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samedi, juin 10, 2006

29- B. SANSAL- Poste restante: Alger - Partie 2

DEUXIEME PARTIE



Le temps des censeurs

Vous souvenez-vous de nos airs bêtement effarés
quand subitement le malheur revenait à la charge
comme un boomerang ? La panique ! Plus personne
devant le comptoir, les chaises renversées, le parking
vide, les papiers qui volent dans le vent, les amis qui se
reconnaissent à peine. On se serait cru à Moscou, en
hiver, un jour de grande purge. Je l'avoue, j'ai honte,
comment avons-nous pu croire que le malheur pouvait
être aisément berné? Avec le président en exercice,
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M. Abdelaziz Bouteflika, il ne faut simplement pas y
penser, c'est un vieux de la vieille, on ne la lui fait pas.
Longue vie à Lui !

Trêve de lamentations, marre des grincements de
dents et des sarcasmes, il nous faut parler et, si pos-
sible, ne rien nous cacher. C'est le moins que nous puis-
sions faire pour nos enfants, leur laisser une belle
image de nous. Démarrer la vie sur des menteries et des
rêves creux, soit, mais qu'ils le sachent.

Mes chers compatriotes,
Mes bons amis,

Croyez-le bien, je ressens une terrible gêne à venir
vous parler ainsi. Qui suis-je? Pas le mieux indiqué.
J'aurais vu une sommité, pourvue de moyens puissants
et d'un vrai franc-parler. Et puis, il y a le côté intempes-
tif de la démarche, on ne m'a rien demandé, personne
ne m'a sonné et voilà que, toc toc, je vous mets un
opuscule sur la table et que je vous appelle au débat
libérateur. Ridicule et prétentieux de ma part, je le sais,
et vous n'aurez pas tort de me l'envoyer dire.

Mes précédents livres m'ont disqualifié aux yeux de
beaucoup. Vous les connaissez, peut-être vous ont-ils
flagellés un jour, ce sont les gardiens autoproclamés du
temple, les GAT comme les désignait d'un clin d'œil
l'ami Belkacern, ils bondissent sur tout ce qui bouge.
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Les mieux nourris sont les plus dangereux. On les
croise partout, toujours prêts à regarder le monde de
haut. Ils sont bardés de titres et jouissent de gros pis-
tons, ils sont chefs de ceci ou de cela, hauts fonction-
naires, universitaires, journalistes, intellectuels,
militants, députés, tous engagés dans le système, mais
ça peut être n'importe qui, l'essentiel est que le censeur
bénévole s'imagine sur la rampe de lancement et croie
qu'un scalp de récalcitrant arrangerait ses affaires.
Ouvrez seulement le bec et les voilà sur votre dos, les
yeux exorbités, la mort entre les dents : « Tu n'as pas le
droit de dire ceci, tu n'as pas le droit de penser cela, tu
n'es pas un Algérien, tu ne mérites pas d'exister », puis,
tout fiers, ils rameutent la garde mobile et toisent la
chiourme apeurée. Dans une autre vie, ils ont dû être
de la Sainte Inquisition, le bûcher leur manque. Si on
échappe à la censure de l'Appareil et à la sienne propre,
on tombe sur la leur, elle est impitoyable. Le mieux est
de ne rien écrire et surtout pas ce que chacun pense
tout bas.

Comme il m'a été donné de l'apprendre, le GAT rési-
dant en France, pour ne pas la nommer, est le plus
enragé. À quoi cela tient-il ? Peut-être seulement au fait
qu'il vit en France, dans l'ambiguïté et le non-dit.
Inutile de lui jurer que vous chérissez le bled autant
que chacun, de lui rappeler que vous y vivez envers et
contre tout, que vos critiques, loin d'attenter à l'hon-
neur du pays et du peuple, visent ceux-là qui les ont mis
dans cette horrible situation. Si vous lui dites que les
bons lecteurs ne s'y trompent pas, vous êtes mort. Je ne
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le comprends pas, celui-là, pourquoi à-t-il fuit le pays ?
Et pourquoi n’y retourne-t-il pas à présent qu’il est libre
de ses mouvements et d’avoir des opinions sur tout ?
Parmi nous, il exercerait son sacerdoce en toute limpi-
dité et à bien plus grande échelle.

