à-la-manière-de-La-Chute,  quantités de détails de L’Etranger adaptés à l’Algérie contemporaine :  Meursault s’ennuie le dimanche ;  Haroun le vendredi…. Salamano passe toute la journée à hurler contre son chien ;  le voisin de Haroun récite le Coran a tue-tête pendant la nuit ;  les Algériens de L’Etranger regardent les Européens en silence ;  dans Meursault, Contre-Enquête, ce sont des Roumi (Européens) qui reviennent en Algérie, qui errent en silence « essayant de retrouver qui une rue, qui une maison, qui un arbre avec un tronc gravé d’initiales. ».   Et  l’absurde camusien ? :  « L’absurde, c’est mon frère et moi qui le portons sur le dos ou dans le ventre de nos terres, pas l’autre. »  Quand je demande à Kamel Daoud ce que signifie l’absurde en Algérie aujourd’hui,  il me répond que « l’absurde est un devoir quand on a le Coran et un récit national qui pèsent trop lourd.   On part de l’absurde pour construire du sens ;  tandis que ceux qui partent du sens, ceux qui pensent détenir la vérité, finiront toujours dans l’absurde. »



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Le procès de Haroun n’aura pas lieu

Meursault, contre-enquête  ne se contente pas de s’approprier L’Etranger pour s’en venger.  Le plus beau moment du récit  renverse brutalement la colère de Haroun contre Meursault,  et donne à Camus le rôle de procureur dans un procès imaginaire que fait Daoud, écrivain et chroniqueur politique, à son pays–à ce que l’Algérie indépendante a fait de sa liberté .
Reprenons son récit :  En 1962, au moment de la Libération, Haroun, l’homme dont « le frère est mort dans un livre »  a  27 ans.  Sa mère a trouvé du travail à Hadjout (ex Marengo, où Meursault enterre sa maman) comme femme de ménage ; mère et fils habitent une misérable dépendance d’une maison coloniale.  Au moment de la libération, le propriétaire fuit avec sa famille et Haroun et sa M’ma  prennent le bien vacant.  Et là, dans les premiers jours de l’indépendance, Haroun tue un colon, un certain Joseph Larquais  qui venait de se cacher dans les environs de cette maison coloniale abandonnée par les siens.   Œil pour œil.   Mais aussi acte qui bouleverse le narrateur,  devenu maintenant meurtrier à son tour.  Il n’est plus du côté de la victime.  Et c’est là où sa haine contre  Meursault, le meurtrier de son frère, se change forcément en identification ;  là aussi où la confrontation de Daoud avec Camus se transforme en admiration pour un deuxième frère,  un écrivain qui lui rend son reflet :  « j’y cherchais [dans L’Etranger] des traces de mon frère, j’y retrouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier. »
La scène de l’interrogatoire est sûrement le moment le plus drôle, le plus ludique, de Meursault, contre-enquête.  Haroun, tout comme Meursault,  est arrêté, et il doit faire face non pas à un procureur mais  à un Colonel de l’AFN, qui lui demande non pas s’il croit en Dieu mais s’il croit à la Révolution.    Meursault, dans L’Etranger, doit répondre du fait de ne pas avoir pleuré à l’enterrement de sa mère.  Haroun doit expliquer pourquoi qu’il n’a pas pris les armes pour libérer le pays.  L’absurde s’avère être une question de dates, et les dialogues qui s’ensuivent sont savoureux :
« Le Français, il fallait le tuer avec nous, pendant la guerre, pas cette semaine ! »
J’ai répondu que cela ne changeait pas grand-chose3. Interloqué sans doute, il se tut avant de rugir :  « Cela change tout ! » Il se mit à bégayer qu’il y avait une différence entre tuer et faire la guerre, qu’on n’était pas des assassins mais des libérateurs, que personne ne m’avait donné l’ordre de tuer ce Français et qu’il aurait fallu le faire avant.  “Avant quoi?”, ai-je demandé.  “Avant le 5 juillet!  Oui, avant, pas après, bon sang !”
Autrement dit,  si Haroun avait tué son roumi avant le 5 juillet 1962, il aurait commis un acte héroïque de guerre ;  après le 5, il s’agit d’un banal meurtre.

D’Alger à Arles

Finalement, Haroun est libéré, sans procès.  Il assume son acte.  Jusqu’au jour où vient à la maison une jeune femme du nom de Meriem, à la recherche de sources du grand livre écrit par l’assassin de Moussa.  Son enquête l’a mené jusqu’à sa porte.   Il va l’aimer, elle va lui apprendre le français, et il va enfin lire le livre du meurtrier.  Dans l’édition algérienne de Meursault, contre-enquête, celle de 2013,  le livre qu’il lit s’appelle L’Etranger.  Dans l’édition française, celle de 2014,  il s’appelle L’Autre.  Dans l’édition algérienne, Daoud joue sur la petite dispute locale quant à l’adresse exacte de la maison de Madame Camus: « L’assassin habitait au 93, rue de Lyon, à Belcourt, mais je découvris, bien des années plus tard, qu’il n’avait, en quelque sorte, pas d’adresse:  en vérité, ses disciples ne savaient s’il s’agissait du 93, du 131 ou du 124 »4.  Tandis que l’édition française enlève le clin d’œil par une description imprécise de l’endroit,  et elle insiste davantage qu’il ne s’agit pas d’un vrai auteur : « L’assassin habitait quelque part dans un quartier non loin de la mer, mais je découvris, bien des années plus tard, qu’il n’avait, en quelque sorte, pas d’adresse.» Dernière modification:  Albert Meursault, l’auteur de L’Etranger dans l’édition algérienne, devient , dans l’édition française, simplement « Meursault.»  L’assassin de Moussa n’est plus l’auteur du livre, c’est le narrateur5.
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A quelques mots de près, qu’est-ce que cela change?  Partout dans ce roman, il y a une confusion vertigineuse entre narrateur et auteur, entre Meursault et Camus :  Haroun, délirant, ne voit pas la différence.  Et son délire se résume assez bien par ce nom comique,  Albert Meursault.   Comme si l’on disait  F. Scott Gatsby pour Gatsby le Magnifique,  ou  Jean-Paul Roquentin, pour La nausée. Enlever le prénom « Albert »  dans l’édition française adoucit  légèrement (mais pas fatalement) le geste de l’écrivain.  D’après la jurisprudence sur la propriété littéraire, Daoud a le droit de représenter Albert Camus en tant que personnage historique (droit de biographe), mais il n’a pas le droit de s’emparer d’une œuvre de création.  Le problème, et l’originalité de son propos, c’est que Daoud s’empare à la fois des éléments de la vie de l’auteur, et des éléments du texte, et il le fait au deuxième degré.   Nous rentrons alors dans le débat éternel, qui existe au moins depuis Proust et Sainte-Beuve :  en quoi un écrivain est-il une représentation de son personnage littéraire, et vice-versa ?  Conor Cruise O’Brien dans un essai polémique aux lendemains de l’indépendance de l’Algérie est allé jusqu’à dire que Camus effectuait « une solution finale artistique» contre les Arabes algériens,  raisonnement qui nous paraît aujourd’hui bien caricatural6.   En voulant représenter une société raciste dans un roman, on ne fait pas preuve de racisme.   Quant au geste de Daoud, il a joué, avec « Albert Meursault », sur le fait qu’en Algérie,  dans le discours autour de Camus,  texte et auteur sont fatalement confondus. Daoud a parfois l’impression qu’il existe un bien pensé algérien où «tuer un Arabe dans un roman, c’est  le même crime que de ne pas avoir soutenu le FLN. » Créer un auteur fictif qui s’appelle Albert Meursault, c’est à la fois exposer et ridiculiser cette confusion.
Nous avons demandé à Kamel Daoud comment il a vécu la réception de son livre en Algérie et en France. Chaque fois qu’il  a présenté son texte dans un librairie algérienne, m’a-t-il dit, il s’amusait à étiqueter dans la salle juges, procureurs, et avocats de la défense : « les Algériens font toujours un procès à Camus. »  Tandis qu’en France, après la publication par Actes Sud,  beaucoup de journalistes, de lecteurs,  voulaient  savoir  plutôt pourquoi il avait écrit un roman en partant de l’Etranger et, avec un brin de condescendance, ce qui lui donnait le droit de frôler l’œuvre du grand écrivain7.   L’audace, pour les lecteurs français et algériens, n’est pas la même8.
Meursault, contre-enquête n’est pas un livre facile ; il faut le lire et le relire pour apprécier pleinement la césure du récit, entre les chapitres VIII et IX, le moment du meurtre qui, tout comme dans L’Etranger,  divise le récit en deux parties :  ce moment où Haroun entre dans la peau de Meursault, et où Daoud, qui jusqu’alors semblait simplement détourner L’Etranger, va bien au delà9.  Attitude qui est confirmée dans l’une de ses plus belles chroniques, « Rapatrier un jour les cendres de Camus.»10.  Ce désir qu’il exprime de vouloir élargir l’histoire nationale est quelque chose qu’on entend de plus en plus dans ce pays qui sort de la décennie noire :
Mais viendra un jour où, pour continuer à vivre, ce pays cherchera la vie plus loin, plus haut, plus profond que sa guerre. On devra alors proclamer nôtres les anciennes histoires, toutes nos histoires et s’enrichir en nous appropriant Camus aussi, l’histoire de Rome, de la chrétienté de l’Espagne, des «Arabes» et des autres qui sont venus, ont vu ou sont restés. La langue française est un patrimoine, comme les architectures des colons, leurs traces et leurs actes, crimes ou marais asséchés, génocides et places publiques.  Finalement ce qu’il y a de plus émouvant dans Meursault, contre-enquête,  c’est cette langue que Daoud fait sienne – pas le français des colons, mais un français rêvé, celui de la littérature,  de la liberté, de la justice. Comme le dit son porte-parole Haroun,  “La langue française me fascinait comme une énigme au-delà de laquelle résidait la solution aux dissonances de mon monde.  Je voulais le traduire à M’ma, mon monde, et le rendre moins injuste en quelque sorte.”  Soulignons enfin qu’il s’agit dans son propos non pas de choisir telle ou telle langue, mais de réclamer les bénéfices de la traduction, de faire un va et vient entre le français et l’arabe11.  Ce n’est ni un néo-colonialisme, ni une nostalgie, car il faut comprendre que c’est seulement en tant qu’arabophone que Daoud peut faire son geste audacieux envers le français.
Au moment où la France lâche le français au profit de l’anglais,  d’autres s’en emparent.  C’est  un exemple à retenir.
Alice Kaplan – Oran, juin 2014


  1. Notion qui reste à creuser et que l’on trouve déjà dans un éditorial d’Amin Zaoui en 2010 : http://www.djazairess.com/fr/liberte/135633.   Sur le détournement de l’habitus colonial en Algérie,  v. Henry Grabar, «  Reclaiming the City: Cultural Geographies: Changing urban meaning in Algiers after 1962,” in Cultural Geographies July 2014 21:389-409. Corbin Treacy aborde la question de la langue française dans l’Algérie contemporaine par le biais de son analyse du roman de Maissa Bey, Bleu, Blanc, Vert (Editions de l’Aube, 2006). Le récit de Bey démarre dans un bien vacant de 1962 et se termine en 1992 par la rénovation d’une maison coloniale  (Treacy, “Contested Cartographies: Maissa Bey’s Bleu, Blanc, Vert” in The Journal of North African Studies 18:3, 20013.)
  2. Edward Said, “Representing the Colonized:  Anthropology’s Interlocutors,” Critical Inquiry 15, Winter 1989, 205-225.
  3. Sans être une citation exacte de L’Etranger, cette phrase toute simple reprend à la perfection deux tics verbaux de Meursault, son “j’ai répondu que”  (“j’ai répondu que cela ne signifiait rien”; “j’ai répondu qu’on ne changeait jamais de vie”;  “j’ai répondu, ‘c’est que je n’ai jamais grand chose à dire”; “j’ai répondu que je ne croyais pas en Dieu”) et son “cela ne…” (“Cela ne signifiait rien,” Cela ne voulait rien dire,” etc.).
  4. Voir « Il habitait ou exactement ? » http://www.demarcalise.com.
  5. « Le titre en était L’Etranger, le nom de l’assassin était écrit en lettres noires et strictes, en haut à droite :  Albert Meursault. » (Alger, 2013) ; « Le titre en était L’Autre, Le nom de l’assassin était écrit en lettres noires et strictes, en haut à droite :  Meursault. » (Arles, 2014)
  6. Conor Cruise O’Brien, Albert Camus of Europe and Africa  (New York:  Viking, 1970).
  7. Par exemple, dans ce compte-rendu très élogieux: “Il fallait un sacré culot pour se frotter à  L’Étranger  l’un des livres les plus lus au monde, inscrit sur la liste des cent meilleurs de tous les temps par le Cercle norvégien. »  http://lasemaine.dev.flare.actunet.com/2014/05/22/meursault-contre-enquete–kamel-daoud-editions-actes-sud.
  8. Voir les analyses de Mary Anne Lewis de l’exportation de la culture maghrébine: “The Maghreb goes abroad: The “Worlding of Francophone North African Literature and Film in a Global Market” thèse de doctorat (Yale 2013) dont on trouve un résumé à http://pqdtopen.proquest.com/pqdtopen/doc/1495950079.html?FMT=ABS.
  9. Jennifer Carr, dans un travail de fin de semestre pour notre séminaire doctoral “Camus et la question algérienne,” (Yale, printemps 2014) conçoit le roman de Daoud comme l’inauguration d’un “post-post-colonialisme.”  Elle aborde Meursault, contre-enquête à la lumière du célèbre essai de Gayatri Spivak, “Can the Subaltern Speak?” in Cary Nelson et Lawrence Grossberg, eds., Marxism and the Interpretation of Culture (Urbana-Champagne:  University of Illinois Press, 1988).
  10. https://www.facebook.com/kamel.daoud.7/posts/553935261355657.
  11. Finalement, c’est ni l’arabe classique, ni le français, mais  l’algérien,  (el-jazayriya), cette langue vivante qui « puise dans d’autres langues »  que Kamel Daoud voudrait voir élevée au statut de première langue du pays. Voir son manifeste de juin 2013 :   http://www.algerie-focus.com/blog/2013/06/djazairi-le-manifeste-de-ma-langue-par-kamel-daoud/.






06 SEPTEMBRE 2014

Nominé pour 5 prix littéraires : Kamel Daoud en route vers la consécration


« Meursaut, contre-enquête », roman du journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, est en lice pour plusieurs prix littéraires.

Prix Renaudot, Prix Goncourt, Prix des cinq continents de la francophonie, Prix de la littérature arabe, Prix François-Mauriac décerné par l’académie française. Il  s’impose comme la révélation de la rentrée littéraire française.

Au départ, une idée audacieuse : Faire revivre « l’arabe » tué par Meursaut, personnage principal de l’Étranger d’Albert Camus.

Dans son soliloque, le narrateur, -qui est le frère de l’arabe-, fait le récit fantasmagorique de sa vie, de celle de son frère tué, à qui il donne enfin un nom : Moussa. Dans sa rhétorique saisissante, l’obsession que l’arabe soit enfin reconnu, rythme la narration.

« Et bien sûr, le soir même j’ai entamé ce livre maudit. Je me suis sentit tout à la fois insulté et révélé à moi-même. Une nuit entière à lire comme si je lisais le livre de dieu lui-même, le cœur battant, prêt à suffoquer. Ce fut une véritable commotion. Il y avait tout sauf l’essentiel : le nom de Moussa! Nulle part. J’ai compté et recompté, le mot « arabe » revenait vingt-cinq fois et aucun prénom, d’aucun d’entre-nous » écrit Kamel Daoud.

Un livre né d’un agacement

Kamel Daoud s’étonne que personne n’y ait pensé avant. « Je trouve l’idée fascinante ».

« Ce livre est né d’un agacement. Après avoir discuté avec un journaliste français de passage en Algérie, la question s’est imposée : Camus est-il à nous ou à eux? Puis j’ai pris le roman de Camus comme prétexte pour construire un texte autonome » confie-t-il encore.
D’abord publié en Algérie, en mai 2014, par les éditions Barzakh, le roman sort en France Chez Actes Sud. Cette nomination pour plusieurs prix littéraires lui donne une seconde vie.

A l’origine du succès

D’abord, il y a l’idée qui séduit et prend tout le monde de court. Mais il y a aussi l’excellence d’un style :

Extrait : « La nuit fut longue, personne ne dormi. Les gens n’en finissaient pas de venir présenter leurs condoléances. Les adultes me parlaient avec gravité. Quand je ne pouvais pas comprendre ce qu’ils disaient, je me contentais de regarder leurs prunelles dures, leurs mains qui s’agitaient et leurs chaussures de pauvres. A l’aube, j’ai eu très faim et j’ai fini par m’endormir je ne sais où. J’ai beau fouiller dans ma mémoire, de ce jour-là, du lendemain, je ne garde aucun souvenir, sinon celui de l’odeur du couscous. Ce fut une sorte d’immense journée, grande et ample comme une vallée profonde où j’ai déambulé avec d’autres gamins graves me témoignant le respect dû à mon nouveau de « frère du héros ». Puis rien. Le dernier jour de la vie d’un homme n’existe pas. Hors des livres qui racontent, point de salut, que des bulles de savon qui éclatent. C’est ce qui prouve le mieux notre condition absurde, cher ami : personne n’a droit à un dernier jour, mais seulement à une interruption accidentelle de la vie.« 

C’est la première fois qu’un auteur algérien, vivant en Algérie et d’abord édité en Algérie, est en lice pour autant de prix en même temps. Pour l’auteur, c’est déjà en soi « une consécration ».
Fella Bouredji






14 AVRIL 2014



Kamel Daoud: «Il faut être algérien pour penser l'absurde comme Camus»


|  Par Pierre Puchot
« Ce qui m’a aidé chez Camus, c’est de redécouvrir l’absurde, comme capital, comme dignité. » Chroniqueur au Quotidien d’Oran, Kamel Daoud publie Meursault, contre-enquête, son premier roman. De l’élection en cours à l’influence de la construction démocratique tunisienne, Kamel brosse un portrait difficile mais riche d’une société algérienne prise entre clientélisation et asséchement intellectuel. Entretien.

e notre envoyé spécial à Alger. Journaliste algérien, essayiste, chroniqueur au Quotidien d’Oran, Kamel Daoud publie le 5 mai Meursault, contre-enquête, son premier roman, aux éditions Actes Sud. Ce roman raconte l’histoire non dite, celle de l’« Arabe » tué par l’Étranger d’Albert Camus. Kamel Daoud lui donne un nom, imagine sa famille, se débattant dans l’Algérie postindépendance.



Une manière pour l’auteur de parler de son pays, d’aborder l’Algérie contemporaine : « Il faut être algérien pour savoir qu’on n'a même pas besoin d’expliciter ce lien entre l’absurde tel qu’il a été pensé par Camus et l’absurde politique que l’on vit chez nous. » De l’élection en cours à l’influence de la construction démocratique tunisienne, de la « gérontocratie » du régime à la « bazardisation » de l’économie, de l’influence de la décennie noire à la sclérose culturelle qui atteint son pays, Kamel Daoud brosse un portrait difficile mais riche d’une société algérienne prise entre clientélisation et asséchement intellectuel. Entretien.

Mediapart. Comment traversez-vous la période actuelle, et ce processus électoral complexe et chaotique ?

J’avais écrit dans une chronique que nous sommes finalement 38 millions de Meursault. Ce rapport qu’avait Meursault à sa mère, « Aujourd'hui, Maman est morte », la fameuse phrase, c’est ce rapport qu’ont les Algériens avec l’Algérie. Une sorte d’indifférence maladive vis-à-vis du pays, du présent, de la responsabilité de vivre, du sens de la vie, qui est incroyable. Nous sommes dans cet absurde-là. D’un point de vue politique, aussi. Il faut être algérien pour savoir qu’on n’a même pas besoin d’expliciter ce lien entre l’absurde tel qu’il a été pensé par Camus et l’absurde politique que l’on vit chez nous.

Il y a tout de même de petites choses qui ont changé : ce candidat, Ali Benflis, qui a surgi de dix années de silence, et créé une dynamique autour de lui, comment regardez-vous cela ? Comme des personnages animés ? Allez-vous voter ?

J’étais dans la tradition du sceptique total, une grande tradition philosophique algérienne, ne croire en rien, et en même temps, se revendiquer comme profondément croyant, ce qui est très bizarre. Mais après, je me suis dis : « Je vais voter Benflis. » Pourquoi ? Par stratégie, par effet de barrage, parce que pour moi, sa candidature a au moins un sens politique. C’est quelqu’un qui a une ambition politique. L’autre, son adversaire, Bouteflika, le régime, ceux qui sont autour, que défendent-ils ? Ils ne me proposent rien que la perpétuation d’un état des lieux que je déteste, que je refuse. Je voterai Benflis.

Et je ne comprends pas qu’un homme qui est malade, incapable de gouverner, puisse se représenter pour un quatrième mandat. Qu’ils puissent triturer la Constitution pour le permettre.

Pourquoi ne pas boycotter le scrutin ?

Boycotter, ça veut dire, comme m’a dit une amie, « discréditer le régime ». Mais ce régime n’a plus peur du discrédit. Ça ne servira à rien. Je préfère voter, plutôt qu’on vote à ma place. Je préfère peut-être entretenir une naïveté d’électeur, plutôt que de ne pas voter.

Quand on enquête un peu sur l’Algérie, on a le sentiment que le scepticisme s’est installé partout, mais qu’un autre phénomène est apparu : le clientélisme s’est tellement approfondi que le pouvoir est en quelque sorte redevable des subsides qu’il distribue, et qu’il ne peut plus faire marche arrière. Qui clientélise qui en Algérie ?

On a eu la décennie noire, avec le « Qui tue qui ? ». Maintenant c’est « Qui corrompt qui ? ». À force de donner beaucoup d’argent, il y a un effet d’appel : plus on distribue de logements, plus il y a des émeutes autour du logement. Mais cette dynamique va s’écrouler, car on ne pourra pas donner indéfiniment. Depuis 15 ans, le régime a réussi à clientéliser de larges parts de la société : les hommes d’affaires, la société civile, beaucoup de partis politiques, le milieux associatif. Il n’a pas procédé par répression, comme dans le reste des pays arabes, mais par clientélisation.

Sauf que cette clientélisation a une fin, c’est une position qui est intenable à long terme. Et puis le désastre est aussi éthique, et moral. Qu’a produit Bouteflika en 15 ans ? Une génération d’Algériens qui ne travaillent pas, qui ne veulent pas travailler. Il a détruit des choses fondamentales dans l’histoire d’un pays : le sens de la justice, avec sa politique de réconciliation nationale imposée par en haut ; le sens de l’effort aussi.

Le symbole, c’est peut-être la corniche qui se construit à Alger, avec ce grand supermarché qui rappelle les « mall » saoudiens…

Mais oui, c’est la maladie des pays pétroliers. Les Algériens fonctionnent un peu comme des junkies face à la drogue du pétrole. Ils ont un rapport au réel qui est altéré, ils sont dans la colère et l’agressivité quand ils sont en manque. À force de distribution d’argent, on va vers cette… – est-ce que le mot existe ? – « bazardisation » de l’économie et de la vie. On deviendra peut-être des citoyens. C’est peut-être ça, l’ambition de Bouteflika.

Quel rapport entretenez-vous à ces groupes, qui ont une filiation, Bezzef, la Coordination nationale pour le changement démocratique (CNCD), et aujourd’hui Barakat, qui portent un propos intéressant mais peinent à mobiliser ?

C’est un rapport de proximité. J’étais d’ailleurs dans la CNCD en 2011. Dire que ça ne prend pas, ce n’est pas exact. Je me suis posé la question : « Pourquoi le phénomène Bouteflika est-il possible ? » Il a créé une société qui rend ce phénomène-là possible. Il faut travailler dans l’autre sens. Au lieu d’attaquer frontalement le régime, il faut repolitiser les gens, expliquer ce qu’est une constitution, élire, un vote. Vous savez, les Algériens de cette génération sont les enfants d’une guerre qui a duré dix ans. Ce sont des gens qui ne savant pas ce que sont leurs droits, le consensus, comment revendiquer, ce qu’est une plateforme, ce qu’est un élu, une constitution, une loi. Il faut travailler sur le long terme. Dire que le mouvement Barakat ne prend pas ? Non. C’est un travail de longue haleine. Ces gens-là ont contre eux à la fois un régime et une société totalement amorphe, qui ne croit en rien pour le moment, et qui se méfie absolument de tout leadership.

Bouteflika «ne veut pas une république, il veut un royaume»

La décennie noire du terrorisme a-t-elle encore un impact sur des jeunes qui ont 18 ans aujourd’hui, et qui n’ont pas vécu au rythme des attentats ?
Un impact énorme. Ce sont des gens qui ne savent pas ce que c’est que vivre la nuit, un cinéma, qui ne savent pas qu’il peut y avoir un rapport normal de couple, qui n’ont pas vu de couples se promener normalement, ni un homme tenir la main d’une femme dans un jardin. On focalise souvent sur les guerres, mais on oublie souvent que le désastre dure deux générations, celle qui la vit, et la suivante. Ce sont des générations nihilistes, qui ne croient plus en rien, qui sont dans la perpétuation de la violence comme mode d’expression et de revendication. Croire que la décennie noire a été close après dix ans, c’est faux, d’autant que c’est une décennie qui n’a pas été assumée, dite, racontée. La loi impose qu’on l’oublie. Amnistie totale, avec interdiction de remettre en question cette loi, de rouvrir des procès, de penser la chose. Nous, on est allés directement à la soi-disant réconciliation, sans passer par la case « vérité ».
À Oran où vous habitez, le symbole de cela, c’est le théâtre qui porte le nom du grand dramaturge Abdelkader Alloula, victime d'un attentat le 10 mars 1994 (lire ici le portrait de sa fille), tué sans que l’on sache encore aujourd'hui par qui. Que ressent-on, lorsque l’on côtoie pareils symboles au quotidien ? Comment vivez-vous cette fossilisation de la mémoire et de la culture ?
J’ai commencé le journalisme à l’âge de 22 ans, c’était la décennie 1990. Je l’ai fait parce que j’avais envie d’écrire, et parce qu’il y avait beaucoup de recrutement, beaucoup de journalistes étaient tués ou choisissaient l’exil. L’assassinat de Alloula, ça s’est passé dans la ruelle où je travaillais. Ce qui est extraordinaire dans la violence quand elle se produit sous vos yeux, c’est que vous ne la comprenez pas. Vous voyez le sang, le cadavre… mes premiers reportages étaient sur des massacres, un cours accéléré en journalisme et en écriture.

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                              TV5 Monde- Dimanche 11 mai 2014  le journaliste Mohamed Kaci recevait Kamel Daoud.3gp

Ce qui est désastreux en Algérie, c’est ce que vous dites : la sclérose culturelle est énorme. On a l’impression qu’il y a eu un deal sur notre dos, entre les islamistes qui ont perdu le pouvoir mais ont gagné la société, et le régime qui a perdu la société mais gardé le pouvoir. Quand vous voyez un régime qui construit la plus grande mosquée d’Afrique, pour ensuite aller se faire soigner en France, là, vous comprenez ce qui se passe ici.
Les bouleversements en cours dans les pays voisins – multiples, la Tunisie n’étant pas l'Égypte ni la Libye – ont-ils un impact selon vous sur la société algérienne ? Ou au contraire, l’Algérie a-t-elle tendance à se « bunkeriser » ?
On a voulu la « bunkeriser ». Dès 2011, le régime a été très malin. Ils ont ouvert trois fronts. Le premier fut de promettre des réformes, c’est le discours d’avril 2011 de Bouteflika, promesses d’ouverture de l’audiovisuel, levée de l’état d’urgence, etc. Finalement, à part des détails, rien n’a été fait. Et au contraire, ils ont tout fait pour discréditer le politique. Imaginez : on interdit les autorisations pour les partis politiques pendant dix ans, et puis d’un coup, on en donne pour 60 partis. C’était pour mieux noyer l’électorat.
Le second front, c’est l’international : on envoie l’actuel président du conseil constitutionnel en France, et deux ou trois ministres en Occident pour expliquer que l’Algérie, c’est une singularité, et que le printemps algérien, cela s’est passé en 1988.
Je me rappelle d’un ministre qui me disait : « L’Algérie a déjà payé. » Et je lui avais répondu : « Oui, mais elle n’a jamais été livrée. »
Le troisième front fut de travailler le traumatisme des années 1990, selon l’équation : démocratie = chaos. Et là, les médias proches du pouvoir ont fait un travail énorme, les images du chaos libyen sont passées en boucle. Ils ont tellement fait peur aux gens que cette équation s’est installée maintenant.
À partir de là, le régime a pu, comme vous dites, « bunkeriser » la société, en arrosant tout le monde. Mais ça ne peut pas tenir. Il y a d’abord un problème de démographie. On ne peut pas être gouverné par des gens qui ont plus de 70 ans, avec des jeunes qui n’ont accès ni à la rente ni au capital symbolique, à l’opportunité de gérer, de donner un sens à leur vie, d’incarner leurs idées, de gouverner.
Je me suis longtemps trompé en croyant que Bouteflika voulait réincarner Boumediene (l’ancien président algérien). C’est une erreur : il veut réincarner Hassan II (le précédent roi du Maroc). Il ne veut pas une république, il veut un royaume. On est dans le « moi » suprême, et on détruit peu à peu toutes les institutions pour faire de la place.
Le parcours tunisien, ce chemin de la dictature vers une construction démocratique compliquée mais qui se consolide de jour en jour, comment le perçoit-on ici ?
C’est un parcours que l’on essaie d’occulter d’un point de vue officiel. On parle du cauchemar arabe, pas du rêve arabe. Tout ce qui ne marche pas est médiatisé. En revanche, l’expérience tunisienne est vraiment occultée, d’autant plus que c’est une expérience assez gênante, car même pour les islamistes d’Ennahda, il y a un virage. J’ai lu avec beaucoup d’intérêt les propos de son président, Rached Ghannouchi. Il pose un concept tout à fait nouveau dans la culture islamiste, qui est de dire : « La majorité n’est pas le consensus. » C’est vraiment extraordinaire. J’ai été pendant des années dans le courant islamiste, et je vous jure que c’est une avancée énorme. Ghannouchi l’a dit lui-même : « J’ai tiré les leçons du cas algérien, mais aussi du cas égyptien. » Cette réflexion sur le consensus, c'est ce qui manque dans notre pays. L’expérience tunisienne est énorme, étonnante, et très pédagogique. Mais ils ont évidemment deux chances que nous n’avons pas : ils ne sont pas passés par une guerre civile, et ils n’ont pas d’armée qui pèse sur le politique. Ils peuvent donc construire un consensus qui ne soit pas parrainé par une force « supérieure ».  Mais en tant qu'Algérien, l'expérience tunisienne me concerne, je me sens très impliqué.