On le sait, allez, les gardiens autoproclamés sont des
schizophrènes, cela vient de ce qu'ils sont libres sans
l'être et prisonniers sans le voir. Ils me refusent comme
Algérien et comme musulman, ce que je tiens de mes
parents et non d'eux, ils clament que la nostalgie du joug
colonial m'habite et que j'œuvre à la destruction des
valeurs nationales. Je l'ai constaté, ils ont un discours
très élaboré, discursif, lyrique, emphatique, vibrant, iro-
nique, imagé, tonnant, menaçant, insultant, mais aussi
conciliant, amical, fraternel, tendre même avec des accès
bizarres de mélancolie et un sectarisme teinté d'amer-
tume comme si un incompréhensible maléfice les avait
dépouillés d'un immense et terrible pouvoir sur les êtres
et les choses. Il a fallu des décennies et des trésors d'in-
géniosité pour formater des esprits pareils. Si j'ai com-
pris, leur idée est qu'un véritable Algérien ne dit jamais
ce qu'il pense de son pays devant des étrangers, qui plus
est des Français. Il faut donner le change, à ceux-là,
qu'ils n'aillent pas imaginer que nous sommes plus mal-
heureux que nous l'étions sous leur botte.

Il y a toujours une forte probabilité qu'un ex-colonisé
se colonise lui-même et cherche à coloniser autour de
lui. Ces natures ont horreur du vide. N'était la peur de
les pousser à bout, je leur dirais que ]e n'ai pas écrit en
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tant qu'Algérien, musulman et nationaliste ombrageux
et fier, et totalement discret, j'aurais bien su en l'occur-
rence quoi dire et comment le dire, j'ai écrit en tant
qu'être humain, enfant de la glèbe et de la solitude,
hagard et démuni, qui ne sait pas ce qu'est la Vérité,
dans quel pays elle habite, qui la détient et qui la distri-
bue. Je la cherche et, à vrai dire, je ne cherche rien, je
n'ai pas ces moyens, je raconte des histoires, de simples
histoires de braves gens que l'infortune a mis face à des
malandrins à sept mains qui se prennent pour le nom-
bril du monde, à la manière de ceux-là, perchés au-des-
sus de nos têtes, souriant grassement, qui se sont
emparé de nos vies et de nos biens et qui en supplément
exigent notre amour et notre reconnaissance. J'aimerais
leur dire que la dictature policière, bureaucratique et
bigote qu'ils soutiennent de leurs actes ne me gêne pas
tant que le blocus de la pensée. Être en prison, d'accord,
mais la tête libre de vagabonder, c'est ça que j'écris dans
mes livres, ça n'a rien de choquant ou de subversif.

Le temps de la colère et des mises au point

Et puis, quoi, sont-ils si sûrs de penser différemment ?
N'ont-ils pas, à un moment ou à un autre, refusé cette
violence dont nous nous plaignons ? Et quand ils
dénoncent la nostalgie du colonialisme chez l'autre, ou
chez moi, ne cherchent-ils pas à imposer la leur, pêchée
on ne sait où, dans de lointains souvenirs ou dans ces
pays frères et amis ravagés par des régimes exemplai-
res ? Je leur dirai ceci pour être sûr qu'on parle de la
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même chose : le colonialisme comme la dictature, l'es-
clavage comme la chasse à l'homme, les déportations
comme les pogroms, les galères comme la torture organi-
sée, le nationalisme en fanfare comme les belles paroles
qui font briller la misère sont à mettre dans le même sac
et il n'y a pas de bon sac qui tienne ! Sinon, ça voudrait
dire quoi, que les damnés d'aujourd'hui devraient être
contents de leur sort sous prétexte que leurs aînés ont vu
pire ? C’est normal, ça, sacrifier les pères pour libérer le
pays et livrer leurs enfants à la tyrannie, au culte d’Ubu,
au chômage, à la maladie, au terrorisme, à l'émeute, aux
chiens de garde ? Cent trente-deux années de colonia-
lisme et de lutte pour aboutir à ça, une dictature à la
Bokassa, ce n'est vraiment pas un cadeau! Mon idée
toute simple est que, ayant connu l'un, il nous revient de
refuser l'autre d'où qu'il vienne.

Personne, mes amis, ne naît complice, on y vient par
erreur, par peur, par intérêt. Ils sont à présent des thu-
riféraires, oubliant qu'ils furent des pourfendeurs, ne
serait-ce qu'en cet âge où l'on rêve de courir le monde
pieds nus, à la recherche de soi, de Dieu, de l'amour, de
la liberté. Et d'une terre aimante où il fait bon vivre et
mourir pour les siens. Nous pourrions aussi leur ajou-
ter ceci, mes bons amis : quand la guerre est finie, et les
actes signés, le mot ennemi doit disparaître à l'instant
du vocabulaire et être remplacé par ami ou partenaire
ou voisin ou messieurs, ou alors on poursuit la guerre
pour vider l'abcès. Ne le savent-ils pas : c'est avec ses
vieux ennemis qu'on se fait les meilleurs amis ? Moi, je
dis ami, sans nostalgie mais avec le regret qu'il ait fallu
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une guerre et combien d'abominations pour en arriver
là. Ils devraient faire leur examen de conscience avant
de condamner l'humanité. Et d'abord, qu'ils l'appren-
nent : l'humanité les a déjà condamnés, maintes fois,
leur temps est compté.