« Camus, c’est un Français. C’est ça qu’on nous récite »

D’où est née cette envie de prendre la suite de Camus, et de raconter l’« Arabe » de L’Étranger ?
Kamel Daoud : L’idée est venue en 2010, c’est parti d’une de mes chroniques au Quotidien d’Oran. C’était une petite histoire d’agacement. J’avais rencontré un journaliste français qui était sur les traces de Camus à Oran, on était toujours dans le folklorisme. Et par émotion, je me suis dit : « Ils me posent toujours la question : est-ce que Camus nous appartient, ou vous appartient ? » Je suis rentré chez moi, et j’ai écrit ma chronique, qui cette fois-ci s’appelait « L'Arabe deux fois tué ». Et mon éditeur m’a appelé en me disant : « Kamel, c’est une belle histoire, il faut continuer. » En même temps, c’est fou que personne n’y ait pensé avant : imaginer l’Arabe tué dans L’Étranger de Camus, imaginer l’histoire, creuser la brèche. Nommer, au lieu de dénommer. Imaginer une histoire alternative. Je me suis lancé dans ce deal d’une fiction autour d’une fiction. Et ça venait tout seul, il y avait autant le discours de Camus que celui, hypernationaliste et chauvin algérien, sur Camus…
En quoi consiste-t-il, ce discours nationaliste sur Camus ?
« C’est un colonialiste, ce n’est pas un Algérien », c’est l’orientalisme d’Edward Saïd en version primaire. Tout ça, je voulais le mettre dans ce roman, régler tout ce passif. Moi je lisais Camus avant mes vingt ans de manière innocente, c’était Camus, c’était Sartre, c’était Michel Tournier. C’est l’école qui a intoxiqué ce rapport à Camus. J’ai donc voulu exorciser tout ça, et imaginer une sorte de personnage qui règle le compte, non seulement celui de Meursault, mais réellement des camusiens et des anticamusiens. Je ne voulais pas écrire un roman autour de Camus, je voulais que ce soit un point de départ pour une réflexion nouvelle.
Qui est donc cet Arabe deux fois tué ?
C’est le frère de l’Arabe qui a été tué sur une plage par Meursault. Puisque le mort est mort, j’ai imaginé son frère, qui essaie de vendre une histoire à laquelle personne ne croit. Ce qui m’a amusé, c’est la scène où lui et sa mère vont chez les nouveaux maîtres du pays en 1962, en disant : « Mon frère, c’est le premier martyr, on a droit à une pension. » Sauf qu’il n’y a aucune preuve… Il y a une possibilité de fiction incroyable, d’autant qu’il n’est pas nommé. Cela ouvre la porte à toutes les fictions.
Il y a eu une année sur Camus, où l'on a tout dit, et personne n’a pensé à voir l’Autre. C’est tentant du point de vue de la fiction, et passionnant du point de vue de l’Histoire.
Comment peut-on être « intoxiqué » par une lecture algérienne et scolaire de Camus ?
C’est une vision d’exclusion, Camus ne fait pas partie de la généalogie livresque qu’on nous inculque à l’école. Camus, c’est tout à fait un étranger. Camus, c’est un Français. C’est ça qu’on nous récite. Après, l’Algérie que l’on découvre chez Camus, on la découvre par soi, par ses propres lectures. Il y a un hyperchauvinisme sur lequel le parti, le régime, le pouvoir algériens ont bâti leur légitimité pendant très longtemps. Et cette doctrine-là exclut des gens comme Camus.
Au-delà de l’œuvre philosophique de Camus, qu’a-t-il apporté à l’Algérie, aux Algériens ? Et vous-même, par ricochet, que souhaitez-vous apporter avec ce roman ?
Ce qui est extraordinaire, c’est que ce n’est pas L’Étranger de Camus qui m’a sauvé l’âme. C’est L’Homme révolté, c’est Le Mythe de Sisyphe. J’ai été plongé dans le courant religieux qui était prédominant en Algérie, j’ai été islamiste pendant une partie de ma jeunesse. L’œuvre qui m’a aidé, qui m’a marqué, ce n’est pas L’Étranger. L’Étranger, c’est une affaire qui ne me concerne plus. Qu’un pied-noir tue un Arabe, ça s’est passé il y a tellement longtemps, ça n’a pas d’importance pour moi. Ce qui m’a aidé, c’est de redécouvrir l’absurde, comme capital, comme dignité. Lire Caligula, par exemple, ça été important dans ma vie.
Quand j’étais à la fac, il y avait deux réactions à l’œuvre de Camus. Celle, nationaliste, qui parlait de Camus uniquement par le trou de serrure de L’Étranger. Et il y avait les islamistes, qui dénonçaient Camus, mais pas celui de L’Étranger, celui de l’absurde, celui qui tue Dieu, celui de Sisyphe, Camus le philosophe. Camus a été important pour m’autonomiser, pour me sortir du discours religieux ambiant.
Je n’ai pas écrit un roman pour régler une histoire. Je l’ai fait pour imaginer une histoire. L’histoire de la guerre de libération, c’est fini pour moi. Je n’ai pas à porter de cadavre, je n’ai pas à refaire la guerre, la bataille d’Alger, etc. L’histoire de la guerre m’a tué, je ne veux pas la revivre, ni la perpétuer. L’Étranger de Camus, c’était un point de départ, imaginer une alternative à partir de l’Arabe, de la famille de l’Arabe, partir de là et reposer ces questions que se posait l’Étranger, et que je me pose à moi-même. Le rapport à la mort, le rapport à Dieu, le rapport à l’histoire, à la femme, et à la mère, aussi.
Camus est mort, l’Étranger est mort, l’Arabe est mort, celui qui est vivant, c’est moi. Il s’agit de mon salut, à moi. L’enjeu, c’est ma vie, c’est son sens, maintenant.



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09 SEPTEMBRE 2014



Le roman Meursault, contre-enquête de l'écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud sera bientôt adapté au cinéma par Saïd Ould-Khelifa.

Présélectionné au prix Goncourt et au prix Renaudot, les deux plus importantes distinctions littéraires en France, le livre de Kamel Daoud, paru en 2013 en Algérie avant d'être édité en France Meursault, contre-enquête, est nominé parmi 15 romans pour le prestigieux prix de l'Académie Goncourt et parmi 17 autres pour le prix Renaudot, décerné le même jour que le Goncourt par des journalistes et des critiques littéraires. L'annonce des sélections finales pour ces deux prix littéraires est prévue en octobre alors que les lauréats seront connus le 5 novembre prochain.
Premier roman de Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête reprend l'histoire de l'assassinat commis par le personnage polémique de L'Etranger du prix Nobel de littérature né en Algérie, Albert Camus, en livrant une version du meurtre racontée d'un point de vue algérien par le frère de l'Arabe assassiné. Salué par la presse et la critique dès sa sortie en Algérie, ce roman est également en lice pour d'autres distinctions comme le prix François Mauriac de l'Académie française et le Prix des cinq continents de l'Organisation internationale de la Francophonie. Invité à commenter cette double nomination, l'éditeur algérien du roman, Sofiane Hadjadaj (Barzakh) a déclaré: «Cette nomination est d'autant plus importante que le roman de Daoud pose beaucoup de questions sur la 'mémoire franco-algérienne'', portée à la fois par la vision de l'auteur et du livre d'Albert Camus auquel il renvoie, a estimé M. Hadjadj.
Plusieurs auteurs algériens étaient sélectionnés pour les prix prestigieux de l'édition en France, c'est le cas, notamment du plus prolifique, Yasmina Khadra qui avait bien été finaliste du prix Renaudot avec L'Attentat en 2005, El Mahdi Acherchour retenu sur la première liste du prix Femina en 2010 pour Moineau, Boualem Sansal, sélectionné pour le Medicis en 2008 pour Le village de l'Allemand, Salim Bachi nominé sur les premières listes du Goncourt en 2008 avec Le silence de Mahomet et du Renaudot en 2010 pour Amours et aventures de Sindbad le marin, Anouar Benmalek retenu en 2000 sur la première liste du Femina pour L'Enfant du peuple ancien. Mais aucun, rappelle Sofiane Hadjadj, «n'avait d'abord été publié en Algérie. Tous, comme tous les auteurs africains, publient d'abord en France avant de voir leurs livres éventuellement faire l'objet d'une cession de droits pour une édition algérienne».
Ce tout premier roman du journaliste-écrivain, Kamel Daoud, fera prochainement l'objet d'une double adaptation au théâtre et au cinéma, a-t-on appris auprès de la maison d'édition Barzakh. Pour l'adaptation au théâtre, elle devrait se faire au printemps 2015, d'une adaptation au théâtre Liberté de Toulon, codirigée par le comédien Charles Berling, dans une mise en scène de Philippe Berling et où le comédien Miloud Khetib incarnera le rôle principal. Pour le projet d'adaptation cinématographique, elle est en cours par le réalisateur Saïd Ould-Khelifa.
Dans ce que l'on pourrait appeler «la géopolitique éditoriale», Daoud fait donc figure d'exception. Né en 1970 à Mostaganem (ouest) Kamel Daoud anime la chronique Raïna Raïkoum dans le journal francophone Le Quotidien d'Oran. Il est également l'auteur des deux recueils de nouvelles Minotaure 504 et La préface du nègre.












23 SEPTEMBRE 2014





Un lecteur, un libraire, entre autres.

Note de lecture : « Meursault, contre-enquête » (Kamel Daoud)







Le meurtre d’un Arabe anonyme par Meursault en 1942 comme filtre décapant de la colonie qui écrase et de la post-colonie qui échoue.


Publié en 2013 chez barzakh à Alger, puis en juin 2014 chez Actes Sud, le troisième roman du journaliste et écrivain algérien Kamel Daoud, qui a également publié deux recueils de nouvelles, permet au lecteur français une fascinante plongée en angle oblique dans une certaine Algérie contemporaine, et dans l’impossible digestion de cent trente ans de colonialisme par cinquante ans d’indépendance aux trop nombreuses failles, en remontant au meurtre fictionnel, mondialement célèbre, d’un Arabe par un Blanc sur une plage algéroise chauffée au soleil.

Dans cet univers-ci, le roman « L’étranger » (1942) n’a pas été écrit par un certain Albert Camus, philosophe et romancier humaniste, mais, sous forme de récit autobiographique « arrangé », par le meurtrier Meursault lui-même, qui n’a finalement pas été guillotiné, mais est devenu écrivain.

Dans un bar d’Alger de nos jours, refuge rare et menacé, emblématiquement excessif, d’une société qui ne courba pas toujours à ce point l’échine face au rituel religieux, le narrateur, vieillard, se confie à un étudiant, doctorant en cours d’enquête pour sa thèse : il est le frère de cet Arabe anonyme abattu de plusieurs balles au soleil, soixante-dix ans plus tôt, par Meursault.

« Aujourd’hui, M’ma est encore vivante.

Elle ne dit plus rien, mais elle pourrait raconter bien des choses. Contrairement à moi, qui, à force de ressasser cette histoire, ne m’en souviens presque plus.

Je veux dire que c’est une histoire qui remonte à plus d’un demi-siècle. Elle a eu lieu et on en a beaucoup parlé. Les gens en parlent encore, mais n’évoquent qu’un seul mort – sans honte, vois-tu, alors qu’il y en avait deux, de morts. Oui, deux. La raison de cette omission ? Le premier savait raconter, au point qu’il a réussi à faire oublier son crime, alors que le second était un pauvre illettré que Dieu a créé uniquement, semble-t-il, pour qu’il reçoive une balle et retourne à la poussière, un anonyme qui n’a même pas eu le temps d’avoir un prénom.

Je te le dis d’emblée : le second mort, celui qui a été assassiné, est mon frère. Il n’en reste rien. Il ne reste que moi pour parler à sa place, assis dans ce bar, à attendre des condoléances que jamais personne ne me présentera. Tu peux en rire, c’est un peu ma mission : être revendeur d’un silence de coulisses alors que la salle se vide. C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai appris à parler cette langue et à l’écrire ; pour parler à la place d’un mort, continuer un peu ses phrases. Le meurtrier est devenu célèbre et son histoire est trop bien écrite pour que j’aie dans l’idée de l’imiter. C’était sa langue à lui. C’est pourquoi je vais faire ce qu’on a fait dans ce pays après son indépendance : prendre une à une les pierres des anciennes maisons des colons et en faire une maison  à moi, une langue  à moi. Les mots du meurtrier et ses expressions sont mon bien vacant. Le pays est d’ailleurs jonché de mots qui n’appartiennent plus à personne et qu’on aperçoit sur les devantures des vieux magasins, dans les livres jaunis, sur des visages, ou transformés par l’étrange créole que fabrique la décolonisation. »

Ce narrateur d’origine modeste, issu du peuple illettré, ne dénonce pas explicitement les maux qui sont ses cibles potentielles. Beaucoup plus matois, beaucoup moins fiable, se gardant de tout dire, tout révéler, attendant son heure, au privilège du grand âge et de la bosse roulée, il lui suffit en somme de raconter les trois contre-enquêtes ayant tenté d’élucider le mystère de cet anonymat complet de la victime – absence de signes et de preuves, absence de témoignages concrets, absence de certitudes, qui renvoient peut-être même le frère supposé au rang de simple mythomane. Raconter d’abord celle de sa mère, enquête de pauvresse engluée dans les figures imposées du rite funéraire et de la haine déjà viscérale ; raconter ensuite la sienne, au moins en partie – car n’est-ce pas au fond la quête même d’une vie ? -, frisant la folie et risquant comme l’écho de l’absurdité incarnée par Meursault ; raconter enfin celle d’une jeune intellectuelle libérée, juste après l’Indépendance, rationnelle et sensible, incarnation d’un avenir algérien qui aurait pu exister si…

« Je vais te résumer l’histoire avant de te la raconter : un homme qui sait écrire tue un Arabe qui n’a même pas de nom ce jour-là – comme s’il l’avait laissé accroché à un clou en entrant dans le décor -, puis se met à expliquer que c’est la faute d’un Dieu qui n’existe pas et à cause de ce qu’il vient de comprendre sous le soleil et parce que le sel de la mer l’oblige à fermer les yeux. Du coup, le meurtre est un acte absolument impuni et n’est déjà pas un crime parce qu’il n’y a pas de loi entre midi et quatorze heures, entre lui et Zoudj, entre Meursault et Moussa. Et ensuite, pendant soixante-dix ans, tout le monde s’est mis de la partie pour faire disparaître à la hâte le corps de la victime et transformer les lieux du meurtre en musée immatériel. Que veut dire Meursault ? « Meurt seul » ? « Meurt sot » ? « Ne meurs jamais » ? Mon frère, lui, n’a au droit à aucun mot dans cette histoire. Et là, toi, comme tous tes aînés, tu fais fausse route. L’absurde, c’est mon frère et moi qui le portons sur le dos ou dans le ventre de nos terres, pas l’autre. Comprends-moi bien, je n’exprime ni tristesse ni colère. Je ne joue même pas deuil, seulement… seulement quoi ? Je ne sais pas. Je crois que je voudrais que justice soit faite. cela peut paraître ridicule à mon âge… Mais je te jure que c’est vrai. J’entends par là, non la justice des tribunaux, mais celle des équilibres. Et puis, j’ai une autre raison : je veux m’en aller sans être poursuivi par un fantôme. Je crois que je devine pourquoi on écrit les vrais livres. Pas pour se rendre célèbre, mais pour mieux se rendre invisible, tout en réclamant à manger le vrai noyau du monde. »

Si le frère narrateur de Kamel Daoud dénonce, c’est principalement dans les creux de ses récits lancinants, ressassant en volutes désabusées – mais pas nécessairement désespérées -. la possibilité de l’ignorance de l’autre, l’acceptation centenaire de l’infériorité structurelle de l’Arabe anonyme face au colon européen, la présence jamais démentie du racisme et du suprématisme blanc, la réalité des guerres fratricides et des montées aux extrêmes, la corruption des pouvoirs issus des ralliements tardifs aux maquisards et des lendemains de victoire qui déchantent à vive allure, le terrible effondrement psychologique qui entraîne un peuple entier des prometteuses années de braise de Mohammed Lakhdar-Hamina aux années de soufre de la Sonatrach mettant un pays en coupe réglée et corrompue, pour finir par échouer dans les années de sel d’une religion paradoxalement victorieuse, développant comme un cancer ses pires penchants à l’oppression sociale et au rituel étouffant.

« Les bars encore ouverts dans ce pays sont des aquariums où nagent des poissons alourdis raclant les fonds. On vient ici quand on veut échapper à son âge, son dieu ou sa femme, je crois, mais dans le désordre. Bon, je pense que tu connais un peu ce genre d’endroit. Sauf qu’on ferme tous les bars du pays depuis peu et qu’on se retrouve tous comme des rats piégés sautant d’un bateau qui coule à un autre. Et quand on aura atteint le dernier bar, il faudra jouer des coudes, on sera nombreux, vieux. Un vrai Jugement dernier que ce moment. Je t’y invite, c’est pour bientôt. Tu sais comment s’appelle ce bar pour les intimes ? Le Titanic. Mais sur l’enseigne est inscrit le nom d’une montagne : Djebel Zendel. Va savoir. »

S’il traque impitoyablement les non-dits, les interstices philosophiques et politiques qui rendent possible le meurtre au soleil, et tout particulièrement ceux qui échappaient à l’humanisme confronté à l’absurde du « Mythe de Sisyphe » (1942), contemporain de la scène originelle du crime, prenant acte aussi du déchirement et de l’indécision du Camus honni par toutes les parties en présence pour sa poursuite tenace d’une improbable voie médiane étroite au moment de la guerre d’indépendance, le roman de Kamel Daoud, par l’étrange voix de ce vieillard fraternel, invente bien une autre « voix qui crie dans le désert », qui est aussi celle d’un juge-pénitent, de plus d’une manière, comme on le découvrira à mi-parcours, et qui se fait l’écho complice de celle du Clamence de « La chute » (1956), et témoin d’une parenté réelle avec l’Albert Camus désenchanté de 1958-1960.
Usant de la langue, de ses plis et de ses replis, pour mieux montrer insidieusement à quel point, même lorsque les récits de deux vainqueurs contradictoires s’affrontent, l’histoire des véritables vaincus leur échappe encore et toujours, ne pouvant subsister, peut-être, que dans la mise en gloire des ratiocinations d’un vieillard dont jamais on ne saura la part de ce qu’il invente, oublie ou travestit, le soir, autour d’un verre, Kamel Daoud nous offre le très grand roman d’un humanisme qui meurt encore et encore.

La superbe lecture de ma collègue et amie Charybde 7, qui m’a fait découvrir ce grand roman, est ici.(site)

Et c’est ainsi avec une grande joie que la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) recevra Kamel Daoud le vendredi 26 septembre (2014) à partir de 19 h 30.








06 NOVEMBRE 2014



L’écrivain et journaliste algérien a enchainé les distinctions depuis la parution de son roman, Meursaut, contre-enquête. Il a raté de peu le prestigieux prix Goncourt. Il estime « être aller aussi loin que possible ».


Comment cet Algérien, originaire de Masra, village à 13 km au sud-est de Mostaganem, dans l’ouest algérien où il a vécu 18 ans a pu se frayer un chemin jusqu’à arriver dans la cour des grands ?


Une fulgurance à Tikjda


Avril 2011, à 1478 mètres d’altitude, Moussa est né. Moussa, l’arabe tué, 70 ans plus tôt dans l’Etranger, le roman de l’iconoclaste Camus. Il voit le jour dans une petite maison rustique à Tikjda où Kamel Daoud s’est recueilli pour écrire.  L’homme a fuit les bruits d’Oran, ville où il vit. Il a délaissé sa chronique « Raina Raikom » sur le quotidien d’Oran et y a passé des jours à guetter à l’aube, le lever du soleil, à se délecter des rumeurs de la nature… pour revenir à littérature, qui est pour lui, seule capable d’«annuler le poids du réel ».Description : http://blog.slateafrique.com/paroles-algeriens/wp-includes/js/tinymce/plugins/wordpress/img/trans.gif

Sa solitude a vue sur les montagnes du Djurdjura. Il ne cherche pas ses mots, ils viennent à lui sans qu’ils les attendent. Ils tombent sur lui, en cascades. Kamel écrit, tout le temps, même quand il ne tape pas ses mots.

Dans ce coin désert où il séjourne, il fouille dans sa conscience, laisse jubiler ses idées, à la recherche du fil, d’une histoire, d’un prétexte pour dire sa vision du monde. Il créé Haron, le frère de Moussa, l’arabe tué dans l’étranger d’Albert Camus. L’incipit est une fulgurance qui le transporte. L’homme rejoint son quotidien après quelques jours de répit, il a trouvé le fil. Le roman sera édité, un peu plus d’une année plus tard, aux éditions Barzakh à Alger. Puis, en Mai 2013, aux éditions françaises Actes Sud.

« Meursaut, contre – enquête », raconte comme le souligne Moussa, « l’histoire de tous les gens de cette époque ». Mais pas seulement. Dans un soliloque saisissant, il raconte la complexité de son Algérie, sa fascination pour la mort, négocie avec ses idées, les compresse et les dilate, en rendant justice « à l’arabe tué, 25 fois cité dans le roman sans que Camus n’ait pensé à lui donner un nom ». Kamel l’appelle Moussa et c’est Haron, son frère cadet qui nous l’annonce.

« Partir d’un village, écrire et réussir »


Deux ans plus tard, le livre est un succès en librairie, il propulse Kamel Daoud. Tout le monde parle du roman et s’intéresse à cet homme qui enchaine les prix, en Algérie (Prix Escales littéraires et Prix Ourtilane) mais aussi ailleurs (Prix François Mauriac, Prix des cinq continents de la francophonie…). « Meursault Contre-enquête », créé la surprise. Les médias étrangers s’emparent du livre qui se fait traduire en plusieurs  langues. Il est finaliste, avec trois autres écrivains, du prix Goncourt. La consécration commence.

« Non, c’est déjà une consécration en soi. Je viens d’un village et rien ne me prédisposait à une telle réussite » commente Kamel. L’homme est surpris, il y voit une forme de « fouroulisme, (en écho à Mouloud feraoun, ndlr) ». « C’est classique, tu pars d’un village, tu réussis et tu écris » lâche-t-il dans un sourire, avant de saisir une énième fois son téléphone sur la table.

Kamel est pris dans un tourbillon. Son téléphone ne cesse de vibrer. Les  RDV s’enchainent, ici et ailleurs. Premier écrivain algérien a être nominé au Goncourt. Premier écrivain algérien à cumuler autant de distinctions. Il fascine, fait polémique pourtant, on connaît si peu l’homme, son moteur. Comment cet Algérien, originaire de Masra, village à 13 km au sud-est de Mostaganem, dans l’ouest algérien où il a vécu 18 ans a pu se frayer un chemin jusqu’à arriver dans la cour des grands ?

Au commencement était un mot


L’homme est multiple. Faut-il parler du journaliste, du chroniqueur, de l’écrivain, du père de deux enfants qu’il adore, de l’oranais (où il habite depuis ses 18 ans) et qui répète souvent à ses amis algérois qu’Alger n’est « pas le centre de l’Algérie… » ou encore de l’homme, l’algérien, « une nationalité qui le différencie du reste du monde ».  Parlons d’abord du Fils. Fils d’une mère qui lui apprendra à « se crever à la tâche », lui le « grand paresseux » qui a appris à « organiser sa paresse ». Fils d’un gendarme, ancien militaire de l’école des cadets, Kamel est né le 17 juin 1970.

« C’est à lui que je dois cette réussite » confie Kamel, ému. Ce père qui lui a appris l’ordre moral, « à gagner sa vie honnêtement et à faire à la perfection tout ce qu’il entreprend », est décédé il y a deux semaines.

Pour Kamel, c’est une déchirure. « La vie est un élan, je ne crois pas que la mort l’épuise » assène-t-il, le regard tout de même interrogateur. La mort est au centre de ses réflexions.

« L’absolu disproportion d’une vie qui m’a accompagné se heurte à l’absolue insignifiance de la mort », commente Kamel, qui à 44 ans est confronté au deuil pour la seconde fois de sa vie.

La première fois, il n’avait que 12 ans quand à la mort de son grand père, « dont il était tellement proche », il découvre la colère dans le silence de la disparition. Il s’en souvient encore. A l’époque, il gribouillait ses premiers textes, au sortir de ses premières lectures. Après avoir essayé de lire « la chair de l’orchidée » de Chase, un livre trouvé à la maison, Kamel, à 9 ans, se tourne vers la BD. Il bute sur une phrase : « Il observe le moutonnement… ». Le mot « moutonnement » qu’il découvre pour la première fois le  bouleverse.

« Mon désir d’écriture est venu à ce moment. Quand j’ai lu et relu Rahan, appris par cœur, il fallait que j’en écrive la suite… » confie, Kamel, amusé par ses souvenirs.

Rahan, personnage préhistorique de BD, cherche la tanière du soleil. Un peu comme Kamel, qui semble vouloir poursuivre cette quête. A ce jour.

A la recherche du sens


Adolescent, Kamel a soif de sens. Après avoir savourer le pouvoir de l’imaginaire dans la mythologie et dans les récits de sciences fiction,- dont il devient un grand amateur-, il découvre la littérature musulmane et islamiste. Il lit Ibn Quayyim Al-Jawziyya, Ibn El Khatib et bien d’autres.
« Le religieux t’offre du sens jusqu’à l’intime, contrairement aux autres idéologies : le corps, la sexualité … ».

Kamel fait du prosélytisme jusqu’à devenir imam de la mosquée de son lycée. Puis, il décroche son baccalauréat (mathématique) et sans le savoir se prépare à prendre le grand virage de la littérature française. Dans l’esprit du jeune homme, une cassure se prépare. Le religieux offre, certes, du sens. Mais ce n’est pas assez.

« A un moment, j’ai eu l’envie de rire de tout ça. La religion ne me suffisait plus ».

Kamel quitte son village pour Oran. Il découvre la vie en cité universitaire, l’ennui, la mixité, en entamant ses études de littérature française.
« J’ai surtout découvert la lutte des classes, moi qui débarquait d’un village et qui ne parlait même pas français », raconte-il.

C’est une époque trouble, la cassure s’opère. Il se souvient des expéditions punitives du FIS à la cité U. Kamel continue de dévorer des livres et se met à écrire de la poésie. « Beaucoup de poésie », précise-t-il, souriant, comme nostalgique.

Le jeune homme découvre aussi, l’argent. Il fallait en gagner. « Je suis entré dans le journalisme parce que j’étais fauché ».  L’engagement, le militantisme, il les découvrira bien plus tard. Kamel se fait recruter dans une petite rédaction de l’ouest, où il rédige ses premiers articles et traite les courriers du coeur.

« J’ai lu des histoires incroyables » se rappelle-t-il.

Le jeune homme sillonne le pays pour écrire des faits divers et couvrir des procès. Il est heureux d’empocher à chaque fin de mois, 4500 dinars. « A l’époque, 4500 dinars, c’était vraiment quelque chose » insiste-t-il. Mais pour lui, des années dures s’annoncent…

Ecrire pour annuler le réel


En quittant la cité U, son diplôme en poche, Kamel se heurte à un dilemme : rester à Oran ou rentrer au village ? Le choix est vite fait, il reste à Oran.
« J’ai galéré, il me fallait un logement, un travail… Tu crèves la dalle et t’as pas où dormir » résume Kamel.

Aidé par une enseignante, il réussit à s’installer dans une cité U, pour un premier temps, lui qui n’est déjà plus étudiant.
« C’était des moments intenses. Durant les vacances, je me retrouvais seul dans la cité, sans électricité, sans eau, parfois dans le froid ».

Pour « annuler ce réel », Kamel lit et écrit pendant que sa carrière journalistique commence à prendre un nouveau virage. Il rejoint une plus grande rédaction, le quotidien d’Oran.

« A cette époque, j’avais deux idoles dans la presse, Chawki Amari et Sid Ahmed Semiane SAS, je me régalais en les lisant » confie Kamel qui deviendra quelques années plus tard, lui aussi, chroniqueur : l’exercice journalistique qui le rapproche le plus de la littérature.

Kamel apprend à « switcher » entre la chronique et la littérature. Il rédige plusieurs manuscrits qu’il ne proposera à aucun éditeur, à ce jour.
« Parmi eux, La traversée du visage, j’ai écrit à cette époque, l’histoire d’un homme laid » raconte Kamel, encore fasciné par l’idée que « la laideur soit proche du crime ».


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Un autre livre dans le livre


L’homme manque aujourd’hui, cruellement de temps, mais « si j’arrive à gagner assez d’argent, je gagnerai le temps de rouvrir ses vieux chantiers et entamer de nouveaux textes ». Si Kamel Daoud excelle dans la chronique, la littérature reste pour lui essentielle. Après avoir publié, en 2002, son premier recueil de chroniques à Dar El Gharb, son premier récit sort, une année plus tard, « la fable du nain ». Puis un autre récit, en 2004 : « O Pharaon » qui revient sur le massacre de Ramka.

« C’est un livre que je regrette, j’aurais aimé l’écrire autrement. C’est une histoire tellement tragique. 1000 morts et si peu de personnes le savaient, c’est un chiffre dont j’avais besoin de me débarrasser » avoue-t-il en se frottant les mains, comme agité.

Kamel, semble torturé par ses idées. Face à son écran, Kamel écrit beaucoup et vite, comme pour s’en débarrasser. En 2008, son recueil « L’Arabe et le vaste pays de ô » est primé par la fondation Mohamed Dib. C’est un moment crucial et joyeux.
« Cette fondation a la générosité de primer un manuscrit, ce prix m’a beaucoup apporté ».

Son recueil est édité dans la même année, par les éditions Barzakh, qui publieront quelques années plus tard « Meursaut, contre-enquête », le livre qui révèle Kamel. Un livre né d’un agacement.
« Après avoir discuté avec un journaliste français de passage en Algérie, la question s’est imposée : Camus est-il à nous ou à eux? Puis j’ai pris le roman de Camus comme prétexte pour construire un texte autonome » confie-t-il encore.

Pour beaucoup, Kamel doit le succès de ce premier roman fantasmagorique, à ce prétexte camusien. Mais pour plonger dans la puissance du style de Daoud, il faut oublier Meursault, Camus et même Moussa pour découvrir un autre livre dans ce livre…
Fella  Bouredji










08 NOVEMBRE 2014

article paru d’abord dans REPORTERS

La sélection et la disqualification de Kamel Daoud
aux prix Goncourt et Renaudot 2014


Une illusion néocoloniale


Abdellali Merdaci*


Samedi 8 novembre 2014

     La sélection par les académies Goncourt et Renaudot, en France, du premier roman Meursault, contre-enquête (Alger, Barzakh, 2013 ; Arles, Actes Sud, 2014) de Kamel Daoud et sa disqualification, le 5 novembre 2014, dans leurs ultimes votes pour l’attribution de leurs prix, ont été vécues comme un événement national en Algérie. Au moment où le pays célébrait le 60e anniversaire de son entrée en guerre contre le colonialisme français, le délire qui a accompagné les listes des deux jurys depuis leurs premières proclamations, distinguant l’œuvre du chroniqueur oranais, font penser à un  pays encore sous domination française, à une sorte de République algérienne fédérée à la France, telle qu’elle a été pensée  dans les années 1940 par Ferhat Abbas. Ce qui est une amère rétractation. Dans la patrie de Larbi Ben M’hidi et des centaines de milliers de martyrs de la guerre d’Indépendance, ce n’est plus seulement le football qui se pare des couleurs de la France mais aussi la littérature, au moment où le chef du FLN, jadis porte-flambeau de la guerre anticoloniale, est plus présent dans ses résidences parisiennes cossues que dans les bureaux enfumés de son austère palais algérois.
     Cette ferveur pour les coulisses putrides de grands prix littéraires français, dénoncées par le critique et historien Jacques Brenner, en 2006, fut-elle partagée par le vigilant commentateur Maâmar Farah, le très provincial Boubakeur Hamidechi (Le Soir d’Algérie, 30 octobre et 1er novembre 2014)  et l’universitaire Belkacem  Ahcène-Djaballah, fringant critique littéraire (Le Quotidien d’Oran, 30 octobre 2014). Fut-elle, enfin, consentie à la poignante dramatisation au lendemain de l’annonce de la défaite du candidat algérien par plusieurs quotidiens comme en témoignent les commentaires contrits d’El Watan et de L’Expression dans leur édition du 6 novembre 2014, reprenant les messages désespérés de l’auteur  désavoué à ses soutiens sur Tweeter et Facebook ?

Une France littéraire assimilatrice


     Créé, en 1896, par volonté testamentaire d’Edmond de Goncourt pour célébrer la mémoire de son frère Jules, disparu en 1870, le prix qui porte leur nom était au départ destiné à un jeune auteur français ; mais cela n’a pas toujours le cas. En fonction des fluctuations de l’histoire littéraire de la France, ces critères d’âge et de nationalité n’ont jamais été érigés en règle. Dans la première décennie de son outrecuidant magistère, le prix Goncourt apparaît tout proche de l’entreprise coloniale française consacrant les œuvres de John-Antoine Nau (« Cristobal, le poète », 1903), Claude Farrère (« Les Civilisés », 1905), Jérôme et Jean Tharaud (« Dingley, l’illustre écrivain », 1906), Marius-Ary Leblond (« En France », 1909). Il lui fut reproché d’avoir couronné, en 1921, René Maran et son « Batouala, véritable roman nègre », première ébauche d’un suave anticolonialisme littéraire, propre à effaroucher les rombières des beaux quartiers parisiens. Par le biais de ses nombreux prix, la France littéraire pratique une assimilation par le haut : elle naturalise les œuvres et auteurs de langue française dans le monde, marqués de singularité, quelles que soient leur origine ou leur nationalité, alors même qu’elle n’en manque pas dans sa propre littérature. S’il y a dans le champ littéraire français, des prix littéraires spécialement dédiés aux œuvres étrangères traduites, le prix Goncourt est une récompense traditionnellement destinée exclusivement aux seules œuvres de romanciers français nationaux ou assimilés – parfois même abusivement. En raison d’une attitude d’accaparement envahissante du champ littéraire français, il n’y a plus de littératures nationales belge et suisse de langue française, depuis longtemps ingérées par les histoires littéraires les plus officielles de l’École et de l’Université françaises. Au palmarès du Goncourt, les noms et les œuvres belges (Maxence Van Der Meersch, 1936 ; Francis Walder, 1958 ; Félicien Marceau, 1969 ; François Weyergans, 2005), suisse (Jacques Chessex, 1973), russes (Henri Troyat, 1938 ; Elsa Triolet, 1944 ; Andreï Makine, 1995),  et d’autres pays (Romain Gary-Émile Ajar, Lituanie, 1956-1974 ; Vintila Horia, Roumanie, 1960 ;Tahar Ben Jelloun, Maroc, 1987 ; Amine Maalouf, Liban, 1993 ; Jonathan Littell, États-Unis, 2006), sont inscrits au patrimoine de la littérature française. Hors des prix littéraires, la liste d’écrivains assimilés dans les lettres françaises est plus longue.
     En 2014, la sélection de Kamel Daoud au prix Goncourt fleure l’insidieuse provocation néocoloniale. Elle constitue et prolonge dans sa forme un impérialisme culturel français qui ne désarme pas. Si l’État français n’a jamais renié son passé colonial, une longue histoire de violence et de dépouillement des peuples en Afrique et en Asie, il garde toujours la main sur ce legs controversé, et maintient, sur le plan politique et militaire son pré-carré africain. Il en va pareillement dans le champ culturel, en général, et plus sensiblement, dans les littératures de langue française de ses anciennes possessions dans le monde. Et la langue de l’ancien colonisateur, devenue la langue de plusieurs États de l’Afrique subsaharienne, enregistrant un remarquable développement en Algérie et dans les pays du Maghreb, s’érige-t-elle en vecteur d’un impérialisme culturel déguisé ?

« Briller » à Paris…


     Si le français s’est imposé comme langue officielle dans les défuntes colonies de l’AEF-AOF, la situation est bien différente dans les pays du Maghreb qui ont gardé, au-delà des conséquences mesurables de la colonisation, des traditions linguistiques berbères et arabes locales, fortement enracinées. En Algérie, où le français garde une plus durable présence, des années 1830 à nos jours, il ne peut être ni « un butin de guerre » ni un « bien vacant », mais une recréation. Du fait des conditions de distribution des langues par l’État colonial, des nombreuses proximités communautaires et culturelles entre populations européennes, juive et indigène de l’Algérie coloniale, des hétérogénéités linguistiques sont soulignées depuis l’indépendance nationale. Ont-elles suscité un français algérien, autrefois rêvé par Henri Kréa, qui exprime dans sa syntaxe et dans sa morphologie une langue mutante, un de ces retentissements de l’Histoire qui paraît insurmontable ? S’il y a un arabe algérien, mixage inventif des langues d’usage dans les vastes territoires du pays, il existe, désormais, un français algérien, il est vrai moins coloré que le charabia d’antan, et parfois de bonne tenue, lorsqu’il n’est pas génial de truculences ; et, il se lit dans les journaux et dans la littérature, il se décline aussi à la radio et à la télévision, fourbissant une imparable identité linguistique.
     Si les différentes générations d’écrivains algériens, depuis la fin du XIXe siècle, ont fait le choix de la pureté de la langue française, souvent raillé par les critiques et historiens de cette littérature, les auteurs d’aujourd’hui, à l’image de Kamel Daoud, ne connaissent qu’un néo-français, idiome segmenté, corrompu de solécismes. C’est cette mutation  en cours de la langue française d’Algérie que les académies Goncourt et Renaudot se sont empressées de retenir dans leurs listes successives ; et, avant elles, l’Académie française décernait le Prix François Mauriac à un de ses représentants. Mais, en vérité, ce que ces institutions de la langue et de la littérature françaises ont voulu sanctifier, c’est bien l’intarissable fortune littéraire d’Albert Camus, audacieusement recommencé dans son œuvre la plus contestable, par un écrivain algérien, qui pratique un ersatz de français, un français d’Arabe, renaissant dans les bruits et les fastes du centenaire de la naissance de l’écrivain colonial. Ce choix est celui de l’extravagance.
     Depuis son Manifeste « Pour une littérature-monde en français », en 2007, le champ littéraire français, particulièrement germanopratin, ne cache pas son ambition d’annexer les littératures des pays pratiquant le français et d’en établir une périphérie sanctuarisée. Beaucoup d’écrivains algériens se sont depuis intégrés à cette aventure littéraire néocoloniale, contre l’idée de littérature nationale algérienne, désormais recluse. Certains d’entre eux ont estimé que leur talent est mieux monnayé à Paris qu’à Alger ; d’autres ont voulu donner des gages en demandant et en obtenant simplement la nationalité française. Un romancier s’est affiché en Israël, pour y encourager une politique sanglante contre les Palestiniens, accumulant d’incertains hochets en contrepartie de misérables vilénies. Et il n’est pas moins significatif que Kamel Daoud ait « brillé […] dans les médias français par sa liberté de parole » à l’occasion d’une morne campagne électorale présidentielle en Algérie, comme l’observe une critique du « Point » (n° 2197 du 23 octobre 2014). Il pouvait aussi, pendant l’été 2014, au plus fort des tueries de femmes et d’enfants palestiniens de Ghaza par l’armée d’Israël, refuser dans une formule amphigourique, dans les colonnes du quotidien qui l’emploie, « une ‘‘solidarité’’ qui nous vend la fin du monde et non le début du monde ». Cette indifférence de Kamel Daoud envers la douleur du peuple de Ghaza, ne majorait-elle pas cette licence de tuer que s’est accordée, depuis longtemps au mépris des lois internationales, un sionisme arrogant ; elle a été résolument répandue dans les médias français par un écrivain-chroniqueur qui trempait sa plume dans le sang des martyrs palestiniens. Sur l’Algérie comme sur la Palestine, la presse littéraire parisienne, unanime, a su reconnaître cet engagement de trublion jacasseur, payé en recensions élogieuses pour un court roman mineur, au thème de seconde main, au style bravache, qui en d’autres circonstances n’aurait pas justifié un bas-de-casse dans ses colonnes. Il est certainement plus gratifiant pour un écrivain de faire une carrière éthique qui ne doit qu’à sa langue et à son imaginaire, plutôt qu’à un surenchérissement de moqueries sur son pays et à une course effrénée sur les cadavres d’enfants palestiniens. Mais on ne « brille » jamais à Paris et dans ses médias sans de redoutables conséquences.

Vaines surenchères politiques et piteuses démagogies littéraires


     Je ne crois pas que la démarche de Kamel Daoud, comme celle de l’increvable « Voyageur d’Israël », soit des plus cohérentes. Tous les deux, en piètres opposants de salon à un pouvoir algérien calamiteux, ont forcé leur critique d’un système politique démentiel et de ses acteurs dans des médias parisiens assurément disposés à donner une grande ampleur à leur discours, au service de la promotion de leur œuvre et de leur carrière d’écrivain. L’auteur de Meursault, contre-enquête, rédacteur en chef du seul quotidien algérien qui a accepté de publier « l’Appel aux consciences anticoloniales » contre la « Caravane Camus » en Algérie (Le Quotidien d’Oran, 1er mars 2010) se découvre « camusien », en 2013, chasseur d’aubaine, dans une troublante volte-face et une insipide œuvre de circonstance. N’y a-t-il, là, rien de sordide et de dérisoire ? Dans une déclaration à El Watan (4 novembre 2014), il affirme avoir de nouveaux projets d’écriture. Attendons donc l’accueil que leur feront l’édition et la critique françaises et espérons que soit reconnu leur français pittoresque, loin de vaines surenchères politiciennes et piteuses démagogies littéraires. Il serait de bon ton que les écrivains algériens soient reconnus à l’étranger pour la solidité de leurs œuvres plutôt que par leurs incantations sur la liberté de parole dans leur pays que le système éclopé, plus préoccupé par le contrôle des rues des cités que par la traque des gazettes, ne leur conteste plus.
     Le choix de Kamel Daoud d’écrire sur l’Algérie pour nourrir une carrière littéraire en France lui appartient et personne ne songera à le lui discuter. Éliminé au prix Goncourt et à son lot de consolation, le Renaudot, échappera-t-il à un avilissant enrôlement nocturne de supplétif des lettres françaises, lui qui s’est projeté dans la fragile carapace de l’Arabe frère de l’Arabe abattu dans la moiteur d’une table faisandée du restaurant Drouant, à Paris. Une mort tout autant absurde et évocatrice que celle de l’Arabe de « L’Étranger », qui répète et ravive une illusion néocoloniale. Mais la littérature algérienne ne se résoudra pas à être une sous-zone de la littérature française et de ses sous-traitants stipendiés. Le seul combat, qui soit nécessaire aujourd’hui, c’est de défendre – en Algérie – une littérature nationale dans toutes ses langues sans distinction, libre et autonome, à l’instar de celles de la France et d’autres pays du monde. Cette littérature algérienne n’est pas française et elle ne le sera pas. L’impérialisme culturel français ne doit pas en faire une arrière-cour et solder en dépendance aliénée son honneur et son indépendance.

* Écrivain-universitaire. Professeur de l’enseignement supérieur. Dernier ouvrage paru : Une histoire littéraire déviée. La réception critique de la littérature algérienne de langue française d’avant 1950, Médersa, 2014.




13 NOVEMBRE 2014





Ednat CANAL BLOG


AFFAIRE ALBERT CAMUS VERSUS KAMEL DAOUD

D'abord, relire L'étranger. Excellente surprise. Mon souvenir de lectures précédentes (la première  au tout début des années soixante, et au moins une reprise il me semble il y a dix ou douze ans, poussé par je ne sais plus quelles circonstances) ne gardait la trace de nul enthousiasme. De l'intérêt, un vif intérêt, mais rien de plus. Or j'ai trouvé cette fois le roman remarquable. Cette bascule m'amuse d'autant plus qu'elle est à l'exact inverse de ce qui s'est produit pour La chute, pseudo-confession qui avait enthousiasmé mes vingt ans et m'a laissé, relue fin 2009 à l'occasion d'une réflexion sur Finkielkraut,  plus réservé.
Le canevas de L'étranger est connu. Après l'incipit fameux: Aujourd'hui, maman est morte, on suit, racontés par lui-même comme s'il n'était que partiellement impliqué , agi par les circonstances plus qu'acteur, quelques mois de la vie de Meursault, petit blanc de l'Algérie du temps qu'elle était française, des mois qui, dans un enchaînement où l'aléatoire, sa passivité fataliste, mais aussi son absence résolue de penchant pour la dissimulation, vont le conduire de l'enterrement de sa mère à sa condamnation à mort, au terme d'un procès où son manque supposé d'amour filial pèsera lourd,  une condamnation pour l'assassinat, sans ressort logique explicable, d'un arabe sur une plage vide et écrasée de soleil.
Le roman a été publié en 1942. Informations digressives: Camus avait passé l'année scolaire 1941-42 à Oran, professeur de français au cours privé André Bénichou, créé suite aux lois raciales du gouvernement de Vichy qui avaient exclu les juifs, professeurs et élèves, des établissements publics d'enseignement; il avait 28 ans, des problèmes de santé (tuberculose), et venait, après un premier mariage malheureux, d'épouser une jeune institutrice, Francine Faure, qui se trouva, à cette période, enseigner dans la même école que ma belle-mère.
Outre le narrateur, à peine vingt personnages traversent le roman. Ils ne sont pas fouillés, psychologiquement, ce qui relève de la logique même du positionnement purement factuel  de la narration,  mais chacun a des caractéristiques précises. On retient bien entendu le vieux Salamano, qui martyrise en permanence son chien et se retrouve affectivement déstabilisé quand il le perd .
Sinon, il y a le directeur de l'asile de vieillards, un petit vieux, avec la légion d'honneur; le concierge de l'asile, moustache blanche, de beaux yeux, bleu clair, et un teint un peu rouge; le vieux Thomas Pérez, le fiancé tardif, à l'asile, de la mère du narrateur; Marie Cardona, une ancienne dactylo, retrouvée à la plage, avec qui Meursault engage aussitôt une liaison et qui voudra l'épouser; le patron, au bureau, figure à peine évoquée, ainsi qu' Emmanuel, le collègue; Raymond Sintès, le voisin de palier, assez petit, avec de larges épaules et un nez de boxeur, officiellement magasinier et plus certainement maquereau à la petite semaine, qui va être le ressort du drame; la maîtresse de Raymond , une mauresque, qu'il corrige, battue jusqu'au sang, et son frère, l'Arabe, qui finira troué de balles par Meursault sur la plage; l'agent qui vient, alerté par le plombier du deuxième, pour gifler Raymond ; Céleste, le patron de bistrot et une de ses clientes, bizarre petite femme [avec] des gestes saccadés et des yeux brillants dans une petite figure de pomme; Masson, un ami de Raymond, un grand type, massif de taille et d'épaules, avec une petite femme ronde et gentille, à l'accent parisien – Masson qui avait l'habitude de compléter tout ce qu'il avançait par un "et je dirai plus", même quand, au fond, il n'ajoutait rien au sens de sa phrase; le juge d'instruction, un homme aux traits fins, aux yeux bleus enfoncés, grand, avec une longue moustache grise et d'abondants cheveux presque blancs; l'avocat, petit et rond, assez jeune, les cheveux soigneusement collés;  le journaliste, au procès,  un homme déjà âgé, sympathique, avec un visage un peu grimaçant; les juges, le président du tribunal, le procureur, l'avocat général (ce ne sont que des noms qui passent); l'aumônier, un air très doux, des mains fines et musclées.
J'ai souligné, ici ou là, quelques phrases ou griffonné quelques mots en marge, au fil des pages. Peu.
Tout, au fond, l'emmerde; et en vieillissant, on se rapproche de cet état (griffonné).
Il enterre sa mère le vendredi. Le samedi, aux bains du port, il drague Marie Cardona (griffonné).
Raymond m'a offert une fine (…) Je le trouvais très gentil avec moi et j'ai pensé que c'était un bon moment (souligné).
Marie est venue me chercher et m'a demandé si je voulais me marier avec elle. J'ai dit que cela m'était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait (souligné).
Marie m'a dit qu'elle aimerait connaître Paris. Je lui ai appris que j'y avais vécu dans un temps et elle m'a demandé comment c'était. Je lui ai dit : "C'est sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche" (souligné).
Marie était très pâle. Moi, cela m'ennuyait de leur expliquer. J'ai fini par me taire et j'ai fumé en regardant la mer (souligné).
Sans doute, j'aimais bien maman, mais cela ne voulait rien dire. Tous les êtres sains avaient plus ou moins souhaité la mort de ceux qu'ils aimaient (souligné).
Il est parti avec un air fâché (…) il ne me comprenait pas et il m'en voulait un peu (…) Mais tout cela au fond n'avait pas grande utilité  et j'y ai renoncé par paresse (…) A vrai dire, je l'avais très mal suivi dans son raisonnement, d'abord parce que j'avais chaud et qu'il y avait dans son cabinet de grosses mouches qui se posaient sur ma figure, et aussi parce qu'il me faisait un peu peur (souligné ).
J'ai aussi griffonné ceci : A y réfléchir, cela fait penser au Petit Nicolas de René Goscinny, une vision d'enfant, le discours simple qui dit sans aucun filtre ce qu'il perçoit  et n'a pas assimilé les modes d'expression codifiés de l'âge adulte, qu'il réinterprète à son compte dans un langage enfantin .
Enfin : Il (le juge) m'a seulement demandé (…) si je regrettais mon acte. J'ai réfléchi et j'ai dit que, plutôt que du regret véritable, j'éprouvais un certain ennui (souligné).
Je commençais à respirer. Personne en ces heures-là n'était méchant avec moi (souligné).
Un fait divers, relaté dans la coupure de journal trouvée en prison, entre la paillasse et la planche du lit, et que Meursault ressasse au long de sa détention déclenche une réflexion très en accord avec l'approche "Goscinny" évoquée ci-dessus. Voici le passage:
Un homme était parti d'un village tchèque pour faire fortune. Au bout de vingt-cinq ans, riche, il était revenu avec une femme et un enfant. Sa mère tenait un hôtel avec sa sœur dans son village natal. Pour les surprendre, il avait laissé sa femme et son enfant dans un autre établissement, était allé chez sa mère qui ne l'avait pas reconnu quand il était entré. Par plaisanterie, il avait eu l'idée de prendre une chambre. Il avait montré son argent. Dans la nuit, sa mère et sa sœur l'avaient assassiné à coups de marteau pour le voler et avaient jeté son corps à la rivière. Le matin, la femme était venue, avait révélé sans le savoir l'identité du voyageur. La mère s'était pendue. La sœur s'était jetée dans un puits. J'ai dû lire cette histoire des milliers de fois. D'un côté, elle était invraisemblable. D'un autre, elle était naturelle. De toute façon, je trouvais que le voyageur l'avait un peu mérité et qu'il ne faut jamais jouer.
Etc.
Les dernières pages sont plus sombres, et sans viser au pathos du Hugo des Derniers jours d'un condamné, lèvent chez le lecteur, une émotion vraie. Quoi qu'il en soit, donner un sens clair à L'étranger reste une gageure.  L'apathie de Meursault qui gère sa vie conformément à la politique du rat crevé au fil de l'eau n'est pas sympathique, sa distance à l'événement semble relever de la pathologie plus que de la prise de position philosophique, comme la trace d'une interruption du processus de passage de l'enfance à l'âge adulte. Son affectivité est absolument primaire et aucun processus d'analyse de la situation ne vient l'aider à dépasser le premier ressenti. Il inverse complétement le cogito cartésien. Il se contente d'être et ses éléments de pensée ne dépassent pas l'influx nerveux induit par la sensation. Le décor, pour lui, prime la réflexion. Il est, réellement, un être inachevé. Et peut-être pourrait-on réduire L'étranger à la description d'un cas clinique et renoncer à y voir un type. Le narrateur de La chute est lui, un type. Meursault, non, il est Meursault, ou alors, s'il est nous, c'est nous dans cet état intermédiaire qu'on nomme hypnagogique, entre la veille et le sommeil, quand nous flottons, incertains, au milieu d'événements sur l'absurdité desquels nous ne portons aucun jugement et dont nous acceptons les plus invraisemblables hypothèses.  
Une algarade violente, dans les dernières pages du roman, avec l'aumônier dont le prêchi-prêcha le sort enfin de lui-même, parvient à l'arracher à sa léthargie infantile et le conduit à un rapport au monde un peu plus conscient, où l'indifférence cesserait d'être subie pour devenir assumée, mais c'est au moment où le rideau tombe.
Les dernières lignes du livre:
Comme si cette grande colère m'avait purgé du mal, vidé d'espoir, devant cette nuit chargée de signes et d'étoiles, je m'ouvris pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l'éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j'ai senti que j'avais été heureux , et que je l'étais encore. Pour que tout soit consommé, pour que je me sente moins seul, il me restait à souhaiter qu'il y ait beaucoup de spectateurs le jour de mon exécution et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine.
On pourrait se remettre à gloser, reprendre la réflexion en se demandant si Meursault ne serait pas à lui seul le colonialisme aveugle, tirant avec indolence de ce pays ce qu'il lui offre de bonheur de vivre et sacrifiant comme un agaçant obstacle l'Arabe générique qui s'interpose entre lui et le soleil.  Etc.  D'autres lectures encore sont possibles.
Mais repartons de celle de Kamel Daoud. Elle n'est d'ailleurs sans doute pas éloignée de la dernière hypothèse que je viens de formuler. Kamel Daoud est en pleine ambivalence. Il admire l'auteur de L'étranger et il vomit la disparition, la dissolution, dans le décor  du roman, de la population arabe d'Algérie.  Vingt-cinq fois, le vocable "l'Arabe", a-t-il compté, est cité, et pas une seule fois l'homme, derrière, n'est nommé, désigné, individualisé, incarné. L'étranger, pour Daoud, c'est le tombeau de l'Arabe inconnu. Au fond, là est le nœud de Meursault, contre-enquête. De contre-enquête d'ailleurs, point, du moins telle qu'on la pensait, détaillée, minutieuse, acharnée, dessinant pour finir un portrait achevé de ce mort transparent et quasiment non advenu. A la place, on a la longue plainte douloureuse d'un jeune frère auto-proclamé, dont la vie, dit-il, a été totalement transformée en un repliement obsessionnel sur un seul projet: donner, publiquement, un nom, un corps vivant, une existence à ce mort.
Réussite incertaine. On lit, on relève une volonté constante de parallélisme des destins, de parallélisme aussi des livres, à commencer par cet incipit en clin d'œil, assez maladroit :  Aujourd'hui, M'ma est encore vivante. Un peu ridicule, non?
Quelques passages sont volontairement démarqués de L'étranger, où le narrateur de Daoud se substitue au narrateur de Camus. Par ailleurs, la construction en monologue, dans un bar, revendique assurément un autre parallélisme, celui à faire avec La chute. Tressât-il des couronnes à l'écrivain, Kamel Daoud n'en lit pas moins dans L'étranger le colonisateur égocentrique et méprisant que la guerre d'indépendance a en toute justice renvoyé à la métropole et dont il charge son narrateur d'exécuter au passage, à placer dans l'autre plateau de la balance où finit d'agoniser l'Arabe camusien de service, un spécimen.
Elément positif, sa critique continue, mordante et sans appel des religions en général et de l'Islam en particulier, faisant pendant à la volée de bois vert administrée par Meursault à l'aumônier de la prison.
Mais sur le fond, on n'apprend rien de nature à nous éclairer sur la mort de Moussa, puisque Kamel Daoud a voulu dénommer ainsi l'Arabe de Camus, et sa présence sur la plage fatale n'est pas plus expliquée que l'insistance de Meursault à y retourner . S'il rejette l'hypothèse camusienne d'une sœur de mœurs légères dont l'honneur eût été à venger, Kamel Daoud ne propose aucune logique de substitution et son roman n'est que la mélopée d'un vieillard qui s'est  inventé un frère de papier et en profite pour développer une réflexion aigre- douce sur l'Algérie post-coloniale.
L'idée était originale, mais finalement, ce titre, Meursault, contre-enquête, n'est qu'un effet d'annonce. Partant d'un personnage de roman dont on ne savait rien, on lit un livre au sortir duquel on n'en sait pas davantage. Le projet de construire un pendant à L'étranger, n'aboutit pas. Et ce mort, sur la plage, n'a pas acquis par Kamel Daoud l'épaisseur humaine que lui avait refusée Albert Camus. Tout au plus s'est-il trouvé augmenté d'une grande barbe (islamique?). Décevant. 













14 NOVEMBRE 2014



BRAHIM SENOUCI BLOG

Cher Kamel,

Il s’en est fallu d’un cheveu pour que tu décroches le Goncourt, le prix le plus prestigieux de la littérature française. J’espère que tu n’en conçois pas une amertume excessive. Cet « échec » ne le mérite pas.