Quel rôle que celui d'échotier, on se veut le héraut de
ce qui fait l'air du temps, on se retrouve sur la liste des
Wanted ! II y a quelque chose de pourri dans la Répu-
blique. Vous me direz que le monde entier le sait et
qu'il ne sert à rien d'en rajouter. Aussi n'est-ce pas
l'ordre du jour, le système est ce qu'il est, comme il a
commencé il finira. On tirera la chasse et on oubliera.
Non, je veux parler de nous, les Algériens, les gens, les
bonnes pâtes que nous sommes, les citoyens modèles
que nous rêvons d'être dans une République qui nous
appartiendrait. Je croyais tout savoir de nos qualités et
de nos défauts, mais je ne nous savais pas si contradic-
toires, si distraits, voire pusillanimes. Le 29 septembre
2005, le jour du référendum, souvenons-nous, nous
avons voté quoi à 98 % sous couvert de réconciliation et
de paix ? L'amnistie des terroristes et, concomitam-
ment, celle des commanditaires, n'est-ce pas ? Le scru~
tin était truqué, pourri, arrangé d'avance, nous n'avons
pas voté ! Eh bien, c'est de ça et d'autres sujets qui
fâchent nos gardiens que je souhaite vous entretenir.

Soyons efficaces. Si vous en êtes d'accord, nous écar-
terons du débat ceux qui nous diront qu'ils n'ont fait
qu'obéir au raïs. «Nous avons eu peur», c'est leur
excuse, on la connaît, elle est aussi vieille que la
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République algérienne démocratique et populaire.
Inutile de perdre son temps et de leur répondre « Juste-
ment ! », ils ne se souviennent pas que leurs pères ont
pris les armes parce qu'ils avaient peur.
Écartons aussi les opportunistes, les grouillots des
barons. Ils sont légions et leur verve est incommensu-
rable. « Marchons avec celui qui est debout » est leur
refrain, on le connaît, ils le chantent depuis le premier
coup d'État. Ils se fondent dans les bazars mieux que
des caméléons. Ils sont difficiles à reconnaître, mais je
vois que nous n'en sommes pas et cela me rassure.
Idem, nous éloignerons ces pauvres mélangeurs qui
croient que critiquer le gouvernement revient à critiquer
l'islam et la Révolution. « Ce sont des choses sacrées »
est leur argument, il a été gravé au fer rouge dans leur
cervelle. Répondez-leur « II n'y a de sacré que la vie » et
vous les verrez tomber raides morts. Le mécanisme
mental aura joué. On ne peut pas aller loin avec eux.
Ecartons les mouchaouchines, les casseurs, qui
accourent en tenue banalisée dans tous les débats pour
les plomber de l'intérieur. « Parlons tous ensemble, per-
sonne n'entendra », c'est leur technique, on la connaît,
ils se baladent avec des haut-parleurs poussés à fond.
Et surtout gardons-nous des autres, les récupéra-
teurs, les terroristes, les courtiers, les gardiens autopro-
clamés du temple. Leur djihad, leur OPA, leur tour de
garde, qu'ils aillent le faire ailleurs.

À ce stade, notre but n'est pas de prendre les armes,
mais de nous convaincre de notre démarche de vérité et
de liberté. Le reste nous sera donné en surplus.
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Demain, nous serons tous morts et jamais plus nous
ne saurons ce que nous avons perdu. Le temps qui
passe n'est un bon maître que si on l'accompagne. Il
faut mettre sa montre à l'heure et s'y résoudre, on ne
peut faire l'économie de la vérité et du chagrin qui va
avec. Chaque chose a son prix et qui paie ses dettes
s'enrichit.