Bien peu de gens pourraient donner une liste de noms d’écrivains ayant obtenu le Goncourt. La plupart d’entre eux sont retournés à l’oubli. C’est dire si cette distinction doit être relativisée. Pour ma part, j’ai retenu celui de Tahar Ben Jelloun, peut-être parce qu’il continue de sévir dans le jury qui attribue le prix en question. Je me rappelle avoir tenté, sans succès, de lire le livre qui lui a valu la récompense. C’était « La nuit sacrée ». Il m’est tombé des mains à plusieurs reprises. Je l’ai rattrapé souvent puis je l’ai laissé définitivement choir au bout d’une dizaine d’essais infructueux. Trop mal écrit!

Mais qu’est-ce qui lui a valu cette récompense? Certainement pas son style ni sa syntaxe approximative ! Peut-être a-t-il obtenu la juste rétribution de ses efforts pour entrer dans la peau du Marocain idéal, celui qui exhale un petit parfum d’exotisme, qui a la délicatesse de ne jamais évoquer les « vicissitudes » de la colonisation, qui dénonce les travers de sa société mais qui épargne prudemment  le roi, tellement prisé par la France des riads et du tourisme sexuel. C’est aussi l’homme qui désarme le raciste qui sommeille au fond de l’âme de l’ami condescendant et qui arriverait presque à toucher le cœur du raciste primaire par ses efforts obstinés pour lui ressembler. Songez donc : pour dénoncer le racisme, il utilise les mêmes accents que ses amis « de souche » ! En fait, il s’insurge, non pas contre la haine de l’Arabe mais contre celle qui prend pour cible un Arabe qui se voudrait français !

Dans la catégorie de Ben Jelloun, il y en a bien d’autres, des écrivains algériens, tunisiens, marocains, dont l’œuvre tout entière est tendue vers la quête du Graal littéraire, qu’il prenne la forme du Goncourt, du Renaudot, voire du Nobel ! Certains ne résistent pas à exprimer à haute voix leur amertume et leur incompréhension d’avoir été « oubliés ». Leurs amis attentifs font en sorte que leur soit décerné un prix de consolation, une sorte de médaille en chocolat. Dans leur tension vers la conquête de ce qu’ils croient être une consécration, ils vont de plus en plus loin. Sansal, après le courageux « Serment des barbares », s’est engagé dans une longue dérive dans laquelle il décrit un mouvement de libération nazifié, et finit par regretter la période coloniale en expliquant que l’état du peuple d’Algérie aujourd’hui est bien pire que ce qu’il était sous l’occupation française ! Inutile de dire à quel point ce discours est bien accueilli en France et la reconnaissance qu’il lui vaut auprès de cette tranche de l’opinion française, vaguement rongée par un sentiment de culpabilité et qui se réveille innocente ipso facto ! Sansal a lui aussi bénéficié de quelques prix de consolation. Il n’a pas accédé au titre suprême. C’est qu’il faut quand même un peu de talent littéraire en plus de celui de collaborateur zélé !

Kamel, tu es d’une autre étoffe. Tu as une belle plume, inventive, insouciante des effets de mode. Tu es un vrai écrivain, en ce sens que tu n’es tendu que vers l’expression de toi-même et que ta quête d’une sorte de vérité ne saurait se confondre avec celle d’un prix décerné par un aréopage français, on ne peut plus éloigné de la réalité de ton pays.

En fait, il y a eu une espèce de malentendu qui a régné tout au long de la montée vers la finale du concours. Tu as sans doute été perçu en France comme un possible Sansal qui aurait du talent, et qui se serait donné la mission subliminale de réhabiliter a posteriori la colonisation à travers une réalgérianisation de Camus, ou plutôt une « camusation » de l’Algérie qui frapperait d’illégitimité l’Algérie indépendante. A travers précisément l’œuvre de négation de l’Algérie indépendante qu’ils ont cru déceler dans ton parcours, notamment à travers tes billets quotidiens, le jury du Goncourt a peut-être cru voir une entreprise de réhabilitation de l’Algérie de Camus, celle où les bons sentiments de l’écrivain philosophe devaient constituer un viatique suffisant pour faire oublier au peuple algérien ses aspirations à l’indépendance. Je ne crois pas au complot mais à la tyrannie de l’inconscient. Les membres du jury n’échappent pas à l’emprise de l’inconscient collectif français qui considère que l’Algérie a été dérobée à la France et non rendue à elle-même. Surtout, encore une fois, ils ne connaissent rien de l’Algérie réelle ni du sport favori des Algériens qui consiste à s’auto flageller en permanence, une tendance nourrie par la haine de soi qui les caractérise. Beaucoup de gens prennent cette tendance au premier degré et en tirent des conclusions fautives. En réalité, ce regard âpre que nous promenons sur nous-mêmes est celui d’écorchés vifs paradoxalement silencieux et immobiles en dépit du bruit et de l’agitation de nos rues. Ce bruit sert de paravent à nos blessures secrètes, celles d’avoir perdu des millions des nôtres durant la période de la colonisation et la guerre de libération, des centaines de milliers du fait du terrorisme durant la décennie noire, victimes mangées par l’oubli. Blessure aussi de n’avoir même pas pu fêter bien longtemps l’avènement de l’indépendance puisque des pouvoirs dictatoriaux nous ont immédiatement intimé le silence…

Alors, nous nous adonnons tous, ou presque, à ce jeu de massacre qui consiste à nous dépeindre sous les traits de barbares sales et paresseux. Il y avait initialement de la tendresse qui transparaissait tout de même mais cette tendresse s’est évanouie à mesure de la montée des désespoirs et de l’absence de perspectives. Nous riions au début des portraits que nous faisions de nous-mêmes à travers ceux de nos compatriotes. Il y avait quelque chose qui atténuait la cruauté des traits, quelque chose qui s’appelle l’empathie. C’est cela qui a disparu, ou presque. En tout cas, on a de plus en plus de mal à la discerner dans les écrits, les caricatures… L’absence d’empathie creuse un fossé qui va grandissant entre les producteurs de ces portraits, écrivains, intellectuels… et notre peuple. Le résultat est que la dénonciation de ses tares, dénonciation factuellement pertinente mais dépourvue de bienveillance et rarement assortie de propositions de sortie par le haut, conduit au résultat inverse, c’est-à-dire à la pérennisation, voire l’aggravation desdites tares. Ta prose est une parfaite illustration de cette tendance. J’ai souvent trouvé sa vigueur féroce bienvenue. Et puis, au fil du temps, à mesure que s’éloignait la perspective d’un changement dans notre pays, le voile d’amitié silencieuse qui en atténuait les aspérités s’est progressivement déchiré. Il n’avait sans doute pas disparu mais tu ne le convoquais plus parce que l’amertume, parce que le désespoir…  La lecture du billet quotidien devenait de plus en plus douloureuse pour un grand nombre d’Algériens. Sa fonction de stimulation que ton billet remplissait s’était atténuée pour devenir un aliment de plus à la sinistrose nationale. Parallèlement, la cote de cette littérature journalière montait en France. La sortie de ton livre a fait événement, une sorte de retour de Camus. Le thème, mais aussi les qualités d’écriture en ont fait le candidat le plus sérieux au Goncourt. « Ils » croyaient tenir l’ « arabe » tant recherché, celui qui a intégré la doxa occidentale et qui s’est défait de cet être culturel  qu’« Ils » honnissent. Sans doute s’appuyaient-« Ils » en particulier sur deux éléments qui ont fait florès sous ta plume. Il y a eu d’abord la mise entre guillemets du mot « arabe » (le monde dit « arabe » par exemple). Il y a eu également une mini-série sur la Palestine, au moment de l’agression israélienne sur Gaza.

Le rejet de la dimension arabe de l’Algérie a été aussi mal perçu au pays qu’il t’a valu de regain de faveur en France.  Revoilà l’inconscient collectif français presque en pâmoison devant la confirmation de l’effacement (l’assassinat) de l’Arabe, (sans guillemets dans l’Etranger). Camus, après en avoir fait un élément récurrent du décor, le tue. Kamel Daoud le supprime. Je t’entends d’ici te récrier. Oui, tu as voulu au contraire le rendre au monde, cet Arabe évanescent, mais tu l’amputes, pas dans le roman, mais dans ta littérature quotidienne, de cette dimension. Il y a une sorte de jouissance morbide à s’évertuer à gommer de la personnalité algérienne tout ce qui fait société, tout ce qui est de l’ordre du partage. Que je sache, l’Arabe était la langue principale de communication et d’échange dans l’Algérie précoloniale, y compris dans les centaines de zaouïas de Kabylie ! On peut remonter jusqu’à l’un des plus illustres natifs d’Algérie, le berbère Tarek Ibn Zyad, qui apostrophait ses guerriers en arabe ! Mais pourquoi diable cette fixation sur ce pan de notre culture qui nous a donné le chaâbi, le melhoun, Kaki ou Alloula ? Peut-être qu’il y a malentendu. J’entends pour ma part que l’on est arabe, non par le sang, mais par l’usage de la langue, que nous avons en partage avec Ibn Rochd, Ibn Sina, Ibn Khaldoun. Le chaâbi, précisément, doit ses lettres de noblesse à des chanteurs qui pouvaient être originaires de régions arabophone ou berbérophones, qui pouvaient être musulmans ou juifs ! Je crois au contraire que nous devons réhabiliter cette langue, la refaire vivre et qu’elle soit un élément fort de la cohésion de notre société ! C’est la langue, maison de l’être, dieu dans la chair incarné, qui prémunit les sociétés contre la tentation du glissement vers la plus mauvaise part d’elle-même. Ces mêmes personnalités de France qui se retiennent d’applaudir à chaque fois que, du monde arabophone, monte une voix qui ostracise la langue arabe, ne sont pas  les dernières à monter une garde ferme contre tout ce qui serait de nature à remettre en cause ou à dégrader la qualité de la langue française… Là aussi, il a sans doute un malentendu. Tu n’appelles pas à la disparition de la langue arabe, enfin je ne le crois pas. Mais tes écrits les plus récents peuvent donner cette impression et faire de toi, volens nolens, tu as pu susciter l’espoir de voir en toi un nouveau soldat de l’Empire préposé à la destruction des cultures autres qu’occidentales du monde, pour faire des sociétés concernées des groupes épars, des communautés de hasard, voués à échanger les richesses naturelles dont la Nature les a dotés contre des biens périssables.

La Palestine…

Il y eu, je crois, trois billets parus dans le Quotidien d’Oran, au moment même de l’agression israélienne sur Gaza. Tu y tournais en dérision la « solidarité » (les guillemets sont de toi) avec la Palestine. Evidemment, il fallait les lire au second degré. Ce n’était pas la solidarité avec la Palestine que tu moquais mais les lâchetés, les hypocrisies, qui se sont exprimées sous couvert de cette solidarité, notamment dans le monde arabe. Mais des piques mal venues parsemaient ces textes, tel ce passage où tu accusais les gens qui se déclaraient proches des Palestiniens d’être en réalité des antisémites. Cette même accusation est très régulièrement brandie, notamment par les dirigeants du CRIF en France, ce CRIF qui est en réalité une ambassade israélienne. Est-il besoin de le souligner ? Cette accusation n’est pas seulement infamante. Elle est fausse pour l’écrasante majorité des gens qui marchent, distribuent des tracts, boycottent les produits israéliens. Je suis personnellement investi en France dans la bataille pour la reconnaissance des droits des Palestiniens, dans différentes associations. Mon expérience la plus marquante a été la participation à la fondation et aux travaux du Tribunal Russell sur la Palestine. J’ai rencontré beaucoup de monde, des citoyens anonymes aussi bien que des ambassadeurs, d’anciens ministres, des stars, comme Roger Waters, des écrivains comme Alice Walker (la couleur pourpre), des activistes mythiques comme Angela Davis, des prix Nobel de la Paix comme Maired Maguirre, des personnalités palestiniennes comme Leïla Shahid, Raji Sourani, Marie-Claude El Hamchari, veuve du délégué de l’OLP Mohamed El Hamchari, assassiné par le Mossad à Paris… Il y a eu aussi des juifs rescapés du ghetto de Varsovie comme le psychiatre Stanislaw Tomkiewicz, ou revenue des camps de concentration comme Eva Tischauer. J’ai connu tout cela dans la compagnie de la haute figure de Stéphane Hessel… Il n’y a jamais eu, au grand jamais, le moindre soupçon de quelque forme de racisme que ce soit durant les très nombreuses journées de travail que nous organisions. Alors, laisse, s’il te plaît, ces accusations au CRIF et à ses affidés de la Ligue de Défense Juive ! Quand des gens marchent au nom d’une cause dont tu te déclares toi-même solidaire, accorde-leur un préjugé favorable plutôt que de chercher un mobile inavouable à leur engagement.

Le mythe de la caverne est un récit allégorique de Platon. Il commence par la description d’une caverne dans laquelle des prisonniers enchaînés tournent le dos à l’entrée ouverte à la lumière. Derrière les prisonniers, un sentier escarpé sur lequel vont et viennent des hommes portant des statuettes. Derrière le sentier brûle un feu. Les prisonniers, nos semblables, ne pouvant tourner la tête, ne voient pas la lumière du feu mais seulement les ombres qu’il projette sur la paroi de la caverne, ombres qu’ils jugent seules porteuses de réalité, constitutives avec la prison du monde sensible, celui auquel nous accédons par nos sens. L’extérieur de la caverne figure le monde des idées. Un jour, un des prisonniers est conduit à la lumière du jour. C’est ce que Platon appelle la dialectique ascendante. Après une phase d’aveuglement dû à l’intensité de la lumière, il voit les objets naturels. Il sera par la suite heureux de cette connaissance et ne voudra pas retourner en esclavage. Si par amour pour ses semblables, il retourne quand même dans la caverne (dialectique descendante), il n’y distinguera d’abord que peu de choses, ses yeux s’étant habitués à la lumière. Puis, il expliquera à ses anciens compagnons l’erreur qu’ils commettent à prendre pour réalité ce qui n’est qu’illusion. Selon Platon, ses compagnons le prendront peut-être pour un fou et lui feront subir le sort de Socrate en le condamnant à mort. Peut-être peut-on envisager un sort plus heureux pour tel de nos penseurs ou de nos écrivains qui ferait cette démarche ?

Gadamer, philosophe allemand, élève de Heidegger, démontre que « le plus grand préjugé des Lumières,  c’est le préjugé contre les préjugés et que l’explicitation du préjugé peut mener à un plus grand niveau de compréhension ». C’est dans ce sens, ajoute-t-il, que « le préjugé peut être vu de façon positive ». Notre inconscient collectif est peuplé de préjugés. Ce sont eux qui nous paralysent, qui désarment toute tentative d’innovation. Ce sont eux qui nous dictent notre comportement moutonnier, notre conformisme en matière d’accoutrement… Plutôt que de nous contenter de les dénoncer de manière récurrente, interrogeons-les, cherchons-y un sens. C’est le moyen de nous en affranchir. La caverne de Platon, c’est nous. La dialectique ascendante, nous devons la réaliser à partir de nous-mêmes, nous élever au-dessus de notre condition actuelle pour accéder à la vérité des idées. Mais nous ne pouvons le faire seuls. Nous sommes lestés de trop de liens, trop de poids. Nous avons besoin de l’aide d’autres nous-mêmes, qui nous ressemblent, que notre sort intéresse, et qui ont fait l’expérience de la sortie vers la lumière. Mais, pour ce faire, encore faut-il aller vers eux, les connaître, ou plutôt les Reconnaître, refaire avec eux la route difficile vers la connaissance. Il nous faut rompre avec la tentation de la dissolution de notre être et revenir au contraire vers ce qui nous fonde et que nous ne voulons plus voir. Nous avons à reconstruire notre destin, à prendre à notre compte nos mémoires, notre imaginaire, plutôt que d’adhérer à un universalisme décharné qui s’est construit sans nous, voire contre nous depuis des siècles.

Descendons dans la caverne, Kamel, retournons auprès des nôtres. Refaisons avec eux l’ascension du chemin escarpé vers la plus haute des libertés, celle de l’esprit. Nous aurons en retour le prix inestimable de la reconnaissance de notre peuple. Pour moi sûrement, pour toi, je crois, elle nous est plus précieuse et plus utile que celle d’un groupe d’écrivains ou assimilés, réunis une fois l’an pour désigner un ou une lauréat(e), tout en essayant de se rappeler, à proximité de l’heure du déjeuner, si c’est l’année du gibier à poils ou du gibier à plumes.

Je te souhaite, je nous souhaite le meilleur et que ce meilleur soit aussi le meilleur pour notre pays, l’Algérie…

 

Brahim Senouci
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22 NOVEMBRE 2014

Leïla Benammar Benmansour

Docteur en communication, auteure. Dernier ouvrage, Ferhat Abbas l’homme de presse. Alger-Livres Editions. Alger 2013.

Meursault, contre-enquête est un livre de Kamel Daoud, dont c’est le premier roman. A son actif, jusque-là, deux recueils de nouvelles. Ce roman, qui s’inspire de L’étranger d’Albert Camus, a été publié d’abord en Algérie, ensuite en France aux éditions Actes Sud. Il a rencontré un succès certain auprès des critiques littéraires de tout bord et de manière unanime, qui ont porté aux nues l’écrivain et son œuvre. Les lecteurs français l’ont moins adopté puisque 8000 exemplaires seulement ont été vendus (Editeur. Blog Le Figaro. Sept 2014).

C’est bien peu pour un ouvrage promis au Goncourt, mais ce n’est pas si mal pour un premier roman. Ce succès auprès des critiques littéraires, et ce sont eux qui font le succès d’un livre, a permis à l’auteur d’obtenir deux prix littéraires, celui des Cinq continents de la francophonie et le prix François Mauriac, avant d’atterrir finalement sur la table du Goncourt.

Kamel Daoud n’a pas obtenu ce prix prestigieux que tous les critiques littéraires de France et d’Algérie espéraient ou réclamaient presque pour lui, et que lui-même a fini par attendre, mais c’est l’écrivaine Lydie Salvayre qui l’obtint pour son roman Pas pleurer (Seuil), qui avait déjà vendu avant l’attribution du prix plus de 20 000 exemplaires de son livre. Cette écrivaine n’est pas une inconnue, loin de là, puisqu’ayant à son actif 23 romans. J’ai lu Meursault, contre-enquête, curieuse de connaître le contenu de ce livre encensé par la critique.

Moussa ou la recherche identitaire

Dans cette histoire inspirée de L’Etranger d’Albert Camus, l’auteur, Kamel Daoud, s’attache à un point-clé de l’œuvre, l’Arabe assassiné sur la plage, non pas pour faire l’enquête policière, omise dans L’Etranger comme le laisse à penser le titre, car Camus avait «zappé» l’enquête sur l’assassinat pour accorder la primeur à l’indifférence du fils devant le cercueil de sa mère, mais pour dévoiler l’identité de la victime, parce que, s’insurge Kamel Daoud, personne depuis l’indépendance de l’Algérie ne s’est soucié de lui donner un nom ni de rechercher ses ancêtres.

D’emblée, le narrateur, un vieux monsieur, qui répond au prénom de Haroun, et qui passe ses soirées dans un bar, annonce la couleur : il est chargé d’une «mission», celle de donner un nom à la victime, qui n’est autre que son frère Moussa (je l’écris en majuscules, comme le veut le narrateur) : «Moussa, Moussa, Moussa... J’aime parfois répéter ce prénom pour qu’il ne disparaisse pas dans les alphabets. J’insiste sur ça et je veux qu’on l’écrive en gros. Un homme vient d’avoir un prénom un demi-siècle après sa naissance. J’insiste...» (p. 23) Pourquoi le choix de Moussa, un prénom rare en Algérie, et pourquoi pas après tout ?

Mais enfin, Daoud était-il à court de prénoms ? Le choix d’un prénom n’est pas anodin, comme lorsque Camus choisit celui de Marie et Daoud celui de Myriam. Et lorsque l’auteur le répète à profusion, c’est que ce prénom a un sens pour lui bien évidemment, au point de vouloir l’attribuer à tous les Algériens. Ils deviennent tous des Moussa, comme le barman, comme les clients du bar et comme lui-même puisqu’il s’identifie à son frère, dont il devient le double, «Moussa zoudj».

En fait, Haroun voit des «Moussa» partout autour de lui, tant il a été obsédé toute sa vie par le prénom de ce frère assassiné sur une plage des environs d’Alger par un certain Meursault, qui n’avait trouvé d’autre explication à son geste meurtrier que le soleil. Daoud écrit : «Oui, le serveur s’appelle Moussa, dans ma tête en tout cas. Et cet autre là-bas au fond, je l’ai lui aussi baptisé Moussa... Ils sont des milliers, crois-moi.» (pp. 34-35).

La question du prénom étant réglée, Daoud Haroun s’apprête à décrire Moussa. Même s’il n’avait que sept ans à la mort de son frère, néanmoins les souvenirs sont précis. Il le décrit comme grand de taille. «Il avait un corps maigre et noueux. Il avait un visage anguleux et des yeux durs à cause de la terre perdue des ancêtres». (p. 7). Si la victime de la plage a désormais un prénom, la mission n’est pas terminée pour autant, la question identitaire n’étant pas encore résolue. Car il y a la mère. Tant qu’elle sera en vie.

Remake : l’indifférence du fils à la mort de sa mère

Commence alors la narration d’une histoire originale, touchante et saisissante, celle d’une mère éplorée qui a passé sa vie dans une longue recherche éperdue du corps de son fils et de son assassin. Dans son immense chagrin, elle a entraîné avec elle son jeune fils Haroun sans se soucier un instant des dégâts psychologiques que provoqueraient sur lui la quête du cadavre et la haine des Français d’Algérie, puisqu’en chacun de ces derniers elle voyait l’assassin de son fils.

Au point qu’elle oublia que son jeune fils avait besoin d’elle plus que le mort qu’elle voulait venger. Il manqua de son affection et finit par ne plus l’aimer vraiment et n’attendre que le jour de son enterrement. Mais le pire est ailleurs ; c’est que Haroun, devenu un homme et sous l’impulsion de sa mère, tua un Français d’Algérie — le 5 juillet 1962, date de l’indépendance de l’Algérie —, venu se réfugier dans leur maison, car suivi par une horde d’Algériens qui voulaient sa peau. L’heure des règlements de comptes.

La mère a fait de son fils un assassin. Il lui en voudra tout le reste de sa vie, attendant sa mort pour exister enfin pour lui-même et en étant enfin lui-même. Si l’histoire est touchante et même poignante, car le lecteur ne peut rester insensible ni à la souffrance du frère, ni à celle du fils qu’il est en même temps (Moussa zoudj), ni à celle de la mère à la quête de la tombe de son fils et de son assassin.

Le lecteur est néanmoins surpris de constater que le romancier reprend le thème central de L’Etranger : l’indifférence d’un fils à la mort de sa mère. Si dans L’Etranger la mère est déjà morte et que le fils reste indifférent devant son cercueil, par contre Haroun, lui, devient indifférent à sa mère au fil du temps et finit par n’attendre que son enterrement pour en être débarrassé. La contre-enquête concerne pourtant le frère et non un règlement de comptes avec la mère. Il écrit, en effet : «Oui, aujourd’hui M’ma est encore vivante et ça me laisse complètement indifférent. Je m’en veux, je te jure, mais je ne lui pardonne pas. J’étais son objet, pas son fils.
Elle ne dit plus rien. Peut-être parce qu’il ne reste rien à dépecer du corps de Moussa. Je me rappelle encore la reptation à l’intérieur de ma peau, sa façon de prendre la parole quand on recevait de la visite, sa force et sa méchanceté et son regard de folle quand elle cédait à la colère. Je t’emmènerai avec moi assister à son enterrement» (p. 49).
L’auteur oublie alors la fiction, tenté par une envie dévorante d’analyse de L’Etranger de Camus à laquelle il n’arrive pas à échapper. Il tombe dans le piège à plusieurs reprises, se ressaisit et replonge, et c’est ainsi tout au long du livre, au point que le lecteur se demande où se trouve la création.
L’écrivain casse souvent le fil conducteur de la narration, si ce n’est par l’analyse, c’est en s’en prenant aux Algériens dans un règlement de comptes impitoyable et sans détour. Quel mal donc a pris le narrateur Daoud/Haroun de prendre à partie les pauvres gens d’une cité d’Algérie, où habite d’ailleurs le narrateur (c’est une fiction bien sûr) qui se débattent avec la question de survie, les laissés-pour-compte vivant en marge des quartiers chics où la nomenklatura se prélasse et se délasse ?
Le peuple algérien laminé
Daoud abandonne Haroun et sa mère pour regarder de son balcon les habitants de la cité où il habite et nous décrire leurs «tares». Le lecteur sait que le peuple algérien n’est ni meilleur ni plus mauvais qu’un autre. Et peut-être est-il plus mauvais que d’autres. Enfin, cela dépend comment on le regarde et ce qu’il représente pour soi. Mais de là à fouler aux pieds l’honneur et la foi simple des pauvres gens des cités des grandes villes d’Algérie, comme le fait Daoud dans son livre, on se croirait dans le roman algérianiste de la période de l’entre-deux guerres qui n’avait pas assez de mots dénigrants vis-à-vis des Algériens, et tournant l’Islam en dérision.
Avec Kamel Daoud, la tare principale de l’Algérien, enfin celle qui l’indispose, c’est justement sa foi. En effet, l’Algérien l’indispose le vendredi, son héros, Haroun, déteste le vendredi et pour cause, c’est le jour de repos pour les musulmans. Lui se dit athée. Ceci relève de sa liberté. Mais il oublie celle des autres, garantie par la Déclaration universelle des droits de l’homme : la liberté de conscience. Chez Daoud/Haroun, c’est la haine de l’autre, parce que différent. Il veut le voir porter le chèche rouge ou alors le nœud papillon, refusant ainsi à l’Algérien sa liberté d’être.
Il n’en a cure. Il pointe du doigt avec dégoût ses voisins se rendant à la mosquée, «l’accoutrement : djellaba et claquettes», «le tapis sous l’aisselle», «cette hâte hypocrite des fidèles vers l’eau et la mauvaise foi, les ablutions et la récitation» (p. 79), «l’oisiveté de tout un cosmos devenu des c... à laver et des versets à réciter» (p. 79). «La voix de l’imam qui vocifère à travers le haut-parleur» (P 79), son voisin qui récite le Coran et qui l’insupporte, il voudrait défoncer le mur, l’étrangler pour ne plus l’entendre.
Au sujet du Coran : «J’ai toujours cette impression quand j’écoute réciter le Coran. J’ai le sentiment qu’il ne s’agit pas d’un livre mais d’une dispute entre un ciel et une créature (p. 75-76) et il poursuit plus loin : «Je feuillette parfois leur livre à eux. LE LIVRE, et j’y retrouve d’étranges redondances, des jérémiades, des menaces et des rêveries qui me donnent l’impression d’écouter le soliloque d’un vieux gardien de nuit...» (p. 81). Au sujet de la mosquée : «Un minaret hideux qui provoque l’envie de blasphème absolu en moi... Je suis tenté parfois d’y grimper, là où s’accrochent les haut-parleurs, de m’y enfermer à double tour, et d’y vociférer ma plus grande collection d’invectives et de sacrilèges...» (p.149).
Tout le voisinage de la cité où habite Haroun en prend pour son grade. Il déteste ce militaire en retraite qui ne fait rien d’autre que lustrer sa voiture et pour lequel il attribue un qualificatif pornographique, le chauffeur de taxi... Hideux, moches, tous, «chiffonnés, négligés, sans soins, sans élégance, sans soucis d’harmonie». Même Alger la belle n’a pas échappé aux sarcasmes de Daoud/Haroun. «Cette capitale grotesque qui expose ses viscères à l’air libre m’a semblé la pire insulte faite à ce crime impuni...
Dieu que je déteste cette ville, son monstrueux bruit de mastication, ses odeurs de légumes pourris et d’huile rance ! Ce n’est pas une baie qu’elle a, mais une mâchoire» (p. 149). II lui préfère Oran, cela se comprend. S’opposer à Camus l’Algérois pour lequel «Oran est une ville ordinaire et rien de plus» (La Peste). Mais Albert Camus avait l’élégance des mots.
Mais comme si tout cela ne suffisait pas pour mettre une ville et son peuple en rat des égouts, Daoud/Haroun s’exprimant au sujet de ses voisins de la cité, s’en prend à leurs enfants qui le répugnent : «Leur marmaille grouillant comme des vers sur mon corps» (p.79). Camus-Meursault se disant athée, ne s’en est pas pris aux chrétiens, ni aux musulmans, ni aux juifs, ni à toute religion non monothéiste. Il n’a pas traîné dans la boue Jésus et la Bible. Il ne s’en est pas pris au voile des bonne sœurs ni à la soutane de l’évêque.
II n’a pas décrit les Français dans leur habillement du dimanche en se rendant à l’église, les rabaissant aux rats des égouts. Il n’a pas tourné en dérision leur foi. Il ne s’en est pris qu’à l’aumônier venu dans sa cellule pour l’absoudre de ses péchés et encore, car il lui trouvait tout de même un air très doux. L’Etranger (p. 116). Lorsqu’on se saisit d’un livre d’une telle valeur que L’Etranger d’Albert Camus, pour construire sa propre histoire en laminant le peuple algérien aux yeux du monde, l’entreprise devient douteuse.
Elle ne laisse plus place ni à ce pauvre Moussa, ni à cette mère éplorée (et c’est bien dommage), mais simplement à un règlement de comptes avec un peuple innocent, et ne rend pas service à Albert Camus, dont l’œuvre se suffit à elle-même et n’a pas besoin d’une suite imaginée qui porterait atteinte à son humanisme. Car Camus, dans la vie réelle, a toujours appelé les Algériens «mes frères» et n’a jamais touché, au grand jamais, ni à leurs coutumes ni à leurs traditions et encore moins à leur foi. Il n’a touché ni au peuple pied-noir ni au peuple de France, et encore moins aux enfants (domaine universellement sacré et donc intouchable).
Albert Camus a été un patriote, un vrai. Il n’a jamais cessé de se dire Français et revendiquait sa francité avec fierté, ce qui est tout à son honneur. En obtenant le Nobel en 1957, il a redoré le blason de son pays empêtré dans la guerre d’Algérie. Ce qui explique pourquoi Nicolas Sarkozy a voulu lui rendre un ultime hommage en transférant ses restes au Panthéon qui porte l’inscription : «Aux grands hommes, la patrie reconnaissante». N’est pas grand homme qui veut !
Leïla Benammar Benmansour




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21 DECEMBRE 2014




La chronique de Kamel DAOUD       12 décembre 2014
Chez Laurent Ruquier, mais dans ma tête
Au matin Radio France, Paris. Question sur Ca mus, l'Algérie, le chroniqueur puis le temps de parole à un architecte belge, Vincent Callebaut, fascinant : utopiste de villes-flottantes et de villes verticales écolos. A Ecouter. Car dans la tête de l'algérien, la machine à comparer ne s'arrête jamais. Lui pense : Paris à « dé-musifier » (du mot musée), ville écologique auto-suffisante, verticalité anti-banlieues, portager-avenueetc, implanter la campagne au cœur de la ville. Concept du vivre-ensemble. « Et vous ? ». C'est plus complexe : le régime encourage, soutien et dépense pour le « vivre-chez-soi », pas pour le vivre ensemble. Le but est de reloger chacun dans un trou pas de creuser un pays dans le creux de la géographie ; le vivre-ensemble n'est pas un but national algérien. Cela a été dit dix mille fois. La ville est chez nous ennemie, elle est le signe de la blessure coloniale, le lieu de perdition et de négation, l'espace de la vengeance enfouie et secrète. Où ce situe le centre-ville quand l'histoire est refusée ? C'est le centre coloniale rebaptisée ou le centre effacé des cités dortoirs ? La stèle ou le forum ? Le logement tourne le dos au logement chez nous. Ou le contraire. A poursuivre. Cela faisait rêver, au matin gris de Paris, dans la froidure, sur cette ville future que permettait l'utopie de l'architecte.
Longue nuit d'ailleurs. La veille, dans une télé. Sensation d'être à l'intérieur d'un aquarium en regardant Laurent Ruquier, très sémillant, de « On n'est pas couché ». Assis avec les chroniqueurs de la fameuse émission, filmé, flashé, interrogé, essoré. Curieuse sensation de flottement sous les applaudissements. Pensée sur ce que va dire le pays à propos de ce que va dire le chroniqueur. Parler en France pour un algérien est dur : c'est à la fois choisir des mots, choisir des histoires, choisir un passé, un risque, un trébuchement. On ne dit pas en France ce que l'on se dit entre nous sur l'Algérie : règle une. Règle deux : notre âne est meilleur que leur cheval, précise le manuel du décolonisé. Règle trois : chaque mot à deux visages, trois sens, quatre synonymes et cinq boules de fer au pied. Malaisé. J'aurais voulu n'être ni Français, ni algérien, mais bolivien par exemple. Parler de Camus, de l'histoire, de la blessure coloniale, mais avec distance. Ne pas être malade de l'Histoire. Difficile : comment à la fois dire que la colonisation est un crime mais que l'indépendance est un désenchantement ? Comme dire que la France a tué mais que le désastre algérien présent sur le dos de la colonisation est facile et comique, vu de la lune ? Comment parler de l'islam sans tomber ni dans l'islamophobie facile ni dans l'islamophilie ridicule comme explication du cosmos ? Quatre heures d'enregistrement.
Le temps de s'ennuyer un peu, rire beaucoup, regarder, parler, répondre, surveiller sa langue par ses oreilles et regarder la télé de l'intérieur. Intéressant le cosmos-show Occidental. Avec en clou de spectacle une empoignade entre deux chroniqueurs français : Natacha Polony et Aymeric Caron. Du ravissement, à la même table que vous.. Et un peu d'ennui. Si loin de nous. Les sujets ? L'immigration, le crime, les faux chiffres, la droite, la gauche, Le Pen, Zemmouretc. Dans tout ça les « arabes » ou les immigrés en gros ont le rôle du cadavre. Comme dans l'Etranger. Tout part d'eux, mais sans eux. Ce fut bien comme émission cependant. Fini tard.
La nuit, Paris est un ciel nocturne inversée : il commence au sol, sous vos pieds, puis s'élève avec vos yeux quand vous renverser la tête vers la voute noire, dans votre taxi silencieux.





21 DECEMBRE 2014



LE QUOTIDIEN D ALGERIE

 (reprise de l’article dEl Watan même jour)  ADDI Lahouari    El Watan
L’appel à condamner à mort Kamel Daoud par Abdelfattah Hamadache, sous le prétexte qu’il a porté atteinte à l’islam, au-delà des possibles manipulations par des cercles occultes, renvoie à la difficulté d’une partie des musulmans à accepter la liberté de pensée et la liberté de conscience.
Cette question est de la plus haute importance pour l’avenir des sociétés musulmanes qui, en raison de la présence d’un courant d’opinion intolérant, s’opposent à la liberté de penser et d’écrire, considérant ces libertés comme un danger pour l’islam et pour l’idée de Dieu. Cette prédisposition d’esprit est, selon le grand théologien Mohamed Abdou et son disciple Abdelhamid Ben Badis, la cause du déclin de la brillante civilisation musulmane, déclin qui a coïncidé avec la victoire des hanbalites sur les mu’tazilas. Les hanbalites, dont Abdelfattah Hamadache est un pâle représentant, ont une lecture littéraliste du Coran qui est un texte sacré et, à ce titre, ne se lit pas comme un livre ordinaire. Il se lit avec le cœur pour découvrir sa dimension spirituelle et humaniste. Le Coran n’est pas un livre de combat ; c’est un enseignement éthique qui dit d’emblée que «tuer un homme, c’est tuer toute l’humanité».
La charia qu’il contient, la voie, n’est pas un droit répressif ; c’est un ensemble de principes qui protègent la vie, la dignité et l’honneur des hommes et des femmes dans la culture de l’époque où le Coran a été révélé. La charia a pour objectif final l’épanouissement de l’homme selon les époques historiques où il vit. Elle est un droit humain, élaborée sur la base de l’ijtihad par les imams Malik, Ibn Hanbal, Chafii et Hanifi qui connaissaient les œuvres de Platon et d’Aristote ainsi que la pensée philosophique de l’époque. Sur les 6000 règles du rite malékite, seulement 500 proviennent du Coran, selon A. Ghazali. Ceci prouve une créativité perdue aujourd’hui, où la charia n’offre pas cette image de droit humaniste parce qu’elle est mal comprise par des musulmans formés par des siècles de décadence au cours desquels le fiqh s’est transformé en un ensemble de règles répressives.
La charia et, d’une manière générale, l’islam sont victimes d’un appauvrissement culturel provoqué par l’ignorance qui s’est installée chez l’élite religieuse depuis la décadence qui a fait disparaître le pluralisme des interprétations et les débats contradictoires dans le kalam et le fiqh. Est-ce un hasard, si en droit, il y a quatre écoles juridiques qui se sont formées avant le Xe siècle ? Aboul Hamid Ghazali a réfuté Ibn Sina (Tahafut el Falasifa) sans jamais écrire qu’Ibn Sina n’est pas musulman ou qu’il mérite la mort. Car ce grand théologien, et avant lui Al Ash’ari, savait que ce n’est pas facile de donner une définition du bon musulman et de l’apostat. M. Hamadache a lancé son appel contre Kamel Daoud parce que ce dernier aurait blessé Dieu par ses paroles ou ses écrits.
Comment une petite créature comme Kamel Daoud pourrait blesser Dieu ? N’est-ce pas ramener Celui-ci à la dimension humaine ? Et voilà que Hamadache, en censeur de conscience et d’imam caché, court pour défendre Dieu ! Quelle prétention ! Sa réaction est l’illustration vivante de sa méconnaissance et de sa pauvre interprétation du Coran. Car peut-être que Kamel Daoud a exprimé un point de vue non conforme à la doctrine orthodoxe ; est-ce suffisant pour déclarer que ce n’est pas un musulman ? En islam, l’inquisition n’existe pas ; elle a été une pratique de l’Espagne catholique encouragée par l’Eglise et est étrangère à la culture musulmane.
Aucun homme, aucune institution n’a la prérogative de dire que tel ou tel n’est pas musulman, et ce, pour une raison très simple énoncée dans le Coran : nul ne sait ce qu’il y a dans le cœur d’un homme. Et Kamel Daoud est un homme de cœur comme il le montre tous les jours dans ses chroniques du Quotidien d’Oran. Il défend le faible, il condamne l’injustice, il tourne en dérision l’autoritarisme et il dénonce la corruption. Ce sont là des «mou’amalate» qui le désignent comme le meilleur d’entre nous. De ce point de vue, Kamel Daoud défend tous les jours les vraies valeurs de l’islam. Quant au rapport qu’il a avec Dieu, il faut laisser Dieu seul juge. Le Coran donne plus d’importance aux «mou’amalate» qu’aux «ibadate». Comment serons-nous jugés lors du Jugement dernier ? Sur notre comportement en société ou sur notre assiduité à la mosquée ? Bien sûr le Coran recommande le respect des «ibadate», mais l’homme étant ce qu’il est, le vrai critère, «es sah», de la générosité du cœur pour être un bon musulman, c’est les «mou’amalate».
Le philosophe iranien Abelkrim Soroush, ancien gardien de la révolution, écrit qu’il ne veut pas aller à la mosquée prier à côté de personnes qui se sentent contraintes par l’Etat ou la société. Il dit qu’il n’y a pas de foi sans liberté et il veut prier à côté de gens qui viennent à la mosquée de leur propre gré. C’est cela l’esprit de l’islam que Hamadache défigure en se prenant pour le vicaire de Dieu sur terre («khalifatu Allah fi ardihi»), ce qui est expressément interdit par le Coran. En attendant, un appel au meurtre est un délit grave que l’éthique religieuse et le droit condamnent sévèrement. L’Etat a l’obligation d’intervenir pour non seulement assurer la protection d’un citoyen, mais aussi pour garantir la liberté de pensée nécessaire à l’épanouissement culturel et spirituel de la communauté.

Lahouari Addi : Professeur de sociologie



21 DECEMBRE 2014

ALGERIE PATRIOTIQUE

Le lobby sioniste français parraine une pétition en faveur de Kamel Daoud pour fragiliser l'Algérie


Article | 21. décembre 2014 - 3:58

Bernard-Henri Lévy, le «philosophe» français connu surtout comme étant un militant engagé dans la déstabilisation des pays arabes, notamment la Libye, tente de reprendre pied en Algérie. En effet, c'est par le biais d'une pétition lancée simultanément à Paris et à Alger, censée condamner une «fatwa» émise par un intégriste illuminé visant le journaliste Kamel Daoud, que le chroniqueur du magazine Le Point fait parler de lui. Bernard-Henri Lévy trouve ainsi le filon inespéré pour jeter le discrédit sur l'Algérie. Mais le malheur est que ce sinistre personnage, honni aussi bien dans le monde arabe qu'en France, fasse bonne presse dans le Tout-Alger médiatique. Il faut dire qu'une majorité écrasante de la presse algéroise ne trouve aucun mal à rendre publique la «pétition» sur laquelle sont apposées plusieurs dizaines de signatures de figures de proue du lobby sioniste français. Outre Bernard-Henri Lévy, on remarque également Raphaël Enthoven, «philosophe», fils de Jean-Paul Enthoven, un sioniste né en 1949 à Mascara, en Algérie, connu dans les milieux pervers de la jet-set. Ce dernier épousa le 4 décembre 1981 Corinne Pécas, fille du réalisateur et producteur de films érotiques Max Pécas. Ex-compagnon de Carla Bruni – l’actuelle compagne de Nicolas Sarkozy – au début des années 2000, Raphaël Enthoven est mentionné dans le site de la Radio militaire israélienne Galei Tsahal comme «un pilier du cercle littéraire franco-israélien». A noter aussi qu'Esther Benbassa, sénatrice et universitaire franco-turco-israélienne, spécialiste du sionisme, a tenu à «condamner l'obscurantisme» en Algérie, sans omettre la signature de Caroline Fourest, une «star» de la presse pro-sioniste parisienne, présidente du «centre gay et lesbien» de Paris de mai 1999 à mars 20002, protectrice des Femen ukrainiennes à Paris, mais surtout une partisane zélée de l'islamophobie en France. Nuire à l'Algérie suscite, par ailleurs, l'implication de Rober Badinter, ex-garde des Sceaux né en 1928 à Paris et compté comme «élite juive» de France, foncièrement pro-sioniste. Il faut dire que la liste est trop longue pour pouvoir citer tous ces «démocrates éclairés» érigés en donneurs de leçons à une «Algérie obscurantiste». Cependant, les Algériens s'interrogent sur ce brusque mouvement «né en deux temps trois mouvements pour mettre l'Algérie au piquet». Certains compatriotes n'hésitent pas à prendre d'assaut la Toile pour dénoncer «cette subite pétition qui sent indubitablement l'ingérence dans les affaires algériennes». Pour ces Algériens, c'est indéniablement la paire Kamel Daoud-Abdelfattah Hamadache qui a déroulé le tapis rouge aux sionistes français. A l'exemple de ce commentaire lu dans le forum d’Algeriepatriotique, qui considère que la pétition ne servirait pas plus Kamel Daoud que les «personnalités» signataires dont les dividendes politiques seront d'un «impact important sur la fragilisation de l'Etat algérien». Un autre internaute n'hésite pas, à juste titre, à renvoyer dos à dos le journaliste et le faux imam auteur de l’appel au meurtre, «dont l’un voudrait être auréolé du titre d’un Salman Rushdie algérien et l’autre de chef d’une antenne algérienne de Daech». «Rentrons-leur dedans tous les deux !» fulmine un autre internaute.
Djamel Zerrouk




21 DECEMBRE 2014



ALGERIA WATCH

L'imam salafiste du regime algerien et l'ecrivain camusien

Fausse polémique et vraie manipulation


Algeria-Watch, 21 décembre 2014
Le 16 décembre dernier à Alger, un certain Abdelfatah Hamadache, qui se dit imam et chef d’un mouvement salafiste non agréé, le Front de la Sahwa (éveil) islamique libre, publiait sur sa page Facebook (1) un appel à l’exécution par l’État du journaliste-écrivain algérien Kamel Daoud, auteur du roman Meursault, contre-enquête, largement salué par la presse française et finaliste du prix Goncourt. Qualifiant Kamel Daoud d’« apostat » et d’« ennemi de la religion » qui insulte « Allah et le Coran et combat l’islam », l’imam salafiste écrivait notamment : « Si la charia islamique était appliquée en Algérie, le châtiment contre lui aurait été la mort pour apostasie et hérésie. […] Nous appelons le régime algérien à appliquer la charia et à le condamner à mort en le tuant publiquement pour la guerre qu’il mène contre Dieu et le Prophète. »
Ces déclarations ont suscité de vives réactions, en Algérie comme en France. De nombreuses voix se sont élevées à juste titre pour considérer cet écrit comme un appel au meurtre et le condamner en conséquence. Curieusement, Hamadache n’a pas cité les déclarations qu’il reprochait à Kamel Daoud. Alors que le journaliste s’est souvent exprimé ces dernières semaines, notamment dans l’émission de France 2 « On n’est pas couché » du 13 décembre 2014, où il expliquait son point de vue sur la colonisation, l’arabité et les printemps arabes. Et où il critiquait le rapport des musulmans à leur religion, considérant en substance que « la religion, c’est le mal du monde arabe ».

Abdelfatah Hamadache, « salafiste des services »

Des sources fiables ont confirmé à Algeria-Watch que le prétendu imam salafiste est en réalité de longue date un agent du DRS (Département du renseignement et de la sécurité), la police politique secrète du régime algérien. Lors de la « sale guerre » des années 1990, l’agent undercover Abdelfatah Hamadache activait dans les rangs islamistes sous la fausse identité d’Abdelfatah Berriche, dit aussi « Abou Souleiman ». Des précisions décisives ont été apportées sur ce personnage par le capitaine Ahmed Chouchane, ancien officier des forces spéciales qui avait été arrêté en mars 1992 pour ses sympathies islamistes (mais qui avait récusé le recours à la lutte armée) (2). Dans son livre publié sur Internet en 2012 (3), le capitaine Chouchane relate de façon détaillée le rôle joué par Hamadache – il avait découvert sa véritable identité – dans la mutinerie manipulée des détenus de la prison de Berrouaghia, dont la terrible répression fit plus de cinquante morts le 13 novembre 1994 (4). L’objectif de cette opération était de justifier l’élimination extrajudiciaire de nombreux cadres du Front islamique du salut (FIS) qui y étaient incarcérés. Chouchane, qui y était alors détenu, raconte comment ces cadres (enseignants, médecins, intellectuels) avaient fait de la prison une sorte d’école, apprenant à lire et à écrire aux quelque 1 200 prisonniers politiques qu’elle comptait à l’époque. Et comment, quelques semaines avant le drame, le DRS avait transféré à Berrouaghia plusieurs détenus d’autres prisons comme Serkadji et Lambèse, parmi lesquels Hamadache, tandis que la direction de la prison était remplacée.
« Les premiers à subir les effets de ces bouleversements à l’intérieur de la prison, explique Ahmed Chouchane, ont été les enseignants et les cadres qui ont été diabolisés ; puis, sous l’ordre de la nouvelle direction, de nouveaux leaders arrivés avec le dernier transfert ont pris l’ascendant sur les anciens et ont pris le contrôle avec l’aide des gardiens... Certains des nouveaux détenus, qui avaient même des relations personnelles avec le directeur de la prison, […] étaient vraiment des agents transférés dans le seul but d’exécuter des cadres du FIS. » Ces agents, se présentant comme des islamistes radicaux, ont constitué au sein de la prison un « émirat », dont Hamadache a été désigné « imam ». Ils ont alors entrepris d’embrigader de jeunes détenus fragilisés par la torture pour organiser une évasion. Le capitaine Chouchane rapporte en détail le déroulement des faits et l’épouvantable répression par les forces de sécurité, en précisant : « Toutes ces informations m’ont été données par les jeunes victimes des bourreaux après l’échec de l’évasion et ont confirmé une manipulation des services de renseignement. […] Quant à Abdelfatah Hamadache, il a été le premier à être exfiltré en nous disant qu’il avait été blessé par balle dans sa tentative d’évasion. »
Vingt ans après ce drame, l’agent infiltré a retrouvé son patronyme et refait surface sous les spots des studios de télévision. Depuis quelques années, le prédicateur salafiste Hamadache est en effet invité sur les plateaux des nouvelles chaînes algériennes « privées » pour prêcher la haine en toute impunité. Ses discours incendiaires, qui ont d’ailleurs peu d’écho dans la population, ne lui valent aucun rappel à l’ordre ni poursuite, ni interdiction d’antenne. Dans un pays bâillonné et dont les médias sont tous étroitement contrôlés par le DRS, cette tolérance est révélatrice tant des protections dont il bénéficie que du rôle qui lui est assigné sur la scène médiatique.
Jusque-là, la réputation de ce personnage équivoque ne dépassait pas les cercles spécialisés : le « salafiste des services » n’était connu que de ceux qui observent avec attention le théâtre des marionnettes médiatiques algériennes. Mais son appel au « régime algérien à appliquer la charia […] en exécutant publiquement » Kamel Daoud a valu à Abdelfatah Hamadache une notoriété dépassant les frontières de son pays. Il faut dans ce contexte relever l’opinion d’Ali Belhadj, l’ex-numéro deux du FIS – qui continue à ce jour d’être poursuivi par les autorités algériennes –, demandant à Hamadache immédiatement après sa sortie « de s’expliquer et de dire en quelle qualité il pouvait juger (5) ». Il ajoutait que « s’il est possible de rappeler les principes religieux, par contre, personne ne peut juger » : selon Belhadj, « il n’appartient qu’au seul Dieu de juger qui est musulman et qui ne l’est pas ». Il désavouait ainsi clairement les propos de l’imam salafiste.
Ce prédicateur obscurantiste brutalement surgi des limbes par un discours très provocateur a en tout cas efficacement refocalisé l’attention des médias à l’étranger et en Algérie sur la « menace islamiste ». Tous les éléments d’une opération de guerre psychologique étaient ainsi réunis. Une intrigue mince, mais un procédé efficace. L’acteur principal, un obscur imam sans écho ni audience qui attaque un auteur francophone et laïque, complètement inconnu de ses ouailles potentielles, mais relativement célèbre en France. Le scénario est éprouvé et porte la signature du DRS. Pourquoi, avec ce type d’initiative, ce service a-t-il entrepris aujourd’hui de renouer avec des modes de désinformation et d’« action psychologique » déployés dans les années 1990 pour mener à huis clos, mais avec de puissants relais étrangers, sa guerre d’« éradication » de la « menace islamiste » et de la démocratie ?

Le régime d’Alger instrumentalise l’islamisme pour masquer un bilan désastreux et assurer la transition au sommet

L’enjeu, cette fois, n’est pas de masquer un coup d’État et une guerre civile derrière une prétendue menace millénariste : il s’agit plus trivialement de créer les conditions les plus propices à la transition qui se prépare à Alger. Le pays est en effet à la veille de recompositions complexes et d’inévitables changements, inhérents à la nature même d’un régime politique usé dont les principaux dirigeants – pour la plupart très âgés – ne sont plus en état de tenir les commandes. La paralysie durable de la vie politique, aggravée par l’ossification du système dans un contexte global peu favorable – la chute des prix pétroliers est un facteur négatif de plus –, inquiète les principaux alliés extérieurs du régime, avant tout désireux d’éviter des ruptures brutales préjudiciables à leurs intérêts économiques mais également sécuritaires. Un potentiel de tensions et de déséquilibres exacerbé par l’état de santé du chef de l’État, très affaibli après son énième hospitalisation en urgence à Paris, le 16 décembre 2014.
L’image internationale du régime – qui a oublié la sale guerre des années 1990 ? –, pourtant servie au mieux par un extraordinaire silence médiatique et le bâillonnement de facto des voix discordantes, est désormais très atteinte. Publiquement « contraints dans leur expression » pour reprendre l’éloquent aveu d’un ancien Premier ministre français (Lionel Jospin en septembre 1997 (6)), nombre de responsables français et européens n’hésitent pas, en privé et off the record, à critiquer sévèrement leurs homologues algériens. Sans qualités reconnues, hors leurs capacités de nuisance, ces derniers apparaissent pour ce qu’ils sont : des partenaires par défaut dans la guerre éternelle contre le terrorisme. Sur ce terrain où la propagande est une arme de guerre, le DRS possède une expertise reconnue : les coups tordus sont une incontestable spécialité maison. Qui a oublié les « commandos médiatiques » des années 1990 débarquant en Europe pour prêcher la bonne parole des « démocrates-putschistes » d’Alger en guerre contre des islamistes barbares dirigés par d’étranges émirs, marchand de volaille ou carrossier automobile ? Qui a oublié les assassinats atroces d’intellectuels attribués « naturellement » à de sanguinaires djihadistes ? C’est souvent après coup que nombre de « spécialistes » ont réalisé, sans le reconnaître pour autant, que les auteurs de ces crimes abjects ne se recrutaient pas uniquement dans les rangs des fanatiques religieux et que les commanditaires restaient hors de portée. À ce jour, de troubles zones d’ombre recouvrent encore les meurtres que le journaliste Saïd Mekbel, lui aussi tué par des assassins anonymes en décembre 1994, attribuait au chef de la police politique secrète, le général-major Mohammed Médiène, dit « Toufik » ( 7).
En décembre 2014, c’est pour occulter la réalité nue de son échec généralisé, économique, social et politique, que le régime réactive des extrémistes en réserve depuis des années. En témoigne notamment la réapparition médiatique de l’ancien chef de l’Armée islamique du salut (AIS), Madani Mezrag, autrefois considéré comme un terroriste, dont on apprend qu’il a été autorisé à organiser une « université d’été » dans le djebel en août 2014. Ainsi que, probablement, l’étrange assassinat en Kabylie du randonneur français Hervé Gourdel, le 24 septembre dernier. La remise au devant de la scène de cette mouvance islamiste sous contrat avec le DRS a pour but de signifier aux étrangers, mais aussi aux Algériens, que la seule alternative à la « barbarie islamiste » est le régime en place, garant exclusif de modération et d’équilibre.
Comme dans les années 1990, des groupes islamistes supervisés par le DRS s’en prennent, pour l’instant verbalement, à des représentants des courants « laïques et modernistes » afin de créer un climat de tension et de distribuer les rôles dans une pièce où les enjeux réels de contrôle du pouvoir et la rente sont soigneusement dissimulés. La contradiction religieux/laïques est instrumentalisée et mise en scène pour faire diversion et leurrer l’opinion internationale. L’affaire Hamadache-Daoud participe très clairement de ce scénario.

Notes

1. Reproduite dans l’article du journal online proche du pouvoir, « Un imam salafiste appelle à condamner à mort Kamel Daoud », TSA, 16 décembre 2014.
2. Sur le parcours d’Ahmed Chouchane, on peut se reporter à son audition lors du procès en diffamation engagé à Paris, en juillet 2002, par l’ancien ministre de la Défense algérien, le général Khaled Nezzar, contre l’ex-lieutenant Habib Souaïdia : « Audition de l’ex-capitaine Ahmed Chouchane, à la requête de la défense », in Habib Souaïdia, Le Procès de La Sale Guerre. Algérie : le général-major Khaled Nezzar contre le lieutenant Habib Souaïdia, La Découverte, Paris, 2002.
3. Ahmed Chouchane, Le Livre de la crise algérienne. Un témoin au cœur des événements [en arabe], 2012, p. 122.
4. Voir Algeria-Watch, « Vingt ans après: 13 novembre 1994 : massacre à la prison de Berrouaghia », 13 novembre 2014.
5. « Ali Belhadj se démarque de Hamadache », KalimaDZ, 18 septembre 2014.
6. José Garçon, « Algérie : Jospin fait aveu d’impuissance. Pour le Premier ministre, un processus de démocratisation est indispensable », Libération, 16 septembre 1997.
7. Voir Algeria-Watch, « Vingt ans après : décembre 1994, l’assassinat de Saïd Mekbel, le journaliste qui avait dû “avaler ce qu’il sait” », 3 décembre 2014.






22 DECEMBRE 2014





L EXPRESSION par Amira Soltane

«Si tu ne veux pas que les choucas t'assiègent de leurs cris, ne sois pas la boule d'un clocher.» Johann Wolfgang von Goethe
Kamel Daoud est un chroniqueur connu sur la place médiatique. Cela fait plus de 16 ans qu'il sévit avec brio dans sa tribune, «Rayna Raykoum», critiquant aussi bien les gens du pouvoir que les islamistes ou les démocrates. Mais ce n'est qu'une fois dévoilé sur le petit écran, avec sa première télévision internationale sur France 2, que l'écrivain et chroniqueur a fait connaissance avec l'univers de la polémique. Et pourtant, Kamel Daoud est passé sur Berbere TV avant tout le monde, mais son passage sur cette chaîne communautaire est passé inaperçu, il n'était pas aussi regardé que sur France 2. Visiblement, la télévision française lui a offert la plus grande audience de toute sa carrière. Une audience inespérée, qui est arrivé même chez les islamistes, au point de titiller le salafiste Hamadache. Après la fetwa du leader du parti salafiste contre Daoud, toutes les chaînes algériennes privées ont tenté, en vain, de décrocher une interview de l'écrivain et chroniqueur. Certains ont même ressorti des archives d'interviews réalisées dans le cadre de sa nomination au Goncourt pour coller à l'actualité, c'est le cas d'El Djazairia TV. Très vite, Ennahar TV, toujours à l'affût de ce genre de polémique, a tenté de traiter la polémique à sa façon. Mais faute de Kamel Daoud et ses éventuels soutiens, la télévision de Anis Rahmani est contrainte de donner la parole aux adversaires de l'écrivain. Hamadache et Rachid Boudjedra. Du coup, ces télévisions sont perçues comme les ennemis de l'écrivain et les opposants à la thèse et l'antithèse. Et pourtant, les journalistes d'Ennahar TV ont épuisé toutes leurs cartes pour tenter de mettre la main sur l'écrivain. Ils ont même contacté le journaliste qui lui a fait la première interview après la polémique Kamel Zait de France 24 arabic. Kamel Daoud avait en effet besoin de s'exprimer en arabe, pour faire passer le message de l'autre côté du mur: chez les téléspectateurs arabes, les éventuels islamistes et les salafistes baptisés. Mais France 24 arabic est-il le bon choix pour atteindre sa cible....? De nombreux observateurs ont critiqué le choix de l'écrivain de s'exprimer sur des médias exclusivement français. Certains évoquent même une récupération de l'écrivain à des fins machiavéliques. Le fait de ne parler qu'à France 2 ou France 24, dénote indéniablement une volonté de rester dans le camp des médias français ou arabes appartenant à la France et rejeter inexorablement tout contact avec un média algérien qui plus est serait ouvertement en sa faveur. En refusant de s'exprimer ni sur Echourouk TV, ni sur Ennahar TV, et encore moins sur l'Entv (qui n'est pas demandeuse), Kamel Daoud a visiblement choisi son camp pour contre-attaquer médiatiquement ses adversaires. Trois jours après une riposte française, l'écrivain et chroniqueur algérien choisit un canal arabophone et de préférence...algérien pour faire taire les rumeurs et répondre à ses détracteurs. Et c'est sur KBC, la télévision du groupe El Khabar, que le choix s'est porté. Et le choix n'est pas fortuit. La chaîne n'est pas proche des islamistes ni proche du pouvoir et représente le symbole de la liberté d'expression et de l'opposition dans le paysage médiatique algérien. Dans ce labyrinthe de médias et de marketing séguélien, Kamel Daoud s'en est bien tiré, en choisissant avec minutie ses canaux de communication pour une contre-attaque bien réfléchie et surtout bien calculée.