Des Constantes nationales
et des vérités naturelles

Parce que je me voulais objectif et consensuel, j'ai
sondé les amis, tâté les connaissances. J'ai ratissé large,
sans délaisser ceux-là qui cultivent l'allégorie et le faux-
fuyant, vous savez leur façon de parler en regardant de
côté, ce sont des anguilles : « Laissons le couvercle sur
le puits », « L'essentiel est que ça ne tombe pas sur ma
tête », « On ne cache pas le soleil avec un tamis », « Allah
sait ce que l'hypocrite dissimule», «Ne connaît la brû-
lure que celui qui marche sur la braise », etc. À la ques-
tion « Quelles sont, selon vous, les raisons du mal-être
qui ravage le pays ? », leurs réponses renvoient toutes à
ces thèmes que nous ruminons à longueur de temps
depuis le premier jour : l'identité, la langue, la religion,
la révolution, l'Histoire, l'infaillibilité du raïs. Ce sont là
ces sujets tabous que le discours officiel a scellés dans
un vocable fort : les Constantes nationales. Défense d'y
toucher, on est dans le sacré du Sacré. Stupeur et trem-
blement sont de rigueur.
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À cela, les amis ont ajouté la question récente qui
nous tarabuste depuis le 29 septembre 2005 : l'amnistie
des terroristes et des commanditaires. Accessoirement,
ils souhaiteraient, disent-ils, nous entendre sur ce que
l'actualité nous a donné à voir ces derniers temps :
Bush, le réchauffement de la planète, les harkis, l'ar-
ticle 4, les manœuvres de Sarko contre les peuples émi-
grants, la présidentielle française de 2007, la présence
chinoise en Algérie, les canaux de Mars, le décodage de
TPS, etc. C'est dire si nous avons à parler. On se
demande pourquoi nous avons attendu si longtemps.

Commençons par les Constantes nationales.

Un rappel pour les mémoires fatiguées : l'expression
« les Constantes nationales » est une marque déposée,
parmi d'autres (« la Famille révolutionnaire », « les Dignes
Héritiers de Novembre », « les Algériens sincères et véri-
tables», «le Pays du million et demi de martyrs»...),
inventée par le FLN dans le milieu des années 80 alors
que son pouvoir totalitaire et absurde se fissurait sous
la pression des recompositions mondiales consécutives
à l'effondrement du bloc de l'Est. On se souvient que le
pays avait soudainement pris des airs de volcan mal
réveillé et que tout le monde courait dans tous les sens.
La fin paraissait imminente. Les toutes nouvelles forces
démocratiques, les forces islamistes, les forces armées
et les forces du marché alliées au grand capital interna-
tional sont toutes montées, en même temps, à l'assaut
de la vieille forteresse FLN, le seul véritable parti
unique de la planète, pour la remplacer par une autre
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construction ou pour l'araser et ouvrir la voie aux liber-
tés démocratiques. Un combat titanesque s'ensuivit,
nous l'avons plus que durement vécu. La guerre civile
de 1992-1999 en fut le paroxysme, mais au bout du
compte rien n'a changé, le FLN ayant réussi à se main-
tenir au pouvoir grâce, avant tout, aux Constantes
nationales, autrement dit les sacrements qui font qu'un
Algérien est un Algérien dévoué corps et âme à son
Église, le FLN. Par une manipulation des plus habiles,
initiée dès la maternelle et entretenue tout le long des
ans, il a inculqué à chacun ce réflexe paralysant : dès
lors que l'envie de le critiquer prend le quidam, celui-ci
est aussitôt submergé par l'horrible et honteuse sensa-
tion de s'attaquer au peuple algérien en son entier,
lequel peuple est arabe, musulman, et l'unique artisan
de la glorieuse Révolution de 1954 menée en son nom
par le FLN. C'est tortueux mais ça marche. En connais-
sez-vous qui aient résisté au conditionnement? Moi
pas, ou très peu. Ou qui auraient réussi à s'en libérer ?
Moi non plus. Les résistants et les déviants disparais-
sent à temps. Les GAT aident à leur manière, ils débus-
quent, ils aboient. Et voilà le démocrate d'occasion,
l'islamiste de service, le militaire dévoyé, le vrai faux
ancien moudjahid et le bazari sans foi ni loi, la main
dans la main, entonnant avec force les Constantes selon
saint FLN pour s'adjuger les faveurs divines. Qu'on dise
ceci ou cela, dans une langue ou une autre, le bréviaire
est le sien. D'où la Sainte Alliance, appelée l'Alliance
présidentielle, pour accréditer l'idée qu'Allah et le raïs
mènent le même combat. Mais, à la longue, le peuple
n'écoute que sa voix profonde et millénaire et l'affaire
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reste un jeu d'appareils qui se parasitent l'un l'autre
pour mieux s'entendre sur le dos de la République.
C'était le schéma initial et nous y sommes revenus
après une guerre sans fin et une ruine économique
totale.