22 DECEMBRE 2014



el watan



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Il est paradoxal qu’un roman comme celui de Kamel Daoud puisse passer à peu près inaperçu en Algérie après avoir été couronné dans le monde.
Une tirade de 150 pages — en passe d’être traduite dans plusieurs langues — qui puisse tenir en haleine le lecteur, c’est la gageure que Daoud a relevée parce qu’il a écrit un livre dans un style remarquablement riche, rempli de colère et d’exaltation. Mais que raconte donc Daoud de si profond qui puisse déranger autant les censeurs ? Comment ose-t-il s’attaquer à l’œuvre monumentale de Camus ? Pour Camus qui décrit l’absurdité de la vie, celle-ci est dès l’origine dénuée de sens parce que la mort est attachée à la vie, inéluctablement. Meursault tue alors l’Arabe sans raison. Pour paraphraser Dostoïevski, si la vie est absurde, tout est permis.
Mais l’Arabe, dit Daoud, est un homme, un homme à qui il faut donner un nom, une sépulture. Ce qui préoccupe Daoud n’est pas tant la condition humaine dans sa généralité et sur laquelle au fond on n’a que peu d’emprise, mais la condition particulière de l’homme, des hommes comme Meursault, Moussa (la victime de Meursault), vous ou moi. En somme, plutôt que la question du sens – inaccessible – de l’existence humaine et de son irrationalité qui est le point de départ des préoccupations de Camus et du courant existentialiste, il préfère se focaliser immédiatement sur l’absurdité du comportement humain tel qu’il est enfanté par la société.
En somme, ce qui intéresse Daoud, ce n’est probablement pas tant la gratuité du meurtre de Meursault — consécration ultime de l’absurdité de la condition humaine — mais la négation du statut de Moussa, victime de l’irrationalité de Meursault. Il y a là un premier glissement important. Camus estime, face à l’absurdité de la condition humaine, que l’homme et la société s’en sortent comme les juges de Meursault : en cherchant par des artifices à forger une rationalité là où il n’y en a pas à l’origine, où rien n’est interdit et à rendre celle-ci opposable à tous. Daoud prend le contre-pied en estimant que c’est l’homme et la société qui créent l’absurdité de leur propre condition indépendamment de leur problème existentiel dont ils ne peuvent maîtriser ni les tenants ni les aboutissants.
Ainsi, Haroun est condamné par les djounoud non pas parce qu’il a tué le Roumi sur injonction de sa mère, en représailles au meurtre de son fils, mais parce qu’il l’a fait le 5 juillet, soit 24 heures en retard : vous l’auriez tué hier, lui dit-on, vous auriez été un héros et un libérateur, mais aujourd’hui vous êtes un assassin. Autre exemple, la mère porte le deuil de son fils comme dans un rôle de cinéma : ce n’est plus tant la douleur (cela faisait des années que son fils Moussa avait été tué par le livre de Camus sur la plage) mais la société qui lui impose un protocole de conduite en pareil cas qu’elle se doit de jouer pour l’éternité.
Pour Daoud, la société ne cherche pas nécessairement à se créer une rationalité dans une vie fondamentalement absurde comme le soutient Camus ; au contraire, elle est capable de secréter ab initio des comportements absurdes. Autrement dit, pour Daoud, le monde n’est pas chaotique originellement mais l’est par ce qu’en font les hommes. Cette position est riche en ce qu’elle appelle une praxis : Camus interprète le monde comme dirait Marx, Daoud propose au fond de le changer en scrutant le comportement humain — au lieu de la condition humaine — et en l’érigeant comme point de départ de son investigation. 
Mais dans un cas comme dans l’autre, il y a l’espoir sur lequel les deux auteurs se rejoignent. Celui-ci est cependant posé comme hypothèse chez Camus : Sisyphe, malgré sa punition par les dieux, est heureux sans qu’on sache pourquoi ; Meursault découvre à la veille de son exécution le monde, les odeurs de sel et les étoiles et nous dit aussi qu’il est heureux ; dans La Peste, les gens se mobilisent pour combattre le fléau mais là encore, on ne sait pas clairement d’où leur vient cette soif de résistance, sinon pour dépasser leur problème existentiel.
En revanche pour Daoud, si l’absurdité de la condition humaine est une propre production de la société, alors la société peut également être génératrice d’espoir. Pour Camus, bien que la mort soit attachée à la vie, la vie vaut la peine d’être vécue ; pour Daoud, les sociétés sont libres dans leur devenir, elles sont donc également capables de créer historiquement de l’espoir pour l’humanité. Le livre de Kamel Daoud est une œuvre algérienne qui devrait être étudiée dans les lycées, Mme Benghebrit, tout comme le fut un certain temps l’œuvre de Camus car elle fait partie désormais du patrimoine de la philosophie, de cette philosophie universelle, mère des sciences, dont l’enseignement a progressivement disparu dans les faits de l’école algérienne.
Au lieu de cela, une fatwa appelle à sa condamnation à mort. Ces «fatwieurs» estiment donc que je dois ôter la vie à celui qui ne pense pas comme moi. Belle réponse à Voltaire qui aurait dit à un abbé qu’il n’était pas d’accord avec ses idées mais qu’il se battrait toute sa vie pour qu’il puisse les exprimer. N’eut été le tragique de la situation de Daoud, on se serait mis à croire, par une ironie du sort, qu’il ne s’agit que de la continuation de son livre.
Cette situation est en effet l’image de l’absurdité de la vie de tous les jours qu’il décrit dans son propre livre et que lui renvoient les impotents bardés de certitudes qui jugent, qui condamnent, qui ont horreur qu’on les dérange dans leurs certitudes, qui répondent à la pensée et aux lectures par l’appel au meurtre. J’ai envie de dire à ces accusateurs : êtes-vous capables d’écrire, montrez-nous ce que vous êtes capables de produire ?
Pour reprendre une chronique de Daoud même, je leur pose la question : à quoi servez-vous, quel est votre apport ? Quelle est votre relation à l’humanité d’aujourd’hui, à sa compréhension et au cours de son histoire ? Daoud a écrit un livre qui appartient désormais à la littérature universelle que l’on soit ou non d’accord avec sa pensée ; par contre vous, vous êtes nus dès que les hommes et la société, dans un sursaut de conscience, vous auront ôté ce privilège qui est actuellement le vôtre : celui de délivrer les fatwas de la mort.

Bouklia Rafik : Professeur d’économie à l’université d’Oran










23 DECEMBRE 2014





LIBERTE 23 12 2014 (répété le 25 12 2014)

Contribution

Meursault, contre-enquête ou la revanche postcoloniale du fils prodige
La philosophie poststructuraliste de Michel Foucault, Jaques Derrida et autres… nous a annoncé la mort de l’auteur. Une mort symbolique et féconde qui n’a rien à voir avec l’appel à la mort haineux et l’ignorance sacrée d’un “certain imam machin”, pour reprendre les mots de  Leïla Aslaoui-Hemmadi. La mort de l’auteur à laquelle a appelé Barthes d’abord, Foucault et Derrida après, et qui devient une sorte de credo du poststructuralisme est une mort féconde. Productive et féconde dans la mesure où elle laisse l’auteur/générateur du texte tranquille et donne naissance au lecteur, au débat contradictoire, au savoir et à la lumière tout simplement. Le texte et l’écriture représentent le phénomène le plus complexe, le plus merveilleux et le plus violent que l’être humain n’a jamais créé. Il a un pouvoir interminable de générer le sens, même au-delà de l’attente de l’auteur lui-même. C’est pour cela que, quelque part, l’interprétation d’un texte par une personne n’est que réflexion de son inconscient et extrapolation de sa culture et son idéologie sur le texte lui-même. Ce qu’a théorisé, par ailleurs, le penseur et critique de lettres Edward Saïd comme contrapuntal reading, théorie selon laquelle on peut trouver une idée et son contraire dans une même œuvre littéraire.  La présente contribution se veut une lecture distincte de l’ensemble des attaques haineuses ou simplement naïves et risquées dont a été victime le romancier algérien Kamel Daoud pour son dernier roman Meursault, contre-enquête. Nous pensons que ce chef-d’œuvre, souvent mal compris, a été trop lésé dans la mesure où beaucoup a été dit de Kamel Daoud, de ses chroniques courageuses et même de la haine d’un imam histrionique, mais peu a été dit de son roman. Lire le texte est le plus important à mon avis, car, comme l’a affirmé le philosophe du siècle, Jaques Derrida, “il n'y a rien hors du texte” – un texte ne doit être lu que dans sa texture propre, sans référent, ni signifié transcendantal, ni hors-texte.
Camus, L’Etranger, le discours colonialiste français et le writing back postcolonial
La colonisation est loin d’être un simple acte de dépossession matérielle. Elle implique toujours une sorte de choc culturel dicté par la logique de l’expérience coloniale et la rencontre de deux consciences, colonisateur/colonisé. Chaque colonisation est ainsi accompagnée d’un discours colonialiste qui sert à justifier la colonisation et l’enjoliver sous prétexte de mission civilisatrice. Le cas de la colonisation française en Algérie n’est pas une exception. L’éminent sociologue algérien Lahouari Addi l’a brillamment expliqué dans un de ses articles intitulé “Colonial Mythologies : Algeria in the French Imagination”. Il explique en fait que “la rhétorique colonialiste a construit un ensemble de mythes ethnocentriques qui stipulent que les populations autochtones n’ont pas de culture, pas de civilisation. La colonisation, qui est une domination d’un pays par un autre, est perçue comme une forme d’extension de la civilisation vers des régions habitées par des peuples ‘primitifs’ ou ‘semi-primitifs’ qui vont certainement tirer bénéfice du fait ‘d’être colonisés’ ”.       
Le discours colonialiste haineux de la France peut aller aussi loin dans le temps qu’un Alexis de Tocqueville qui, un jour, a dit sur la colonisation française en Algérie : “Je crois que le droit de la guerre nous autorise à ravager le pays et que nous devons le faire soit en détruisant les moissons à l’époque de la récolte, soit dans tous les temps en faisant de ces incursions rapides qu’on nomme razzias et qui ont pour objet de s’emparer des hommes ou des troupeaux.” Ce discours colonialiste s’étale jusqu'à nos jours sous forme de déclarations simplistes et ignares de petits esprits des temps modernes, tel un Eric Zemmour qui avance que l’Algérie est une invention de la France, ignorant que Salluste a écrit La Guerre de Jugurtha avant la naissance de la France. Ou encore sous forme de déclarations plus officielles, tel l’article 4 de la loi du 23 février 2005 en France qui porte sur le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord.  
L’hégémonie du discours colonialiste est loin d’être vaincue aujourd’hui. C’est pour cela que des penseurs, tel le Kényan Ngugi wa Thiong'o, parlent de “la décolonisation des esprits”. L’exemple du roman de Daoud et la polémique qu’il a suscitée nous paraît très révélateur dans ce sens. Le roman est certes un chef-d’œuvre avant qu’il soit nommé au Goncourt, mais ce n’est qu’après sa nomination, des mois après sa publication en Algérie, qu’on l’a reconnu dans son propre pays comme bonne littérature. Cela nous informe sur l’emprise persistante de l’expérience coloniale sur l’inconscient collectif de l’Algérien. Fanon a bien expliqué le phénomène dans Peau noire, masques blancs. Ce n’est qu’après sa nomination aussi qu’il a été rejeté par les siens comme roman néocoloniale ou encore comme remake du fils indigne (voir la contribution signée L. B. Benmansour, El Watan 22/11/2014 et une autre parue dans Reporters, signée Abdellali Merdaci, le 08/11/2014).  La première contribution avance que Daoud s’en est “pris aux Algériens dans un règlement de compte impitoyable et sans détour” ou encore “une œuvre qui a foulé aux pieds l’honneur et la foi simple des pauvres gens des cités des grandes villes d’Algérie”. L’auteure de la contribution a même vu en Camus “un vrai patriote… ce qui est tout à son honneur”, contrairement à Daoud dont elle pense qu’il “n’est pas grand homme qui veut”. Ecrit naïf dicté par un background très faible en critique littéraire ou plutôt fruit d’une idéologie bien consciente ? Difficile de le dire tant la forfaiture est grande ! La deuxième réflexion voit dans le roman de Daoud un exemple d’une “aventure littéraire néocoloniale contre l’idée de littérature nationale algérienne, désormais recluse”. L’auteur de cette contribution prend aussi le fait que Daoud ait écrit en français et qu’il soit sélectionné au prix Goncourt pour un exemple d’un “impérialisme culturel déguisé” ou encore “un choix pour nourrir une carrière littéraire en France”. Cette réflexion est peut-être bien intentionnée mais elle nous rappelle une certaine attaque éhontée de Tahar Ouettar contre Djaout qui a qualifié la mort de ce dernier “de perte pour la France”. Cette contribution montre aussi comment l’auteur s’est pris hâtivement à l’œuvre de Daoud sans prendre un peu de temps pour revoir ce qu’est une littérature nationale ou encore le débat postcolonial sur l’écriture dans la langue du colonisateur.
Ajouté à cela une attaque haineuse, rétrograde et barbare d’un certain imam machin qui, à notre sens, souffrirait de troubles histrioniques de personnalité. Car il a attendu la polémique sur le roman de Daoud pour faire sa fatwa. Chose qui montre sa propension maladive à se faire connaître. Si son intention était de défendre l’islam, il aurait attaqué avant Daoud,  Boudjedra et son dernier chef-d’œuvre Printemps, qui est bien plus virulent dans sa dimension séculière. N’a-t-il pas affirmé que “la charia comme constitution universelle qui gérera la vie c’est leur délire à eux…” p47. Ou peut-être Amin Zaoui et sa littérature libertine, séculière et succulente, frisant parfois l’obscénité, ou encore Lounis Aït Menguellet pour sa philosophie existentialiste (voir ma contribution “Nietzsche, Heidegger, Lounis Aït Menguellet ou la dette ontologique”, Liberté 25/5/2014).
                                         
Meursault entre discours colonialiste et writing back postcolonial
Tout d’abord, le mot “postcolonial” ne doit pas être compris dans les limites temporelles du préfix “post”. La postcolonialité n’a rien à voir avec la fin du colonialisme, car le colonialisme n’est jamais fini. Est postcoloniale toute œuvre qui traite du traumatisme culturel qui est le résultat de l’expérience coloniale. La littérature postcoloniale est souvent aperçue comme projet de réécriture de l’histoire. C’est une démarche critique qui vise à réhabiliter le colonisé et sa culture en transposant l’échelle de valeurs colonialiste. Achille Mbembe pense que la pensée postcoloniale “déconstruit, comme le fait Edward Saïd dans Orientalisme, la prose coloniale, c’est-à-dire le montage mental, les représentations et formes symboliques ayant servi d’infrastructure au projet impérial. Elle démasque également la puissance de falsification de cette prose – en un mot la réserve de mensonge et le poids des fonctions de fabulation sans lesquels le colonialisme en tant que configuration historique de pouvoir eût échoué”. La théorie postcoloniale est ainsi plus que pertinente pour répondre à ces trois questions : pourquoi le roman de Daoud a reçu autant d’attaques de la part des siens ? Est-ce que Daoud est vraiment un fils indigne qui veut dénigrer la culture des siens pour le plaisir de le faire ou plutôt un fils prodige de l’Algérie ? Un écrivain talentueux et jaloux pour son pays et son histoire, un iconoclaste conscient qui ne veut rien de plus que de voir une Algérie séculière et moderne qui répond aux exigences du XXIe siècle ?          
L’Etranger de Camus est souvent cité comme un des meilleurs romans du XXe siècle, chef-d’œuvre de la littérature de l’absurde, représentation artistique extraordinaire de la philosophie existentialiste et autres... Peu est connu, toutefois, sur le roman comme modèle vivide du discours colonialiste français. Si on se réfère à la théorie postcoloniale, qui est un domaine d’étude tout à fait anglophone, L’Etranger d’Albert Camus peut être, en effet, perçu comme un très bon exemple du discours colonialiste français. En effet, Edward Saïd voit dans son œuvre Culture and Imperialism le roman de Camus comme un bon archétype de la littérature colonialiste. Il affirme que, à travers ce roman, “Camus joue un rôle particulièrement important dans les sinistres sursauts colonialistes qui accompagnent l’enfantement douloureux de la décolonisation française du XXe siècle. C’est une figure impérialiste très tardive : non seulement il a survécu à l’apogée de l’empire, mais il survit comme auteur ‘’universaliste’’, qui plonge ses racines dans un colonialisme à présent oublié”. Il pense, par exemple, que “le procès de Meursault [dans L’Etranger] constitue une justification furtive ou inconsciente de la domination française, ou une tentative idéologique de l’enjoliver. Mais chercher à établir une continuité entre l’auteur Camus, pris individuellement, et le colonialisme français en Algérie, c’est d’abord nous demander si ses textes sont liés à des récits français antérieurs ouvertement impérialistes”.
Bien que quelques critiques, comme le philosophe Michel Onfray dans son livre L’ordre libertaire : La vie philosophique d’Albert Camus, aient essayé de réfuter l’attitude colonialiste de l’œuvre de Camus, en affirmant qu’il s’agit d’une légende fabriquée de toutes pièces par Sartre et les siens, l’œuvre de Camus, notamment L’Etranger, en dit le contraire. Meursault, le héros de L’Etranger, est apparemment un philosophe de l’absurde, et vue que l’absurde implique nécessairement un monde insensé,  alors il tue une personne sans raison ou peut-être à cause de la chaleur ! N’est-il pas quand même curieux le choix de la victime ?



B. L.
(*) Enseignant chercheur,
université Mouloud-Mammeri, Tizi-Ouzou
Références
Lahouari Addi :  Colonial mythologies: Algeria in the french imagination
-Bill Ashcroft et al, The Empire Writes Back
-Boudjedra Rachid : Printemps
-Boukhalfa Laouari : Nietzsche, Heidegger, Lounis Aït Menguellet ou la dette ontologique.
-Benammeur Benmensour Leila : Meursault, contre enquête ou le remake du fils indigne.
-Albert Camus : L’étranger
-Discours de Suède
-La peste 
-Kamel Daoud : Meursault, Contre enquête
-Alexis de Tocqueville : Travail sur l’Algérie  in Œuvres complètes
-Fanon Frantz : Peau noire masques blancs
-Abdellali Merdaci, La selection de Kamel Daoud au Goncourt une illusion néocoloniale.
-Achille Mbembe :  Qu'est-ce que la pensée postcoloniale ? (Entretien)
-Michel Onfray : L’Ordre Libertaire: la vie philosophique d’Albert Camus
-Edward Saïd : Culture and Imperialism


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23 DECEMBRE 2014

IN :











PALESTINE SOLIDARITE

ET

LE QUOTIDIEN D ALGERIE










25 DECEMBRE 2014



ALGERIE NETWORK





Abdellali Merdaci*

Une insensée et ruineuse campagne de promotion

Que l’appel d’un imam déjanté aux tribunaux de la République pour juger et infliger une lourde sentence de mort à un écrivain perçu comme blasphémateur envers l’Islam, religion de la majorité des Algériens, soit un fait inhabituel dans notre histoire littéraire, il ne devrait pas moins inviter à réfléchir à ce qui apparaît comme une violente et insupportable campagne de promotion dans les médias français d’un livre et de son auteur aux effets détonants et imprévisibles en Algérie.

Kamel Daoud appartient à cette terrible catégorie d’écrivains qui poussent leur carrière sur les flots de scandales et d’imprécations constamment renouvelés. Il aurait pu laisser sa première œuvre minimaliste aller vers les lecteurs et s’inscrire dans la durée, la seule sanction respectable de la littérature, mais rien ne semble le préoccuper que de la pousser au gré de provocations répétées, qui le maintiennent sous une brûlante lumière. Voilà un chroniqueur-écrivain en mal avec la syntaxe, soucieux d’un management de choc de ses maigres débuts dans la littérature, propre à la société numérique, utilisant insidieusement ses infinies ressources.

Le récit qui l’a fait connaître en France Meursault, contre-enquête (Alger-Arles, Barzakh-Actes Sud, 2013-2014) est une œuvre à la fois mimétique et de circonstance, commencée – selon ses déclarations – en 2010 dans la foulée du cinquantième anniversaire de la disparition de l’écrivain colonial Albert Camus (1913-1960), publiée, la première fois, en Algérie, en marge du centenaire de sa naissance. Jamais une œuvre de seconde main, comme c’est le cas pour Meursault, contre-enquête, cousue dans les mots étroits de la sordide mise en abymes de L’Étranger, en en restituant dès l’incipit les topoï, n’aurait connu un tel succès en France, sans l’activisme de mauvais aloi de son auteur. Le « Meursault » de Daoud n’est pas le fruit de son imaginaire comme l’Ulysse (1922) de James Joyce (1882-1941) l’a été dans une transcription actuelle d’un mythe consomptif de l’humanité.

Plusieurs centaines d’adaptations originales et de dialogue avec des œuvres classiques peuvent être citées, ici, mais ce n’est pas le lieu d’un tel débat. Je m’en tiendrais aux exemples récents nés de la confrontation à Camus et à son œuvre. Sur le thème strictement « camusien » trois écrivains Hamid Grine (Camus dans le narguilé, Paris, Après la lune, 2011), Salim Bachi (Le Dernier été d’un jeune homme, Paris-Alger, Flammarion-Barzakh, 2013) et Salah Guemriche (Aujourd’hui, Meursault est mort, édition numérique, Amazon, 2013) ont proposé des récits d’une qualité littéraire supérieure àMersault, contre-enquête, édités en France, sans grand retentissement. Il ne leur est jamais paru légitime de faire reconnaître leur œuvre et leur art dans un délire querelleur sur l’Algérie, qui fait toujours recette dans l’ancienne puissance coloniale.

Kamel Daoud prolonge, au service de son œuvre, cette détestable mise en scène de l’écrivain-trublion, courue, depuis les années 1950, par quelques écrivains algériens qui ont vite assimilé que leur réussite littéraire se mesure, en France et en Occident, à l’aune d’un acharnement douteux dans leurs académies et dans leurs médias contre leur pays et son système politique. Les champs littéraire et médiatique français ne pouvaient pas ignorer un censeur aussi débridé et échevelé que le chroniqueur oranais qui a exercé son humeur délétère sur le président de son pays, les Palestiniens et l’Islam, sujets, il est vrai, houleux. En conséquence, l’écrivain a été adoubé pour la course aux prix littéraires nationaux français et la question du mérite de son œuvre, qui réécrit à contre-sens L’Étranger, sans une réelle créativité littéraire, n’a jamais été posée.

Trois cibles, remarquablement exploitées, ont porté sur le pavois médiatique et littéraire parisien le chroniqueur-écrivain.

1) Le président de la République-candidat. La campagne électorale pour l’élection présidentielle du printemps 2014 révèle un chroniqueur vibrionnant dont les saillies lui valent un brevet d’impertinence auprès de la presse parisienne, attribué par une critique littéraire du « Point ».

En vérité, Kamel Daoud n’a jamais excellé dans le débat d’idées pourtant coutumier au « Quotidien d’Oran » qui l’emploie.

Contre le candidat, président-sortant, il s’attache plus à la caricature qu’à l’analyse des faits : plutôt qu’à une politique décriée, il a choisi de s’attaquer à l’homme et à sa chaise roulante. Cette démarche irrévérencieuse, enveloppée dans un discours de la dérision, plutôt dérisoire, ressassé et lassant, envers la personne et la fonction présidentielle ne peut être tenue pour une charte éditoriale éthique ; elle n’est ni vertueuse ni courageuse parce qu’elle est tolérée, peut être même étrangement consentie par le système ombreux et ses maréchaussées.

Dans l’effervescence d’une campagne électorale présidentielle funambulesque, le chroniqueur ne s’autorisait que d’une vacuité du champ politique algérien pour apparaître dans les salles de rédactions parisiennes comme une sorte d’héraut, bataillant contre un système politique abhorré.

2) La Palestine. Le mot « solidarité » (précisément envers les victimes des bombes israéliennes à Ghaza) étrangle le chroniqueur. Cette connivence avec le sionisme éclate au cœur d’un été meurtri et la presse parisienne salue cette distance calculée, accablant ceux qui expirent dans l’effroi du feu et de la grenaille.

L’indifférence, brutalement réaffirmée, envers le malheur des Palestiniens, suscite pour le chroniqueur une saisissante empathie des médias parisiens. Leurs colonnes et leurs plateaux lui sont, dès lors, ouverts pour accueillir les positions inaccoutumées, toujours surprenantes, d’un Algérien qui ne condamne pas le sionisme et qui le comprend, même à demi-mot.

3) L’islam. À la télévision, chez Ruquier (« On n’est pas couché », France 2) et à la radio chez Finkielkrault (« Répliques », France culture), Daoud, le vent en poupe, excitant sa transformation d’islamiste en contempteur de la foi, passant d’un extrême à l’autre, déverse sa haine de l’Islam, sans aucun respect pour ses compatriotes musulmans.

Là, encore, le trait est grossi, volontairement caricatural. Car est-il seulement envisageable de s’attaquer, dans une opération de promotion sauvage, à une grande civilisation universelle, humaniste et éclairée, et à ses fondements religieux, dans l’intention de faire mousser un court et pitoyable exercice de style, qui ne vaut pas tripette, tout en cautionnant une cabale glauque contre l’Islam dans une France, politiquement et culturellement déchue et acculée, dont un des  cadors médiatiques veut « déporter », le terme est troublant, cinq millions de musulmans ?

La seule réaction, abondamment commentée, aux propos incendiaires de l’écrivain-chroniqueur sur l’Islam est venue d’un remuant imam de banlieue qui est son double, friand d’Internet et de réseaux sociaux.

Curieuse gémellité qui s’habille de mythologie si elle ne tourne à la piètre comédie de boulevard ? Les proclamations télévisées de l’imam Abdelfatah Hamadache, qui sont la marque d’une inamendable casuistique bédouine, ne s’adressent pas à des spadassins barbus, tapis dans leurs sous-bois, pour les inciter, comme jadis, à tuer l’auteur deMeursault, contre-enquête. Fait fondamentalement nouveau qui n’a pas été relevé, le télé-imam assigne cette mise à mort à l’institution judiciaire dans une télévision privée qui émet avec l’accord tacite de l’État.

Du sombre minbar d’une mosquée des tréfonds du pays aux sunlights des plateaux de télévision, il y a un changement de lieu d’énonciation, qui marque une évolution notable de la communication intégriste islamiste et de la diffusion de ses décrets moyenâgeux.

On s’y tromperait : l’imam geek recourt à la justice et à ses appareils contre celui qu’il considère comme un apostat injuriant l’Islam, ce qui est paradoxalement dans la forme (au-delà des motivations profondes de la saisine) une valeur citoyenne et constitutionnelle. Habile adaptation, en vérité, aux mutations sociopolitiques présentes d’un discours salafiste exterminateur qui, lui, ne change pas et reste dans ses principes condamnable.

Cependant l’écrivain-chroniqueur et l’imam constituent dans leur singulier face-à-face l’envers et l’avers d’une même histoire tragique. Qui oubliera en Algérie l’heure des fetwa mortifères, leurs cortèges de deuils irrépressibles et de douleurs rémanentes ? Kamel Daoud était du côté de ceux qui décrétaient dans les années 1990 des mises à mort, autant solennelles que radicales, contre des artistes, intellectuels et syndicalistes, des membres des services de sécurité de l’État et des Algériens de toutes croyances et conditions.

Et, il doit s’en souvenir, car il a été intimement et émotionnellement proche de cette horde barbare qui a emporté des milliers de vies, condamnées pour des convictions républicaines qui n’étaient pas les siennes, ni celle de l’imam Hamadache qui appelle, aujourd’hui, contre lui les foudres funestes et vengeresses de la justice.

Après avoir, en maintes occasions, proféré des discours clivants, qui heurtent les Algériens au motif affligeant de vendre son récit et son image sarcastique de trouble-fête, Kamel Daoud entend tirer tout le profit de la menaçante riposte de l’imam et de sa providentielle fetwa.