Ouvrons la boîte des Constantes et faisons la part des
choses. On trouve :

Le peuple algérien est arabe

Cela est vrai, mes frères, à la condition de retirer du
compte les Berbères (Kabyles, Chaoui, Mozabites,
Touareg, etc., soit 80% de la population) et les naturali-
sés de l'Histoire (mozarabes, juifs, pieds-noirs, Turcs,
coulouglis. Africains... soit 2 à 4%). Les 16 à l8% res-
tants sont des Arabes, personne ne le conteste. Mais on
ne peut jurer de rien, tout est très mouvant, il y eut tant
d'invasions, d'exodes et de retours dans ce pays, hors la
couleur du ciel, rien n'est figé. Nos ancêtres les Gaulois
et nos ancêtres les Arabes sont de ce mouvement inces-
sant de l'Histoire, ça va, ça vient et ça laisse des traces.
Moi-même qui ai beaucoup cherché je suis dans l'inca-
pacité de dire ma part rifaine, ma part kabyle, ma part
turque, ma part judéo-berbère, ma part arabe, mon
côté français. Nous sommes trop mélangés, dispersés
aux quatre vents, il ne nous est pas possible, dans ma
famille, de savoir qui nous sommes, d'où nous venons
et où nous allons, alors chacun privilégie la part de
notre sang qui l'arrange le mieux dans ses démarches
administratives. Cela étant, le pays est vaste, riche,
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hospitalier, il peut encore accueillir jusqu'à un milliard
d'émigrés et chacun peut prétendre le représenter. De
ce point de vue, les Berbères n'ont pas forcément voca-
tion à être, à eux seuls, les enfants de l'Algérie. Le fait
d'être là depuis le néolithique n'est pas une fin en soi.
Bientôt les Chinois, de plus en plus nombreux chez
nous, pourront clamer que l'Algérie est chinoise et il
sera difficile de les contredire. Ces histoires de race, de
couleur, d'origine, sont tout spécialement bêtes, la vie
prend les formes qu'elle veut, où elle veut, et elle pour-.
rait bien, un de ces quatre, nous réincarner en vaches
ou en porcs. Je ne comprends vraiment pas pourquoi
on en fait tout un plat. Ne souffrez donc pas inutile-
ment. Disons que pour le moment l'Algérie est peuplée
d'Algériens, descendants des Numides, et on en reste là.
Cette Constante, l'affirmation entêtée d'une arabité
cristalline descendue du ciel, est d'un racisme
effrayant. En niant en nous notre pluralité multimillé-
naire et en nous retirant notre élan naturel à nous
mêler au monde et à l'absorber, elle nous voue tout
simplement à la disparition. Pourquoi veut-on faire
de nous les clones parfaits de nos chers et lointains
cousins d'Arabie? De quoi, de qui ont-ils peur? Je
comprends que les Kabyles, les Berbères les plus
ardemment engagés dans le combat identitaire en aient
assez d'être vus comme inexistants dans leur propre
pays, ou pis, comme une scorie honteuse de l'histoire
des Arabes.

Mais quand même, il ne faut pas pousser, s'ingénier
à se vouloir arabes par force et s'affirmer kabyles avec
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la même farouche intensité, c'est pile et face du même
racisme. Laissons ces mystères aux anthropologues,
aux historiens, ils nous écriront de belles histoires et
nous aurons plaisir à les lire. Rendez-vous compte : si
chaque Français d'aujourd'hui agissait de même, se
revendiquer de ses seuls aïeux, ce pays ouvert aux
quatre vents bruisserait de mille chants, il ne s'enten-
drait plus parler. Et que dire de l'Amérique ! Alors répé-
tons-le jusqu'à être entendus : nous sommes des
Algériens, c'est tout, des êtres multicolores et poly-
glottes, et nos racines plongent partout dans le monde.
Toute la Méditerranée coule dans nos veines et, par-
tout, sur ses rivages ensoleillés, nous avons semé nos
graines. Souvenez-vous que nos ancêtres les Ottomans
écumaient la Méditerranée et ne revenaient jamais sans
captives dans leurs soutes. Vous vous doutez bien que
lorsqu'ils les relâchaient contre bonne rançon, elles
étaient déjà des nôtres. L'unité nationale se fera sur
cette base, les hiérarques du système et les piqués du
berbérisme ne pourront indéfiniment l'empêcher.
L'Histoire ne se refait pas, elle avance. Et comme nous
avons nos mystères, elle a les siens.

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