À l’évidence, la sortie d’Abdelfatah Hamadache a été rendue possible par ses propos iconoclastes sur l’Islam et il n’a pas tardé à l’instrumentaliser. Elle lui permet d’entretenir une posture victimaire à la Salman Rushdie, sans en avoir ni le talent ni l’œuvre, dans une bouffonnerie de promotion médiatique qui tourne à l’inconvenant outrage, encouragée par le philosophe-guerrier français (fomentateur de « printemps arabe ») Bernard-Henri Lévy et une cohorte de lobbyistes sionistes parisiens.

Peut-on aussi s’inquiéter de l’agitation éhontée de ceux qui se dressent dans la presse francophone algéroise, en rangs serrés, comme les soldats d’une ambition égotiste d’auteur, le soutiennent en imparables et prétentieux donneurs de leçons, qui attentent à la liberté d’expression en désignant à la vindicte, dans la semblable rhétorique insinuante de l’imam banlieusard, ceux qui ne pensent pas comme eux ?

Jamais débat n’a été aussi vicié, souillé par un terrorisme intellectuel de salonards repus et de folliculaires embusqués, au service d’un auteur qui n’a encore rien prouvé, qui n’a pas pris le temps de forger une vraie œuvre littéraire, qui ne peut se prévaloir que d’une indécente rage de gloire, qui est prêt à tout raser sur son chemin pour y parvenir.

Abdellali Merdaci

Écrivain-universitaire. Professeur de l’enseignement supérieur. Dernier ouvrage paru : Une histoire littéraire déviée. La réception critique de la littérature algérienne de langue française d’avant 1950, Constantine, Médersa, 2014.



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26 DECEMBRE 2014



IDEM




Jamouli Ouzidane

La presse est une école d’abrutissement parce qu’elle dispense de penser. Flaubert

Intellectuels : ils sont plutôt le déchet de la société, le déchet au sens strict, c’est-à-dire ce qui ne sert à rien, à moins qu’on ne les récupère.». Roland Barthes, Le Grain de la voix (1981)

La politique est partout. On ne peut lui échapper en se réfugiant dans le royaume de l’art pour l’art et de la pensée pure  pas plus d’ailleurs que dans celui de l’objectivité désintéressée ou de la théorie transcendantale. Les intellectuels sont de leur temps, dans le troupeau des hommes menés par la politique de représentation de masse qu’incarne l’industrie de l’information ou des médias ; ils ne peuvent lui résister qu’en contestant les images, les comptes rendus officiels ainsi que les justifications émanant du pouvoir et mises en circulation par des médias de plus en plus puissants (Edward W. Said, Des intellectuels et du pouvoir, Seuil, Paris, 1996.)

1. Les faits : levée de boucliers planétaire contre un diable qui menace un divin

un obscurantiste barbu aurait menacé de mort un journaliste (en réalité, il demande à l’État et non aux islamistes de le juger de mort pour avoir touché l’Islam) et on demande à la terre entière de se solidariser. Jamais dans notre histoire post-coloniale algérienne  une « menace » n’aurait reçu autant de promotions internationales surtout après le silence nano cosmologique francophile durant notre décennie noire !!!. On nous demande à nous et à tous les algériens de nous solidariser avec la belle contre la bête !

On aurait aimé avoir un sujet plus utile pour notre société mais malheureusement le Tsunami médiatique nous pousse à nous exprimer malgré nous, malgré l’hystérie collective de support à KD et malgré les excès de réactions haineuses dans les réseaux sociaux. La pensée a besoin de calme pour démonter la mécanique derrière cette « affaire » qui déborde.

Nous ne citerons pas les centaines de solidarités nationales et internationales pour KD. Il reste juste notre président Boutef et le pape qui n’ont pas osé condamner les propos obscurantistes du barbare contre la victime KD qui représenterait la modernité, la science, l’humanisme, la propulsion de l’Algérie dans la modernité futuriste de 2014 …

Nous pensons qu’être pour ou contre KD nous dispense de réfléchir. On voudrait savoir les vrais raisons derrière cette histoire qui n’est pas aussi banale que cela juste par sa promotion internationale.

En premier lieu, soyons clairs : Bien sûr qu’il faut combattre l’islamisme, et condamner donc sans aucune équivoque cet islamiste et ses menaces stupides au nom de l’islam.Toute ma sympathie et support a KD en tant que personne. 

Toutefois, on ne doit pas se laisser leurrer stupidement par ceux qui combattent l’islam voilé en toute conscience ou inconscience sous un combat soi-disant contre l’islamisme, le voile, les droits de la femme, la démocratie, la liberté de pensée, l’intelligence…  qui rejoint l’agenda de la croisade internationale contre l’Islam !

Donc une solidarité avec la personne de Kd qui a la liberté de s’exprimer sans être solidaire avec ses expressions polémiques qui lui ramènent de l’audimat médiatique populiste, mais ne ramènent rien ni aux problèmes journaliers des Algériens et encore moins au renouveau de la pensée algérienne ou humaine !

Avant, mettons les points sur les « i » :

– Ceci n’est pas une « fetwa » car c’est pas un juriste ou imam reconnu qui l’a fait qui sort d’el Azhar, la Zeitouna ou de la Mosquée Émir Abdelkader mais un ignorant comme il en existe des milliers dans toute la planète. Donc, normalement un non-événement ou un fait divers ou de justice entre deux personnes. Alors, pourquoi lui donner de l’importance internationale et l’utiliser si on voulait pas faire de la récup ?

–  Ce qu’on reproche aux deux camps est que ni l’un et ni l’autre n’est représentative de l’islam ou du mouvement de la modernité en occident tel qu’on l’entend par la renaissance, l’humanisme, le siècle des lumières kantiens et les révolutions (Marxiste ou Française) et leurs courants de pensées.

Nous avons affaire ici à des caricatures de l’islam et de la modernité. Il est difficile d’avoir alors un débat d’idée quand il n’y’en a aucun que celui de la victimisation et de la diabolisation l’un de l’autre. On oublie que la laideur de l’autre ne nous rend pas plus beau ou plus intellgent et que c’est tellement facile de maudire l’obscurité !

Cette réduction et médiatisation impudique de diabolisation et de divinisation est pathétique si on veut avoir un esprit critique au-delà des personnes. Discuter de l’objet et jamais juger du sujet en commençant déjà a se poser une question de fond :

que cachent en réalité ces solidarités nationales et internationales qui débordent leur juste valeur. Des solidarités bien douteuses !


2. Sublime Déviation Médiatique Islamophobe

Notre subconscient collectif réagit à une sublimation réductrice médiatique qui nous solidarise à KD. On pense : 

– aux barbaries des islamistes dans le Moyen-Orient

– aux barbaries en Algérie et les 200.000 morts attribués aux barbus et les assassinats des intellectuels et journalistes algériens laïques

alors que la réalité a complètement changé : KD et tout algérien,  se promène en Algérie sans absolument aucune peur. Nous ne sommes pas à Homs et cet islamiste officiel qui se parade dans les TV nationales n’est pas le chef sanguinaire de Daech !

Pendant ce temps, diversion nationale sur des sujets stratégiques pour l’avenir de  millions d’Algériens

– la constitution, capitale pour notre avenir, est passée inaperçue et n’a pas été débattue dans la sphère officielle, publique et surtout médiatique.

– augmentations des salaires des députés pour justement voter la constitution passée sous silence médiatique alors que le pétrole a chuté à 60 $ et bientôt 40 $ et que le gouvernement à révisé le budget 2015, arrêter les emplois, geler les salaires, faire des augmentations…


– l’exploration du gaz de schiste, une catastrophe pour l’Algérie, a commencé au Sud par les Français et autres qui eux l’ont interdit chez eux par un vote parlementaire ! etc …



Continuation de la haine islamophobe médiatique francophile

L’apparition de la liste de support des Français sionistes comme BHL est une preuve qu’ils ont vu une magnifique occasion à leur agenda islamophobe pour diviser la société algérienne  sur ce sujet en deux camps ; islam et laïques !

Le même sujet de la décennie noire et celui qui peut potentiellement emmener à la guerre civile. BHL voit toujours juste, bien et loin !!!  On voit un débordement de haine contre les islamistes, mais en réalité l’islam … magnifique occasion du retour des activistes laïques qu’on revoit après leur éclipse depuis la fin des élections présidentielles !

Alors, est-ce-une bonne occasion de promotion personnelle qui rejoint les objectifs des laïcs francophiles islamophobes zémouriens d’outre-mer comme BHL qui s’est manifesté ? KD serait t-il conscient ou inconscient de cette utilisation médiatique ?

- La machine de guerre médiatique des prix et récompenses francophiles ;

Les prix littéraire prestigieux du Goncourt jusqu’au prix Nobel de la littérature sont des prix politiques pour encourager la vision moderniste occidentale de la planète. Tout le monde le sait !

Pourquoi les prix ne sont pas décernés aux penseurs authentiquement algériens ou africains qui sont dans la pensée loin des polémiques.  Où sont les idées des Mohamed Akroum, Mouloud Mammeri, ou Nabhani Koribaa ? Ou est l’esprit d’Ibn Badis sans être islamiste, de Malek Benabi et de toutes celles et ceux qui vont à la modernité technologique et scientifique en gardant leurs sources authentiques ;  fières et dignes de ce million de chahids qui nous ont donné cette indépendance et liberté … décapités avec le nom Allahou Akbar et non de Voltaire sous la guillotine francophile qui renie son génocide algérien et nous donne des leçons d’humanisme !

3. Les laïques « intellectuels » francophiles et la Palestine !

KD a fait un pamphlet avec un titre polémique médiatique qui attire l’audimat : Ce pourquoi je ne suis pas « solidaire » de la Palestine avec des arguments qui ressemblent malheureusement à tout ce nouveau courant zémourien (d’Éric e Zemmour) de l’hexagone francophile qui lui utilise des arguments distordus, fourbes, et manichéens.


Les zémouriens sont une nouvelle école francophile qui sèment la confusion, l’incohérence, et l’équivoque. Leurs analyses sont dépourvues de toute précision, harmonie ou inspiration. Ils utilisent de la prestidigitation intellectuelle digne des sophistes de la Grèce antique ; l’analogie et la rhétorique ! Leurs techniques sont connues : jactance, grandiloquence, emphase, enflure, etc. En réalité, il n’y ’ a que papotage,  ravaudage, rafistolages, etc. Leur outils  :  lyrisme discursif ; analogies purement verbales, généralisation d’exemples particuliers, conclusions sur des causalités sans preuve suffisante, utilisation des sens obscurs et des métaphores, abus des évidences, réduction abusive du complexe à l’unité, manquent de rigueur, de clarté et de vivacité.

Tout cette faune zémourienne bénéficie de la gigantesque machine de guerre propagande internationale et des journalistes algériens sont devenus des sous produits avec ces visages musulmans qui pissent sur l’Islam, et reçoivent comme récompense bien sur un visa et surtout du travail sous ordonnance avec des promotions dans les médias avec comme aboutissement la consécration de starlette ; prix littéraires, prix de courage intellectuel contre l’obscurantisme…

L’exemple de Sansal est édifiant avec ces pamphlets contre l’islamisme qu »il confond avec l’islam, ses visites de soutien à Israël et son discours au CRIF !

Il est indispensable pour KD de se dissocier de ce courant récupérateur qui peut lui ramener de la visibilité mais au détriment de la division des algériens encore plus. à mois qu’il en est conscient et en a fait un fond de commerce car on le sait la diabolisation de l’islam en s’attaquant à l’islamisme marche bien … 

La perception de laïque doit faire face à un juste milieu qui rassemble les algériens et les éloignent de la récupération quand on a déjà vu avec le mouvement Baraket disparut depuis dans l’anonymat mais qui tente un retour avec un appui massive des ses activistes pour KD ; leur nouveau porte drapeau !

Dans le temps de l’euphorie médiatique internationale de Baraket, nous les avons déjà conseillé de faire attention à la récupération ; c’est à dire leur utilisation pour contrer Boutef et après l’oublie.  Ce qui était reproché à Baraket ; D’être une coquille vide et faire du bruit dans la rue. Cela ne suffit pas si l’on n’a pas derrière un mouvement intellectuel. Le même reproche à KD : une coquille vide pour faire du bruit médiatique qui divertit du vrai enjeux géostatistique nationale et internationale dernière. Il ne faut pas être un prix Nobel pour savoir que l’islamisme est une tare  mais il faut être un Rumi pour découvrir les splendeurs de l’islam !!!


Les zémouriens ont un  Cheval de Troie qui est leur cheval bataille ; la laïcité, la démocratie, et la liberté d’expression dans un fourre-tout de modernisme contre l’islamisme, de Kabyles contre les Arabes, de francophones contre les arabophones. Ils sont toujours dans l’opposition à tout ce qui bouge ; détruire les acquis qui restent encore de l’Algérie en confondant pouvoir et état mais aucun génie pour reconstruire cette Algérie.

Aucune initiative pour voir comment aider pratiquement la Palestine meurtrie en organisant des marches, des pétitions, des donations de médicaments, décréter le jihad laïque humaniste ou juste des articles de sensibilisation pour l’international, ou autre … Séparer la Palestine du contexte arabo -musulmane pour devenir humaniste mondialiste ; Où sont passés le millénaire de la Palestine et les 1400 ans de règne musulman humaniste et savant ? Où sont passées les croisades, les colonisations et la création même d’Israël sur la terre de Palestine ?

Être amnésique ou sublimé par la fausse modernité pour renier son histoire et ses valeurs millénaires ? Être amnésique de l’histoire, ne pas faire la différence entre prédateurs et proies et ne pas savoir dans quels camps ils sont est une inconscience !

4. Les Nouveaux « intellectuels » algériens ; des idiots bien utiles

Le courant zémourien est bien présent dans la scène médiatique algérienne c’est a KD de se dissocier de ce courant sans aucune ambiguïté !

Ce courant est composé d’idiots inutiles qui pensent sauver les citoyens algériens qu’ils pensent être des idiots inutiles. Expliquons les idées sans s’attacher aux personnes …

L’idiot inutile zémourien croit avoir découvert le code social comme un code génétique. Il se croit assez intelligent et investi de la mission divine pour le livrer aux idiots utiles ; nous autres, vous et moi ! Comme un messie, il désire nous sauver de nous-mêmes ! Ce nouveau Zarathoustra qui n’est pas allé dans les bois des décennies pour méditer les radiations de Hawking, la décadence des Romains,  ou les fossiles du Neandertal, qui n’a pas attendu ses cinquante ans pour la venue de Gabriel lui délivrer dans sa grotte mystique des versets pour les idiots utiles que nous sommes.

L’idiot zémourien montre aux gens le soleil de l’empire capitaliste et leur dit ; n’avez pas enfin vu que c’est le soleil bande d’idiots… vous les Arabes inutiles oubliant qu’il est lui-même un arabe, un kabyle ou un musulman qu’importe !

Oui ! on a vu tout cela, mais ou est l’apport des zémouriens dans tout cela chez eux ou chez nous ??? Quel est donc leur apport à l’humanité, la science, l’histoire … allez jazez  ! Où sont les étudiants qu’ils ont formés et qui illuminent notre obscurité ?????  Où sont leurs cours magistraux pour nous illuminer ????  Que savent faire leurs paroles cria, la foule ;  peut-elle fondre le métal, tourner les machines, guider nos voitures, tourner en l’air un cerf volant !

Au nom de l’intelligence qu’ils chantent, nous ne voulons plus des mots, nous voulons un minimum d’équations, de sciences, de technologies, d’engagements communautaires pour l’éducation, la pauvreté, les malades, l’écologie et l’environnement. Nous idiots utiles, nous exigeons que toute personne qui est convaincue d’avoir raison, et pire d’être la raison, d’être moderne et assimilé, non pas de savoir discourir, mais de savoir faire. Il faut que la bouche se referme et que vos mains travaillent !

leurs évidences ne se justifient que dans la raison d’un idiot qui critique un imbécile. Les deux sont rassurés que l’autre soit plus con ou qu’on soit moins con. C’est ainsi que nous nous amusons tous à rigoler sur les cons. Ils nous rassurent tellement qu’il y’ a pire que nous.

Quelle facilité de prendre DES islamistes et de généraliser et insinuer  ; LES musulmans sont des idiots…, de prendre DES Arabes et de généraliser et d’insinuer  LES Arabes. Il faut avoir un minimum de savoir d’un collégien en statistique pour savoir qu’aucun modèle probabiliste ne peut être justifié quand un échantillon est moins de 1% de la population ….

Nous voulons une idée qui critique une autre idée ! et que ce combat se fasse  non pas dans les cafés et les blogs et les réseaux sociaux , mais dans l’arène universitaire devant des membres de jury qui lui donneront la caution de penser et de parler ! que le con inutile publie dans des revues, qu’il invente des pilules pour nous transmuter en éclairés ou des clous pour clouer nos neurones dans le silence de la pensée !

Le roman n’est pas la réalité et les médias ne peuvent se substituer à la réalité sociale. Elle ne peuvent prendre la place des bibliothèques  de savoir et des amphis universitaires ! Nous avons remplacé nos universitaires par des journalistes en confondant la liberté de penser (en réalité de s’exprimer) réductrice avec la pensée profonde.


On recycle bien les déchets dans ce Nouveau Monde du développent durable, mais en fin de course, on ne peut rentrer dans l’histoire par effraction, on en sort par réfraction ! et puis il y’a la concurrence zémourienne plagiaire de surenchère ; qui pissera plus loin sur nos constantes identitaires : Islam, Arabité et Amazighité.

L’islamisme n’est que l’image asymétrique du laïc ? les deux vivent l’un de l’autre et ne forment qu’une seule entité primaire ; Notre ignorance de rejoindre la vraie modernité ; les sociétés futurs de savoir synergique, de transhumanisme et de convergence cognitive !

Oui nous luttons nous aussi contre l’islamisme mais en combattant les voiles  qui se cachent dans ce combat  pour nous divertir de notre vrai combat ; celui de l’éducation, l’économie, la santé, les technologie et la vraie modernité laïque qui a fait l’occident et le monde musulman : les sciences contre l’ignorance scientifique !

Où sont passés nos intellectuels, nos universitaires et nos penseurs algériens qui doivent investir l’arène médiatique au lieu de laisser le vide aux journalistes pour le remplir de vacuité au lieu de faire leur vrai travail ; donner juste les faits des événements  dans le terrain !

On ne construit pas une société de savoir qui survit le prochain millénaire avec ces inepties médiatiques qui nous divertissent et qui nous font perdre encore du temps précieux comme si un demi siècle d’indépendance perdue ne suffisait pas !

Pendant ce temps, le reste de l’humanité Moderne investit l’espace par le débat des idées, imaginaires et projets potentiels et ingénieux pour donner plus de dignité à leur communauté de destin.

Pendant ce temps, nous sommes réduits à des querelles de cloché qui nous divisent plus dans l’abject et nous divertissent de notre sens et raison existentielle communautaire dans ce magnifique pays que nous avons trahis en ne voyant pas les vrais enjeux et les défis géostratégiques qui nous attendent de nos prédateurs, nous génération de la honte qui n’a pas été à la hauteur du sang sacrifié pour notre liberté de faire de ce pays un miracle asiatique par manque de vrais élites intellectuelles authentiquement algériennes et fidèles non pas aux cendres du passé mais à l’esprit de notre passé qui nous insuffle sa gratitude, sa  dignité, et même son génie. 

Nous avons perdu du temps fou à nous chamailler dans des stupidités égotistes importées d’ailleurs ; laïcité occidentale et islamisme saoudite qui ont infecté notre cervelle.  Nous avons perdu l’esprit communautaire de nos ancêtres grâce à qui ils avaient survécu pire situation que nous. Il nous faut une catastrophe pour revenir à cet esprit qui seul peut nous sauver des périls qui nous guettent non pas en tant que nation mais communauté de destin historique ; une seule langue, une seule religion, une seule histoire quelque soit notre diversité.

La vérité n’est pas dans la victimisation. La victime n’a pas toujours raison. On n’a pas raison parce que seulement l’autre a tort, on n’est pas beau parce que l’autre est laid, et on n’est pas civilisé parce que l’autre est barbare.

On est diable lorsqu’on pense être dieu. Pour etre divin, il faut avant créer un univers !

La question qui tue ; est-on capable de faire un grand débat d’idée sur l’islam et la modernité par des gens du savoir qui vont nous éclairer et non pas des querelles de clochers médiatiques entre fans et fanatiques. Sans ce débat public, l’islamisme et la laïcité seront alors la lèpre et le choléra qui emmèneront l’Algérie au chaos cette fois-ci avec l’intervention des occidentaux dans leur plan du printemps arabe ou l’Algérie reste la prochaine cible !

Pour un vrai patriote, ce qui compte n’est pas sa petite personne mais l’avenir de son pays et ses 40 millions d’Algériens !

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29 DECEMBRE 2014



ALGERIE NETWORK



Par Mokhbi Abdelouahab



« Avant donc que d’écrire, apprenez à penser. », Nicolas Boileau, extrait de l’art poétique



J’entendais me tenir étranger à la contre-enquête sur Meursault. A peine, avais-je été attentif aux turbulences générées par l’exhumation du dossier de l’arabe assassiné par, je ne sais, Camus ou par son personnage. Rarement le cadavre d’un anonyme sans nom, histoire, une sorte de sans-papiers sur la terre de ses ancêtres, ne fut autant disséqué ni rendu aussi célèbre. Le Livre de Kamel Daoud n’a pas suscité d’engouement débordant.

Une expertise d’un homme dont l’art d’écrire n’est plus à mettre en exergue, Rachid Boudjedra, et qui n’a pas la langue dans sa poche puisque il n’avait pas tergiversé pour traiter Rachid Mimouni – de son vivant, évidemment- d’ « écriveur de discours », est venu rassurer ceux qui ne se sont pas précipités pour encenser ce gars bien de chez nous et qui a réussi là-bas chez eux ! : « Il n’y a rien dans ce livre »; il enfonce le clou en précisant qu’il s’agit d’« un livre médiocre, sans construction ni philosophie » ; « Toute cette affaire est une histoire de complexe ». On a envie de le croire. D’autant que l’auteur lui-même souligne qu’il ne s’agit pas d’un essai (sur Camus) ; comprenez que c’est un roman.

Cependant pour Alain Vircondelet, écrivain et universitaire, chez Finkielkraut sur France-Culture, « le roman est dans les cinq dernières pages. » C’est maigre ! Exit donc ces éloges émis sur le net par ceux qui entendaient s’approprier le succès du chroniqueur à moindre frais ! Ceux qui, comme moi, furent contraints de faire prévaloir leur droit à se taire pour échapper à l’accusation de jaloux en osant critiquer l’outrecuidance du jeune premier furent soulagés par ces avis autorisés.

La Manne

Et alors que l’on se réjouissait sous cape de voir cette affaire sombrer dans l’oubli, voilà qu’un autre ténébreux arabe, autoproclamé leader salafiste, s’autorise à souffler sur les braises pour sauver la contre-enquête d’une fatale hypothermie. Se prenant pour une juridiction à lui tout seul, il délivre une fatwa providentielle incitant au meurtre du chroniqueur. Intolérable.

La déception de la non-consécration par le prix Goncourt 2014 à peine dissipée et voilà que la stupidité vient pallier la décision du jury parisien. L’«’affaire » est maintenu à flot dans l’actualité. La controverse suscitée par les déclarations de l’auteur de Meursault, contre-enquête chez Pierre Elkabbach, Laurent Ruqier et autre Alain Finkielkraut, est tuée – excusez, la mort est omniprésente ici, – dans l’œuf sous l’avalanche de condamnations et d’indignations qui renchérissent les unes sur les autres dans le registre de la vertu, mais qui restent cependant incontestablement légitimes.

Les soutiens dithyrambiques sont ragaillardis. Bernard Henri Levy saisit l’opportunité au vol pour ramener sa fraise. Et l’autre qui entonne « nous sommes tous des Kamel Daoud ». J’ai envie de lui répondre : « Kamel Daoud toi-même !». Il faut savoir raison garder. Si indubitablement l’urgence est au débat, il conviendrait d’avoir présent à l’esprit que la condamnation sans équivoque de l’appel au meurtre ne vaut pas caution pour les propos souvent outranciers du chroniqueur.

Camus, algérien malgré lui

Entre la plaidoirie pour l’Algérianité post-mortem de Camus et la revendication pour lui-même de cette même identité en prenant bien soin de la tronquer de l’arabité et sur le contenu de laquelle il fait preuve d’une loquacité qui n’est pas à la hauteur de sa plume, je subodore chez lui le désir d’être agréable à Camus et surtout à sa « mère ».

À l’inverse, Salah Guermiche, auteur du livre Aujourd’hui Meursault est mort, Rendez-vous avec Albert Camus (juin 2013), revisite Camus avec beaucoup d’honnêteté intellectuelle, de circonspection et de respect mais sans le sacraliser ou lui accorder d’immunité particulière. Comme Edward Saïd, il refuse de voir dans Meursault « une parabole de la condition humaine ». A ses yeux, gommer l’identité du personnage de l’Arabe c’est confirmer « la primauté coloniale par l’inégalité de traitement des protagonistes », nous apprend Emmanuelle Caminade présentant l’auteur.

Camus, aussi sensible qu’il ait pu l’être à la misère du peuple algérien et aux injustices qu’il subissait, avait clairement choisi son camp. Plus que de ne pas remettre en cause l’ordre colonial, il a fait chorus avec ses suppôts. A Stockholm il se positionne contre le combat du peuple algérien pour son indépendance et avec les moyens qu’il s’est donné, à son corps défendant, la lutte armée ; « Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. ». Il ajoute dédouanant la soldatesque coloniale pour ses crimes et exactions : « c’est ma conviction la plus sincère, aucun gouvernement au monde ayant à traiter le problème algérien ne le ferait avec des fautes aussi relativement minimes que celles du gouvernement français. ».

Ce n’est pas Massu qui parle mais bien le récipiendaire du prix Nobel.

Nous sommes en décembre 1957, Hubert Beuve-Méry, le célébrissime journaliste et fondateur du journal Le Monde aurait eu ce commentaire « Je savais qu’il dirait une connerie ». C’est aussi vain de se tortiller pour chier droit que de se fouler les neurones à chercher des fondements nobles à la posture de Camus vis-à-vis de l’une des guerres de libération les plus emblématiques du 20ième siècle.

C’est cette connerie que Kamel Daoud exploite pour pleurnicher sur une « Algérie française » que son ami journaliste français et proche de Camus, Jean Daniel, l’a sans doute encouragé à mener. C’est lui qui a signé le soutien fermement ficelé et le plus parlant, déposé sur le site biblioobs.nouvelobs.com : « je connais Kamel Daoud, pour avoir partagé un repas avec lui et pour l’avoir entendu commenter nos proximités. Il m’a estimé digne de juger sa fidélité à Camus et j’en suis très fier. Bref, nous ne voulons pas que l’on touche à Kamel Daoud.». Notez le passage du pronom je à celui de nous. Je ne suis presque plus inquiet pour le chroniqueur !

Le paradoxe dans cette « affaire » est que la polémique ne se soit pas nouée autour de la critique du contenu du livre, travail de commande – de l’aveu même de l’auteur-. Les remous médiatiques furent pour l’essentiel provoqués par le discours développé de manière décousue et truffée de sentences à l’emporte-pièce, le plus souvent choquantes et pour le moins hasardeuses. A l’évidence, il est allé au charbon pour étayer les chances d’une probable consécration parisienne.

Il y a entre l’ambition de l’auteur et ceux qui l’ont fait rêver sur un miroir aux alouettes, un accord tacite ; se conformer à une vision camusienne d’une Algérie peuplée presque de spectres d’ « arabes ». Le mot revient, pas moins de vingt-cinq fois dans le livre de Camus pour désigner une source de menace tantôt « adossés à la devanture du bureau de tabac », tantôt « couchés, dans leurs bleus de chauffe graisseux ». Réifiés par Camus, ils obtiennent sinon une identité du moins le statut d’indus-occupants chez Kamel Daoud. La contre-enquête sur le meurtre de Meursault se transmute sur les plateaux de télé en procès de l’arabe, malade de son Islam.

Patte blanche au pied-noirs

Kamel Daoud chroniqueur aguerri sait qu’écrire des bêtises que ne lirons que ceux qui sont en phase avec vous et les dire dans des espaces ou le public ne vous est pas forcement acquis sont deux modes de communications différents. Le chroniqueur devenu subitement écrivain ne va de main morte, encore moins avec le dos de la louche.

Il commence, dès le 2 septembre sur l’écho d’Oran, à déverser son fiel sur cette « Algérie incroyablement sale », s’interrogeant « pourquoi les Algériens, en majorité sont–ils sales ?». Non que ces problèmes de salubrité publique n’aient pas une certaine réalité et seraient donc tabous mais Kamel Daoud les enfourche pour regretter que cette terre ait pu valoir tant de sang.

Le chroniqueur ne se contente pas de revisiter l’œuvre de Camus, comme le laisserait supposer le titre de son travail littéraire; il se fait le chantre de la néo-colonisation; Il invective les historiens anticolonialistes les plus respectés. Ce qui lui servira de raccourcis pour émettre sa première fatwa, à savoir que cette terre d’Algérie n’aurait jamais dû échoir à ses libérateurs mais doit être restituée à ceux qui la mériterait le plus. Aux pieds-noirs, évidemment, à qui il montre de façon bien ostentatoire patte-blanche. Il pérore, dénigrant la lutte de libération, qui fût incapable d’enfanter un Mandela qui aurait eu le charisme de dissuader ces Algériens de prendre volontairement le navire. Il fait feu de tout bois pour réhabiliter « l’Algérie française ». Bref, on est pas loin du Zemmour pour qui l’Algérie serait une invention coloniale et aurait dû garder ce statut. Ahurissant, lamentable !

L’Algérien, arabe sous l’emprise de l’islam

Les musulmans en prennent plein la poire ! Le vendredi est, assure-t-il à Alain Finkelkraut, le symbole de la défaite spirituelle du monde dit arabe. C’est le jour qu’il abhorre le plus, « Jour détestable, symbole d’oisiveté et de paresse spirituelle, avec ces minarets hideux et les muezzins qui vocifèrent. ».

Il fait la leçon de l’hygiène qui ne consisterait donc pas à se laver leurs pieds dans les mosquées. Oublieux que la zakat est un fondement du credo musulman qui impulse une entraide sociale d’envergure, même si son efficience liée à sa collecte et à sa redistribution est discutée et discutable, il leur reproche de ne pas faire de « l’Abbe pierre un métier de musulman ».

Amalgamant le fait que la foi du musulman soit fondée sur le credo d’un Dieu omniscient et omnipotent unique et la notion de pensée dogmatique figée, les musulmans ne seraient pas plus que de serviles pantins d’une pensée unique. Alors même, que cette pensée islamique s’articule autour de quatre écoles, chacune respectueuse des trois autres et qui coexistent de façon admirablement harmonieuse.

Les divergences entre érudits sont perçues comme une mansuétude divine entre les adeptes de cette religion. Eva de Vitray de Meyrovitch, qui a fait découvrir Roumi, disait son incompréhension de voir en occident, des philosophes de rang magistral et être ignorant de la pensée islamique !

Kamel Daoud s’enorgueillit de prolonger le mythe de Sisyphe de Camus pour s’acharner à tuer Dieu. Sa liberté, c’est le combat de sa vie, dit-il, -depuis qu’à dix-sept ans il s’est extirpé de la religion- consisterait-elle à sauter dans le jardin des autres pour piétiner leurs plates-bandes ? Il déblatère sur la foi des musulmans pour les froisser, voire les blesser collectivement alors même que son sujet est censé se polariser sur le meurtre sans motif de l’arabe sans identité froidement achevé par Meursault qui crible le corps inanimé de quatre balles. Pour le moins, il aurait pu se risquer à diagnostiquer une sorte de haine tranquille.

Kamel Daoud, une imposture intellectuelle

Trouver un job pour le bon arabe est une chose que l’on sait faire admirablement à Paris. Kamel Daoud postule-t-il ? Il dénonce le soutien des Algériens aux palestiniens, il serait de nature tribale. Ils mériteraient ce qui leur arrive car ils se trahissent les uns les autres. Abderrahmane Semmar résume bien la religion de Kamel Daoud sur la question palestinienne : « La Palestine est ce pays qui sert à dire que les Israéliens sont mauvais par nature, pour faire oublier que les « arabes » sont pires.»

En défrayant la chronique ainsi, Kamel Daoud a donné entière satisfaction à ses amis qui lui ont commandité le boulot. Comme pour la terre algérienne, la Palestine ne saurait être entre de meilleures mains que celles de ses usurpateurs. Ce lâchage de la lutte du peuple ou cet engagement en faveur de la légitimation de la mainmise du sionisme sur la terre d’un peuple exilé ou emmuré dans des territoires, fait office de cerise sur le gâteau. Le jury du Goncourt a du se raviser d’accorder la consécration ; pourquoi payer plus cher une compromission largement acquise.

Kamel Daoud, Boualem Sansal mêmes ressorts

Le parcours bien balisé de Boualem Sansal, débute par l’insulte faite au combat du peuple algérien le réduisant à « terrorisme et diplomatie », emprunte la voie de l’antislamisme primaire, haineux et grossier et passe par l’abandon de tout sentiment de compassion vis-à-vis des souffrances du peuple palestinien. Il décrète mordicus qu’ « il n’y a pas de fait colonial israélien » pour ensuite aller se sanctifier devant le mur des lamentations. Son adhésion aux thèses sionistes est sans retenue.

La lettre ouverte que lui avait adressé l’écrivain algérien Salah Guemriche, en 2012 pour le dissuader de s’enliser dans ce révisionnisme abject nous fait deviner un Sansal sourd à tout argument même ceux émanant de citoyens israéliens courageux. Face à l’évidence, force est d’admettre que le zèle, chez ce natif de Théniet-el-Had, est là, reste la conversion.

Aux dernières nouvelles, Il s’est présenté avec sa gamelle pour prendre sa soupe au fameux diner du Crif. Il assume joyeusement son allégeance ; « Je suis allé à Jérusalem… et j’en suis revenu riche et heureux ».

Kamel Daoud cherche-t-il à devenir l’émule de Sansal ? Il est dans son sillage. Ils exploitent tout deux le filon du reniement en toute indécence et à l’abri de tout contradicteur, ils dénigrent les musulmans à tous bout de page. L’un et l’autre sont inconsolables que les français aient quitté cette terre d’Algérie qu’ils chérissaient tant. S’agissant du bon usage du français, on est loin de la conscience de Kateb Yacine pour les risques d’aliénation inhérente à la francophonie et qui déclarait en 1966 : « j’écris en français pour dire aux français que je ne suis pas français ». Même si l’obsession de se disculper d’être « arabe et musulman » comme pourrait le laisser supposer le teint basané et les cheveux frisés est présente chez les trois et chez bien d’autres qui caressent l’espoir de décrocher le sésame d’une reconnaissance parisienne à faire jaunir de jalousie des gens aigris comme nous autres citoyens lambda. Du moins, c’est ce pensent beaucoup d’imbéciles !

Amour, liberté et sens de la responsabilité

Plongé dans cette contre-enquête un peu malgré moi, je constate, tout de même, qu’elle a mené Kamel Daoud à se pavaner sous les sunlights parisiens ; moi je continue comme Camus à vivre  » comme je peux…dans un pays malheureux » où les gens se haïssent si cordialement que les uns ont toujours de bonnes raisons d’attenter aux libertés des autres. Ils mettent tellement de cœur à saper les chemins qui montent vers le bonheur qu’ils paraissent pitoyables.

Cette propension à ostraciser l’autre, voire à le supprimer avec une désarmante bonne foi en mettant en avant qui l’amour de la terre qui l’amour du ciel que visiblement tous nous avons beaucoup de cœur mais peut-être pas toute notre tête. Nos certitudes sont effrayantes ; le doute qu’ Edgar Morin ( Amour, poésie, sagesse.) puisse avoir raison de soutenir que « … la beauté de l’amour, c’est l’interpénétration de la vérité de l’autre en soi, de celle de soi en l’autre, c’est de trouver sa vérité à travers l’altérité. » ne nous effleure pas l’esprit. C’est pourtant là, la quintessence de l’enseignement du prophète ; Ceux qui s’égosillent à nous en faire la leçon et à débiter des jugements sous forme de couperets oublient que ceux qu’ils condamnent si définitivement sont faits à leur propre reflet. D’autres se complaisent et s’avachissent dans l’outrance.

N’est-ce pas que Kamel Daoud est si peu Algérien en piétinant les fondements de l’identité algérienne auxquels le peuple, j’entends ici la majorité écrasante de la population est viscéralement attachée à la définition magistrale érigée par Abdelhamid ben badis comme un rempart inexpugnable devant l’entreprise d’acculturation et de déracinement par la colonisation française.

C’est cet attachement indéfectible qui fait que malgré sa posture de rebelle, Daoud Kamel est perçu comme un néo-harki. Comment comprendre puis admettre qu’il fustige le peuple qu’il dit aux trois-quarts « ignare, insouciant de la terre à transmettre, sale, incivique et intolérant » pour revendiquer pour Camus et les siens cette terre généreuse et son ciel bleu ?

C’est un révisionnisme honteux. Meursault a déteint sur Kamel Daoud qui « refuse de mentir » mais à force d’excès, il en arrivera fatalement à devenir étranger à cette Algérie, multiple, belle et accueillante que nous appelons, tous, de nos vœux. Pour cela, il est impératif que chacun retrouve l’estime de soi, basta l’auto-flagellation, et de s’aimer davantage. Indubitablement « Il n’y a pas d’amour sans liberté. » Mais cette liberté n’impose pas de s’exprimer par la négation des attributs de l’autre mais par l’affirmation de ce que l’on est ! Cette liberté a pour corollaire le sens de la responsabilité !

À l’instar de Salah Guermiche, on devrait être tous suffisamment jaloux de notre propre liberté, pour veiller à ne jamais contester celle des autres. Cela rend inutile de jouer les héros en se taillant la stature du réfractaire politiquement correct en s’obligeant à toutes sortes de transgression. Le cas échéant, les limites seront vite franchies et il n’y aura plus de bornes pour éviter l’irréparable.

Je voudrais pour terminer rassurer Kamel Daoud. Ma foi n’est pas une constante nationale. Je n’ai pas d’inquiétude particulière qu’il puisse l’ébranler avec ses élucubrations intellectuelles.

Pour répondre à l’injonction du prophète de la renouveler avec constance, je la remets volontiers en jeu chaque jour. « L’absurdité est surtout le divorce de l’homme et du monde » c’est du Camus et ça me convient. Les contrariétés telles qu’il peut m’en poser m’aident à la polir et la raffermir.

Mon dernier mot ? Sale et méchant, je ne désespère pas d’être agréable à Dieu un jour ; heureux, je le serais alors, car IL m’aura préservé du travers suicidaire d’être renégat et arrogant !

Chacun sa vérité mais paradoxalement nous pourrions nous rejoindre autour de cette pensée pénétrante de l’Imam Ali qui se désolait que « la masse des détracteurs d’une vérité grossit proportionnellement à l’intensité de sa la clarté ». D’ici là, toute rancune serait puéril !


Maître de conférences, université de Mostaganem








29 DECEMBRE 2014



IDEM



Le Pr. Merdaci : Droit de réponse ; La littérature nationale algérienne comme horizon

Le Pr. Merdaci 

Mis en cause nommément dans une contribution publiée dans l’édition de Liberté du jeudi 26 décembre 2014 sous le titre « Meursault, contre-enquête ou la revanche postcoloniale du fils prodige », reprenant des éléments de mon article sur « La sélection-disqualification de Kamel Daoud aux prix Goncourt et Renaudot 2014. Une illusion néocoloniale » (Reporters [Alger], 8 novembre 2014), je m’adresse à ses lecteurs pour répondre aux incriminations à la limite de la malveillance et du dénigrement de l’auteur de contrevérités, empêtré dans ses définitions du colonialisme et du néocolonialisme, qui ne s’autorise que d’une lecture sommaire de mes positions critiques et de théories postcoloniales qu’il a mal digérées, afin d’instruire à mon encontre un procès d’intention. Je m’en tiens à trois aspects de cette philippique :

1) Sur la question de la langue française. Le contributeur de Liberté (qui ne connaît ni mon parcours universitaire ni mes travaux) écrit, dans une affirmation accusatrice, que « l’auteur de cette contribution prend […] le fait que Kamel Daoud ait écrit en français » sans mesurer le ridicule de cette imputation. Professeur de langue et littérature françaises et de théorie littéraire à l’Université, j’ai publié quinze ouvrages et plus d’une centaine d’articles de revues et de journaux sur la littérature algérienne de langue française, qui est l’objet de mes recherches, mais aussi sur la littérature française du XXe siècle, notamment sur Louis-Ferdinand Céline ; j’ai accompagné, pendant plusieurs années, mes étudiants dans l’étude de la modernité littéraire française, notamment à travers la lecture des œuvres de Michel Butor et de Patrick Modiano. Cette littérature française reste attachante ; elle a exprimé et continue à exprimer la permanence et le renouvellement de l’idée littéraire en Europe.

Le signataire de cette contribution, pour mieux forcer le trait d’une relation conflictuelle à la langue française, me compare à l’écrivain Tahar Ouettar, campé en croquemitaine, dont il déterre la dépouille et injurie la mémoire. Sur son lit de mort, l’auteur d’El Zilzel (Le Séisme, Alger, SNED, 1977), remarquable roman en langue arabe de la littérature algérienne, a manifesté son amitié pour la France et sa considération pour sa littérature. Il est, certes, intervenu véhémentement, en 1992, dans un rencontre franco-algérienne sur les Accords d’Évian.

Commentant la publication, en marge du colloque, d’une anthologie franco-algérienne (Trente ans après. Nouvelles de la guerre d’Algérie, Paris, Le Monde Éditions, 1992), dirigée par le journaliste du « Monde » Daniel Zimmermann et l’écrivain-journaliste algérien Tahar Djaout, Tahar Ouettar pouvait s’étonner, à bon droit, que la littérature algérienne de langue arabe ne soit pas invitée dans ce panorama littéraire célébrant deux pays, au-delà de ce qu’a pu être leur longue et violente histoire commune. Que ses propos ait été ressentis comme polémiques et dénaturés dans les plus sombres recoins d’une francophilie algérienne malheureuse, avec le temps qui passe et n’arrange rien, dans une transcription caricaturale et abusive, ne sert pas la vérité.

Ceci dit – convient-il de le répéter ? –, j’ai relevé dans l’article incriminé que l’auteur Kamel Daoud utilise un ersatz de langue française, une spécificité locale du français, historiquement datée, qui devrait intéresser les chercheurs en littérature et en sociolinguistique. Dois-je donc accepter, pour cela, une insoutenable assignation à une imaginaire censure de l’écriture en langue française en Algérie ? C’est un exemple de propos comminatoires qui épousent, souvent, une ferveur imbécile.

 2) Sur les aspects institutionnels de la littérature algérienne. Algérien et fier de l’être, je reste fidèle au combat de mes aînés contre le colonialisme français, inhumain et exterminateur, que rien ne saurait excuser, qui ne peut être oublié ; ce combat pour la dignité et la liberté des Algériens, sortant de la gangue de l’Indigénat, éclaire et aiguise une pensée critique de chercheur universitaire et d’écrivain. Comment ne pas être vigilant face à un néo-colonialisme ambiant, propre aux champs médiatique et littéraire français lorsqu’il s’agit de la littérature algérienne, plus précisément de langue française ?

Je renvoie les lecteurs de Liberté à mon ouvrage Engagements. Une critique au quotidien (Constantine, Médersa, 2013) dans lequel j’explique mes positions sur la propension du champ littéraire français à vouloir assimiler les littératures de langue française des anciennes colonies, leurs œuvres et leurs auteurs, comme une périphérie de la littérature française, projetée comme le lieu matriciel de ces littératures étrangères Cet impérialisme culturel français, dont le « Manifeste pour une littérature-monde en français » (diffusé en 2007) est l’illustration, existe et il est condamnable. Il y a une littérature algérienne de langue française, avec ses auteurs et ses œuvres, qui n’a d’autre prétention que d’être algérienne, qui ne recherche pas et qui se défie d’être une littérature de « second collège », qui ne veut et ne peut  être phagocyté par la littérature française comme le sont les littératures suisse et belge de langue française qui ont abdiqué leur identité nationale.

Ce n’est pas la liberté d’écrivains algériens (parfaitement assimilables comme au temps de la colonie) de faire explicitement une carrière française dans un « second collège » d’Arabes de service, exhibés comme dans les zoos humains d’antan, qui est discutée dans mes travaux et opinions publiques, mais leur ambigüité, à se proclamer écrivains dans deux pays dans le seul but d’en tirer, contre toute éthique, des profits personnels.

Combien d’écrivains, comme Anouar Benmalek, ont témoigné d’un inébranlable cynisme sur cette question d’appartenance en demandant volontairement la nationalité française et en se proclamant « écrivain français d’origine algérienne » en quatrième de couverture de leurs œuvres tout en courant régulièrement les festivités littéraires algériennes ? Il n’y a pas de littérature franco-algérienne et la littérature algérienne se grandira de ne reconnaître que les écrivains qui se réclament d’elle et celle de la France gagnerait à ne plus vouloir naturaliser, dans de factices consécrations et intégrations sans lendemain, tous les écrivains algériens qui sollicitent son édition.

      Kamel Daoud, auteur d’un récit mimétique qui doit tout à Camus, qui n’a encore rien construit littérairement qui relève de sont art, donnant aux médias parisiens les gages attendus sur l’Algérie et son pouvoir, la Palestine, l’islam et le monde arabo-musulman, a admis d’être assimilé à la littérature française en s’impliquant dans une compétition littéraire franco-française, dans une illusion néocoloniale. Il est toujours obnubilé par le chant de sirènes des académies littéraires du Goncourt et du Renaudot qui n’ont rien décerné, à lui comme à des dizaines de romanciers algériens, depuis les années 1950, dont il poursuit la quête vaine. Il a pu stigmatiser, récemment, le projet d’un Grand prix national de littérature en Algérie. Il est clair que les attitudes de ces écrivains fragilisent, dans notre pays, l’idée d’une littérature nationale.

3) Sur la « littérature nationale ». Comme je le rappelle dans l’article cité par le contributeur de Liberté, « le seul combat, qui soit nécessaire aujourd’hui, c’est de défendre – en Algérie – une littérature nationale dans toutes ses langues sans distinction, libre et autonome, à l’instar de celles de la France et d’autres pays du monde. » Il est certainement difficile de porter et d’approfondir le débat intellectuel autour d’une « littérature nationale », à partir de l’Université algérienne.

Dans le domaine de la littérature algérienne de langue française, le concept semble effaroucher des cercles d’enseignants-chercheurs définitivement acquis aux thèses de Mostefa Lacheraf (reprises par le Père Jean Déjeux) sur une littérature algérienne née spontanément au début des années 1950 et qualitativement inséparable de l’édition française. Daoud en est, en 2014, l’exemple. Longtemps ignoré en Algérie après sa publication par l’éditeur algérois Barzakh, son récit a été accueilli par la foule immonde et moutonnière de laudateurs qui, le plus souvent, ne l’ont pas lu, après avoir reçu l’estampille française.

Cette réflexion sur la littérature nationale algérienne de langue française, je la nourris dans mes travaux universitaires et mes interventions publiques, depuis les années 1980, sans aucune  discrimination relativement à son inscription dans le temps, aux positions idéologiques et aux postures politiques de ses auteurs pendant la colonisation française.

Je me suis ainsi préoccupé ces dernières années, en en construisant les bases théoriques, à proposer un discours historique unifiant sur cette littérature et à en remembrer le cours de l’histoire, en publiant ses textes fondateurs, notamment ceux d’Omar Samar, le tout premier romancier algérien de langue française, écrivant vers la fin du XIXe siècle, et la toute première synthèse sur l’écriture de langue française des Algériens pendant la période coloniale (Auteurs algériens de langue française de la période coloniale. Dictionnaire biographique, Paris-Alger, L’Harmattan-Chihab Éditions, 2010).

C’est au nom de la reconnaissance d’une algérianité qui leur fut âprement discutée par une critique littéraire, qui s’est développée dans la proximité de la guerre d’indépendance et de ses attentes nationales, que j’ai introduit dans le champ des études littéraires algériennes les écrivains d’avant 1950, mais aussi les chercheurs universitaires qui, à la suite d’Abdelkader Djeghloul, Ahmed Lanasri et Hadj Miliani, ont reconnu dans leurs écrits le cheminement d’une pensée indigène encore dominée et son inconfortable expression littéraire ; c’est aussi dans la fidélité à ce principe que j’ai pris, en 2011, au moment où l’Université algérienne et ses bien-pensant patentés se taisaient honteusement,

la défense de Mouloud Mammeri dont l’algérianité de l’homme, de l’écrivain et de l’œuvre était cruellement contestée par l’écrivain et critique Tahar Benaïcha (Cf. « Un troublant déni d’algérianité. Mouloud Mammeri ou la seconde mort du Juste », Le Soir d’Algérie [Alger], 25 mai 2011).

Je reste dans ce combat, plus que jamais indispensable, pour consolider l’unité de la littérature algérienne et une indépendance culturelle, toujours menacée. Je ne crois pas qu’un débat sincère sur cette littérature puisse se baser sur des propos réducteurs, des attaques perfides et des sommations outrancières.

Kamel Daoud, son choix assumé d’une posture néocoloniale et son succès de scandale ne représentent qu’un épiphénomène passager, il importe, aujourd’hui, de croire à une littérature algérienne autonome et de la rendre possible.

C’est avec le concours des écrivains, des éditeurs, des critiques, des chercheurs universitaires, mais surtout des lecteurs, que cette littérature des Algériens, riche de toutes ses langues, pourra forger son destin de littérature nationale, qui produira dans son pays ses grands auteurs et ses œuvres sublimes, loin des agressions d’un impérialisme culturel français toujours présent, mais aussi d’étroites surenchères sur ses langues d’usage. Cette littérature nationale algérienne, qui atteindra la maturité, sera d’abord reconnue dans son pays avant de l’être dans le vaste monde dans un échange égal et respectueux avec toutes les cultures littéraires.



*Écrivain-universitaire. Professeur de l’enseignement supérieur. Dernier ouvrage paru : Une histoire littéraire déviée. La réception critique de la littérature algérienne de langue française d’avant 1950, Constantine, Médersa, 2014.

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23 DECEMBRE 2014

--> Palestine Solidarité
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Opinion
Pourquoi je ne suis pas « solidaire » de Kamel Daoud ?

M. Yefsah



Mardi 23 décembre 2014

« Non, le chroniqueur n'est pas "solidaire" de la Palestine » (Quotidien d'Oran du 12 juillet 2014). C'est la première phrase de la chronique de Kamel Daoud en plein massacre de la population de Gaza par l'armée israélienne. Ici, non plus, le « chroniqueur » n'est pas « solidaire » de Kamel Daoud. Ce dernier a épilogué sur la solidarité au moment même où les enfants de Gaza se faisaient déchiqueter par des bombes dans des écoles-refuges, les habitations détruites, des familles déchirées et des vies arrachées avec barbarie. Sa révolte était focalisée sur les musulmans et pas sur ceux qui collaient le sang des Palestiniens. Daoud ergotait sur le Hamas et toute honte bue sur « l'humanité » d’Israël qui présentait ses condoléances aux familles victimes de ses bombes. Quel cynisme ! Il ose d'ailleurs insinuer que les solidaires avec la Palestine étaient « amateurs des lapidations », oubliant l'indignation qui s'était exprimée partout dans le monde.

Le « chroniqueur » ici ne peut pas non plus parapher son nom sur une pétition signée par un Bernard-Henri Lévy, personnage sulfureux, soutien inconditionnel d'Israël, promoteur des guerres impérialistes et qui ne peut rien envier au salafiste Abdelfattah Zeraoui Hamadache. Pour être plus précis, ce dernier a appelé l'Etat algérien à appliquer la charia, du moins son interprétation, sur Daoud en le condamnant à mort. Il est plus dans une revendication politique que dans une « fatwa », contrairement à ce qui se raconte et chose qu'il confirme lui-même ultérieurement. Le sot Hamadache est dans son rôle. Mais l'indignation semble plutôt surprenante de la part de ceux qui dînent ou serrent la main des anciens terroristes et qui viennent faire la morale aux Algériens de la solidarité « obligatoire » à manifester à Daoud.

Ce dernier glose aujourd'hui sur le sens de la haine, quand ses chroniques sont une dynamite d'animosité, d'aversion et d'hostilité envers les Arabes qu'il infantilise, des musulmans qu'il fanatise, des Chinois qu'il moque, des classes populaires qu'il exècre, de l'Algérie qu'il triture... Daoud confond la critique – droit que personne ne doit lui enlever – et l'insulte. Il a d'ailleurs une chronique journalière où il peut exprimer ce qu'il veut. Mais il a attendu d'être en France pour tenir un discours conventionnel et des poncifs sur l'islam, alors que les musulmans sont en premier victimes de l'intégrisme.

Cette même haine constitue le fût de son récit, Meursault, contre-enquête, où il a imaginé le personnage de l'Arabe, du roman L’Étranger d'Albert Camus, vengé par son frère, poussé par une mère malveillante, pathétique, castratrice. Symboliquement, c'est l'Algérie qui cherche à se venger de la France, plus d'un demi-siècle après son indépendance ! On comprend facilement l'accueil réservé à ce récit mineur. Hamadache et Daoud ont un point en commun : des haines et des frustrations, la matrice idéologique de la droite fascisante, mais chacun à sa sémantique. Ils sont des professionnels de la lapidation avec des mots.

M. Yefsah

In : http://www.palestine-solidarite.org/analyses.


31 DECEMBRE 2014

Page facebook de Kamel Daoud

Meursault, contre-enquête

22 h ·
MERCI ET MEILLEURS VOEUX !
Des remerciements suffiront-ils jamais ? J’ai une dette très grande aujourd’hui. Envers ceux qui ont placé de l’espoir en moi, qui m’ont soutenu face à de détestables adversités, qui se sont rassemblés dans des villes algériennes, qui ont écrit, plaidé, expliqué, défendu, protesté et réclamé la justice. Non pas que ma personne soit importante ou que je sois symbole ou leader ou figure, mais parce qu’il ne s’agissait pas de moi. Mais de nous tous, des autres, de nos enfants à venir.
Quel pays voulons-nous ? Voulons-nous un pays ?
Quand un homme appelle à la mort d’un Algérien sous prétexte d’un dogme mal compris, d’une religion prise en otage ou de Dieu, et que cela soit suivi de silence, soit qualifié de « simple préjudice », ou banalisé comme un fait divers, c’est qu’il y a un choix dangereux. On choisi alors, sans le vouloir ou parce qu’on ne l’a pas défendu, un pays, une démocratie, un république ; ou bien un califat, un émirat.
La question n’est pas alors si on est pour ou contre Kamel Daoud, mais si on veut un pays ou une ruine. Une réconciliation bâtie sur la justice et non pas sur la compromission. Car ce qui est aussi en jeu, c’est le solde de tout compte interdit des années 90, la primauté de la justice sur la réconciliation et la nécessité de redéfinir la Réconciliation comme un pas en avant vers la paix et non comme une transaction.
Je l’ai compris à la lente réaction de l’Etat, malgré l’immense bonne volonté de certains responsables que je ne peux citer mais dont je témoigne de l’engagement et de la solidarité discrète.
Merci donc à ceux qui ont compris, ceux qui ont défendu le principe de liberté et de création en Algérie, honneur de notre pays, fortune de nos ancêtres, rêve de nos martyrs aux plus sombres heures du sacrifice.
J’ai compris donc qu’il s’agit de deux projets : le désir de vivre ou le désir de mourir. Dans les rangs de ceux qui m’ont envoyé des messages de soutien, il y avait des islamistes, des salafistes même, des laïcs, des démocrates, des progressistes, des arabophones et des francophones et des gens humbles croisés dans les marchés et les rues. Mus par le désir de vivre mais aussi respectueux de cette valeur suprême dans notre histoire : la liberté.
Cette affaire a basculé, très vite, dans l’hystérie : moi l’enfant de village, humble et effacé, auteur d’un livre qui se vend dans le monde et qui défend l’image d’un pays malmené, a été chargé de trop de maux et d’espoir : on a dit de moi que j’étais harki, leader, sioniste, francophile, écrivain de commande, traître, exilé, vendu, que j’avais la double nationalité… je suis accusé de tous les maux et malaises de l’Algérie ! Depuis sa naissance !
Révélation sur le mal d’être Algérien, la douleur d’être Algérien, la passion d’être Algérien. La réalité est que les grandes questions qui font mal aux racines et aux récoltes n’ont pas été tranchées : l’arabité, le rapport à la France, la langue, la religion, l’identité.
J’ai osé, dans ma lente et cohérente construction, apporter mes réponses, à moi-même d’abord ; et mes réponses je les défends car elles sont le fruit de ma vie.
Oui je l’affirme : l’arabité m’appartient, je ne lui appartiens pas. C’est un héritage, pas une camisole.
L’Islam est un choix, pas une contrainte.
L’algérien est mon identité, ma nationalité, ma naissance et le lieu de ma mort.
La France est un pays que j’admire mais qui ne colonise pas mon esprit : je rêve du monde, pas de la France.
Dieu est ma quête et ma question. Il y faut une vie comme réponse, pas une fatwa.
Celui qui ne meurt pas à ma place n’a pas le droit de vivre à ma place.
Ce qui me lie à Dieu ne concerne personne.
Le pays est mien, je le partage mais je ne le cède pas.
J’aime mes racines mais je leur préfère les récoltes.
Je suis libre. Mes ancêtres se sont battus pour ma liberté et donc je ne la cède pas à la première menace.
Ceux qui m’ont envoyé ce message ténébreux pour me faire peur et me pousser à l’exil doivent comprendre : je ne suis pas un homme courageux, mais je suis un homme tenace et patient. Comme mes ancêtres. On peut me tuer, mais j’aurais été libre avant de mourir. Insolemment.
Mon Père est mort fier de moi. Mes enfants et mes petits-enfants le seront aussi. Je le promets.
Et surtout, je veux le dire et l’écrire : vivre est une fête qui ne me sera pas gâchée.
L’espoir est permis chez nous.
Les vœux sont la seule prière commune à tous les peuples. Meilleurs vœux alors pour l’année nouvelle.
Oran, le 31 décembre 2014.





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SOURCES DE TOUS CES ARTICLES:



mediapart.fr 
lexpressiondz.com   
Leïla Benammar Benmansour  In El Watan




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